MONSIEUR DE BARABAS, OU UN RESTAURANT A VINGT-DEUX SOUS
Je me souviens d*avoir remarqué un certain recueil de lithographies, je ne sais de quel artiste, mais dont le ' litre était en parfaite harmonie avec les sujets. Ce recueil était intitulé : Comme on dîne à Paris.
On dîne donc de trente-six manières dans la ville par excellence des arts, du luxe, de Tindustrie et des jouissances sans nombre. Le recueil dont il est question ici étant une école éloquente et pittoresque de philosophie pratique, je me plais à le recommander à Tattention de tout lecteur ami de la bonne chère. 11 y puisera d'utiles enseignements, et ne sera jamais embarrassé de la manière dont il pourra dîner, dans une cii'constance quelconque.
Tout le monde dîne à Paris, même ceux qui ne dînent pas. Ce n'est pas un paradoxe; il y a des gens qui parviennent à dîner par la vue et par Todorat ; il y a* des gens qui, n'ayant pas un sou dans la poche et pas un ami
passant sur le boulevard, vont très-spirituellement se
poser perpendiculairement deyant un soupirail de cuisine du premier ordre , qui contemplent les fourneaux richement pourvus et qui hument à longs traits les arômes substantiels se dégageant des plus saines et des plus délitâtes casseroles. Les gourmands! les Sybarites ! Eh bien, au bout d'un quart d'heure, ces gens-là se trouvent avoir dîné; ils vont fumer leur pipe, boire un verre d'eau-de-vie, peut-être, et, à dix heures, ils rentrent chez eux, se mettent au lit, et ronflent jusqu'au lever de Taurore, qui, elle, n'a jamais déjeuné qu'avec des roses et de la rosée.
Parlons sérieusement. Est-il croyable, est-il juste, est-il selon la pudeur et l'honneur publique que, dans la capitale du monde civilisé, à l'époque de* philanthropie, v de charité et de progrès où nous vivons, est-il pardonnable qu'il y ait un seul homme, fût-il un coquin fieffé, qui ne soit pas assuré de manger une fois pai* jour? Non, tant que celte barbarie existera, il sera permis de douter des vertus d'une société qui ne manque cependant pas de flatteurs et de thuriféraires.
J'ai connu un homme, un excentrique, mais un excellent homme, qui était tellement frappé de cette idée philanthropique de pourvoir au dîner de tout le monde, qu'il sortait de cliez lui chaque soir, vers cinq ou six heures, et s'en allait par les rues, exandinant les visages des passants et cherchant à découvrir ceux qui n'avaient paç de quoi dîner. Gel honnête homme était riche heureusement ; il portait dans ses poches toujours de quoi donner à dîner à cinq ou six faméliques. 11 trouvait
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des convives, n*en doutez pas. Il trouva bien des fripons qui le dupèrent, n'en doutez pas non plus; mais il lui arriva souvent de donner à dîner à la misère honorable, et cette idée lé consolait de tous les mécomptes qu'il rencontrait.
Cette charité d'aventure exercée dans les rues avait ses périls, mais son charme aussi. L'imprévu quelquefois égayait la bienfaisance d'une façon très-originale. Ainsi, il arriva à notre homme de donner à dîner à des millionnaires sous le costume de pauvres diabjps.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis la scène du salon bleu dont nous avons parlé. Par une soirée du mois de septembre, vers les six heures, le restaurant des Deux-Lapins] situé rue du Gros-Pilier, près de la Halle, brillait de tout l'éclat de douze becs de gaz. Le local était spacieux et encombré de tables étroites, couvertes d'un linge d'une blancheur douteuse et de grosses carafes. Une panoplie de pains gigantesques se dressait près du comptoir posé à deux pas de la porte d'entrée. A ce comptoir, orné de deux urnes de fer battu peintes en marbre vert, trônait la maîtresse du logis, M™« Bontemps, un nom^ prédestiné. C'était une beauté mûre, haut montée en couleur, fournie d'un avant-corps très riche et possédant une chevelure noire qui promettait de défier les injures desannées. M™« Bontemps était veuve, on la disait sage; elle avait quarante ans et passait dans le quartier pour refuser tous les trois mois d'assez beaux partis. On lui donnait deux cent mille francs de fortune amassés peu à peu , depuis dix-huit ans, sur les bénéfices de ses dîners à vingt-deux sous.
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Quels dîners! et quels bénéfices! Comment le génie de M™« Bontemps avait-il trouvé le moyen de donner, avec profit, un excellent potage , deux plats au choix, un dessert, un carafon de vin de Bourgogne ou de Bordeaux, du pain à discrétion et des cure-dents, pour une pièce de un franc et dix centimes? ceci restera le secret des philanthropes restaurateurs parisiens, les confrères et les rivaux de la propriétaire des Deux-Lapins.
La salle du restaurant commençait à se vider du public trop nombreux qui Tencombrait, de quatre à six heures du soir, lorsque M. Guillaume, un Sybarite de notre connaissance, entra chez M™® Bontemps. Selon son habitude, M. Guillaume, qui était une ;>ra%ue, salua le le comptoir en passant , reçut en échangée un gracieux sourire, et alla se placer devant sa table de prédilection, située un peu à Técart dans un coin , près d*une lai^e fenêtre bien close et dont le store lui offrait le paysage enchanteur d'un beau jardin avec des futaies, une pièce d'eau et des cygnes ouvrant à demi leurs ailes à la brise. M. Guillaume mangeait au restaurant des Deux-Lapins depuis trois mois environ ; il n'y était pas connu par son nom , mais il y était honoré et même aimé par son humeur égale, son indulgence, sa politesse, sa tenue calme et surtout par sa régularité à solder son dîner et à gratifier chaque fois l'urne des garçons d'un pourboire de dix centimes. Les garçons des établissements de tous les rangs, à Paris, sont attaqués d'un mal incurable certainement. Le pourboire leur est indispensable; ils le sollicitent tous plus ou moins adroitenàent ; chez eux c'est une soif perpétuelle , inextinguible. 11 serait donc
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îruel de leur refuser les moyens de calmer celte irritaion de gosier ou de poitrine , non encore définie par 'Académie de médecine, mais qui n'existe pas moins à l'état continu. C'est ce que pensait M. Guillaume. À.ussi n'oubliait-on jamais de donner à hoire aux servants.
Le jour dont il est ici question, M. Guillaume se trouva avoir pour voisin, à la table près de la sienne, un homme qu'il avait déjà rencontré huit ou dix fois aux Deuœ'Laptns.^'Dans deux ou trois occasions^ les deux convives avaient échangé des saints, ils ne savaient trop pourquoi; cette fois, ce furent quelques mots qu'ils échangèrent quand M.- Guillaume eut , achevé son potage et qu'il eut rendu son bol au garçon, d'un air satisfait.
— Le potage est bon ici, dit le voisin; je ne mange de la soupe que chez M™e Bontemps.
— Cette soupe est toujours chaude et jamais trop grasse, ajouta M. Guillaume.
La conversation en resta là pendant quelques minutes. M. Guillaume attaquait vigoureusement un succulent roastbeef aux pommes de terre; son voisin éventraitun beau merlan frit.
"Quel était ce voisin? le voici. Qu'on se figure un homme de trente-six à trente-huit ans, assez grand, maigre, le visage fatigué > mais animé encore d'un regard lumineux et profond, la tournure distinguée, d'une mise propre n'affectant pas la mode, accusant plutôt un homme qui porte longtemps ses habits et qui. en a
grand soin. Comme trait caractéristique, ce personnage avait au front une balafre assez prononcée et sa lèvre était ornée d'une moustache épaisse, noire, et dont les bouts cirés se prolongeaient horizontalement comme des piquants de porc-épic.
La conversatipn interrompue reprit son cours après le premier appétit satisfait. Le voisin de M. Guillaume s'exprimait en fort bons termes, avec une légère pointe d'accent italien. Cet indice suffit à notre ami le courtier pour parler des pays méridionaux de TEurope.
— Vous avez liabité l'Italie? demanda le convive.
— Je Tai visitée, monsieur. J'ai même beaucoup voyagé. Et aious, monsieur? " .
— Ma foi, monsieur, reprit le convive, je puis dire que je ne connais l'Europe que par ses capitales. Monsystème est de ne m'arrêter que dans les grandes viUesJ J'ai aimé le pittoresque et la poésie des paysages, dans i ma jeunesse. Aujourd'hui, tout mon cœur est aux cités ; populeuses. Tenez, je ne trouve rien de comparable aux perspectives que nous offrent les beaux boulevards de Paris. Quand je me promène le. soir au boulevard des Italiens, je donne un libre cours à mon imagination, et vous ne sauriez croire à quel luxe de féeries elle se livre.
— Vous bornez beaucoup votre univers, monsieur.
— Le sage borne son horizon, dit le convive. \
— Le sage vit-il au boulevard des italiens? !
— Le philosophe et l'artiste y trouveront la mioela plus féconde en observations. <
^- Vous faites des affaires, monsieur.
— Je ne nie pas en avoir fait et surtout avoir contriué à en faire de considérables. En résumé, je ne me lis pas enrichi.
— C'est un tort, à notre époque.
— On ne refait pas sa nature, monsieur, dit le couve. J'ai toujours été dupe d'une confiance et d'un feinléressement ridicules.
— Huml pensait M. Guillaume, tu n'as pas l'air d'une ctime.
— Quant à vous, monsieur, reprit le convive, je irierais que vous vivez de vos rentes, en pliilo- >phe.
— Non, n)onsieur, dit Guillaume, je travaille. Je suis )drtier pour certaines maisons de commerce et de inque.
— Excellente profession, monsieur! Je n'étais pas lurtier patenté, moi. J'étais courtier officieux et fanisiste, stupide manière de traiter des affaires pour 5 autres. Avec ma patente, j'aurais amassé des illious.
, — Croyez-vous, monsieur? J'ai beaucoup de peine Bjagnér mille écus par an.
— Peuh! dit le convive, c'est que vous ne savez pas lUS y prendre. Avez-vous des patrons dans la haute lance ?
— Mais, oui.
— Eh bien! avec l'amour des affaires, dans votre at, on se fait trente mille livres de revenu.
196 MADEMOISELLE BOSALINDE
M. Guillaume remarqua que son interloculeur, tout en causant, consultait de temps en temps un agenda sur lequel il alignait quelques chiffres. Il supposa qu'il se livrait à des calculs relatifs à certaines opérations financières. Tout à coup, il vit l'inconnu déchirer une page de son carnet, la plier en quatre, la mettre sous enveloppe et cacheter, sa lettre. Ce carnet contenait tout ce qu'il fallait pour une correspondance. Une adresse fut inscrite au crayon, puis le voisin posa sa lettre avec insou-I ciance sur le bord de la table. M. Guillaume, sans tropj vouloir -être indiscret, jeta un coup d'œil sur la suscrip-| tion du message, et grande fut sa surprise lorsqu'il lat le nom et l'adresse du marquis de Malatesla.
— Diable ! dit-il , comme s'il se rappelait un fait in-j
téressant. I
— Vous avez un souvenir qui revient subitement? reprit le voisin.
-— Oui, monsieur. Votre lettre me remet en mémoire une affaire importante que j'oubliais. !
— Ayez toujours sur vous de quoi écrire ; moi , je ne puis vivre sans mon carnet ; avec lui, je travaille partout. Tenez, dans ce moment-ci , je traite une grosse affaire, — Garçon I reprit-il, portez cette lettre à la poste, mettez-la dans la botte voisine. — C'est une affaire d'ui million, ajouta-t-il. Un de mes amis est sur le point d^ gagner cetteronde petite somme. Je lui donne certains avis; mon correspondant parle le langage des çhiffresj
— Un million à gagner ! dit M. Guillaume, cela supJ pose vingt millions de capital disponible.
MADEMOISELLE ROSALINDE ihl
— Oui, pour le vulgaire, ajouta le voisin. Pour rhomrae d'invention et d'initiative , cela suppose une idée suivie de plusieurs zéros.
— Votre ami a donc une flère idée? '
— Il Ta, car je la lui ai donnée, Tingrat I
— Vous donnez des idées d*un million?
— Telle est ma nature, dit négligemment le voisin, prenant un air superbe, tel est mon caractère; je sème des diamants !
— Et vous venez dîner à vingt-deux sous ?
— Jer viens manger, ayant un estomac à- repaître. La bête exige sa nourriture, je la lui donne. tespri4 méprise la bête. Voulez-vous de mes services? parlez, monsieur.
— Ce serait peut-être emprunter à un intérêt exorbitant, dit M. Guillaume.
— Monsieur, dit le superbe voisin, je suis un homme d'honneur!
— Eh bien! satisfaites seulement ma curiosité. Quelle est l'idée que vous avez donnée à votre ami?
— D'abord, reprit l'inconnu, demandez-moi quel est mon* ami. Je vous répondrai que c'est un homme fortement trempé, ayant toutes les audaces qui réussissent à notre époque. C'est une lame d'acier fin; elle romprait, mais ne plierait pas. En second lieu, mon idée consiste en ceci : recevoir un million en échange d'un grand service rendu ?
— Croyez- vous, dit M. Guillaume, qu'il y ait beau-
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coup de gens qui puissent payer un million un service rendu ?
— On en trouve surtout parmi les femmes.
— Diable ! votre ami s'adresse dcmc à une souveraine?
— Si la souveraineté chez une femme consiste à do miner par la puissance de la beauté, de l'intelligence et de la séduction , oh ! je vous réponds que celle dont 8 s'agit est une souveraine sans rivale. Figurez-vous une Circé aux terribles enchantements. Elle ne métamorphose pas en loups ceux qu'elle fascine ; elle les rend fous.
— * Et votre ami est dans cette catégorie ?
— Mon ami est un homme supérieur aux incantations. 11 s'est vidé le coeur et il a mis un mors de force à ces cavales furieuses qu'on nomme les passions. Il aura son million.
— Votre million?
— Mon million, si vous voulez.
— Avez-vous fait votre part ?
— Non.
— Vous êtes un homme admirable, dit Guillaume. En attendant, vous ne m'avez pas dit un mot encofe au sujet de Vidée...
— Ah ! l'idée du million communiquée à mon amiî Voici... c'est une' bonne affaire pour l'une et l'autre partie.
— Même pour la partie à qui l'on fait payer un million ?
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- — Surtout pour elle, ajoula le voisin. Voici le fait : Supposez une jeune femme, une jeune fille, si vous voulez, seule héritière de je ne sais combien de millioDs, et dont la naissance est cependant assombrie par un mystère. Une cassette perdue dans un incendie contenait des titres authentiques tels, que si la jeune femme ou la jeune fille les possédait, elle pourrait se rassurer à jamais et sur la légitimité de* sa naissance., et sur la possession légitime de son énorme fortune. Or cette jeune héritière existe, cette cassette existait... Eh bien, monsieur, croyez- vous que l'homme qui aurait sauvé les titres authentiques dont il est ici question , et qui les restituerait à qui de droit, croyez-VQUs <iue cet homme serait taxé d'immoralité s'il demandait un million en échange de la cassette perdue? Croyez-vous que la jeune femme ou la jeune fille'ne s'estimerait pas Irès-heureuse d'abandonner à son bienfaiteur le quindème ou le vingtième de sa fortune pour jouir en paix Bt de sa légitimité et de ses richesses ? Voilà précisément la position* de mon ami, à qui j'ai, moi, niais sublime I révélé l'existence du coffret sauvé des flammes, et de la jeune héritière que ce coffret intéresse à un si haut degré. Qwe dites-vous de mon idée, monsieur ?
— Je dis, répondit M. Guillaume, que c'est une idée ie mélodrame et avec laquelle on charpenlerait una pièce en neuf tableaux.
— Vous avez raison, monsieur, reprit le voisin, avec a différence que le mélodrame reposerait sur un fait rrai, matériellement vfai.
^00 MADEMOISELLE ROSÀLINDE
— Gomment ! dit M. Guillaume avec une certaine émotion, vous ne plaisantez pas, monsieur?
— Je ne plaisante jamais (piand il s'agit d'argent, répondit l'inconnu d'un ton sévère. Mon ami fera une belfc action ; il rendra les titres perdus...
— Votre ami a la cassette en sa possession? demandi Guillaume excessivement surpris.
— Oui, monsieur. Qu'y a-t-il d'étonnant?
— Rien. Et qui l'a remise à votre ami, cette cas-j sette?
I^ voisin , qui dînait avec son chapeau sur la tête, se re-j tourna un peu vers M. Guillaume; il se découvrit le criad un moment, et il salua en ajoutant :
— C'est moi.
— Vous, monsieur?
— Moi-même: un niais sublime! je «vous l'ai im dit.
— Et quelles conditions avez-vous stipulées av voire ami, en lui remettant ce précieux dépôt?
— Aucune condition. Niais sublime ! vous dis-je. ^
— Et qu'espérez-vous de votre ami, après qu réussi dans cette grosse affaire, que je m'abstiens reste, déjuger?
— Ce que j'espère de lui? Rien... Je me trompe compte sur son ingratitude.
— Vous m'étonnez, monsieur, dit M. Guillaume, Voyons, ajouta-t-il en approchant un peu sa chaise dei celle. du voisin ; nous sommes à peu près seuls danscd
s-je. ^
[u'il auri iens, (M
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Dornent au restaurant, causons sérieusement. Vous erait^il possible de ravoir, cette cassette, de la rearendre des mains de votre ami, si indigne de ce
ona?
— Peut-être, dit le convive.
— C'est que, voyez-vous, reprit Guillaume, il me îrait possible de vous faire acheter très-cher ces paiers...
— Ah ! ah I dit le voisin en souriant du coin de la ouche, et vous aussi, cher commensal, vous donnez un 3U dans les affaires...
— Oui, un peu, dit M. Guillaupie, en riant aussi *une manière un peu forcée. Voyons, j'ai en vue un omoie qui vous achèterait ces papiers de famille. Gomien en voulez-vous?
— Je ne les ai plus. Je ne puis vendre la peau de Tours. 5 les ai livrés, niais sublime I
Oui, c'est convenu, niais sublime, reprit M. Guil-
iûme ; mais si vous tentiez de ravoir cette cassette, si DUS parveniez à la reprendre, combien en voudriez- 3US? Je connais un homme qui fait de ces sortes d'aflires et qui vous eu donnerait un bon prix. Voyons; «dément, ne soyez pas aussi glouton que votre ami ; allez pas demander un million^ car il est fort dou- «ix que votre coquin d'ami lui-même obtienne cette
>mme. .
Ah! vous ne le connaissez pas; reprit le voisin ;
jais vous me demandez mon prix ?
— Oui.
— Je vendrais celte casselle... cinquante... quatrevingts... cent mille francs,' là! C'est un chiffre roui Vous voyez que j'ai neuf fois moins de prétentions qw mon ami, niais sublime!
— Soit, dit Guillaume: ayez la cassette contenant tous les papiers, je vous la fais payer cent miDs francs.
— Comptant ?
— En espèces.
— Sacrebleu! reprit le convive de M. Guillaume,
il faut que je fas-se rendre gorge à ce gredin de Malatesta. «
— C'est le nom de votre aini? demanda Guillaume.
— C'est le nom de son marquisat; nous sommes marquis, monsieur.
— Quand aurez-vous la cassette? poursuivit Goillaume.
— Je demande huit jours.
— Accordé. ^
— Mais d'ici là ?. . . je n'ai pas le sou .
— C'est compris, ajouta Guillaume r un niais sublim» n'a jamais d'argent. En voulez-vous?
-^ Tudieu! comme vous tenez à cette cassette!
— C'est que je liens à faire faire une grosse affaire à un de mes patrons; précisément j'ai à luii dans c(i moment-ci, une papillote de cinq cents francs. U voici.
MADEMOISELLE ROSÂLINDE S03
Le Toisin ôta soa chapeau qu'il accrocha à une patère ; il déploya un assez beau foulard des Indes et se ioit^à s'essuyer le front. La vue du papier Joseph lui avait donné un coup de soleil, •comme on dit. Il repoussa son assiette et exila loin de lui la petite demi^bouteille de vin bleu dont il avait commencé à boire. 11 appela le garçon, et se renversant un peu sur sa chaise:
— Je trouve, lui dit-il, que tu nous sers d'une façon détestable. Emporte-moi ce fricandeau qui date des beaux jours du Directoire, et ce vin dont je rougirais de rougir mon verre. Enlève tout ce qui est devant monsieur mon voisin, et va me chercher une volaille rôtie, avec deux bouteilles de château-la ffUte vieux. Tu commanderas au chef une bombe glacée aux ananas, et lu diras au sommelier qu'il choisisse, derrière les fagots, sa plus noble bouteille de xéiès, et qu'il me l'apporte avec tous les soins et tout le respect qu'on doit aux reliques. Va, drôle, et souviens-toi que dans la vie il ne faut s'étonner de rien, si ce n'est du bonheur de rencontrer un homme de ma trempe. Va donc, affreux matassin!
M™e Bontemps, qui avait tout entendu et tout vu, restait droite, immobile et muette à son comptoir, oubliant d'additionner sa recette du jour. Elle ouvrait de grands yeux et ne comprenait pas un mot à cette métamorphose subite d'un convive qui, jusque-là, n'avait pas fait un eœlra de cinquante centimes chez elle, et qui tout à ^coup menaraitde démolir Y établissement^ pour le rebâtir à ses frais et à son goût.
2M HÀDEMOISBLLB ROSALINDE
Lb garçon, après deux minutes d'hésitation, partit comme un trait et alla s'engloutir dans la cuisine, d'où il ne sortit plus, épouvanté, hébété de la scène qui Venait d'avoir lieu. *
Le voisin de M. Guillaume jugea d'un coup d'œil rapide l'incapacité où on était, en pareil lieu, de satisfaire à ses hautes exigences. l\ en prit son parti, et en homme assez bien élevé, il se décida à sortir sans éclat. /
— Venez, dit-il à M. Guillaume. Vous avez dîné et moi aussi. *
M. Guillaume comprit et il le suivit. Arrivés devant le comptoir, l'excentrique conVive j)aya noblement vingtdeux sous le dîner qu'il n'avait pas mangé et livra dn-s quante centimes aux garçons pour boire. M. Guillaume l'imita. Puis, sans prononcer un mot, ils saluèrent M™« Bontemps, ouvrirent la porte et,, après quelques façons entre eux pour savoir qui céderait le pas, ils se décidèrent à gagner la rue.
M™e Bontemps, dont le visage avait passé du rose au nacarat foncé, appela deux garçons, et leur dit avec une .émotion contenue :
— Ces messieurs ont donné chacun cinquante centimes de pourboire.,. Voyez s'ils n'ont rien emporté.
LES DBUXNIAIS SUBLIMES.
Hâtons-nous de prévenir notre lecteur : M. Guillaume n'est pas un des deux niais dont il est ici question.
Il y a, de par le monde, beaucoup de graine de niais répandue*; mais il est des niais de toutes les catégories. Ces belles et intéressantes variétés n'ont pas encore été classées. Ce serait cependant un travail des plus curieux et des plus utiles. On ne peut contester l'avantage que trouveraient une infinité d'individus à reconnaître à quelle espèce de niaiièrie ils appartiennent. Il est toujours consolant, je dirai même flatteur, d'être fixé sur son origine et d'avoir des documents certains sur sa famille. La niaiserie peut avoir ses titres de noblesse. Par une lignée bien exacte, bien définie, on pourrait remonter la chaîne généalogique et se prouver à soi-même de quelle souche on est le rameau. Bien des gens, sans s'en douter, descendent en ligne directe de quelque illustre niais et ne seraient pas fâchés de posséder la
filiation héraldique de leur parenté.
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SiG MADEMOISELLE BOSALINDE
Nous livrons F idée de celle élude à une école des charlres quelconque ; peut-être ne sera- 1- elle pas perdue.
Quand les deui nouveaux amis se trouvèrent dans la rue, M. Guillaume dit à son compagnon :
— Il me semble, monsieur, que vous avez encore grand appétit ; pour moi, je me contenterai du modesta dîner que je viens de faire.
— Je ne me sens plus la moindre faim, dit le voisin. Seulement, je ne réponds pas de ne p^s souper à minuit. Or rà, monsieur, si nous entrions quelque part pour terminer notre affaire?
On se dirigea du côté du Palais-Royal, et on entra dans un café célèbre. M. Guillaume prenait du café une fois par jour; son nouvel ami en eût pris du .matin au soir.
Pour préambule à la conversation, M. Guillaume sortit une seconde fois de sa poche un portefeuille, et il en relira le billet de banque qu'il n'avait montré qued« profil. # '
— Voici, dit-il à son voisin, un encouragement aux soins que vous prendrez.
Le voisin reçut le billet et le coula dans sa poche.
— Vous êtes, monsieur, dit-il à M. Guillaume, un parfait gentleman. Vous payez d'avance des services dont le succès est encore problématique.
— C'est un moyen presque assuré de les amener à bonne fin.
Placés en face l'un de l'autre à une table isolée, les
deux partenaires devaient enfin entrer en relations plus intimes et échanger leurs noms et qualités.
— Monsieur, dit M. Guillaume, serait-il indiscret de vous demander avec qui j'ai eu l'honneur de faire connaissance ce sofr? je me nomme Guillaume, je suis courtier, ainst que je vous l'ai dit déjà.
— Moi, monsieur, reptit l'inconnu, j'appartiens à celte excentrique phalange sociale qui ne peut être clàs-^ sée facilement dans l'organisation civile, mais qui ne forme pas moins une fraction très-intéressante d'une nation civilisée ; je suis de ceux qui n'ont pas de profession, et qui, par cela même, sont disponibles pour toutes les positions. Si je ne vis pas de mes rentes, je vis du moins du produit de mon intelligence, de ma sagacité,. de mon travail dans le sens le plus étendu de celte expression. Je rends des services ; on peut disposer de moi, et compter sur moi. Mon nom vous paraîtra un peu singulier ; il ne manque pas d'illustration, et s'il est justifié par une vie honorable , il n'est pas plus repoussant qu'un autre ; je me nomme le chevalier de^ Barabas.
— Eh! dit M. Guillaume, voilà une noblesse qui nemanque pas de rouille sur son écusson. Vous êtes Israélite, monsieur?
— Je suis chrétien, monsieur. Seulement, il me serait difficile de préciser ma nationalité, n'ayant jamais connu noa famille et n'ayant jamais su catégoriquement le nonk du pays qui m'a vu naître. Vous me direz que j'ai cela de commua avec Homère, et d'autres grands hojumes^
f08 MADEMOISELLE ROSALINDE
Cependant, rappelant mes souvenirs les plus éloignéSt je puis constater que j'ai été élevé jusqu'à l'âge de douze ans à Gorfou, dans la famille d*un honnête corsaire. A la fin de ma douzième année, mon patron me prit à bord de son brigantin, et j'appris sous lui, pendant deux ans, ce noble métier de corsaire, si longtemps décrié, et qui s'est éteint de la mort des braves. Les corsaires, monsieur, vous ne l'ignorez pas, ont été d'utiles et intrépides auxiliaires pour les gouvernements. Aujourd'hui, la vapeur a tué le véloce bâtiment de course, armé en guerre. A seize ans, je perdis mon patron, qui mourut d'un coup de fauconneau parti d'un méchant lougre, un voleur de mer que nous poursuivions. Le bâtiment fut vendu et l'équipage licencié. Je me trouvais alors à Alexandrie. Une caravane d'Européens et de musulmans parlait pour la mer Rouge. Je m'enrôlai avec elle, et me voilà traversant l'Egypte. A Suez, nous trouvâmes un trois-mâts anglais qui appareillait pour les Indes orientales. Je fus reçu à bord en qualité de matelot, et j'arrivai trente-trois, jours après à Calcutta. Dispensezmoi, monsieur, de vous conter aujourd'hui d'autres détails sur ma vie si pleine de pérégrinations, d'accidents, de vicissitudes, de joies imprévues et de chagrins impossibles à prévoir.
Quand je revis l'Europe, j'avais vingt-cinq ans. A cet âge, on est dans toute l'efflore^cence de la vie, dans toute la force physique et morale de sa nature. Je me jetai à corps perdu dans des aventures inqualifiables et innarrâbles. A trente-cinq ans, je vins à Paris, qui seul vaut à mes yeux l'univers, et je résolus de ne quitter jamais
cette belle et bonne ville hospitalière. Il y à deux ans que je l'habite, monsieur, et je crois pouvoir dire n'avoir bien compris et bien senti l'existence, la vie inlelleôtuelle surtout, que dans ce noble Paris. J'aurais pu, i'aXirais dû m'y enrichir vingt fois. Je ne l'ai pas fait; c'est un tort dont je tâcherai de me corriger. Voilà, monsieur. Je bois à votre santé!
— Maintenant, reprit M. Guillaume qui suivait une idée pas à pas, maintenant, je commence à comprendre comment vous avez pu devenir maître d'une cassette si précieuse, celle dont vous me parliez.
- — C'est aux Indes , c'est dans ces riches et voluptueuses campagnes des environs de Bombay que le hasard m'amena un jour, ou plutôt une nuit ,. près d'une maison en flammes, pour sauver quelques malheureux Indiens; c'est au miUeu des décombres fumants que je trouvai la cassette en question. A qui la restituer ? Le maître de l'habitation était à trois cents Heues de là, et la maison incendiée était entourée de • pillards; race maudite de parias et de jongleurs qui courent le pays, vivant de rapine et ravageant tout sur leur passage comme une lave brûlante. Ils avaient mis le feu probablement à la maison, ks infâmes I Je vis donc la cassette tombée entre des tisons éteints. Je la pris et je l'emportai. Gomme je m'embarquai huit jours après pour l'Europe, je n'eus pas même la pensée d'ouvrir le coffret, qui, du reste, me paraissait ne rien contenir qui ne fût très-léger. Je le plaçai parmi mes bagages. Arrivé à Paris, bien des années après, cette cassette indienne frappa un jour mes yeux , j'en forçai
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h serrure el j'y trouvai des papiers. Vous savez le reste^ monsieur.
— Oui, dit M. Guillaume, mais ce que je sais surtout et ce que je veux me persuader,, c'est que vous auresr ees papiers. C'est une affeire superbe pour mon pa> tron.
— Je ne vous demande pas^ qui est votre patron, reprit le chevalier de Barabas, parce que lorsqu' on se livre à Texploilation de certaines affaires que nous ne qualifierons pas ici, on tient à conserver le plus strici incognito.-
— C'est juste, reprit Guillaume, vous ne saurez soft nom qu'après avoir touche la prime promise, les cent mille francs..^ Oh! alors, il pourra se faire connaître ett sûreté,. il pourra compter sur votre discFélion.
— Parce que j'aurai reçu son argent. Ah I c'est humiliant, mais cela est ainsi. L'intérêt estle-graud principe de cette époque. Voulez-vous vous assurer de 1» fidélité de quelqu'un ? mettez-lui de l'argent dans la main. Voulez-vous acheter le silence? posez des bill'etsde banque sur la bouche du bavard ou du traître qui pourrait vous perdre.
— Monsieur, dit Guillaume , il est de très-grandes exceptions i l'intérêt n'est pas la loi y la seule loi de notre époque ►
— Conservez bien cette vertueuse opinion, dit le chevalier. En attendant , voyez la transformation que votre MUet de cinq cents francs vient d'opérer sur moi : me voilà plein de gaieté, ravi du présent ^ tranquille sur
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l'avenir et dévoué à vos intérêts. Eh bien, avant dîner^ je n'aurais pas fait six ceqts pas dans la rue pour vous, monsieur. Je le répète , je suis doué cependant d'une certaine dose de sentiments généreux, et j'ai le cœur haut placé. Allons donc! l'argent est aujourd'hui une puissance énorme.
— C'est triste, dit M. Guillaume,
-r Du reste, reprit le chevalier, si notre époque a ses vices, celles qui l'ont précédée n'étaient pas d'une plus haute .moralité. L'humanité se perpétue la même, sous des costumes différents. Les grands corrompus des âges passés ne désavoueraient pas leurs héritiers de ce temps" ci. L'amour de l'or date du jour où l'ambition, l'orgueil, la passion des jouissances vinrent à éclore dans le cœur humain.
— Vous raisonnez en philosophe, ajouta Guillaume.
— Et je vis en Sybarite , quand j'ai de l'argent , dit le chevalier. Or çà, reprit-il, il me semble que nous pourrions dépenser notre temps et notre argent plus agréablement. J'ai, ce soir, des instincts effroyables qui m'emportent dans la région des excentricités. Vous suivrez ma fortune, n'est-ce pas, monsieur Guillaume ?
— Il me semble que ma tenue, mon âge... • •
— 11 n'y a pas d'âge ; il y a des santés. Quant à votre tenue, elle est celle d'un honnête. homme. Je vous mène ce soir au Pré-Gatelan, monsieur Guillaume ; nous allons nous donner, ce soir, des plaisirs de cardinaux. Vous ne connaissez pas le Pré-Gatelan ?
— Non, dit Guillaume. Ce doit être un singulier pré^. puisque j'entends dire qu'il y a foule la nuit.
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— Ce Pré ne vous rappellera pas une églogue de Virgile, bien qu'il soit fréquenté par les plus belles Amaryllis. Mais, tenez , ajouta le chevalier en désignant un jeune homme qui se disposait à sortir du café et d'une tenue fort élégante, tenez, monsieur Guillaume, Yoici un des plus assidus Tilyres du Pré-Catelan. 11 vous en donnera des nouvelles.
Le clievalier adressa un salut à celui qu'il avait désigné. L'inconnu répondit par un salut presque amical et s'approcha des deux convives. C'était jin jeune homme de vingt- deux ans environ , d'une figure distinguée , de taille moyenne, mince, bien fait, un peu pâle et n'ayant pas l'air trop impertinent. Le chevalier lui tendit la main et le présenta à M. Guillaume*
— M. Delaunay, dit-il, un jeune homme de beaucoup de talent.
— Merci, répondit M. Delaimay. Voilà un certificat de capacité qui pourra me servir.
— Allons, monsieur, reprit le chevalier, trêve à la modestie et chassez un peu cette mauvaise conseillère à l'époque où nous sommes. Vous avez du talent, donnezvous du génie. Vous vous ferez de nombreux ennemis et cinquante mille francs de rente. — Monsieur, ajoutat-il en s'adressant à M. Guillaume, si j'étais poëte comme M. Delaunay , j'aurais le droit de cravacher tous les libraires de Paris, et ^e ne lùe priverais pas de cette jouissance. Les drôles n'ont encore rien imprimé de ce poëtelà qui en vaut quatre des meilleurs de notre temps.
— Ah I monsieur, dit Delaunay ep voulant se retirer, vous me forcez à prendre congé de vous.
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— Du tout, VOUS resterez ; d'autaïîpf plas que îc suis sûr que vous devez aller où nous^itoos' ëe soir. N'allez- Yous pas au Pré-Catèlan?
— Certaineraentl
— Voyez- vous? Je Taurais parié. Ahl poifte, nous en tenons donc toujours?
— Toujours I dit Delaunay.
— Nous vous mettrons au courant, monsieur Guillaume, ajouta le chevalier. En attendant, buvons un dernier verre de punch et parlons. Garçon, ajouta-t-il , qu'on aille me chercher la meilleure voiture de remise du quartier et qu'elle m'attende à la porte. Vous direz au cocher que c'est moi qui lé prends à mes gages, celte nuit. * -^
Le Carrosse de monsieur le chevalier ne tardia pas à arriver. M. Guillaume, comprenant instinctivement qu'il y avait pour lui un intérêt caché à accepter l'invitation, se décida à suivre son excentrique compagnon, qui offrit une place à M. Delaunay. La voiture était bien choisie : c'était une petite calèche à quatre places et traînée par un vigoureux cheval. Le chevalier vit d'un coup d'œil que ce cheval avait dû être un superbô carrossier dails son temps, et il fit au garçon de café un compliment extravagant sur ses connaissances hippiques, qui l'avaient si bien servi dans le choix du carrosse. 11 confirma . ses éloges par un pourboire fort honnête, ce qut hii va-^ lut des remercîments accompagnés du titre de comte; avec deux francs de plus, la servante l'eût qualifié de duc. *
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On partit gaiement pour les Champs-Elysées et le Bois, n était près de dix heures. La fète de nuit devait se pro* longer jusqu'à une heure du matin. Jamais plus beau temps n'avait favorisé une fête : Tair était calme et juste assez frais pour ne pas effaroucher les toilettes d'été. Par une exception assez rare, les feuillages conservaient encore tout le luxe de leuF verdure, bien que Fon touchât aux derniers jours de septembre.
— C'est un temps fait tout exprès pour nous, dit le chevalier. Il y aura ce soir au Pré l'élite de la société de l'Europe ; elle y sera, ajouta-t-il en s'adressant au poète.
— Eh î! monsieur, dit Delaunay, vous me croyez donc bien épris?,
— Je vous crois pris, répondit le chevalier. Cette fois, c'est le bel oiseau qui tient en^ cage l'oiseleur. C'est de la démence, mon excellent poêle.
M. Guillaume s'était blotti dans, le fond de la calèche et il observait ses deux nouveaux compagnons; renrcontre fortuite, connaissante improvisée, amitié peutêtre au début ; l'indifférence probablement et l'oubli après la séparation, telles étaient les alternatives diverses qui donnaient beaucoup à réfléchir à M. Guillaume.
— Me voilà, se disait-il en lui-même, dans la compagnie de deux singuliers personnages, que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam.. Le chevalier de Barabas est encore pour moi un être sinon inexplicable,, du moins inexpliqué. Sa vie fut déplorable certainement, sa moralité est fort équivoque. Il peut avoir été affilié à des aventuriers de la pire espèce. Rien de surprenant* que ce
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:gaillard-là ait eu de. fâcheux démêlés avec la juslice; <;ertainement on a toutes les raisons possibles de se défier de lui... Je crois cependant que cette nature viciée fi*est pas essentiellement vicieuse , et je ne serais pas étonné que M. de Barabas cherchât è raclheter son passé €t eût un retour vers une meilleure vie, si des circon-
stances heureuses se présentaierfl. C'est un viveur ; M manque d'argent;, il en est aux expédients voisins, die rescroquerie. Mais, qui sait ? assurez à cet homme, fatigué du vice, une existence calme, à Tabri du besoin^ donnez-lui un peu d*aisance pour le reste de ses jours, qui sait? cet homme ne demandera peut- être pas mieux que de devenir un honnête converti. En attendant, il est important que j'accepte ses services, puisque la Providence l'a amené sur mon chemin. Quelle rencontre extraordinaire! A dix ans de date, à quatre mille Ueue^^ de distance, me retrouver en face de l'homme qui sauva de l'incendie- une cassette si précieuse, que jamais je n'en avouerai la perte h personne, tant ce qu'elle contient est nécessaire -à établir d-es droits... Mais, grand Dieul cette cassette est entre les mains d'un coquin fieffé et d'une liabileté extraordinaire ! Barabas parviendra-t-il à l'enlever? Il paraît ne pas dbuter du succès. Espérons !
Mon autre compagnon de voyage est une nature déhcate, sensible et forte à la fois; il est jeune, enlhou- Èhiie ; son regard est animé de l'étincelle du génie; c'est un artiste et un poëte, c'est un fou aux yeux delà foule. Avec les plus brillantes facultés du monde, il se perdra probablement. Deux dangers terribles le mena-
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cent : le filet de soie d'une libertine séduisante et le lacet suicide de k ruine éToquant la misère. Ce soir, œ qui est à craindre pour lui, c'est le pi^e d'une femme, car je vois bien que ce poète est sous l'empire de quelque fascination.
Son regard indique une passion, sa voix a le timbre de la fièvre et son attitude est incertaine, comme celle d'un homme à demi enivré d'un vin trop capiteux.
Mais, bah! reprit M. Guillaume, de quoi vais-je m'occuperl Que chacun mène sa vie comme il fenlend; j'ai bien assez de mes préoccupations, sans aller me mêler de ce qui m'est étranger. Que mimporte après tout de me trouver, pour quelques heures, en compagnie de ces deux niais sublimes ?
— Monsieur, dit le chevalier à M. Guillaume, il serait temps de vous réveiller. Nous*approchons du Pi-é, el volis devez apercevoir d'ici les innombrables lucioli dont il étincelle. Deux cent mille lanternes de cristal et un demi-million de pierreries qui scintillent dans l'herbe et les fleurs. Voilà notre ami le poète dont le cœur bat la campagne. Vous saurez pour qui. Voici des bouffées d'harmonie que la brise nous apporte. — Cocher, descendez-nous près de la grande grille et allez vous ranger à la lile, mon garçoo. Si vous avez soif, voilà cent sous pour boire à ma santé.
Le chevalier parlait ainsi et la voiture s'arrêtait ^ ■ six pas du tourniquet. M. Guillaume descendit d'un pied leste; le poëte, secouant sa rêverie, jeta son écu sur la tablette des contrôleurs. Les trois compagnons
dépassèrent la grille et se trouvèrent dans Tâllée des grands vases de marbre africain aux flancs lumineux.