‹ Le gant de DianeChapitre 47 sur 53 · LES PRELUDES DE L ORAGE · texte numérisé non relu

LES PRELUDES DE L ORAGE

Par une des dernières soirées de septembre, à l'heure où le boulevard s'éclaire de cette illumination splen-

dide qui lai ast habitueUe , un homme d'une mise élégante descendait de voiture vis-à-vis d'un restaurant renommé, et demandait à dîner dans un cabinet particulier.

On l'introduisit dans un petit salon où se trouvait une table ronde, et on lui demanda quel était le nombre de couverts qu'il fallait mettre sur la table.

Se retournant alors vers les garçons avec une rare impertinence, il leur répondit, en tirant le piquant de sa moustache :

— Comptez-moi!

— Monsieur veut dire ?...

— Monsieur veut dire que vous êtes des drôles ! reprit-il, et lorsque je demande à dîner dans un salon particulier, je m'estime. assez pour m'offirir ce salon à moi-même, à moi seul. Mettez un couvert, un seul, et servez-moi comme quatre !

Ces paroles inouïes parurent si étranges aux garçons, qu'ils allèrent les rapporter au maître de l'étabUssement.

C'était un monsieur en habit 'noir, cravaté de blanc, d'une figure jeune encore et d'une éducation parfaite. Il avait à la main une serviette, symbolede son état et de son autorité dans la maison.

Il entra au salon, et, saluant l'étranger, il lui dit, avec toutes les précautions oratoires que la situation exigeait : que ce salon était ordinairement réservé pour des dîners de plusieurs couverts ; mais que cependant, puisque monsieur tenait à dîner seul, on lui offrirait un cabinet particulier.

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— Qu'est-ce que c'est? reprit l'incoiinu en conliluant de tirer sa moustache devant une glace. Un cabinet ? vous voulez nae faire dîner dans un cabinet ? \li ! fi! monsieur. Faites-moi mettre un couvert ici; il oae faut de l'air et de l'espace. Suis-je un perroquet pour que vous me mettiez dans un sabot? Vous m'avez compris?

— Parfaitement, monsieur, dit le maître du logis.

— Eh bien! un couvert ici, ou sinon, adieu.

— On servira monsieur dans ce salon, répéta le propriétaire ; et il se retira pour donner des ordres en conséquence.

L'étranger fut invité par un des garçons à faire sa carte.

On lui présenta un livre relié en maroquin vert, doré sur tranches, une feuille de papier et un crayon. 11 regarda ces objets avec une sorte d'étonnement ; puis, lâchant un grand éclat de rire, il s^informa si on avait l'intention de lui demander quelques lignes de son écriture avant de lui servir à dîner.

Le garçon^ très -effrayé, courut avertir le patron do ce nouvel incident.

-^ Eh! mais, "dit celui-ci, ce doit être certainement quelque étranger de très-haut rang qui arrive à Paris et qui n'en connaît pas les usages.

Et il se hâta de venir expliquer à Son Altesse ce que signifiait ce livre maroquiné, ce crayon et cette feuille de papier blanc.

— Merci, dit l'étranger. Mais quand je demande à

dîner à mon cuisinier, il ne m'oblige pas à lai écrire une page de coulée ou de bâtarde. Faites-moi dîner, tonnerre de Dieu ! ou sinon, je déserte.

Que faire avec une' Altesse si impérieuse, et qui menace à chaque instant d'aller dîner ailleurs ?

Le patron,. très-embarrassé, prit le parti d'aller consulter la dame du comptoir, une beauté jeune, élégante et d'une physionomie spirituelle.

— Eh! mon ami, dit-elle, c'est bien facile à expliquer. Son Altesse (on y tenait)] veut dîner le plus tôt possible, sans s'occuper de son menu...

— Ah! je comprends! s'écria tout à coup le mari, comme frappé subitement par un trait de lumière. H n'y a que les femmes pour avoir de l'esprit! elles devinent tout.

Il avait, certes, bien raison, ce monsieur-là, en habil noir et en cravate blanche. Les femmes devinent tout à demi-mot, et nous, nous passons notre vie à chercher à les deviner.

Dix minutes après, le maître du restaurant faisait servir lui-même, par ses garçons, un succulent potage à h Cfécy, des huîtres d'Ostende et des hors-d'œuvre sans nombre sur la table du salon particulier.

Les vins les plus exquis furent déposés sur une console à côté, puis on vint prévenir Son Altesse, qui lisait une lettre à l'écart, qu'elle était servie.

— Ah! dit l'étranger en prenant place au dîner, voilà qui est parfait, recevez mes compliments, monsieur le restaurateur, et veuillez continuer à surveiller mon service.

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C'était partie liée, c'était affaire conclue.

Le patron, dès ce moment-là, n'eut plus qu'une table en vue dans tout sou établissement, et il se mit en frais extraordinaires d'imagination pour inventer le repas le plus fin, le plus délicat, le plus distingué pour Son Altesse impériale ou royale, qui voulait dîner sans faire sa carte. Chose toute naturelle pour un prince, comme l'avait spirituellement fait comprendre la jeune et fraîche beauté du comptoir. "^

Nous n'avons pas l'intention d'assister au dîner de cet aimable étranger et de donner le détail de l'excellent repas qu'il s'offrait à lui-même dans ce charmant salon particulier donnant sur le plus beau boulevard de Paris. Jetons seulement un coup d'œil sur la pendule, et constatons qu'il est sept heures du soir.

L'aiguille du cadran marquait à peine cette heure-là, qu'on vint prévenir le prince que quelqu'un demandait à lui parler.

— Faites entrer, dit-il.

On avait hésité un moment à introduire le nouveau venu, dont la mise modeste, presque^ commune, con- ■ trastait singulièrement avec les élégances de Son Altesse et celles du restaurant.

^ Le visiteur fut amené au salon, et la porte s'ouvrait à f peine devant lui, que le convive illustre, qui dînait seuU se leVa et vint au-devant de lui avec empressement. Les ' gens du service en étaient tout étonnés. ^ — Vous voilà, monsieur! dit Son Altesse.

Et elle se donna la peine de lui avancer un fauteuil,. puis, reprenant sur le même ton amical :

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— Mais pourquoi ne pas avoir accepté mon invitation? ajouta le prince, car on tenait à ce titre au restaurant.

— Je vous Tai dit, répondit le nouveau venu. Je suis au régime. Vous voilà à votre dessert. Nous pouvons causer.

Som Altesse congédia d'un geste les deux garçons de service, et la porte fut close.

Ce nouveau venu était notre ami, M. Guillaume.

L'Altesse, le prince, était M. le chevalier de Barabas, qui, ce soir-là, se payait un fameux dîner qu'il s'était promis quelques jours auparavant.

Gardons - nous de le blâmer de sa prodigalité et de ses allures de grand seigneur; il avait, ce jour-là, bien gagné sa journée.

— Eh bien ? dit M. Guillaume, en regardant manger le chevalier qui revenait pour la troisième fois à une bombe glacée.

— Eh bien, reprit celui-ci, tout s'est parfaitement passé, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Et si vous ne tenez pas la cassette indienne, monsieur, vous tenez tous les papiers qu'elle contenait : ce qui vous suffit et vous rend parfaitement heureux.

— Parfaitement, reprit M. Guillaume. Mais ce que je ne puis m'expliquer, c'est Thabileté merveilleuse qu'il a fallu déployer pour arriver à avoir ces papiers sans coup férir...

— Ceci est mon secret, reprit le chevalier; je ne puis m'expliquer plus au long en ce moment. Jouissez de

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votre bien, monsieur Guillaume, et laissez-moi jouir de mon succès, Saprebleu, Texcellent dîner! Hein, cela vaut-il les Deux-Lapins ? Croyez-moi , monsieur Guillaume, adoptez mon restaurant.

— Monsieur, dit celui-ci, j'ai les goûts plus modestes, et d'ailleurs, je n'ai pas gagné comme vous cent mille francs.

— Il est certain que c'est une belle journée, reprit le chevalier. Quant à votre patron , savez-vous qu'il doit être énormément riche *^ Mais aussi quel homme loyal! comme il m'a fait remettre exactement, fidèlement, par vos mains honnêtes, monsieur Guillaume, le prix convenue Savez-vous que me voilà riche, maintenant? Rassurez-vous, je ne dînerai pas chaque jour de la sorte. J'ai voulu me faire traiter d'Altesse une fois en ma vie, et me traiter moi-même en Altesse. Mon argent placé au Trésor va faire de moi l'homme le plus heureux, le plus rangé et le plus honnête de Paris. L'année prochaine on me décernera le prix Mon tyon.

Pendant que le chevalier de Barabas parlait ainsi tout en savourant les délices d'un dessert exquis, M. Guillaume le contemplait avec attention et paraissait rêver beaucoup. ^

— A quoi pensez-vous? dit le chevalier.

— A l'étrange aventure et au danger que vous avez couiru probablement en voulant reprendre des papiers.,,

— Des papiers qui m'appartenaient, reprit le chevalier, je les avais trouvés et sauvés. Je les ai vendus... tant pis.

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Us étaient à moi. J'avais le droi^ de les reprendre à un coquin qui voulait gagner un million sans-me donner un. sou.

— Savez-vous quel est mon espoir? dit M. Guillaume.

— Non. Ou/'espérez-vous?

— J'espère que mon patron, qui a acheté ces papiers, sera assez loyal pour les restituer à leur véritable propriétaire, sans spéculer sur cette affeire..

— Allons, dit Barabas, vous voilà avec vos scrupules exagérés. Eh ! que diable, il faut vivre , et pour vivre il faut gagner de l'argent. Du reste, si votre patron a assez d'opulence pour faire cadeau de ces papiers à leur propriétaire, libre à lui T Mais moi, c'est autre chose, et je ne crois pas avoir écorché la délicatesse.-.

— C'est moi qui vous ai proposé la prime comme récompense, ajouta Guillaume. A votre tour, calmez vos scrupules, monsieur le chevalier.

— Maintenant, ajouta celui-ci, il me resterait un plaisir à me donner;, mais je ne pourrai l'avoir , probablement. Je voudrais me donner la joie de contempler la grimace que fera ce brigand de marquis de Malatesta quand, au moment de palper son million, il trouvera le vide dans la cassette aux papiers. Ah!:monsieur, ce sera peut-être terrible l L'animal est féroce , je le connais , il est dans le cas de tuer tout autour de lui.

— Non, répondit M. Guillaume avec une souveraine autorité qui étonna le chevalier , non ,. vous dis-je, il ne bougera pas.

— Lui?... »— Lui.

— Et qui l'en empêchera, monsieur?

— Moi, dit M* Guillaume avec calme.

— Vous?

— Moi seul.

— Eh! mais, reprit le chevalier oubliant les délices dela table dans ce moment-là, permettez-moi alors de^ vous demander si vous n'êtes pas autre chose querhomme modeste, le simple courtier que le hasard m'a fait rencontrer?

— Monsieur, dit Guillaume, qui avait moins d'intérêt à effacer sa personnalité, monsieur, regardez-moi bien. Ai-je l'air tout à fait d'un pauvre diable travaillant pour mille écusparan?

Le chevalier sentit un petit frisson qui le gagnait des^ pieds à la tête. Pour la première fois, il remarqua sur la figure du courtier une empreinte de grandeur, un air de commandement, et daijs ses manières une distinction qui renversèrent ses idées et le jetèrent dans le monde^ inflni des conjectures.

Il se leva,. et parlant debout à M. Guillaume, il lui dit

avec timidité :

— ''Me serais-je trompé, monsieur? Oh ! dans ce cas-là, pardon pour les familiarités de langage que je me suis permises envers vous depuis le Jbur où j'ai eu rhonneur de vous rencontrer.

— Monsieur le chevalier, dit Guillaume magistralement

assis dans son fauteuil , rassurez- vous. Vous avez toujours été envers moi parfaitement convenable, et vous m'avez inspiré de Tinlérêt. Rassurez- vous, je n'ai pas liésité, moi, à reconnaître ce que vous êtes, ce que vous étiez, ce que vous ne serez plus. Mais, profondément convaincu que Tindulgence est à l'homme ce que la miséricorde est à Dieu, je clierche de toutes mes forces à pratiquer cette vertu chrétienne , surtout quand je rencontre sur mon chemin une de ces pauvres natures douloureuses, coupables peut-être, mais plus dignes de compassion que de sévérité. Rassurez-vous, chevalier, je vous ai deviné tout de suite, et j'ai bien \'xi que, pour vous ramener dans une voie honnête, il sufQsait de vous procurer un peu de bonheur ; que tout sentiment du juste n'était pas éteint en vous, et que, si une main loyale vous était tendue, vous vous relèveriez. Ohî combien en est-il comme vous qui se relèveraient aussi avec courage, et qui mèneraient tme meilleure vie si on leur tendait la main I

— Monsieur, dit Barabas, ma surprise, ma confusion, ma reconnaissance. . .

— Oui, dit M. Guillaume, je crois à tout cela. Vous avez expié une vie déplorable. La justice humaine vous a peut-être frappé... Ne vous inclinez pas trop devant moi, monsieur, mais la miséricorde divine est venue à vous, parce que, je le répète, vous avez conservé au^bnd de l'âme un secret désir de revenir à une vie selon la justice et rhonftêteté. Allons, du courage! Renaissez, pauvre naufragé ! consolez-vous, pauvre affligé! rentrez dans la patrie commune, pauvre exilé! Quant à moi,

je n*ai feit que remplir une missioo imposée par Dieu , dont je ne suis que le serviteur le plus humble. Allez, rassurez-vous, je garderai votre secret, et si vous continuez à être digne d'intérêt, je veillerai sur vous.

— Monsieur, dit le chevalier en mettant un genou en terre, il faut se confesser une fois en sa vie. Oui, je suis un pauvre diable; oui, j'ai fait tous les métiers; oui, j'ai expié par la prison une vie coupable. Mais, je suis rentré dans la société, et dorénavant, je le jure, mes intentions sont formelles, on me verra mener une vie honnête. Je vous ai rencontré, et je bénis Dieu.

— Allez, monsieur, dit Guillaume en lui tendant la main, relevez-vous, et ne péchez plus. Maintenant, reprit-il, il s'agit de M. de Malatesta. Celui-ci est un coupable sans remords. On agira en conséquence. 0 perversité! voilà un liomme qui trouve des amis, des défenseurs, des admirateurs mêmel 11 trouve des dupes aussi; mais qu'importe ! est-ce que la société y regarde de si près ?

Dans ce moment-là, on frappa à la porte du salon. Le chevalier reprit son rôle d'Altesse, et le garçon vint apporter un billet qui arrivait par un domestique à l'adresse de M. Guillaume.

— Oui, dit celui-ci, j'avais prévenu que je serais ici à huit heures. C'est bien. 11 n'y a pas de réponse.

11 prit le billet, et le garçon se hâta de se retirer.

— Monsieur, dit Guillaume après avoir lu son billet, je suis obligé de vous quitter. On me prévient que tout

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est prêt, et j*ai une petile affaire à régler arec le BoMe marquis dont il était question tout à llieure.

— Monsieur; reprit vivement le chevalier, je ne vous quitte pas, je connais trop bien le tigre.

— Venez si vous voulez, répondit M. Guillaume, dont le calme était magnifique.

On sonna et on demanda la carte à payer. Son Altesse jeta de For sur la table, et le dîner fut desservi.

Le maître du logis et ses gardiens demeurèrent convaincus qu'il savaient recula visited'un prince souverain voyageant incognito. Il est des illusions respectables et qu'il serait cruel d'effaroucher. Que cet honnête restaurateur garde la sienne ï II avait donné à dîner , pour son argent, à un honnête repenti, qui avait fait cinq ans de prison.

M. Guillaume monta dans une voiture qui l'attendait. Le chevalier voulut absolument raccompagner. La voiture partit dans la direction des Champs-Elysées.

Il était huit heures du soir. La nuit brillait d'étoiles, et l'air était empreint de ces suaves parfums d'un soir d'automne qui viennent rafraîchir la ville après une chaude journée*

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