‹ Le gant perduChapitre 1 sur 1 · OCT · texte numérisé non relu

OCT

LE

Étrange passion qui s'empare tout à coup des habitants de l'Europe ! Partout , dans les villes et les villages, on apprête les valises et les malles, on consulte des cartes géographiques, ou discute des plans de voyage. Tous les cœurs aspirent après l'espace, tous les yeux brillent d'un désir impatient ; on bat des mains à chaque nom étranger qui, pareil à un phare, marque

l'itinéraire projeté. Paris , Bruxelles, Amsterdam, Rhin, Italie, on vous salue comme des promesses d'ineffables jouissances ! Mais le nom qui, plus que tous les autres, excite des cris d'enthousiasme, c'est le tien, ô chef-d'œuvre de l'artiste divin, le tien, ô Suisse, terre superbe et bénie!

Écoutez ces prières qui s'élèvent des bords de l'Escaut ! C'est la voix d'un vieillard qui s'écrie les larmes aux yeux :

— Je vous remercie , mon Dieu, je verrai du moins la Suisse avant de mourir.

D'où vient cette fièvre subite de voyages? qui donne ainsi des ailes à nos âmes?

C'est qu'une année de travail, de soucis et de luttes vient de s'écouler. Les juges ont jugé, les avocats ont plaidé , les étudiants ont travaillé, les rentiers ont économisé, les marchands ont cal-

culé, pesé et tremblé; mais, aujourd'hui, hourra! aujourd'hui , c'est le mois de septembre,

Cher et beau mois ! que tes jours sont clairs, que ton soleil est doux, que ton air est vif et sain ! Tu ornes la verdure d'une teinte si charmante, qu'on dirait que de chaque feuille tu veux faire une fleur. Tu jettes sur les montagnes et les vallées cette pourpre changeante qui se reflète sur tous les objets, et qui rend plus douce à tous les yeux la nature, baignée comme dans un brouillard doré.

Oui , septembre est le gardien économe des ■nts de Tannée. Ses prédécesseurs les prodiguent et à pleines mains ; mais lui en répand ensuite ce qui reste, pour que l'homme, avant l'arrivée du sombre hiver, se sente renaître re une fois au milieu d'un second et splendide printemps.

Septembre est aussi le mois de la délivrance et de la liberté. Ceux qui ont passé toute l'année à travailler, à compter et à réfléchir, il les soulage en souriant du pesant fardeau de leur vie journalière et leur crie : « Élevez vos cœurs, privilégiés de la terre! en avant, en avant , à travers le monde I Jouissez plus et mieux pendant ma courte durée que pendant le reste de l'année, et peut-être aussi que pendant le reste de votre vie. En route ! en route ! vous êtes libres de devoir, de travail et

de souci. »

Déjà les convois de chemin de fer et les bateaux à vapeur se remplissent d'Anglais, de Russes, de Français, d'Allemands; les uns vont à l'est, les autres au nord, le plus grand nombre au midi. Les villes de bains et les hôtels retentissent de tous les idiomes, comme si le monde

était menacé d'une nouvelle confusion des langues!

Parmi tous ceux qui avaient attendu le mois de septembre avec une impatience fiévreuse, il n'y en avait pas de plus heureux qu'Herman Van Borgstal et Max Rapelings. Voisins et amis depuis leur enfance, ils avaient été ensemble à l'école, ils avaient suivi ensemble les cours de TUniversité et subi en même temps leur premier examen, quoique Herman étudiât le droit et que Max se destinât à la carrière médicale.

Cette étroite amitié les avait prémunis contre les entraînements de la vie d'étudiant, et leur avait permis de conserver dans toute leur fraîcheur les illusions de la première jeunesse, d'autant plus que leurs parents habitaient la ville universitaire, et qu'ils n'avaient point été

prématurément éloignés du foyer de la famille. Au contraire, elle les avait stimulés, car leur plus ardent désir était de marcher de pair dans la voie du progrès et de la science.

Durant leurs études universitaires, ils avaient passé une partie de leurs vacances,, tantôt à Ostende, tantôt à Blankenberghe, tantôt à Spa. Ils avaient même visité presque entièrement les pittoresques Ardennes. Leurs parents, qui étaient à leur aise, et qui possédaient une jolie fortune bourgeoise, — surtout la mère d'Herman, — récompensaient leur zèle et leurs progrès en leur fournissant les moyens de puiser dans les plaisirs du voyage un nouveau courage et de nouvelles forces pour continuer leurs difficiles études.

Max Rapelings avait un oncle qui avait passé l'automne précédent en Suisse, et qui lui avait

raconté tant de merveilles de cette admirable nature alpestre, qu'à force d'en causer avec son ami Herman, Max lui avait communiqué une ardente envie de visiter aussi la patrie de Guillaume Tell. Ils devaient passer tous deux leur dernier examen dans le courant de l'année, si Max, en redoublant d'ardeur, pouvait se rendre capable de subir en même temps deux difficiles épreuves. La tâche leur semblait lourde, et ils hésitaient d'autant plus à courir le risque d'un échec, que la nécessité ne les pressait point. Ils étaient donc sur le point de se résigner à suivre les cours pendant une année de plus , lorsque leurs parents, pour les encourager, leur dirent ces simples paroles :

— Si Herman devient avocat cette année, et Max médecin, ils pourront faire un voyage en Suisse.

— En Suisse ! en Suisse! s'écrièrent les jeunes gens transportés de joie.

Ils se mirent bravement à l'œuvre , s'encourageant l'un l'autre à ne pas manquer le but souhaité, ils travaillèrent jour et nuit, et passèrent enfin leur examen avec distinction.

Mais le mois de septembre, le plus favorable pour un voyage en Suisse, était encore bien loin.

En l'attendant, ils s'exercèrent à l'étude de la langue allemande, qu'ils possédaient déjà en partie, achetèrent des plans et des guides de voyage, ne cessant d'interroger l'oncle qui avait vu les Alpes, et s'entretinrent enfin avec tant d'enthousiasme de montagnes gigantesques, de lacs bleus et d'immenses mers de glace, qu'à l'approche du mois de septembre ils étaient à moitié fous de désir et de joie.

Enfin, le jour si longtemps désiré est arrivé. Dans la gare de Gand, au milieu de la cohue des voyageurs et des curieux qui se pressent le long d'un train composé de nombreuses voitures, les deux familles réunies serrent les mains des deux jeunes gens. L'un d'eux, Herman, est remarquable par sa jolie figure, par ses cheveux noirs et bouclés, par ses joues fraîches et ses yeux brillants. Tout en lui trahit une grande simplicité de cœur et une sensibilité profonde. Une joie sans bornes rayonne dans son regard , mais il cause tout bas avec sa mère, comme s'il craignait de laisser deviner aux étrangers les sentiments qui l'agitent.

L'autre jeune homme n'est pas beau, loin de là : ses traits manquent de régularité , et il a îme épaule plus haute que l'autre, suite d'une chute qu'il a faite étant tout petit. Pauvre Max,

ses condisciples de l'Université, pour le taquiner, l'appelaient parfois le Bossu; mais il paraît s'être tout à fait consolé de sa difformité, et l'avoir même oubliée. Tandis qu'Herman écoute les derniers conseils et les adieux de sa mère, Max interpelle chacun à voix haute, crie : « Au revoir 1 » va, vient, s'agite et se remue comme si le sol lui brûlait les pieds.

Plusieurs de ses amis l'entourent et lui conseillent de prendre le chemin de fer du Luxembourg pour traverser la belle vallée de la Moselle et la ville de Trêves, où l'on admire, outre la colossale Porta Nigra, une chaussée romaine, des bains romains, et des monuments qui transportent le spectateur étonné en pleine civilisation païenne. Puis, en suivant cette route, il pourra passer une couple d'heures dans la coquette Nancy, et s'arrêter à Strasbourg pour

visiter la cathédrale, célèbre dans le monde entier. Mais le jeune docteur répond qu'ils vont directement jusqu'en Suisse en traversant par Paris, et qu'à leur retour ils visiteront tout ce qui méritera de les arrêter au passage.

La voix des gardes-train annonce le départ... Herman embrasse sa mère, dont les yeux se mouillent de larmes comme si elle craignait de ne plus revoir son fils chéri. Elle parle de dangers, de rochers à pic, de précipices sans fond; mais il lui coupe la parole par un tendre baiser d'adieu.

Max Rapelings serre gaiement la main de ses parents et de ses amis; il écoute un instant les recommandations de madame Van Borgstal.

Celle-ci sait bien que Max, quoiqu'il semble le plus étourdi des deux, est cependant le plus sérieux et le plus prudent. Il est d'ailleurs d&

deux ans plus âgé qu'Herman, et il a plus d'expérience du monde. Aussi la mère le prie-t-elle d'éviter en Suisse les périls du voyage et confiet-elle son fils à ses bons soins. Mais le sifflet de la locomotive retentit, le train se met en marche, et Max saute en voiture en s'écriant :

— Hourra! en Suisse!

Tant que le train est en vue, on se salue en agitant les mouchoirs ; mais bientôt il n'y a plus qu'un point noir sur la voie avec un petit nuage de fumée... Ils sont partis.

Le train qui s'arrête à Berne dans l'aprèsmidi du 5 septembre amenait un nombre extraordinaire de touristes. Le quai de débarquement fut immédiatement couvert d'un fourmillement de gens de tous pays. Les hommes, coiffés de chapeaux de feutre, la poche de voyage et la gourde au côté, et, portant à la main ou sur l'épaule la couverture bigarrée, avaient tout à fait l'aspect de gens qui vont entreprendre le tour du monde; quelques-uns

s'étaient déjà pourvus de Yalpenstock de sept pieds de long pour gravir les montagnes. Quant aux dames et aux demoiselles, pour montrer que, dans la libre Suisse, elles entendaient s'affranchir du joug de la mode, elles ava.ent choisi les costumes les plus étranges et les pais capricieux. C'était surtout dans leurs coiffures que l'on remarquait cette variété. Il y avait des chapeaux de paille , de soie, de feutre, de velours, retroussés, rabattus, allongés, tordus, avec des rubans, des fleurs, des perles, des oiseaux, des coquilles...; des robes larges et des robes étroites, des brodequins coquets et d'épais souliers de montagne , des manteaux de toutes les coupes, beaucoup de jolis visages, peu de laids; des blondes, des brunes, des noires...

Il semble qu'un voyage de plaisir fasse perdre

aux gens les plus formalistes quelque chose de leur roideur; car on parlait haut, on s'appelait l'un l'autre , et l'on riait gaiement sans prendre souci de ses voisins. On pouvait lire dans tous les yeux ce cri parti du cœur :

— Nous voilà donc en Suisse !

La foule se porta rapidement vers l'extrétrémité de la gare, où les plus pressés se bousculaient pour prendre leurs bagages.

Un peu à l'écart du mouvement de cette foule, un jeune homme, appuyé contre la muraille, contemplait avec un joyeux étonnement toute cette animation. Devant lui se trouvaient quelques Suisses, venus sans doute des villages voisins. Il vit des femmes portant une certaine coiffure de dentelle noire qui se tenait droite et roide comme les ailes d'un papillon gigantesque ; des jeunes filles coiffées du chapeau de paille à

fleurs des bergères, d'où s'échappaient des tresses qui leur tombaient jusque sur le dos ; des hommes habillés entièrement de drap couleur de rouille; des petits enfants attifés absolument comme leurs grands parents ; des visages bouffis, du linge éclatant de blancheur, des habits bigarrés... Un instant il crut assister à la représentation d'une paysannerie au théâtre royal de Gand.

Un autre jeune homme qui avait une épaule plus haute que l'autre, et qui, depuis un moment, se frayait un chemin à travers la foule, comme s'il cherchait quelqu'un, frappa sur le bras du rêveur et lui cria en flamand :

— Eh bien, Herman, est-ce ainsi que tu commences? Tu n'y verras plus goutte avant que nous ayons atteint les montagnes. Sois un peu plus avare de ton enthousiasme, jusqu'à ce que

nous voyions des choses vraiment grandioses. Viens, j'ai trouvé enfin notre malle.

— Mais tu n'as donc pas d'yeux, Max? Vois donc ces jolies Suissesses; quels costumes charmants et pittoresques I

— Oui, oui, elles sont fraîches et gentilles, ces fleurs des Alpes ; mais ce n'est pas ici le lieu de les admirer; nous en verrons des milliers avec des costumes plus jolis et plus étranges encore ; tu sais bien ce que mon oncle nous a dit... Mais dépêche-toi, ou nous reperdrons notre malle.

Herman prit en riant le bras de son compagnon. Tous deux se dirigèrent vers la sortie de la gare, mirent leur malle sur la petite charrette d'un commissionnaire et entrèrent en ville.

Ils tournaient les yeux de tous côtés et ne

furent pas peu étonnés de voir que les maisons étaient de la même architecture qu'à Gand et à Paris. D'après leur idée, de toutes les villes de Suisse, Berne devait être la plus moyen âge , ou du moins avoir conservé une physionomie propre et caractéristique. Déjà ils murmuraient contre l'oncle qui les avait trompés.

Ce qui causait leur désappointement, c'est qu'ils ne voyaient près de la gare que des constructions modernes qui, là comme partout, n'avaient d'autre style que la froide , monotone et insupportable ligne droite. Herman adressa la parole au commissionnaire et lui demanda en allemand si toutes les maisons de la ville étaient semblables à celles-là , et s'il n'y avait pas de rues qui rappelassent l'aspect de l'ancienne Berne.

— Ces messieurs désirent voir de vieilles rues?

répondit l'autre; ils n'auront pas besoin d'aller loin pour cela. Ils m'ont dit de porter cette malle à l'Aarberg-Gasse. Encore quelques pas, et nous y sommes. C'est une belle rue, du moins pour qui aime la vieille Suisse.

— Un peu plus loin , ils tournèrent un coin de rue.

— Nous entrons dans l'Aarberg-Gasse, messieurs , dit le commissionnaire.

— Ciel ! qu'est-ce ci? s'écria Herman en levant les mains. Si quelqu'un me disait que je suis en Espagne ou à Constantinople, je le croirais, sur ma parole.

— Admirable ! vraiment pittoresque ! On se croirait transporté, comme par enchantement, dans un pays inconnu, murmura Max.

Pour des Flamands, la surprise des jeunet» voyageurs était toute naturelle, car certaines

rues de Berne ont en effet un aspect si caractéristique et si étrange, qu'on ne voit rien de pareil ailleurs, môme dans les autres villes de la Suisse.

La plupart de ces rues sont fort larges ; au milieu d'elles , à des distances rapprochées , sont des fontaines publiques, dont l'eau tombe de tous côtés dans de grands bassins, du sein desquels s'élève une haute colonne. Sur ces colonnes on voit les statues de personnages célèbres dans l'histoire du pays ou dans l'Ancien Testament. Tout est taillé dans la pierre. On voit aussi des bas-reliefs représentant des animaux ou des fleurs, dont quelques-uns sont coloriés. Sur plusieurs de ces monuments flottent des bannières peintes. Les maisons y sont hautes et grandes, avec des toits en saillie. Chaque fenêtre est un balcon garni d'une balus-

trade en fer d'une forme plus ou moins artistique. Derrière la balustrade, il y a un coussin brun, rouge ou vert, et ce lieu de repos est protégé contre la pluie et le soleil par une petite tente en toile rayée.

Ce qui étonne le plus les étrangers, c'est la circulation des piétons dans les galeries qui forment comme une seconde rue sous les maisons de chaque côté de la rue; le rez-de-chaussée étant bâti en retraite, les étages sont soutenus par de massives colonnes formant des arcades, au fond desquelles se trouvent les magasins et les boutiques. Les demeures des bourgeois sont aux étages supérieurs.

Comme les habitants marchent généralement sous les arcades, le long des boutiques, môme par les plus beaux jours, on ne voit guère d'autres personnes dans les rues que celles qui

vont prendre de l'eau aux fontaines ; mais sous les galeries circule le flot mouvant d'une bourgeoisie active et laborieuse,

Herman et Max, disposés comme ils l'étaient à l'admiration et à l'enthousiasme, s'arrêtèrent stupéfaits devant toutes les étranges beautés que l'Aarberg-Gasse étalait à leurs yeux.

Aux balcons, au milieu des fleurs, se montraient çà et là une jeune fille à demi assise, à demi couchée, prenant le frais, — car le temps était chaud, — puis des hommes, et enfin, aux étages supérieurs, des ouvriers qui, appuyés contre leur coussin, fumaient le cigare ou la pipe. Ou eût pu se croire en Orient. Mais ce qui attirait plus particulièrement leur attention c'étaient les allées et venues, autour des fontaines, de jeunes filles dont les bras nus, les costumes bizarres, les poses charmantes, avaient

quelque chose de biblique et faisaient penser à rhistoire d'Isaac et de Rébecca.

Après avoir exprimé leur surprise par quelques joyeuses exclamations, les jeunes gens étaient entrés, sur les pas de leur guide, dans la rue qu'ils cherchaient. Chemin faisant, ils s'arrêtèrent près des fontaines pour voir de près les sculptures des vasques et admirer les grâces des jeunes Suissesses.

Le commissionnaire arrêta sa charrette du côté gauche de la rue, montra une toute petite porte sous la galerie à moitié sombre, et avertit les voyageurs que c'était la demeure de la personne dont ils lui avaient donné le nom.

Il prit la malle, la porta devant la petite porto, et se disposait à sonner lorsque l'on vint ouvrir. C'était une femme âgée qui dit, en assez bon français, avec un sourire plein de cordialité :

— C'est le neveu de M. Yan Heuvel avec son ami que j'ai l'honneur de saluer? Soyez les bienvenus, messieurs, et veuillez me suivre. J'espère que vous serez aussi contents que ce bon M. Van Heuvel. — Elle marcha jusqu'au fond du vestibule et s'arrêta au pied d'un étroit escalier de pierre en forme de vis. Cet escalier était en pierre blanche , très-usé et fendu en plus d un endroit. Il recevait à peine une lumière douteuse par une petite fenêtre étroite et longue comme une meurtrière. V

Tout en montant, nos deux amis échangèrent un regard de déception. L'oncle leur avait préparé un singulier gîte, pensaient-ils. Dehors tout était beau, pittoresque et coloré comme un paradis ; ici, ils gravissaient avec peine les marches boiteuses d'un colimaçon de pierre qui allait les conduire sans doute dans un bâtiment

LE GANT PERDU 2i>

sombre et délabré : quelque halle du moyen âge ou quelque vieille prison.

Max Rapelings souriait d'un air ironique comme pour se moquer de leur désillusion. Herman Van Borgstal soupirait profondément ; mais ils continuèrent à suivre en silence la vieille femme qui les conduisit à travers un long corridor du premier étage, et leur ouvrit enfin la porte d'une grande chambre.

Les jeunes gens poussèrent une exclamation joyeuse : « Ah ! » firent-ils. La vieille femme leur dit :

— Je le savais bien, messieurs! la môme chose est arrivée à votre oncle. Lui aussi s'est mis à crier : Ah l C'est que vous ne connaissez pas les coutumes de Berne. Il y a ici plusieurs ménages dans chaque maison. Ce qui se passe en dessous ne regarde pas le locataire d'en haut.

Max paya le commissionnaire. Herm an fit le tour de l'appartement et admira le luxe et l'élégance des meubles. Ils se trouvaient dans une vaste pièce dont le plancher était couvert d'un épais tapis ; le long des murs, il y avait des chaises et des canapés garnis de velours, des commodes, un bureau et un lit, le tout en mahoni , d'une forme très-élégante. Tout y était d'une propreté extrême et promettait aux occupants tout le confort désirable.

Après qu'Herman eut, d'un coup d'œil rapide, fait l'inspection de cet agréable ameublement, il souleva le rideau d'une des fenêtres, et s'écria gaiement :

— Ah I qu'il fait bon ici ! Max ! mon cher Max, nous demeurons dans la belle rue, nous avons des balcons avec des coussins, et sous nos yeux une fontaine à quatre jets d'eau.

— Messieurs, dit la vieille, voici la pièce que votre oncle avait aussi à sa disposition. Sa chambre à coucher était là ; mais, comme cette chambre est un peu petite, nous avons placé un second lit pour un de vous dans le coin de ce

salon. Vous pouvez choisir.

— Ce sera le mien. Je prends pour moi le lit du salon, s'écria Herman.

— A votre aise, messieurs, répondit la vieille. Voici la clef de votre appartement et la clef de la porte de la maison. Allez et venez avec la même liberté que si la maison était à vous. Si vous désirez quelque chose, vous n'avez qu'à sonner.

Les jeunes gens, touchés d'un si cordial accueil , remercièrent chaleureusement leur hôtesse.

— Votre oncle, dans sa lettre, a prié mon

mari de vous mener voir les curiosités de la ville, dit-elle; mais, malheureusement, mon mari est parti pour Lausanne, où l'appelaient des affaires urgentes, et il ne reviendra que ce soir très-tard. La promenade sera donc pour demain.

Au moment de sortir, elle revint sur ses pas et demanda :

— J'oubliais : comment se porte le bon M. Van Heuvel?

— Parfaitement, madame, et il nous a chargés de vous faire mille compliments de sa part, répondit Max. Quand il parle de l'Aarberg-Gasse et de votre maison hospitalière, les larmes lui viennent aux yeux.

— Je le crois, dit-elle en souriant. M. Van Heuvel est resté ici plus de quinze jours. Il s'était pris d'une si vive amitié pour mon mari,

qu'ils passaient des journées entières à se pro mener ensemble à Berne ou dans les environs. Mon mari l'a même accompagné à travers les Alpes, de Lauterbrunnen jusqu'au Grindelwald. Votre oncle est un brave, spirituel et aimable homme.

— Mais, madame, pardonnez-moi ma curiosité, comment avez-vous feit la connaissance de M. Van Heuvel? demanda Herman.

— C'est fort simple. Nous avons habité longtemps Genève, où nous avons fait le commerce d'horlogerie. Un horloger de Gand venait nous y voir souvent. En Suisse, l'amitié dure longtemps. Cet horloger avait donné à M. Van Heuvel une lettre par laquelle il nous priait de le bien accueillir. D'ailleurs, messieurs, nous louons ordinairement ce salon et cette chambre

aux touristes étrangers, lorsqu'ils nous sont re-

commandés. Et maintenant, à plus tard, jusqu'à ce que vous ayez besoin de quelque chose.

A ces mots, elle quitta l'appartement.

A peine fut-elle sortie, que Max Rapelings fit un bond de joie et s'écria :

— Vive la Suisse ! Notre pain est tombé dans le miel. Logés comme des princes, chez des gens qui ont des cœurs d'anges.

— Oui, oui, dit Herman, vois, nous sommes sur la rue et nous avons des balcons.

Il ouvrit la fenêtre et se laissa glisser de tout son long sur le coussin.

— Je suis un Turc, un sultan ! dit-il nonchalamment.

— Avoue que mon oncle n'est pas bête, dit Max.

— Oh I c'est un homme de génie ! Je le bénis du fond de mon cœur. Sans lui, nous serions

logés dnns quelque hôtel, au milieu de touristes vulgaires , comme on en rencontre partout. Hourrah pour ton oncle ! Je vais allumer un fin manille, et tâche, si tu le peux, de m'arracher de ce coussin avant que la dernière bouffée de fumée ait disparu dans les airs.

— Ah çà ! mon bon Herman, pas de bêtises ; ce long voyage en chemin de fer nous a couverts de poussière jusqu'aux yeux. Il faut d'abord nous débarbouiller, tirer nos vêtements de la malle et nous arranger un peu. Tes cheveux ont l'air d'un buisson de couleuvres. Après cela, nous délibérerons sur ce que nous avons à faire.

— Tu as raison, Max. Le bonheur m'étourdit. Je ne sais. C'est peut-être l'air des montagnes qui commence à me travailler; mais il me semble que mon cœur se fond de y

A ces mots, il s'approcha du lavabo qui se

trouvait près du lit, et se mit à sa toilette. Son ami en fit autant dans la chambre voisine, et, comme la porte était ouverte, ils pouvaient causer et plaisanter à leur aise.

— Ah çà ! Herman, demanda le jeune docteur, pourquoi t'es-tu pressé si fort de prendre pour toi le lit qui est dans le salon ?

— Parce qu'il n'y a pas de rideaux. Je préfère un lit sans riaeaux.

— Hypocrite, c'est parce qu'il est plus près du balcon.

— Tu pourrais avoir raison, Max. Il me semble que je pourrais rester assis là des journées entières, les yeux fixés sur les eaux jaillissantes de la fontaine.

— Je crois, coquin, que tu regarderais beaucoup moins la fontaine que les fleurs des Alpes qui s'épanouissent sur ses bords. C'est ton af-

faire. Mais que t'importe le balcon quand tu es dans ton lit! Aurais-tu, par hasard, l'envie de passer la nuit à la belle étoile, sur ce coussin rouge ?

— Qui sait, mon cher Max, si la lune brille?... La lune, en Suisse, doit être une chose superbe. Tout est beau et charmant en Suisse.

— C'est fini, s'écria Max, me voilà frais et dispos comme un poisson dans l'eau. Promesse oblige. J'ai pris l'engagement d'écrire à mon père et à mon oncle dès que nous serions arrivés à Berne. Aujourd'hui, c'est mon tour, et demain ce sera le tien : chaque jour une lettre, telle est la loi, et je suis chargé d'en assurer l'exécution. Je vais donc m'acquitter tout de suite de cette tâche pour être tout à fait libre. Quant à toi, Herman, étends-toi sur ton balcon et fume ton cigare ; sans cela tu ne pourrais pas te taire.

Il s'assit à la table où se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire, et commença sa lettre.

Herman alluma un cigare et se coucha à demi sur le balcon. D'abord il regarda assez longtemps la fontaine, puis il laissa errer ses yeux le long du balcon, et, après avoir embrassé du regard tous les objets qui le frappaient le plus, il se mit à analyser les détails et à examiner de plus près les mille objets de couleurs variées qui faisaient ressembler cette rue à une ville des Flandres en temps de kermesse, ou lorsqu'un personnage considérable y fait sa joyeuse entrée.

Enfin, à moitié étourdi, il se renversa sur le dos, souffla, avec un sourire indescriptible, la fumée de son cigare en l'air et demeura dans cette position, les yeux levés au ciel. Son visage exprimait une sorte de béatitude et d'extase

causée par le sentiment d'un complet contentement. Mais il ne put se tenir longtemps tranquille et se retourna de nouveau vers la rue.

Tout à coup il poussa un petit cri de sur prise. De l'autre côté de la rue, presque en face de lui, une jeune fille venait de paraître au balcon parmi les fleurs et la fraîche verdure, et, lorsqu'Herman s'était retourné, son regard avait rencontré tout à coup le regard de cette jeune fille. Il y avait dans ses yeux quelque chose d'étrange et de profond qui fit courir un frisson dans les veines du jeune avocat.

Tous deux se regardèrent pendant quelques minutes avec étonnement; mais bientôt la jeune fille se détourna et se mit à lire un livre qu'elle tenait à la main. Cette jeune demoiselle était entièrement vêtue de noir. Elle avait des cheveux très-noirs qui tombaient en mèches bou-

clées sur ses épaules ; ses yeux, également noirs, brillaient comme des perles de jais... Mais sa figure était pâle, et se détachait sur tout ce noir comme le visage d'une statue de marbre. Cependant, en dépit de cette pâleur, elle était réellement charmante. Telle fut du moins l'impression qu'elle produisit sur Herman.

Aussi le jeune homme tenait-il son regard fixé sur elle avec une sorte de stupeur ; il respirait à peine, tant cette étrange, cette surprenante beauté l'avait frappé.

La jeune fille, pensant probablement qu'a ne la regardait plus, releva les yeux et les porta, comme par curiosité pure, sur le jeune homme dont le visage trahissait une profonde admiraton. Elle regarda le ciel, puis baissa de nouveau la tête sur son livre.

Herman ne savait que penser. Il lui avait

semblé que de ces beaux yeux noirs une plainte douloureuse et désespérée s'était élevée vers Dieu. Son cœur avait frémi de pitié à l'idée que la pauvre fille était peut-être la victime d'une cruelle maladie ou de quelque autre malheur. Être si belle, si jeune, et souftrir comme une martyre, cette pensée avait dissipé sa jue.

— Eh ! Herman, s'écria Max, viens Jonc ici, que je te lise ce que j'ai écrit sur l'Aarberg- Gasse. Il n'écoute pas, le songe-creux ! la fontaine l'aura ensorcelé, Herman, Herman, Herman ! S'est-il donc endormi ?

En parlant ainsi à voix haute, il s'approcha lu balcon.

— Tiens, tu es éveillé! Tu es donc devenu sourd comme un pot?

Herman mit un doigt sur ses lèvres pour inviter son ami au silence.

— Eh bien, qu'y a-t-il ? Tu fais une figure de mélodrame. Qu'est-ce qui se passe ?

— Viens, assieds-toi, Max, et parle à voix basse. Vois-tu là, entre ces fleurs, de l'autre côté de la rue, cette jeune demoiselle ?

— Pauvre fille, elle est malade, murmura Max.

— Malade, peut-être ; mais quel visage ! Raphaël aurait-il pu rêver une plus suave et plus noble créature ?

— Je n'en sais rien, mon cher Herman ; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle n'est pas arrivée trop tard à la distribution des jolis visages. Ce blanc si pur sur ce noir mat fait un singulier effet ; sur ma parole de médecin, elle est malade, n'en doute pas.

La jeune fille leva de nouveau les yeux et fixa son regard directement sur Herman. Elle aperçut en môme temps son ami.

— Elle te regarde avec une singulière attention, dit Max étonné.

— Crois-tu?

— Ses yeux te cherchaient, cela est certain.

— Elle t'a regardé aussi.

— Oui, après? Est-ce qu'un laid personnage tel que moi vaut la peine d'être regardé ?

— Vois, Max, elle lève encore ses yeux plaintifs vers le ciel; elle pousse un long soupir; c'est un soupir douloureux, une prière à Dieu pour obtenir assistance et miséricorde ! Ah ! cela me fend le cœur 1 Si jeune !

— Oui, c'est une triste chose que cette fatale maladie qui moissonne les plus belles et les plus tendres fleurs avant môme qu'elles soient épanouies. Pauvre enfant, encore un an, encore quelques mois, peut-être I

— Non, Max, tu te trompes. Elle souffre de quelque peine morale.

— Tu la connais donc?

En ce moment parut au balcon, derrière la jeune fille pâle, un homme de haute taille, avec des cheveux gris, des favoris blancs et un visage farouche.

Dès qu'il aperçut les jeunes gens, il leur lança un regard défiant où brillait tout autre chose que la bienveillance ; puis, se penchant vers la jeune fille, il lui dit quelques mots qui devaient être un ordre sévère, car elle se leva, regarda encore une fois le ciel en soupirant et disparut du balcon.

Le vieillard ferma la fenêtre avec une certaine violence, du moins à ce que pensèrent les jeunes gens indignds.

— Eh bien, crois-tu que je me trompe ? de-

manda Herman. N'as-tu pas, comme moi, la conviction que cette pauvre créature succombe sous une cruelle tyrannie ? Ah 1 qu'il y a de méchantes gens en ce monde ! Et comment la justice divine souffre-t-elle que cet implacable vieillard fasse mourir de chagiin cette tendre fleur?

— Mais, pour l'amour de Dieu, mon rêveur de poète, où t'emportent tes idées ? Voilà que tu charpentes tout un drame dans ton imagination : une jeune fille opprimée, un enchanteur, un géant, un dragon à sept têtes, que sais-je ? Il ne manque plus qu'un chevalier, un paladin, pour délivrer la vierge captive. Aurais-tu envie de jouer ce rôle ?

— Ce que je dis est vrai, Max ; toutes tes railleries ne peuvent pas ébranler ma conviction.

— Mais, je te le demande encore, la connais-tu?

— Comment la connaîtrais-je ? C'est une Suissesse.

— Tu n'en peux pas savoir là-dessus plus que moi. A Berne, les bons bourgeois portent le même costume que les gens aisés dans tous les pays.

— Oui, Max, mais ces cheveux d'un noir de corbeau, et ces yeux si noirs et si brillants?

— On les trouve partout. Ils me paraissent aussi rares en Suisse que chez nous. Si tu me disais que c'est une Italienne, une Espagnole ou une Provençale, je croirais plus facilement que tu as deviné juste.

— Soit, Max. Italienne ou Anglaise, il est triste de penser que cette pauvre enfant est condamnée à mourir si jeune... Car elle mourra; il me semble voir la mort dans ses yeux.

— Elle n'est pas la seule, Herman; il y en a beaucoup qui meurent de cette fatale maladie, dans le monde entier.

— Ces médecins, ces médecins ! s'écria Herman avec une nuance de dépit; à force de sonder les souffrances humaines, ils n'ont plus de compassion. Peux-tu contempler cette infortunée jeune fille sans que ton cœur frémisse de pitié et d'indignation ?

— Mais qu'est-ce qui te prend, mon cher Herman ? demanda le jeune docteur abasourdi. J'ai pitié de tous les malheureux et aussi de cette jeune fille pâle, bien que j'ignore qui elle est et ce qui la rend malade. Mais, pour l'amour de Dieu, que pouvons-nous y faire ? Les gens d'en face nous sont étrangers, et nous n'avons rien à démêler dans leurs affaires. Allons, allons, tout cela, c'est de l'enfantillage, nous ne somme?

pas venus en Suisse pour pleurer sur des malheureux inconnus. Je vais vite cacheter ma lettre et la faire porter au bureau de poste.

Herman, excité par ses propres paroles et par ses tristes prévisions, ne quittait pas des yeux le balcon garni de fleurs. Il lui semblait qu'on remuait les rideaux de la croisée, et que quelqu'un regardait secrètement pour s'assurer s'il n'avait pas encore quitté son poste d'observation. Était-ce la jeune demoiselle ou le vieillard rébarbatif qui l'espionnait ainsi ?

Tandis qu'il essayait de pénétrer ce mystère en regardant plus attentivement à travers les vitres, la sonnette retentit tout à coup avec bruit dans le salon.

; — Mais, Marx, deviens-tu fou? s'écria-t-il. j Que fais-tu là ?

— Eh ! mais je sonne pour appeler quelqu'un

qui porte ma lettre à la poste. Si cette sonnette est une cloche, est-ce ma faute?

A peine avait-il achevé sa phrase, que la maîtresse de la maison entra dans l'appartement.

— Excusez-moi, madame, dit Marx, si je vous ai dérangée involontairement. Mon intention était d'appeler la servante pour l'envoyer porter ma lettre au bureau de poste.

— Donnez, donnez, monsieur, répondit la bonne femme en souriant. Il n'y a pas de servante ici, je n'ai pas d'enfants. Les femmes suisses, môme dans la bonne bourgeoisie, ne craignent pas de faire elles-mêmes leur menais.

Elle se disposait à sortir avec la lettre, mais Herman auitta le balcon et s'approcha d'elle en disant :

— Madame, je vous en prie, permettez-moi de vous demander quelques renseignements.

— Toute à votre service, monsieur.

Une minute seulement ponr donner cette lettre à un commissionnaire, et je reviens.

— Que vas- tu lui demander? Des renseignements sur la jeune fille pâle d'en face ? grommela Max.

— N'es-tu pas, comme moi, curieux de savoir qui elle est ?

— En effet ; mais à quoi cela peut-il nous servir ? Si tu es amateur de mystères, n'en soulève pas le voile. Le récit de notra hôtesse va faire évanouir tout ton château magique avec son dragon ailé et sa princesse captive, et il n'en restera rien qu'une malheureuse fille qui souffre d'un maladie de langueur.

— Nous allons le savoir. Voilà notre hôtesse

qui revient. Peut-être as-tu raison ; mais c'est égal, ce mystère me trouble la cervelle.

— Vous voulez me demander des renseignements pour visiter la ville ? dit-elle. Je vous en prie, messieurs, attendez jusqu'à demain, sinon mon mari en aurait beaucoup de regrets.

— Ce n'est pas pour cela, madame, que je m'adresse à votre complaisance, dit Herman. J'ai vu là, au balcon d'en face, une jeune fille qui paraît malade et languissante. Est-elle du pays?

— Non, monsieur ; le monsieur et la demoiselle dont vous parlez sont des étrangers, des voyageurs comme vous, répondit l'hôtesse avec un certain air de mystère.

— De quel pays sont-ils?

— Je ne le sais pas positivement, monsieur. Us ont loué l'appartement d'en face pour un

mois, et il y a déjà plus de quinze jours qu'ils sont à Berne. De temps en temps, ils s'absentent pour deux ou trois jours; mais où vont-ils, c'est ce que je ne saurais vous dire.

— Pardonnez-moi, madame, observa Max en souriant, cela me semble fort simple; ils font des excursions dans les environs ou dans les montagnes.

— C'est probable, monsieur; mais toujours est-il qu'ils n'en disent rien à leur hôtesse. Il faut croire qu'ils ont leurs raisons pour être réservés et mystérieux.

— Et ne soupçonnez-vous pas ces raisons,

madame? demanda Hermand un airtrès-sérieux.

— Oui et non. Cela ne me regarde pas; mais

ma voisine d'en face m'a parlé un jour du vieux monsieur et de 1^ demoiselle pâle en des termes qui ont éveillé ma curiosité et ma pitié.

— Voire pitié, madame?

— Oui, monsieur. La jeune fille paraît trèsmalheureuse, ses mouvements sont lents, son regard plaintif et languissant; elle soupire souvent, et ma voisine Ta surprise un jour pleurant à chaudes larmes.

Max qui, pendant ce temps, s'était approché du balcon, se retourna en s'écriant :

— Voyez, voyez! le tyran est là dans la rue; il marche donnant le bras à sa victime.

Ils s'approchèrent tous de la fenêtre et jetèrent un coup d'œil dans la rue. Herman crut voir que la jeune fille inclinait la tôte sur sa poitrine d'un air découragé et se laissait conduire en chancelant.

— Ainsi, madame, dit-il avec un soupir, vous ne savez pas quels ils sont, ni duquel pays ils viennent?

— Ma voisine a essayé de le savoir, mais le vieux monsieur lui a donné à entendre que de pareilles questions lui étaient désagréables. Ils parlent très-bien le français; mais, lorsqu'ils se disent quelque chose entre eux, ils murmurent d'une façon presque inintelligible des mots d'une langue étrangère. D'après la voisine, le vieux monsieur serait Russe.

— Ah! diable, un Russe! s'écria le jeune médecin en pinçant les lèvres d'un air moqueur.

— Je t'en prie, Max, ne plaisante pas sur des choses aussi sérieuses, murmura Herman.

Et, se retournant vers l'hôtesse, il demanda :

— Et n'avez-vous pas de raison de supposer que le vieux monsieur maltraite la jeune fille?

— Non, au contraire; le vieux monsieur, lorsqu'il lui adresse la parole, le fait avec une douceur, une tendresse qui... qui inspire de mau-

nmses idées à ma voisine; mais il est vrai qu'elle est un peu pessimiste de caractère.

— Mais quelles idées, madame ?

— Ce qu'elle pense n'est sans doute pas fondé. Elle se figure que le vieux veut obliger la jeune fille à l'épouser.

— Quelle infamie ! s'écria Herman.

— Oui ; mais, monsieur, ce n'est qu'une simple supposition.

— Votre voisine n'a-t-elle donc jamais adressé la parole à la jeune personne?

— Celle-ci n'est jamais seule, pas un instant : toujours, toujours, le vieux est à ses côtés. Klle couche dans une chambre qui, comme la vôtre, s'ouvre sur la pièce où se trouve le lit du vieux monsieur.Personnene peutdorn appri >< • herd'elle.

— Sous peine d'être happé par le dragon à eepttêtesl murmura Max.

— Quelle horrible histoire ! soupira Herman.

— Peut-être n'y a-t-il pas un mot de vrai dans tout cela, reprit l'hôtesse. Peut-être, est-ce simplement un père désolé qui conduit sa fille en Suisse, dans l'espoir que l'air pur des montagnes la guérira.

— Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi!...

— Oui, mon cher Herman; mais assez de ces histoires de loup-garou, reprit Max. J'ai faim, moi, j'ai envie de manger un morceau. Nous serions bien reconnaissants à madame si elle voulait nous indiquer un restaurant, ainsi qu'un endroit d'où nous puissions jouir ce soir de la vue des Alpes, si le ciel est assez clair.

— Rien de plus simple, messieurs. Au bout de cette rue, il y a un chemin qui conduit vers l'Aare; vous trouverez là un pont, et, de l'autre côté du pont, un sentier qui monte au Schânzli.

On se procure là tout ce que Ton veut, et vous pouvez y souper ayant devant les yeux les Alpes et toute la ville. Il y a encore d'autres endroits du même genre ; mais mon mari ne serait pas content si vous parcouriez la ville sans lui.

— Je vous remercie, madame, nous allons au Schanzli.

Quelques minutes plus tard, ils descendaient l'escalier. A la porte, l'hôtesse appela un voisin qui se montra tout disposé à indiquer le chemin aux jeunes étrangers. Ils suivirent leur guide jusqu'au bout de la rue, à travers la place de l'Orphelinat. Là, il leur montra un chemin qui allait vers la rivière et, au delà de celle-ci, un sentier qui grimpait le long de la montagne pour atteindre enfin une jolie construction; c'était le Schanzli.

A peine le guide eut- il le dos tourné, que Max

éclata de rire, et dit avec un air de pitié ironique :

— Pauvre Herman! pauvre poète! voilà tout son château de cartes qui s'écroule.

— Que veux- tu dire?

— Allons, allons, cela s'est-il jamais vu? Un drame moyen âge qui finit par un Russe! C'est matériel, c'est grossier, c'est la mort de toute poésie.

— Russe ou non, la pauvre enfant est fort à plaindre, et, si seulement le Russe était un Flamand de la Flandre orientale, je ne dis pas que je ne ferais pas un effort pour le contrecarrer dans son barbare dessein.

Ils continuèrent à causer du même sujet jusqu'au moment où ils arrivèrent au pont. Alors Max, frappant du pied avec une feinte colère, s'écria :

— Ah çà ! quel démon envieux a donc jeté cette languissante personne sur notre passage, pour empoisonner notre joie et nos plaisirs, ou du moins pour les altérer d'une façon si déplorable? Nous n'avons plus d'yeux pour contempler la nature; voilà que nous descendons de cent pieds de haut, nous avons sous les yeux un paysage délicieux et nous n'en avons rien remarqué! Si je ne t'avais pas averti, nous eussions traversé l'Aare sans daigner jeter un regard sur ses eaux bleues aux reflets d'opale. Si tu vas rester absorbé et distrait comme cela pendant tout le voyage, tu seras un agréable compagnon! Et

me tu pourras bien raconter ce que tu auras vu en Suisse! Allons, allons, plus do nuages dans notre eiH! Il nora temps, à la maison, de pleurer sur les infortunes des gens.

— Tu as raison, mon bon Max, dit le jeune

avocat. Mon imagination a pris son vol, poussée par un sentiment de commisération; mais tu sais comme je suis prompt à m'exalter; c'est une émotion passagère. Demain, je n'y serai plus. Que dis-je? dans un quart d'heure, tu me verras gai et de bonne humeur comme auparavant. Vive la Suisse I la Suisse seule !

— Bravo ! voilà comme il faut être, dit Max. Durant ce mois de septembre, nous n'avons d'yeux que pour admirer les beautés de la nature, et de cœur que pour jouir des chefsd'œuvre de Dieu... Ce sentier est assez roide; la conversation est difficile ici.

— Ah! ah! tu commences déjà à souffler comme un phoque! que sera-ce donc quand nous gravirons le... le Faulhorn! D'après ton oncle, cette montagne a plus de huit mille pieds de haut. Le Schânzli est-il bien à trois cents

pieds au-dessus... au-dessus de l'Aare? Je n'en sais trop rien.

— Tu souffles toi-même comme une locomotive, répondit Max en continuant à monter. Nous n'y sommes pas encore habitués. Souffler n'est rien, pourvu que nous avancions. Dis donc, Herman, as-tu remarqué, en regardant les noms «le la carte, quelles douces désinences les Suisses emploient pour les diminutifs?

— Oui. Le mot Schànzli ne signifie pas autre <hose que petit schans, c'est-à-dire petit fort. Il doit y avoir eu là autrefois une fortification, un boulevard. Peut-être y est-il encore. C'est ainsi que les Suisses disent Manli, frauli, kindli, blumli, comme les Flamands pourraient dire : Manlyn, vrouwlyn, kindlyn, bloemlyn, maagdelyn (petit homme, petite femme, petit enfant, petite fleur, petite vierge...). Ouf! taisons-nous.

— Oui, taisons-nous jusqu'en haut.

— Aussi, Max, pourquoi grimpes-tu si vite? On dirait que tu montes à l'assaut du fort.

—-Je n'en sais rien; mais cela me paraît un grand bonheur de s'éreinter comme cela pendant quelques instants.

— J'en sue!

Ils arrivèrent ainsi, en causant par intervalles, au pied d'un escalier de pierre, et, l'ayant monté, ils atteignirent la terrasse sur laquelle s'élevait le Schânzli.

C'était un grand bâtiment entouré d'arbres, sous lesquels s'étendaient de longues rangées de tables et de chaises. Sur les côtés où cette terrasse touchait à la montagne, on avait établi une rampe, ou balustrade en fer. Les deux Flamands virent une cinquantaine de messieurs et de dames — des voyageurs comme eux, proba-

blement, — qui, rassemblés en petits groupes, étaient assis çà et là autour des tables, sous les arbres, les yeux dirigés vers les Alpes. Max, qui voulait choisir une place favorable, marchait à quelques pas en avant de son ami. Il s'arrêta tout à coup, se retourna et mit un doigt sur ses lèvres, en souriant d'un air mystérieux et railleur.

— Pst! silence 1 murmura-t-il, en prenant le jeune avocat par le bras, comme pour le faire retourner. Fuis, malheureux : le diable nous tend un nouveau piège.

— Je t'en prie, ne nous rends pas ridicules, dit Herman, qui s'approcha d'une table.

— Mais elle est là, là-bas, contre le bâtiment, avec son tyran.

— Je le sais, Max. Sois convenable.

— Ah! ainsi tu l'as déjà remarquée? Voilà

qu'elle te regarde aussi. Qu'est ce donc qui l'a avertie secrètement de ta présence? Cela ressemble à du magnétisme. En effet, cette jeune fille pâle doit être un merveilleux sujet. Si l'on pouvait faire avec elle des expériences sur la puissance de la seconde vue...

— Allons, tu radotes, dit Herman avec dépit. Tiens-toi tranquille, cette pauvre fille va croire que nous nous moquons d'elle.

— Soit. D'ailleurs, j'ai une faim de loup et j'éprouve le besoin de me reconforter avec quelque chose de mieux que des œillades languissantes. Je vais soigner le souper.

A ces mots, il se dirigea vers la maison.

Herman tenait les yeux fixés sur la jeune fille. Elle aussi le regardait très-fixement, et avait l'air de vouloir lui demander pourquoi il la regardait ainsi. Cependant, sa physionomie demeurait

• LE GANT PKRDU 61

immobile, et n'exprimait d'autre sentiment que la curiosité ou l'étonnement.

Le jeune avocat crut remarquer en ce moment que le vieillard qu'il considérait comme un tyran, fléchissait de son côté sous le poids de quelque noir chagrin, car il était assis près de la jeune fille, le front dans ses mains et le regard fixé à terre. Pleurait-il par hasard de ne pouvoir briser autrement la volonté de sa victime qu'en la faisant mourir de chagrin?

— Hourra! me voici avec armes et bagages, s'écria, assez haut pour que la jeune fille pût l'entendre, le jeune médecin qui, suivi de trois garçons, accourait vers son ami.

Mais ce bruit avait tiré le vieillard de sa sombre rêverie. Il se leva et jeta un regard de reproche à Herman, dont l'apparition au Schànzli l'étonnait ou l'irritait.

Les jeunes gens virent qu'il adressait tout ba* quelques paroles à sa compagne. Celle-ci quitta également son siège, et tous deux s'éloignèrent, sans doute pour regagner la ville par le côté opposé.

En s'en allant, la jeune fille avait jeté un dernier regard du côté d'Herman, et il semblait à ce dernier que dans ce regard il y avait une plainte mortelle ou un appel à sa compassion.

— Vieillard sans âme ! bourreau! murmura t-il entre ses dents.

— Dieu soit loué, les voilà partis, dit Max. Sans cela, leur présence eût gâté notre souper, du moins pour toi. En ce qui me concerne, je ne sais quel effet produit l'air de ces montagnes, mais il me semble que je dévorerais un bœuf.

Pendant ce temps, les garçons s'occupaient de servir.

— Souper ainsi au grand air, sur une montagne, avec la ville sous les pieds et les Alpes neigeuses devant les yeux, c'est un plaisir royal, dit Max... Ah! c'est bien autrement poétique que tous les visages pâles et tous les tyrans de la terre! J'ai commandé un vrai festin de Balthazar. J'avais demandé du chamois, mais le chamois fait malheureusement défaut dans l'office duSchanzli.

— Du chamois! qu'est-ce que cela?

— Je ne sais comment nommer cet animal en flamand. Les Français disent chamois et les Allemands gemes. C'est le chevreuil des Alpes. Je veux en manger avant de quitter la Suisse, quand môme la chair du chamois coûterait cent francs la livre. Et toi, Herman, n'es-tu pas, comme moi, curieux de l'histoire naturelle, quand on peut l'étudier avec les dents?

— Nous trouverons de la viande de chamois dans les montagnes, répondit Herinan pensif.

— Ah çà! viens-tu de voir encore une fois la demoiselle pâle? demanda en riant le jeune docteur. Te voilà rêveur et pensif comme un étudiant dans sa chambre, lorsqu'il voit approcher le jour de l'examen, et que la perspective d'un échec se dresse devant ses yeux. Allons, à table ! Tiens, voilà, pour commencer, un filet de bœuf aux champignons qui me fait venir l'eau à la bouche.

— Oui, mangeons répondit Herman. Je n'y

pensais plus; mais voilà que je sens aussi une faim d'enragé.

— Hourra 1 le bandeau magique est tombé. L'estomac l'emporte.

Ils se mirent à souper, mangèrent avec beaucoup de plaisir un menu préparé avec art et burent quelques verres de bon vin.

Ils n'échangèrent pas d'autres paroles que les suivantes :

— Il me semble, dit Max, que, pour un paladin ou un chevalier errant, tune joues pas mal de la fourchette. Je suis obligé de me presser, sinon tu ne me laisseras que des os et des arêtes.

— Maintenant, elle sera déjà rentrée, murmura Herman.

— Quoi! ça va recommencer? Tu en parles encore?

— C'est toi qui m'y fais penser avec ton paladin. N'en parlons plus, je ne demande pas mieux.

— Vrai, c'est ton avis?

— Sans doute... J'ai pitié d'elle; cette pitié est profonde. C'est un sentiment qui trouble mon imagination. J'aimerais donc beaucoup mieux ne plus m'en occuper du tout.

— Eh bien, faisons un traité. Celui qui parlera encore d'elle payera une bouteille de vin.

— C'est convenu.

Ils entendirent causer derrière leur dos. C'était une famille française qui s'était approchée du garde-fou et qui regardait les Alpes. Un monsieur, probablement un habitant de Berne, leur expliquait à haute voix ce qu'ils voyaient.

Nos amis se retournèrent, allumèrent chacun un cigare et écoutèrent les explications de l'officieux cicérone.

— Le temps n'est pas très-favorable, dit-il ; mais, à présent que le soir vient, les vapeurs vont probablement descendre plus bas dans les allées. Nous ne voyons maintenant qu'une partie des Alpes et de TOberland bernois.

— Mais ce sont des nuages, monsieur, objecta une petite fille, des nuages transna-

rente. Il me semble que je puis voir à travers.

— Vos yeux vous trompent, mon enfant, répondit le bourgeois. Toutes les montagnes que vous voyez là-bas, à l'horizon, s'élever hors du brouillard nébuleux, sont, depuis le commencement du monde, couvertes de neiges éternelles. Le soleil, en dardant ses rayons sur ces surfaces blanches qui les renvoient, et en pénétrant dans les crevasses et les profondeurs, produit l'illusion qui vous fait croire que la cime de neige est transparente.

— On dirait, monsieur, que ces montagnes ne sont pas très-éloignées de la ville, interrompit une autre petite fille, et papa prétend qu'elles sont à plusieurs lieues d'ici.

— Quinze, vingt lieues, et plus encore.

— C'est extraordinaire! s'écria un jeune garçon ; il me semble que, si mon bras était assez

long, je pourrais mettre la main sur la plus haute montagne là-bas.

— Fi ! Albéric, dit une vieille dame ; ce que tu dis là, mon garçon, est une magnifique bêtise.

— Voyez, reprit le bourgeois, là, à main gauche, vous avez le Wetterhorn; il est plus loin que Grindelwald, et il a une hauteur de onze mille quatre cents pieds; puis vient le Schreckhorn, haut de douze mille cinq cents pieds ; puis Y Figer et le Monck (le Moine), et la Jungfrau (la Vierge). Cette dernière est la plus blanche de toutes les montagnes et l'une des plus hautes.

— Quelle est la plus haute, monsieur? demanda une jeune fille.

— N'apercevez-vous pas là, un peu à gauche, ce pic blanc, pointu et presque imperceptible? C'est le Finsteraarhoim, le plus haut des glaciers qui nous interceptent l'horizon. Il mesure treize

mille cent soixante pieds au-dessus du niveau de la mer.

— Mais c'est au contraire le plus petit, dit le jeune garçon.

— C'est à cause de la grande distance, mon enfant, répondit l'autre.

Max RapeJings poussa son compagnon du coude et dirigea son doigt en bas, bien au-dessous d'eux.

— Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Herman, je ne vois rien.

— Au delà de l'Aare, près du pont.

— Quoi?

— La demoiselle pâle avec son tyran.

— Ah ! tu dois une bouteille de vin ! Mais comment peux-tu reconnaître les gens de si loin? La lumière du jour est déjà fort obscurcie.

— Je l'ai fait pour rire.

— Bon! cela te coûte une bouteille.

— Soit, jusqu'à ce que j'aie ma revanche, ce qui ne peut tarder.

— Maman, allons nous asseoir à cette table là-bas, dit une des jeunes filles. — N'est-ce pas, monsieur, le soleil va se coucher? Nous pouvons voir cela assis aussi bien que debout.

La famille française reconnut que l'enfant avait raison et s'éloigna pour prendre place à une table voisine.

Les deux amis, en buvant une tasse de café et en fumant leur cigare, contemplaient les sommets des Alpes et se faisaient part l'un à l'autre des réflexions que cet admirable spectacle leur suggérait.

Fendant le jour, les sommets des Alpes leur étaient apparus comme des cimes d'un blanc vif, teintées à peine çà et là d'une nuance d'un vert

LE GANT PERDU "El

ou d'un bleu pâle. Maintenant le soleil, descendant de plus en plus à l'ouest, commençait à les inonder d'une lumière jaune et rougeâtre qui gagnait en vivacité et en éclat à mesure que l'obscurité se répandait dans les vallées. C'est un spectacle que la plume ne peut décrire. Les montagnes de neige semblent s'agiter dans le ciel et être animées d'une lumière vivante et mobile qui pénètre jusque dans leur sein. Ces géants antédiluviens n'ont plus ni corps ni pe- " santeur ; ils sont devenus quelque chose de vaporeux, de magique, de changeant et d'incertain comme les rêves des poètes. Pendant plus d'une heure les jeunes gens avaient suivi des yeux ce phénomène de la nature, jusqu'à ce que, s'efluçantpeuàpcu, il finit par disparaître tout à fait. Néanmoins ils restèrent assis, car ils avaient lu dans leur Bœdeker que tout n'était pas terminé

par là, et que le phénomène que les Suisses appellent Alpglûken (incendie des Alpes) devait encore se manifester.

— Vois donc, Herman, comme il fait noir làdessous ! Les lanternes du pont ressemblent à de petits vers luisants qui rampent sur le bord de l'Aare... Dors-tu? Ah! je sais bien à quoi tu penses.

— Impossible.

— Tu penses à la jeune fille pâle ?

— La seconde bouteille de vin ! s'écria Herman triomphant.

— Je suis pris, c'est vrai. Mais oserais-tu dire que tu ne pensais pas à la jeune fille pâle?

— Bon, cela fait trois, va toujours.

— Eh bien, à quoi donc pensais-tu pour être ainsi à rêvasser, les yeux perdus dans le vague?

— U faut que tu saches, Max, que, lorsque

j'étais encore enfant, j'ai vu un jour un grand tableau qui représentait l'Olympe, le cie1 païen. Jupiter, Apollon, Bacchus, Junon, Diane, Cérès et tous les autres dieux et déesses y étaient assis sur des nuages clairs, d'un jaune d'or, qui recevaient la lumière de leur propre sein. Cette partie du tableau ressemble étonnamment aux glaciers sous les rayons du soleil couchant. Eh bien, j'étais en train d'assigner une place sur les Alpes à Jupiter et à chacun de ses co-dieux et déesses ; et je recomposais ainsi, mais sur une immense échelle, le tableau qui m'avait tant frappé dans mon enfance.

— Attention, l'incendie des Alpes commence.

En effet, au pied des Alpes on commençait à apercevoir une faible lueur rougeâtre; peu à peu cette lueur monta et devint plus vive, puis elle se transforma en un brasier ardent, comme

si le globe terrestre était en feu. Ce phénomène fait ressembler chaque glacier à un volcan en ignition, devenu transparent par la force du feu, et dans l'intérieur duquel on croirait voir bouillonner la lave, car le brasier n'est pas seulement au dehors, il rayonne et étincelle jusqu'au fond du roc séculaire de la montagne.

Aucun peintre, aucun poôte ne peut rendre sur sa toile ou sur le papier la magnificence de ce prodige de la nature. Il trouble et confond le spectateur ; il fait penser à la puissance de Dieu ^ u, et à la grandeur de ses œuvres ; on se sent si •j^ petit, si infime, que ce sentiment du néant de notre être môle quelque chose de pénible, quelque chose d'humiliant au bonheur d'avoir pu contempler un pareil spectacle au moins une fois en sa vie.

Les Flamands demeurèrent longtemps silen

cieux, ainsi que les autres personnes qui, du Schanzli, contemplant les Alpes et se tenant immobiles, ne laissaient échapper que des cris étouffés d'admiration, comme si cet émouvant spectacle leur eût arraché à tous une prière d'action de grâces.

Enfin l'incendie des Alpes s'éteignit peu à peu, et touristes et promeneurs redescendirent du Schanzli, afin d'aller puiser dans le sommeil de nouvelles forces pour grimper et de nouvelles facultés pour admirer.

Herman Van Borgstal et Max Rapelings en firent autant. Ils suivirent la foule, qui descendait par le plus court sentier vers l'Aare, et peu de temps après ils arrivèrent dans l'Aarberg- G-asse.

Il y faisait passablement noir. Les deux amis avaient beau regarder autour d'eux, ils ne pou-

vaient plus distinguer sous quelle arcade de la sombre galerie ils devaient chercher la petite porte de leur logis.

— Ah ! j'y suis ! dit Max. Voici le balcon de la demoiselle pâle, et en tirant une ligne un peu oblique...

— Hem! cela fait quatre bouteilles, s'écria Herman.

— Oui, mais je romps notre traité pour l'avenir, dit Max. Sans cela je finirais bien par payer le vin pendant tout le voyage. Parle de la demoiselle pâle tant que tu voudras, je m'en moque.

— Elle dort , la pauvre enfant ! soupira Herman.

— Tiens! que voudrais-tu qu'elle fît? Si je pouvais seulement en faire autant! Tous ces cahots du chemin de fer, et puis ces longues

heures passées à m'écarquiller les yeux pour regarder, m'ont complètement brisé. Je suis moulu. Et toi, Herman ?

— Je n'ai pas la moindre envie de dormir. L'Olympe avec ses dieux et ses déesses se promène constamment devant mes yeux.

— Voici notre porte. Viens , donne-moi la clé.

Ils entrèrent dans le vestibule et trouvèrent sur l'escalier une lampe allumée, comme l'hôtesse le leur avait dit.

Arrivé dans sa chambre, Herman ouvrit la fenêtre et s'étendit sur le balcon, comme s'il avait l'intention d'y passer la nuit.

— Veux-tu bien fermer la fenêtre tout de suite 1 lui cria Max.

— Ah ! il fait si frais et si bon ici ! répondit son ami.

— Frais ! oui, beaucoup trop frais. J'ai bien senti sur le Schânzli que, la nuit, Fair des montagnes fraîchit à vous geler. Ta mère m'a chargé de veiller sur ta santé ; je suis docteur en médecine. Tu ne te donneras pas une pleurésie... Vite, au lit ! Si tu ne te sens pas l'envie de dormir, aie du moins, pour l'amour de Dieu, un peu pitié de moi.

Herman quitta le balcon et ferma la fenêtre.

— Tu deviens quelquefois ennuyeux, murmura-t-il. Mais je ne veux pas que tu sacrifies ton repos à tes appréhensions pour ma santé. D'ailleurs, l'air est vraiment froid. Bonne nuit, Max!

— A demain, Herman, et ne rêve pas trop de la jeune fille pâle.

— Bon, cela fait cinq bouteilles !

— Le traité est rompu. Dors bien.

La lampe fut soufflée, et, quelques minutes après, nos deux Flamands fatigués dormaient comme s'ils ne devaient jamais se réveiller.

Le lendemain matin, de très-bonne heure, Herman était déjà assis au balcon, tandis que son ami ronflait encore comme un bienheureux.

Le jeune avocat, dont le sommeil avait sans doute été troublé après le premier repos par des rêves plus ou moins tristes, s'était levé sans faire de bruit et s'était placé au balcon malgré la fraîcheur de la température.

Il y était déjà depuis une couple d'heures, fumant, pensant et rêvant, regardant les allées

et venues des habitants autour de la fontaine, et de temps en temps dirigeant un regard vers le balcon garni de fleurs.

Derrière cette fenêtre fermée, derrière ces épais rideaux se passait, pensait-il, un drame affreux, un drame enveloppé des ténèbres du mystère et d'un silence de mort, et qui devait faire descendre au tombeau la pauvre victime, sans que personne ici-bas eût connu ni déplore ses souffrances. Combien d'horribles événements s'accomplissent ainsi au sein des familles, et restent ensevelis pour toujours dans un secret impénétrable !

Herman avait le cœur extrêmement jeune et sensible. Sa raison lui disait bien quelquefois que tout cela n'existait que dans son imagination. Le vieux monsieur pouvait être le père de la jeune fille, comme l'hôtesse l'avait dit; mais

Herman était poète, du moins de caractère, et, depuis qu'il avait été pris d'une si profonde commisération, il ne 'pouvait plus éloigner de ses yeux l'image de la jeune fille : il s'était même senti un instant prêt à verser des larmes sur sa malheureuse destinée.

C'est dans un de ces moments d'attendrissement qu'il vit la fenêtre s'ouvrir lentement. La jeune fille pâle parut au balcon et tourna sur-lechamp les yeux vers lui. Elle s'attendait donc à sa présence, ou peut-être l'avait-elle aperçu à travers le rideau.

Quoi qu'il en fût, son visage resta calme et immobile, et elle s'assit sur le coussin, les yeux fixés sur le même livre où elle avait lu ou feint de lire la veille.

Herman la contemplait avec des battements de cœur et s'efforçait de pénétrer par le regard

jusqu'au fond de son âme, pour y sonder sa souffrance et écouter ses plaintes.

Elle lui paraissait encore plus belle que la Teille. Il lui sembla que sa pâleur n'était pas absolue, et qu'une teinte rosée, pareille au tendre coloris de la rose la plus délicate, se montrait sur ses joues.

Elle restait assise, pour ainsi dire, dans une immobilité complète. A de longs intervalles, elle levait cependant les yeux au ciel et jetait à la dérobée un coup d'oeil vers Herman, sans doute pour voir seulement s'il était encore là.

Lui aussi conservait l'attitude indifférente d'un curieux que le hasard seul aurait amené à sa fenêtre ; il éprouvait un profond respect pour la pauvre malade, et craignait de se rendre coupable envers elle d'indiscrétion ou d'impoli-

En effet, toutes ses suppositions touchant Toppression sous laquelle elle gémissait pouvaient être sans fondement. Et quel droit avait-il de se mêler du sort de cette jeune fille étrangère, venue peut-être du cœur de la Russie avec la seule intention de chercher, sous un ciel plus doux, un soulagement cruel à sa maladie.

Ainsi rêvant et réfléchissant, il resta assis trèslongtemps sur son balcon, jetant de temps en temps un coup d'œil furtif du côté de la jeune étrangère.

Il pouvait bien être huit ou neuf heures du matin.

La porte de la chambre à coucher s'ouvrit tout doucement et Max Rapelings, tout habillé, entra à pas de loup dans le salon, croyant surprendre son ami encore au lit; mais il poussa un cri de désappointement lorsqu'il trouva le lit vide et

Herman, également tout habillé, assis au balcon.

— Ah! traître, lui cria-t-il, tu me laisserais dormir toute la matinée!... Elle est là, peut-être?

Herman fit un signe affirmatif. Le jeune médecin, poussé par la curiosité, s'approcha du balcon et s'assit sur le coussin à côté de son ami.

— Ah ça! qu'est-ce qui se passe? demandat-il. Depuis combien de temps es-tu assis là?

— Je n'en sais rien. Depuis des heures.

— T'a-t-elle envoyé un message pour t'annoncer qu'elle paraîtrait de si bonne heure à sa fenêtre?

— Non, Max ; mais depuis que les premières heures de l'aube ont pénétré dans ce salon, il m'a été impossible de fermer l'œil, et je me suis levé.

— Moi, c'est tout le contraire qui m'est arrivé. J'ai dormicomme unloir. Et, maintenant encore,

je dois me frotter les yeux pour m'éveiller tout à fait... Une grave et triste pensée m'effraye.

— Bah! et c'est...?

— Je me demande si, hier au soir, au Schànzli, tu n'as pas versé un peu d'opium ou d'un autre narcotique quelconque dans mon verre, pour pouvoir composer ton affreux drame à ton aise, sans être dérangé.

— Allons, mon ami, laisse là pour un instant cette insipide plaisanterie, dit Herman, et ne ris pas si haut. Là! elle t'a entendu, et elle s'en va. Voilà ce que c'est, elle se figure que nous nous moquons d'elle. La voilà partie I Que va-t-elle penser de nous? Soyons gais et plaisantons entre nous, soit, mais restons du moins polis, comme il sied à des gens bien élevés.

— Mais, mon bon Herman, deviens-tu aveugle, ou bien la jeune fille pâle t'a-t-elle complé-

tement tourné la cervelle? N'as-tu pas remarqué qu'elle a tourné tout à coup la tête, comme pour écouter un bruit dans l'intérieur de l'appartement? C'est son tyran qu'elle a entendu venir ou qui lui a parlé sans doute... Qu'est-ce encore? On frappe à la porte du salon. C'est peut-être elle qui vient nous rendre visite. Tout est possible en Suisse, puisque toi qui es un dormeur endur-

Herman avait couru à la porte et il l'ouvrit. La personne qui entra dans l'appartement avec un franc sourire était le maître de la maison, un homme déjà âgé, mais encore vert.

— Mes jeunes messieurs, dit-il en allemand, permettez-moi de vous serrer la main. Vous êtes le neveu et l'ami de ce bon M. Van Heuvel. Je me sens on ne peut plus heureux de pouvoir satisfaire ses vœux. Je me serais présenté beau

coup plus tôt; mais les habitants des pays de plaine se fatiguent facilement en Suisse... Si vous êtes prêts, messieurs, vous allez me faire l'honneur de venir déjeuner immédiatement avec moi au Schweïzer-hof. Après cela, je ferai de mon mieux pour vous montrer ce qui mérite d'être vu dans notre ville de Berne.

Les jeunes gens remercièrent avec effusion leur hôte de sa complaisance et se déclarèrent prêts à le suivre.

Il les conduisit près de la station du chemin de fer, dans un magnifique hôtel où il commanda un déjeuner exquis.

Cet homme paraissait fort instruit et admirateur passionné de sa patrie. Il commença sur-lechamp son rôle de guide et de cicérone, et les deux jeunes Flamands Técoutèrent avec un vif intérêt. Chemin faisant, ils avaient rencontré des

soldats tout armés qui semblaient venir de la gare, et ils s'étonnaient de ce qu'un certain nombre de ces soldats marchassent accompagnés de jeunes filles et môme de demoiselles très-distinguées, qui avaient l'air d'être leurs sœurs.

Le bourgeois leur donna à ce sujet l'explication suivante :

— Il n'y a pas, en Suisse, de soldats proprement dits, comme on les comprend dans la plupart des pays de l'Europe, et pourtant chacun y est soldat. Les jeunes gens que vous avez vus passer dans la rue avec leurs armes appartiennent à la classe d'élite de vingt à trente-quatre ans. Tous les ans, ils sont convoqués pendant quelques semaines pour se perfectionner dans ie service militaire; ils reviennent maintenant de cet exercice. La deuxième classe est la réserve, de trente-quatre à quarante ans; puis enfin vient

la landwehr, à laquelle tous les Suisses appartiennent jusqu'à l'âge de quarante-quatre ans. Notre pays est à peine un peu plus grand que la moitié de la Belgique pour ce qui regarde la population, et cependant, au premier cri d'alarme, nous pouvons mettre sur pied près de deux cent mille hommes. Une pareille armée, entièrement composée de tirailleurs, n'est pas à dédaigner. Dieu a créé les Alpes, messieurs, pour être l'éternel boulevard de la liberté en Europe. Souvent des nations puissantes ont paru menacer dans son indépendance notre inoffensive république. Qu'elles y viennent ! le lion suisse leur montrera qu'ici du moins la force brutale ne peut rien contre le droit, et alors notre vieux Mutz fera sentir aussi aux assaillants de la Suisse ses griffes héroïques, comme il Ta déjà fait plus d'une fois.

— Le vieux Mutz, qu'entendez-vous par là, monsieur? demanda Herman qui avait écouté avec intérêt les paroles du fier bourgeois.

— Vous l'apprendrez tout à l'heure par vousmêmes, répondit-il. Partout, à Berne, sur les fontaines, sur les maisons, sur les monuments, vous trouverez la figure d'un ours dans toutes lec positions. Cet ours, qui constitue les armes de Berne, est pour nous le symbole de la liberté. Le peuple a personnifié ce symbole et nomme l'Ours de Berne le vieux Mutz.

— Et nous aussi, nous Belges, nous ne laisserions pas anéantir notre indépendance sans résister, dit Herman. Malheureusement, Dieu ne nous a pas donné des Alpes pour rempart contre la violence et la force.

— Oh! je le sais bien, messieurs; la Belgique, avec son roi populaire, avec sa bourgeoisie in-

dustrieuse, avec ses larges et libérales institutions, est l'objet de l'admiration de l'Europe. J'ose le dire sans faire tort à mon pays : la Suisse est la Belgique du Sud.

— Erreur! ceci est une politesse exagérée, s'écria Max Rapelings. Dites plutôt que la Belgique est la Suisse du Nord.

— Soit, messieurs, nous ne discuterons pas plus longtemps sur les mots. Il suffit de dire que, s'il y a des peuples qui ont le droit de se donner le nom de frères, ce sont d'un côté les Belges et les Hollandais, et de l'autre les Suisses... Venez maintenant, nous n'avons pas de temps à perdre ; car, si vous voulez partir demain pour l'Oberland, je n'aurai pas, pour cette fois du moins, le plaisir de passer plus d'un jour en votre compagnie.

— Oh! mon Dieu, répondit Herman, rien ne nous force à partir précisément demain.

— Comment, rien ne nous force ? interrompit son ami. Mais notre itinéraire doit être suivi. Commences-tu déjà? Nous reviendrons ici d'ailleurs à notre retour de Genève.

— Eh bien, nous partirons demain. Cependant...

Jusque-là, ils avaient parlé allemand.

Le jeune docteur poussa Herman du coude et murmura en flamand, au moment où ils sortaient du Schweizer-hof :

— Ah çà ! pas de folies, entends-tu? Tu voudrais rester à Berne, à cause de notre balcon et de la jeune fille pâle ; mais ce n'est pas pour cela que nous sommes venus en Suisse. Je veux voir des montagnes, moi !

— Tu en verras; tais-toi seulement; notre hôte pourrait se formaliser de tes aparté.

Leur guide les conduisit à travers la Nenen-

Gosse, leur montra le Kafig-Thurm, une vieille tour qui sert de prison, et les mena dans la Murks-Gasse (rue du Marché).

Là, ils purent contempler le vieux Berne dans tout son pittoresque, mieux encore que dans la rue où ils étaient logés.

Des fontaines avec les plus merveilleuses statues, des eaux jaillissantes au milieu de la rue, des galeries sombres sous les maisons, des pignons bariolés... Aussi nos Flamands ébahis regardaient-ils de tous côtés autour d'eux, écoutant à peine les courtes explications que le bourgeois de Berne leur donnait sur tout ce qu'ils voyaient.

Il regarda alors sa montre avec une intention particulière et leur dit :

— Venez, messieurs, dépêchons-nous : vous allez voir ce que le peuple de Berne, sans doute

par un amour exagéré de la patrie, voudrait faire passer pour la huitième merveille du monde. Dix heures moins quelques minutes... C'est précisément le moment... Voici le Zeitglocken-Thurm, que l'on nomme en français la Tour de l'Horloge. Faites attention, le jeu commence. As virent sur le pignon de la vieille tour, pas très-haut au-dessus de la rue, un grand nombre de figures extraordinaires. Un coq se mit à battre des ailes et chanta aussi naturellement que s'il eût été vivant. Puis une troupe d'ours marcha en cortège autour d'une sorte de roi qui, lorsque l'heure sonne, retourne un sablier et compte avec son sceptre les coups qu'un autre personnage frappe avec un marteau sur la cloche. Le coq chante encore une fois ; puis la farce est jouée, pour recommencer de nouveau au bout de chaque heure.

Beaucoup d'étrangers, de bourgeois et d'enfants s'étaient arrêtés pour voir cette singulière représentation ; puis chacun continua son chemin.

— Venez par ici, messieurs, dit le bourgeois, je veux vous montrer comme une nouveauté la grande cave de Berne. Regardez aussi en passant cette fontaine avec sa drôle de statue. On l'appelle la Kindlifresser-Brunnen.

— Voilà encore le diminutif, murmura Max Rapelings à l'oreille de son ami. En flamand nous dirions : kindlynvreters-bron (source de l'Ogre).

Ce qu'ils voyaient était la plaisante image d'un homme occupé à dévorer des enfants, tandis que d'autres enfants étaient passés dans sa ceinture, ou entassés dans sa gibecière, comme des provisions. Une bande d'ours armés se tenaient

fièrement à ses pieds. Le tout était doré, argenté et peint de couleurs vives.

— Entrons maintenant dans la cave sous la halle aux grains, dit le bourgeois, et goûtez-y, si le cœur vous en dit, notre bière bernoise ou notre vin. Votre oncle, M. Van Heuvel, m'a assuré que les Belges, et surtout les Gantois, sont amateurs d'un bon verre de bière.

Ils entrèrent sous une large et sombre voûte, soutenue de chaque côté par des piliers massifs. Ils entendaient bien qu'il devait y avoir là une grande foule ; mais comme ils venaient de la rue où le soleil brillait de tout son éclat, ils ne purent d'abord distinguer les objets, quoiqu'il y eût des chandelles allumées sur un grand tombre de tables.

Leur guide leur montra les gigantesques tonneaux empilés les uns sur les autres et qui,sui

vant leurs inscriptions, ne contenaient pas moins de vingt à vingt- cinq mille chopes.

Au bout de quelques instants, les Flamands s'habituèrent à la lumière des chandelles, et regardèrent curieusement autour d'eux.

Alors ils virent le costume national de la ville dans toute sa pittoresque originalité, et en outre les costumes de tout le canton de Berne, car il y avait là, autour des tables, plusieurs centaines de personnes, venues évidemment de la campagne, soit pour apporter des denrées au marché, soit pour rendre visite à quelques-uns des soldats-citoyens temporaires.

Ils remarquèrent des chapeaux de paille, des coiffures étranges et en môme temps des têtes nues; mais le costume le plus répandu était un corsage de velours noir, avec des manches de toile ou de coton d'un blancheur éclatante, et des

jupes rayées de différentes couleurs. Chez la plupart, la couleur sombre de ce velours était relevée par une double chaîne d'argent, qui, attachée au-dessous de l'épaule par une agrafe à tête de lion, passait sous le bras et allait se rejoindre par derrière, sur l'épaule, à un ornement de la même espèce. Ce qui étonnait le plus Herman, c'était de voir que chez quelquesunes des jeunes Suissesses les cheveux, partagés en deux longues tresses, descendaient jusqu'à terre.

Après avoir goûté la bière et passé un bon quart d'heure à regarder cette étrange réunion, nos deux amis se disposaient à se lever lorsqu'une société se mit à chanter non loin d'eux.

Dès les premiers sons, leur attention fut éveillée et ils prièrent leur guide de rester là encore quelques instants. Le chant qu'ils entendaient

sans être parfait, était très-joli et très-harmonieux. Les voix se disposaient [d'elles-mêmes d'après leur sonorité, et il en résultait des accords d'autant plus saisissants que l'art y était -évidemment étranger et qu'ils n'avaient d'autre source que la délicatesse d'oreille et l'instinct musical des chanteurs.

Les Flamands n'avaient jamais entendu un chant de cette espèce. Cela ne ressemblait pas mal à ce qu'on appelle un chant tyrolien, compliqué de parties graves et basses.

Lorsque les dernières notes résonnèrent dans .Fimmense cave, nos amis ne purent s'empêcher de battre des mains pour manifester leur satisiaction.

Un jeune homme en habit de soldat se leva et s'approcha du bourgeois, qui était visiblement le guide des deux étrangers. Il le connaissait cer-

tainement, car il lui serra affectueusement la main et demanda :

— Ces messieurs parlent peut-être l'allemand? Oui ? cela me fait plaisir. Ils paraissent aimer nos lieds suisses. Pourquoi donc rester assis si loin de nous? Pour leur faire plaisir, nous allons chanter ce que nous savons de mieux, d'après nous du moins.

— Venez, messieurs, acceptons cette offre amicale, dit le bourgeois à ses hôtes.

Et, comme il se levait, il leur dit à l'oreille :

— Cela vous étonne ? Telles sont nos mœurs, surtout parmi le peuple. Ne craignez rien, je connais ces joyeux chanteurs. Ce sont des gens de Munsingen, de braves et honnêtes gens.

Par un hasard, ou plutôt par une ironie du sort, il arriva que Max Rapelings dut prendre place entre deux des plus jeunes et des plus

jqo LE GANT PERDU

charmantes jeunes filles, tandis que Herman fut obligé de s'asseoir entre son hôte et le jeune soldat.

Immédiatement on adressa de tous côtés la parole aux deux étrangers pour leur demander d'où ils venaient et comment ils trouvaient la tille de Berne. On entre-choqua les verres et Ton but en l'honneur des deux pays libres, la Belgique et la Suisse. Il ne fallut que quelques minutes pour que nos Flamands se sentissent tout à fait à leur aise, au milieu de frères et de sœurs.

Max Rapelings surtout paraissait heureux et fier, ou du moins il feignait de l'être pour taquiner son ami. En même temps il causait avec ses deux charmantes voisines, autant que le lui permettait sa connaissance imparfaite de la langue allemande, et s'efforçait d'être spirituel et a mu-

sant. Il se remuait sur sa chaise comme un poisson sur le gril, se frottait les mains, et montrait si clairement qu'il voulait dire : « Je suis au ciel, » que tous le regardaient en riant.

Au signal donné par un des chanteurs, on entonna une belle chanson; c'était une suite de strophes avec solos, refrain et chœurs répétés bocca chiusa.

Après ce chant, on en exécuta encore deux ou trois autres. Dans les intervalles, on se communiquait naturellement ses observations, et Max Rapelings ne négligea pas, comme on le pense bien, de reprendre chaque fois sa conversation avec les deux jolies Suissesses.

Les deux Flamands se trouvaient si bien, surtout le jeune médecin, qu'ils n'auraient jamais songé à se lever si leur guide ne les eût engagés à continuer de visiter la ville.

On échangea des remercîments et des adieux amicaux. Max reçut même, à sa grande surprise, *me cordiale poignée de main de chacune de ses voisines, et c'est ainsi qu'ils sortirent de la cave, malgré les instances de Max pour rester un peu plus longtemps.

— En fait d'ours et d'ogres, grommelait-il en flamand, j'aime encore mieux ces aimables petites Suissesses.

— Allons, pas de sottises, murmura Herman avec un dépit joué: notre itinéraire doit être -suivi à la lettre. Il faut que nous voyions tout Berne aujourd'hui.

— Ah ! ah ! il est jaloux ! il m'envie une épaule <rop haute. On ne craint jamais quelqu'un qui «st laid.

— Oui, tu sais bien ce que dit le proverbe?

• — En effet, « gardez-vous des marqués, »

n'est-ce pas? Tu te venges parce que je me suis moqué de tes rêvasseries sur la demoiselle pâle. Ceci est autre chose... Ces aimables Suissesses méritent bien un plus long souvenir; mais vive la liberté! Loin des yeux, loin du cœur.

Chemin faisant, leur guide leur fit remarquer l'hôtel de ville, les fit passer par la belle et grande rue de la Justice (Gerechsigkeit-Gasse); et dit enfin :

— Nous arrivons maintenant au pont Nydecko : il a cent quatre-vingts pas de long et plus de cent pieds de haut. Il repose sur trois arches; celle du milieu n'a pas moiâftéôeeat fixantedix pieds de large.

Un peu plus loin, il lear flMBttft^ e rampe en pierre détaille auprès dftlafUBfr ,eaucoup de personnes se pressaient pour regarder dans un fond.

— Ceci est la célèbre fosse aux ours de Berne, dit-il. Passez par ici à tel moment que vous voudrez, toujours vous y trouverez des gens de tout âge qui regardent et qui s'amusent à jeter du pain ou des fruits à ces bêtes féroces. Tenez, voici une bonne place. Voyez les tours d'adresse de ces ours, et comme ils élèvent leurs bras en l'air, ainsi que de vrais mendiants.

— On dirait qu'ils possèdent une intelligence humaine et qu'ils veulent se rendre aimables, repartit Herman en riant.

— Oui, monsieur; mais en 1861 on a eu une preuve terrible du peu de confiance qu'il faut mettre dans ces témoignages d'amabilité. Un capitaine anglais est tombé dans la fosse, et les ours l'ont tué et déchiré en pièces.

Tandis que Max Rapelings était tout à fait absorbé dans* la contemplation des divertissante&

culbutes des ours , Herman, en jetant un regard de côté, remarqua une dame enveloppée dans un châle rouge, qui avait laissé tomber un gant jaune et qui allait sans doute le perdre, puisqu'elle continuait son chemin. Il ramassa le gant, courut après la dame, et lui dit en français :

— Madame, vous avez perdu quelque chose. La dame se retourna. Herman demeura comme

cloué au sol... Cette dame n'était autre que la jeune fille pâle de l'Aarberg-Gasse, qu'il n'avait pas reconnue d'abord, parce qu'elle portait un châle de couleur.

Elle fit un pas vers lui, prit son gant avec un sourire reconnaissant et lui dit d'une voix dont la douceur était extrême :

— Je vous remercie infiniment, monsieur. Mais immédiatement parut à côté d'elle le

vieux monsieur à la figure rébarbative, qui fixa sur le jeune homme un regard perçant et interrogateur.

En ce moment Max se retourna et cria à voix haute à son ami :

— Eh ! Herman, viens vite, voilà des ours qui se battent avec fureur.

Cet appel fit sur la jeune fille et sur le vieux monsieur une impression extraordinaire; il les frappa visiblement de stupeur et d'effroi. Ils se retournèrent et s'éloignèrent en toute hâte , comme s'ils avaient reconnu dans le jeune médecin un ennemi redouté.

Max Rapelings avait remarqué cette rencontre inopinée, il quitta le Suisse, qui s'amusait toujours à regarder dans la fosse, courut à son ami, l'envisagea bien en face et s'écria avec étonnement:

— Tu es pâle ! que t'a-t-elle dit? Son tyran t'a-t-il insulté? Tu ne réponds pas? Hélas ! c'en est fait encore une fois de notre gaieté pour toute la journée ! Je donnerais cinq francs aux pauvres pour que tu ne rencontrasses plus jamais la jeune fille pâle et son dragon.

— Tais-toi, tais-toi, Ma^- j'ai entendu sa voix. Elle est merveilleusement douce et insinuante ; elle résonne encore au fond de mon cœur comme un cri de détresse.

— Comment, un cri de détresse ? S'est-elle plainte à toi? Que t'a-t-elle dit?

— Pas autre chose que : « Je vous remercie infiniment, monsieur. »

— Et tu appelles cela un cri de détresse? Si tu ne touches pas à la folie...

— Oui, mais sa voix était plaintive, et soi? sourire...

— Oh î oh ! t'a-t-elle souri? Diable ! cela commence à devenir grave.

— Son sourire est si doux, si triste, si plaintif!

— Bon! tu vas parler en vers, maintenant? Il me semble que ce n'est pas ici le vrai lieu, à côté de la fosse aux ours. Tiens-toi bien, Herman, voici notre hôte qui vient. Pour l'amour de Dieu, ne parle pas de la demoiselle pâle en sa présence, car il pourrait croire que tu n'as pas ton bon sens.

— On passerait des heures entières à regarder ces vilains faiseurs de tours, dit le bourgeois ; mais nous devons mettre notre temps à profit. Suivez-moi, messieurs, nous allons retraverser le pont.

Après avoir parcouru deux ou trois rues, ils arrivèrent devant la cathédrale, un magnifique monument gothique qui se distingue par la

beauté de ses ornements sculptés. Le guide officieux montra aux jeunes gens, à l'ouest de l'église, la statue équestre, en cuivre, de Rodolphe Von Erlach, un héros patriote, et, du côté sud, la statue de Berthold Van Zœhringen , un autre vaillant chef du peuple suisse.

— Cette place plantée d'arbres et pourvue de bancs est l'ancien cimetière, ajouta le bourgeois. Elle est à plus de cent pieds au-dessus du niveau de l'Aare. Approchez jusqu'à son extrémité, làbas, votre regard tombera d'aplomb sur le quai delà rivière... L'inscription que vous voyez sur cette pierre atteste qu'en 1654 un étudiant, Théobald Weinzab, est tombé dans cet abîme sans en éprouver aucun mal.

Pendant qu'il prononçait ces dernières paroles, les jeunes gens avaient mesuré du regard cette vertigineuse profondeur.

Brr! la tête m'en tourne, s'écria Max. Et vous dites, monsieur, qu'un étudiant est tombé de cette hauteur sans s'être entièrement brisé?

— Sans s'être fait le moindre mal. Lisez l'inscription.

— Cela y est en effet. Ce sont des choses pourtant qu'il faudrait voir pour les croire, à moins qu'un miracle...

— Mais chacun n'est pas si heureux, reprit îe conteur en guise de correctif. Il y a environ huit ans, deux personnes de Neuchâtel sont également tombées de là. Mais vous pouvez penser en quel lamentable état on les a ramassées.

— Quelle belle chute d'eau là-bas! dit Herman. J'entends d'ici le grondement de la rivière écumante. Ne vois-je pas, tout près de là, des . gens occupés à pêcher, et d'autres qui mangent, assis à des tables?

— C'est la Schwelle (enflure), où l'Aare, retenue, tombe de quelques pieds de haut.

— Quelle espèce de poissons prend-on là ? demanda Max.

— Des truites.

— Ah ! des truites? des truites saumonées?

— Oui, et d'autres aussi.

— Il faut que nous mangions des truites avant de quitter la Suisse. C'est le meilleur poisson qu'il y ait au monde.

— Êtes- vous amateurs de poissons, messieurs ?

— Oui, de truites surtout.

— Vous plairait-il de dîner là, dans le fond? Vous pourrez manger des truites tant qu'il vous plaira, et, qui plus est, les voir pocher pendant

Lque nous serons à table.

Les deux amis applaudirent à cette proposition.

— Venez, nous descendrons au Pré de la Schivelle, dit le bourgeois en menant nos jeunes gens par un escalier de pierre qui descendait jusqu'au bord de l'Aare.

Là ils montèrent sur une barque qui les passa de l'autre côté de la rivière, et, deux minutes après, ils étaient assis sous des arbres touffus, devantun grand restaurant nommé Schellemwatt. A quelques pas d'eux, l'Aare tombait transversalement d'une certaine hauteur et formait ainsi une cascade large de plusieurs centaines de pieds, dont les flots blancs et écumeux, bondissant comme par-dessus un obstacle, retombaient dans une sorte de bassin naturel, et là, grondant et mugissant, étaient refoulés avec une vertigineuse rapidité, et tourbillonnaient violemment pour chercher un nouveau lit à leur cours interrompu.

Assez loin de la cascade, on avait placé quelques ouvrages en bois qui formaient comme autant de passages où les poissons étaient pour ainsi dire forcés de s'engager. Mais dans ces passages se trouvaient des filets en forme de nasse ou de sac, dans lesquels on prenait constamment une grande quantité des plus beaux poissons.

Lorsque le bourgeois eut commandé le dîner, il invita ses convives à suivre le garçon au-dessus de la chute d'eau ; ils le virent lever les filets et y choisir les poissons au'ils avaient commandés.

Leur amphitryon leur dit :

— Ce grand et beau poisson est une truite saumonée ; les autres, beaucoup plus petits, sont des truites communes, et ces autres, plus petits encore, sont des poissons à frire. Ils sont tous

encore très-vivants, et dans une demi-heure ils nous seront servis cuits, frits ou gratinés. Pris ainsi tout frais hors de l'eau, le poisson est un mets très-friand ; et vous voyez bien, messieurs, aux consommateurs qui sont assis à table, qu'on aime le poisson frais à Berne. Venez, nous allons nous mettre là-bas à une table près de la cascade, et, en attendant que notre dîner soit prêt, nous boirons une bouteille de vin du pays. Il n'est pas exquis de qualité, mais comme vous êtes curieux, vous voudrez goûter sans doute le vin que produisent nos montagnes.

Assis près d'une table, les yeux fixés sur la cascade écumante,les deux Flamands admiraient en silence la situation pittoresque du Shwellenmatt.

Ils jouissaient d'un spectacle saisissant. A leurs pieds les flots grondant tournoyaient, bon-

dissaient, se brisaient, et bouillonnaient comme s'ils étaient animés d'une rage furieuse ; plus loin, de l'autre côté de l'Aare, ils voyaient le terrain sur lequel la ville est bâtie s'élever à pic à une hauteur de plus de cent pieds, de sorte que les maisons paraissaient suspendues en l'air.

— Je voudrais demeurer dans une maison pareille, dit Herman.

— - Non pas moi, répondit Max.

— On doit voir très-loin de là, et l'on jouit probablement toujours de la vue des Alpes neigeuses.

— Oui, Herman, mais réfléchis donc. Suppose un tremblement déterre, une secousse violente. Cela ne suffirait-il pas pour faire descendre toute la ville de Berne dans l'Aare?

— Heureusement, mon jeune monsieur, que

notre ville est assise sur le roc vif; c'est un fondement solide, soyez-en sûr. Ah 1 voici le commencement de notre dîner; vous allez me dire, messieurs, si Ton s'entend à accommoder le poisson à Berne.

On leur servit successivement différentes espèces de poissons et on finit par des écrevisses. Probablement la promenade à travers la ville, aidée de l'influence de l'air pur des montagnes, avait aiguisé l'appétit des convives; car ils trouvèrent tout si bon et si bien préparé, qu'ils affirmèrent n'avoir jamais si bien dîné. La truite saumonée surtout était l'objet de leurs éloges.

A la fin du repas, Max débita la boutade suivante qui prouvait qu'il avait copieusement diné:

— Ouf! je crois, en vérité, qu'il y a un grand trou dans mon estomac depuis que je suis en

Suisse. Herman, mon garçon, je voudrais bien pouvoir jeter un coup d'œil dans notre intérieur : cela doit ressembler assez bien à un aquarium où nagent toutes sortes de poissons.

— Si on nous voyait manger comme cela à Gand, on ne croirait pas que nous pussions y survivre, murmura Herman. Et, chose singulière! je me sens encore et de si bonne disposition et la tête si libre, qu'il me semble que je serais de force à recommencer.

— C'est l'air des montagnes, messieurs, dit le bourgeois, la longue promenade, la tension d'esprit et surtout l'excellence du poisson suisse.

— Ah ! Herman, j'ai trouvé un bon moyen de te faire oublier la jeune fille paie, s'écria Max en flamand, tandis que le Suisse s'était levé pour aller commander le café.

— Bah ! aurais-tu par hasard envie de me pousser dans ce tourbillon mugissant?

— Non, mon cher ami, je ne te hais pas assez pour cela.

— Et quel est ce merveilleux moyen?

— Simplement te faire manger. Tu as beau rire, ce que je dis est sérieux. Ton imagination vagabonde est ordinairement occupée à rêvasser sans te laisser de repos; mais quand tù as bien tiHmgé, ne fût-ce qu'une demi-douzaine de truites, alors tu deviens humain et raisonnable. Oui, oui, Herman, depuis que nous sommes en Suisse,tu n'as ton bon sens que lorsque tues bien repu.

— Ah ! ah ! ne dirait-on pas que j'ai mangé seul, dit en riant le.jeune avocat, et que tu m'as regardé faire, les bras croisés? Notre hôte ne pouvait pas détourner les yeux de toi et te con-

sidérait avec stupéfaction, tandis que tu travaillais de la fourchette comme un tisserand de sa navette, insatiable gourmand que tu es !

Peut-être eussent-ils continué sur ce ton d'exagération leur discussion amicale, si leur compagnon n'était revenu avec le garçon qui apportait le café et Un choix de liqueurs assorties.

Les cigares furent allumés, on se mit à son» aise, on regarda la cascade, et l'on causa de la? Suisse et de son honnête, vaillante et industrieuse population. On résolut de rSster là une couple d'heures; il y faisait si frais et si bon! et ifai 1 leurs on avait bien le droit de se reposer un peu après une aussi longue promenade. Le Suisse y consentit, non-seulement parce qu'il se plaisait fort dans la compagnie des jeunes gens,

ifl surtout parce qu'il avait l'intention de tes conduire à une demi-lieue hors de la ville et que

le repos après le dîner devait leur donner des forces pour ce nouvel exercice. Après la première heure, Max Rapelings remarqua que son ami devenait de plus en plus taciturne et il se disposait à le lui reprocher, lorsque leur guide se leva, évidemment pour aller payer la carte du dîner. Un vif débat s'engagea sur ce point entre le jeune docteur et l'honnête Bernois; mais Max eut beau protester, il se vit forcé, comme étranger et comme invité, d'accepter l'hospitalité de son amphitryon.

Celui-ci se dirigea vers la maison.

Max regarda en souriant son compagnon qui paraissait de nouveau plongé dans de profondes réflexions.

— Herman, lui dit-il, veux- tu redîner?

— Comment rediner? je ne te comprends pas.

— Te voilà encore abîmé dans tes rêveries, et l'image de la pauvre infortunée jeune fille pâle se dresse devant tes yeux!

— C'est vrai, Max, que peut-on y faire? Je suis trop sensible. Tu ne saurais croire quelle profonde pitié son triste sort m'inspire. Je voudrais chasser ces idées; mais, comme tu le dis, l'imagination me domine.

— Emploie mon moyen ; mange encore une demi-douzaine de imites.

— Fi 1 Max, tu es un impitoyable railleur, et tu n'as point de cœur. Pour une pauvre fille malade, tu n'as trouvé jusqu'ici d'autres paroles de commisération que des plaisanteries banales et de ridicules turlupinades !

— Allons, messieurs, dit leur guide qui revenait, nous allons voir encore rapidement quelques curiosités de notre ville, puis faire une der-

nière promenade à YEnge (la Gorge); cela pourra peut-être vous fatiguer un peu, mais vous n'en dormirez que mieux. Oui, il faut que nous allions à l'Enge. Vous ne pouvez quitter Berne sans l'avoir vue.

Ils repassèrent l'Aare en barquette, montèrent par l'escalier de pierre vers la ville haute et se trouvèrent bientôt devant un grand et beau monument en pierre grise.

— C'est la maison du conseil du Bund, dit le Bernois, ou, comme on dirait à Bruxelles, le palais de la nation ou des représentants. Vous voyez, messieurs, que la Suisse ne manque ni d'architectes habiles ni de goût. Le palais du Bund suisse a été exécuté en style florentin par Studer. Admirez devant le palais cette belle fontaine avec sa statue de femme en cuivre. Cette femme s'appelle Berna, et c'est la personni-

fication poétique de ma chère ville natale.

Comme ils avaient quitté la place et qu'ils passaient devant la tour Saint -Christophe pour se diriger vers la porte de l'Aarberg, le bourgeois répondit à une question d'Herman :

— La Suisse se compose de vingt-deux cantons, et celui de Berne est le plus grand. Chaque canton est un État indépendant pour tout ce qui ne concerne pas les affaires générales du Bund (confédération). Ces affaires générales sont la défense du pays, les douanes, le service des postes* la monnaie, la fabrication et la vente des poudres. A la tête du Bund se trouve l'assemblée fédérale, composée du conseil national et du conseil des États. Ces corps législatifs sont choisis par le peuple. Tout Suisse est électeur et éligv ble dès qu'il a atteint l'âge de vingt ans. Dans l'assemblée fédérale on choisit un conseil fédé^

rai qui administre les affaires publiques, absolument comme un ministère. Je pourrais vous parler plus longtemps, messieurs, des belles et libérales institutions de la Suisse, mais cela serait bien superflu avec des Belges, dont la belle constitution est presque la même pour la nôtre, à part quelques points de détail.

Il fat interrompu dans ses explications par Max Rapelings qui lui dit :

— Tenez, si je ne me trompe, voilà madame qui vient vers nous.

— En effet, c'est ma femme, répondit le Bernois. Elle est sortie probablement pour faire une commission en ville.

La dame vint à leur rencontre, et l'on entama une conversation animée sur tout ce que les jeunes gens avaient vu et admiré. Herman et Max exprimèrent la vive gratitude dont ils étaient pé-

nétrés pour la généreuse hospitalité qu'on leur avait donnée et surtout pour la franche amitié qu'on leur témoignait, et qu'ils n'oublieraient jamais.

Au moment où ils allaient quitter la vieille dame, celle-ci leur dit :

— A propos, messieurs, j'oubliais de vous apprendre une nouvelle. Vous savez bien, la jeune fille malade qui demeurait au balcon d'en face? Elle est partie.

— Partie! s'écria Herman comme atterré.

— Oui, partie pour Genève et de là pour l'Italie. Le vieux monsieur, devenu cette fois plus communicatif, l'a dit à son hôtesse. Elle en était très-étonnée, car le Russe devait encore rester deux semaines. Vers midi il osl rr-nirédans un»! voiture à deux chevaux, il a fait charger son bagage, il a largement payé ma voisine, et, fouette

cocher! ils sont partis comme s'ils fuyaient quelque poursuite inquiétante.

— Pour l'Italie 1 soupira le jeune avocat, comme s'il ne pouvait pas le croire.

— Ah ! ah ! l'Italie est assez loin. Bon voyage ! s'écria Max tout joyeux.

Le bourgeois étonné demanda si ses jeunes amis connaissaient l'étrangère malade ; mais sa femme lui expliqua qu'ils l'avaient vue à son balcon et qu'ils s'étaient sentis, comme tout le monde, pris de pitié pour cette pauvre enfant souffrante. Elle traversa l'esplanade devant la gare du chemin de fer, puis son mari et nos deux Flamands continuèrent leur chemin.

Tout à coup Max Rapelings tira une pièce de cinq francs de sa poche et la montra à son ami.

— Que veux-tu dire? demanda celui-ci.

— Tu vas le voir, répondit Max.

Et, s'écartant un peu, il mit la pièce d'argent dans la main d'un petit gamin qui le regarda un instant tout hébété, la bouche béante, comme s'il le prenait pour un fou, mais qui ne tarda pas à détaler avec son trésor inattendu.

— Que faites-vous , monsieur ? demanda le Bernois. Ce garçon n'est pas un mendiant. Il n'y a pas de mendiants à Berne.

— Il faut avoir reçu un coup de marteau pour avoir de pareilles lubies, grommela Herman.

— C'est un vœu, répondit Max avec un sourire ironique. J'ai promis de donner cinq francs aux pauvres si certaine chose arrivait. Une parole est une parole.

L'instant d'après il murmurait victorieusement à l'oreille de son ami :

— Mon vœu de la fosse aux ours. Elle est partie pour l'Italie et de là elle retourne en Russie.

Il est à espérer que maintenant tu deviendras un peu plus gai.

— Bah! tu n'as pas sujet de triompher ainsi. Je suis plus joyeux que toi de la savoir partie.

— Oui, il y paraît. Tu comptes les pavés de la ville un à un.

— Tais-toi; que peut penser notre hôte de ces aparté impolis I

Ils ne parlèrent plus de la jeune étrangère, et au bout d'une petite demi-heure ils arrivèrent à l'Enge.

VEnge est une presqu'île formée par un méandre de l'Aare, au-dessus de laquelle elle s'élève à plus de cent pieds. On y trouve des avenues nombreuses, des bois, des collines et des vallées. La ville de Berne y a bâti un somptueux café. On y jouit d'une fort belle vue des Alpes de l'Oberland. Il y a des bancs et des sièges de

tous côtés, et il y fait si beau et si agréable qu'on peut s'y promener sans ennui pendant des heures, ou rester assis en regardant les bords pittoresques de l'Aare ou les cimes lointaines des montagnes neigeuses. Ainsi firent aussi nos Flamands, et lorsque, après avoir soupe au café de YEnge, ils dirigèrent leurs pas vers leur logis, là soleil commençait déjà à se rapprocher de l'horizon.

Ils auraient bien voulu jouir une seconde fois du spectacle grandiose qu'ils avaient tant admiré sur le Schanzli, mais ils étaient à la fin tellement fatigués, que leurs jambes avaient peine à les porter. Ils convinrent avec leur hôte que le lendemain, de bonne heure, ils déjeuneraient avec lui à sa table et que, vers dix ou onze heures, ils partiraient par le chemin de fer pour ïhun, afin de commencer leur voyage dans l'O-

berland. Ils passeraient la nuit à Interlaken, se feraient conduire le lendemain en voiture à Lauterbrunnen, et de là ils iraient à pied à Grindelwald en traversant le Vengern-Alp. Ils graviraient ensuite le Faulhorn, qui a huit mille pieds de haut, et descendraient vers Brienz. Puis ils devaient traverser le Brùnig et le lac des Quatre- Cantons, se diriger vers Lucerne et faire l'ascension du Righi. Enfin ils devaient, par Fluelen et le Saint- Gothard, atteindre la vallée du Rhône et ainsi revenir à Berne par Genève, Lausanne et Fribourg. Tel était l'itinéraire qu'avait suivi M. Van Heuvel, et qu'ils se proposaient de suivre à leur tour.

Leur malle devait rester à Berne et ils ne prendraient avec eux que ce qui leur était absolument indispensable en voyage. A cet effet, ils se proposaient d'acheter le lendemain une sorte de

besace en cuir, ainsi qu'une gourde pour porter au côté.

En causant ainsi de leur départ du lendemain et de leur voyage, ils arrivèrent dans l'Aarberg- Gasse et montèrent immédiatement à leur chambre, fatigués, harassés et presque sans haleine. Ils s'assirent sur un canapé et y restèrent sans rien dire jusqu'à ce qu'Herman, sous l'influence de ses secrètes réflexions, se mit à rire tout à coup.

— Qu'est-ce qui te prend, maintenant ? grommela Max Rapelings. Est-ce de moi que tu ris?

— Nullement, répondit le jeune avocat. Je ris de ma propre simplicité. Croirais-tu, Max, que je continue à avoir toujours devant les yeux les traits de la jeune fille pâle? Depuis que son regard plaintif m'a frappé pour la première fois, son image me poursuit sans cesse. Je me de-

mandais l'explication de l'empire étrange que cette inconnue, cette étrangère exerce sur moi.

— Bah ! la seule explication, c'est ta nature, ta sensibilité extrême. N'en est-il pas toujours de même chez toi? Dès que tu vois quelque chose qui te paraît beau, surprenant ou intéressant, ton imagination prend le galop et tu commences à rêvasser comme un poôte inspiré. Heureusement, le lendemain, il ne reste plus de trace de ce feu de paille, sans quoi tu deviendrais un bien ennuyeux compagnon. La demoiselle pâle a été un agréable incident de notre voyage. Si plus tard nous pensons encore à elle, ce sera, comme tu dis, pour rire de ta simplicité.

— Non, cette fois tu te trompes, répliqua Herman en secouant la tête. La chose était plus grave que tu ne crois. Je n'ose presque pas l'avouer; mais pourtant, dans les flots écumants de la cas-

cade, dans les bois del'Fnge, dans l'air, dans les nuages, sur les Alpes neigeuses, partout je ne voyais que ce doux visage qui me regardait d'un airplaintif. Mon imagination prompte à se frapper n'en est pas la seule cause. J'explique l'étrange puissance de son regard sur moi par la situation particulière où je me trouvais lorsque je lavis pour la première fois. Là, sur le balcon, sous le ciel pur, ému et exalté par un profond sentiment de bien-être, touché par l'aspect de cette singulière et belle rue, je me sentais si heureux de vivre et si disposé à l'admiration, que toutes mes impressions devaient être vives et exagérées en proportion de mon enthousiame môme. Maintenant que je sais qu'elle est partie et que nous ne la reverrons plus, cet inexplicable enchantement se dissipe.

— Pauvre Herman, murmura le jeune méde-

cin déjà à moitié assoupi. Un enchantement? la jeune fille pâle aurait-elle emporté ton cœur à Genève? C'est impossible! une jeune Russe que nous ne connaissons pas; peut-être la fille d'un Cosaque.

— Tu railles encore, Max. Ce n'est pas cela. Je me suis sérieusement interrogé là-dessus, mais je n'ai rien trouvé dans mon âme que la pitié, une pitié outrée, surnaturelle, quelque chose comme un rêve maladif de mon imagination frappée. Et crois-moi, maintenant que je suis calme et que j'envisage clairement la chose, je ne sens pas en moi d'autre sentiment qu'un intérêt bien naturel pour les souffrances d'une malheureuse jeune fille. Tu fermes les yeux, Max. Tues fatigué, n'est-ce pas?

— En effet, je n'en puis plus.

— Eh bien, va te coucher.

— Et toi, Herman?

— Je veux d'abord écrire encore une lettre à ma mère. C'est mon tour aujourd'hui. Je ne lui dirai pas seulement toutes les belles choses que nous avons vues à Berne, mais je veux causer avec elle de la jeune fille pâle. Maintenant que l'illusion est dissipée, je me sens assez de liberté d'esprit pour entretenir ma mère de cette étrange agitation de mon cœur.

Ii prit la plume et se mit à écrire, tandis que Max Rapelings disparaissait dans sa chambre en murmurant un « bonsoir » à peine articulé. Herman écrivit pendant une heure entière et ferma «ii (in sa longue lettre.

Au lieu d'aller se coucher, il se mit au balcon, le regard fixé sur la fenêtre d'en face. A quoi rêvait-il là, et quel cours prenaient ses idées, c'est ce qu'il est difficile de deviner; mais

au bout d'une demi-heure, il ferma la fenêtre, prit la lampe, entra dans la chambre de son ami et demanda :

— Max, Max, dors-tu?

— Pourquoi me réveiller? Qu'est-ce qu'il te faut? grommela Max, mécontent.

— Il m'est venu une idée : nous avions projeté de finir notre voyage en Suisse, par Genève ; si nous commencions au contraire par Genève?

— Quel rêve infernal^est-ce là? ricana Max. Voilà qu'il veut nous faire courir après la jeune fille pâle. Va te coucher et laisse-moi dormir.

Honteux de sa propre folie, Herman sortit de la chambre et se mit au lit en murmurant.

Parmi les nombreux voyageurs qui descendaient du train à Scherzlingen pour prendre place dans le bateau à vapeur du lac de Thun, se trouvaient Herman Van Borgsial et Max Rapelings.

Ils paraissaient extrêmement animés et joyeux. C'est qu'aussi il faisait le plus beau temps du monde. Le soleil brillait d'un éclat si vif dans le ciel d'un bleu profond que l'œil avait peine à en supporter les rayons.

Les autres voyageurs, hommes et femmes de tous pays, épars sur le pont du bateau ou assis çà et là sur des chaises et des banquettes, ne paraissaient pas de moins bonne humeur. Tous promenaient autour d'eux des regards brillants d'enthousiasme, en riant d'avance du plaisir qu'ils se promettaient. On se trouvait encore sur la rivière de l'Aare ; mais on allait atteindre bientôt le lac de Thun et voguer sur une de ces mers bleues des Alpes autour desquelles la nature a entassé ses merveilles avec une aveugle prodigalité.

Qui ne s'est pas senti touché, dans les expositions publiques, par ces tableaux enchanteurs où l'artiste allemand a peint, d'une main amoureuse, les lacs des montagnes de sa patrie?

Le miroir bleu et tranquille des eaux, les roches brunes, surgissant du sein de l'onde, les

collines vertes dans la vallée adjacente, le ruisselet d'argent qui vient en murmurant verser ses eaux dans le grand lac, le jeu de la lumière et des couleurs, des brouillards pourprés et des ombres transparentes... tout cela éveille dans le cœur de l'habitant des pays de plaines un sentiment d'admiration et un soupir d'envie :

— Que c'est beau ! que c'est pittoresque î Dieu veuille qu'une fois en ma vie je puisse voir ces lacs des montagnes!

La plupart des passagers du bateau venaient, comme les jeunes Flamands, pour la première fois en Suisse. Leur souhait allait être accompli; le bateau avait commencé sa marche et allait bientôt quitter le lit de l'Aare pour naviguer sur une mer de près de quatre lieues de longueur.

A peine accordèrent-ils un regard à la situation

pittoresque de la ville de Thun, aux châteaux et aux jardins de plaisance qui embellissent les bords de l'Aare.

Le château de Shadau eut seul le privilège de détourner leurs regards des beautés de la nature. Il s'élève sur la rive droite de l'Aare, au milieu d'un parc délicieux. — - Il est très-grand et se distingue par une multitude de tourelles, de balcons et de galeries, et quoique le style de son architecture ne soit pas très-remarquable, il commande l'attention par sa position et par son aspect gothique.

Mais voilà qu'un cri de joyeuse surprise s'élance de toutes les poitrines. Max Rapelings lève les bras au ciel, Herman Van Borgstal lui prend la main et la serre sans mot dire; une larme d'émotion brille dans tous les yeux... Le bateau à vapeur est sorti de l'Aare et vogue sur

une surface bleue de plus d'une lieue de large. Sous cette première impression, les voyageurs se taisent, toutes leurs* facultés semblent concenrées dans leurs yeux; leur poitrine est haletante, leur cœur palpite.

Pour l'homme qui, comme nos Flamands, est né dans un pays plat, où le moindre accident de terrain prend le nom de montagne, la première vue d'une de ces mers des Alpes est un spectacle qui saisit tout son être et le plonge dans une admiration dont l'intensité a quelque chose de douloureux, quelque chose qui dépasse la nature humaine.

Cependant ce sentiment s'affaiblit peu à peu pour faire place à la plus vive jouissance, à une sorte de triomphe orgueilleux de la conscience humaine; car si le monde est si splendide et si merveilleusement beau, ne devient-il pas plus

grand aussi, celui que Dieu a fait roi de la création?

— Bonté du ciel, s'écria Max avec enthousiasme, qu'ils sont malheureux ceux qui doivent mourir sans avoir vu de pareilles choses! Ils étudient dans les livres, ils amassent de la science, ils parlent de la nature, et, hélas I ils ne connaissent pas la terre sur laquelle ils vivent ! Sous l'impression des chefs-d'œuvre de Dieu, mon âme est tellement émue, que pour un rien je pleurerais d'attendrissement et de pitié sur nos amis de Gand, qui ne verront peut-être jamais la Suisse.

— Je puis à peine respirer, murmura Herman. C'est incroyable, et je doute encore si je ne rêve

, pas. Que sont les merveilles des Mille et une Nuits en comparaison de cette nature grandiose et enchantée!

— Dieu soit loué dans ses œuvres ! Mon cœur déborde de reconnaissance, s'écria Max Rapelings hors de lui.

— Contiens-toi, lui dit son ami, on nous regarde de toutes parts... Ah! maintenant du moins, tu es sérieux, mon bon Max. Ah! que c'est beau, ici, n'est-ce pas? Vois là, à gauche, le rivage qui sort de l'eau presque à pic, peutêtre jusqu'à trois mille pieds de hauteur, sa partie inférieure tapissée de vignes ; au-dessus, des bois épais, de jolis chalets, de vieux châteaux, des rochers sombres, des cascades écumantes, et tout cela par plans étages, comme si nous regardions la toile du fond d'un immense théâtre, peinte par la main d'un créateur môme.

-— Oui, Herman, tout ici est étonnant et admir -blé. Mais ce qui m'absorbe et m'écrase, c'est la vue de ces gigantesques montagnes, de ces

rochers, de ces plaines de glaces étincelantes qui bornent là-bas l'horizon. Leur pied baigne dans le lac bleu, et leur tête touche au ciel. Assurément elles doivent avoir plus de dix mille pieds de haut.

— On dirait, Max, que l'air et la lumière sont animés ici d'une vie propre. Regarde contre le flanc de ces montagnes, dans les vallées, ce jeu des couleurs parcourant une gamme de mille teintes presque insaisissables, cette pourpre tendre et enchanteresse qui se répand dans les «rêvasses et qui nous montre cela comme noyé dans un rêve.

— Ce qui me donne presque le vertige, dit le jeune médecin, c'est que je perds le sentiment de la proportion et des distances. Le lac de Thun a une lieue de large, et il me semble que je pourrais lancer une pierre d'un bord à l'autre.

— Cela me fait le même effet, répondit Herman. Je frémis en contemplant là-bas ces montagnes de glace, comme si je craignais de les voir s'affaisser sur nous, et je sais pourtant qu'elles sont éloignées de cinq ou six lieues, et peut-être davantage.

— C'est une singulière illusion des sens. Vois-tu là-bas, contre la sombre chaîne de rochers, ces plaines d'un vert tendre qui rompent çà et là la nudité monotone de ses flancs? Eh bien! ces lignes vertes, — je le sais parce que mon oncle me l'a dit, — ces lignes vertes sont des bois, des bois avec de grands arbres, dans lesquels on pourrait s'égarer pendant plusieurs heures. Les crevasses entre les montagnes nous paraissent des gorges très-étroites, et je suis bien sûr que la ville de Paris y danserait à l'aise. J'ai comme toi la conscience que mes yeux ont perdu la no-

tion de la dimension des objets. Sans doute cette confusion de l'esprit s'affaiblira et cessera à mesure que notre vue s'habituera à cette nature grandiose.

Un voyageur qui se tenait depuis quelques minutes dans leur voisinage, et qui avait écouté leur conversation, leur dit en allemand :

— Si je ne me trompe pas, ces messieurs sont Néerlandais.

— Nous sommes Belges, monsieur, répondit Max Rapelings, Néerlandais, si vous voulez nous nommer ainsi.

— Et vous venez en Suisse pour la première fois? Je l'ai bien compris, car je connais un peu la langue néerlandaise. Ces messieurs sont peutêtre de Bruxelles?

— Non, de Gand.

— Une belle ville, où fleurit l'industrie. J'y

suis allé trois fois déjà. Vous admirez la Jungfrau! une superbe montagne, n'est-ce pas?

— Ah ! c'est la Jungfrau, que nous avons déjà vue du Schanzli, à Berne? Comme il est blanc, éclatant et majestueux, ce pic gigantesque ! Et son immense sommet n'est que neige et glace ?

— Une neige éternelle, monsieur : hiver ou été, la Jungfrau est toujours parée de sa robe claire et étincelante. On la nomme la Jungfrau (la Vierge), non-seulement à cause de ce vêtement virginal, mais parce que jusqu'en 1863 personne n'avait jamais gravi sa cime neigeuse. Depuis quelques années elle n'est plus vierge sous ce rapport : en 1863, une dame a tenté, — avec le secours de guides courageux, bien entendu, — de grimper jusque sur le sommet le plus élevé de la Jungfrau... A côté, vous voyez le Mœnch (le Moine) et le Eiger.— De ce côté, le

Stockhorn, s"e dressant comme une quille, les trois sommets de la Blùmlisalp, le Freundhorn, le Balmhorn, le Doldenhorn, et d'autres géants de l'Oberland. Je les connais bien, car je fais tous les ans un petit voyage à travers la Suisse. Le village que nous venons de longer est Gouten. Maintenant le bateau se dirige obliquement vers Spiez, une vieille petite ville, très-pittoresquement située dans une plaine, près du bord du lac.

— Mais que vois-je là-bas? murmura Herman en étendant son doigt dans l'espace.

— Vous voyez le vieux château d'Erlach, répondit le voyageur.

— Non, ce n'est pas cela que je veux cfrre, répliqua le jeune avocat; là-bas, dans l'eau... un animal, un monstre qui nage, et des hommes dans deux petites chaloupes qui lui don-

nent la chasse. Ce ne peut être un poisson ; cela me parait grand comme un éléphant.

Tandis que le bateau les rapprochait avec rapidité de l'objet qui causait leur étonnement, ils s'écarquillaient les yeux pour reconnaître ce que c'était que cet animal qui nageait comme un monstre marin et paraissait de temps ei temps sauter à demi hors de l'eau.

— Ahl je vois ce que c'est, dit le voyageur en riant, c'est un taureau qui a pris la fuite et qui, se voyant poursuivi, a sauté dans l'eau. Les gens des chaloupes essayent de le repousser vere le rivage, de crainte que la bête furieuse ne se noie ; mais, pour ce qui me regarde, je crois qu'un taureau, et surtout celui-ci, pourra it nager assez longtemps pour atteindre l'autre bord du lac.

Pendant qu'il parlait ainsi, les Flamands

étaient entièrement absorbés par le spectacle de la peine que se donnaient les gens des chaloupes pour barrer le chemin au taureau vers le milieu du lac, et le pousser ainsi vers le rivage. Mais le robuste animal, dès qu'on s'ap prochait de lui, se dressait à moitié hors de l'eau et sautait de côté comme un vrai poisson, hors de l'atteinte des barques.

La plupart des passagers suivaient des yeux cette singulière chasse. Max Rapelings avait même couru à l'arrière pour voir le taureau de plus près.

Cependant le bateau s'arrêta à Spiez pour y descendre quelques personnes et en prendre d'autres. Le voyageur qui avait causé avec nos deux amis aperçut une personne de sa connaissance et laissa Herman Van Borgstal tout seul.

Le bateau reprit sa course : Herman allait se

porter vers l'arrière pour rejoindre son ami, lorsque tout à coup il s'arrêta et pâlit de surprise. Ses yeux ne le trompaient-ils pas ? étaitce bien elle qu'il voyait? La jeune fille vêtue de noir, là-bas, sur une banquette, près du gaillard d'arrière? Quelle autre pouvait-ce être, puisque le vieux Russe était assis à côté d'elle, le front penché?

Pas moyen de douter plus longtemps. Voilà qu'elle lève la tête, elle le reconnaît et le regarde, aussi étonnée que lui-même. Tous deux semblent se demander comment il est possible qu'ils se rencontrent ainsi sans cesse.

Mais la jeune fille, comme intimidée par le regard perçant du jeune homme, laissa retomber sa tête sur sa poitrine et baissa les yeux.

Pendant une minute, — un siècle pour son cœur, — Herman avait considéré la jeune fille,

oubliant le monde entier, lorsque Max Rapelings revint auprès de lui et lui dit à haute voix:

— Enfin le taureau est à terre. Ce n'a pas été sans peine. Mais ils ne l'ont pas encore pour cela. Vois donc là-bas, Herman, ils courent après lui; mais il saute au-dessus des haies et des troncs d'arbres, et semble se moquer d'eux.

Herman, complètement absorbé dans la contemplation de la jeune fille, demeurait immobile et n'entendait peut-être pas ce aue son ami lui disait.

— Ah çà, es-tu sourd? cria Max, ou le faistu pour me vexer? Si ce n'était que la jeune fille pâle doit être en ce moment à Genève, je croirais que le diable Ta ramenée devant yeux.

— Tais-toi, pour l'amour de Dieu! tais-toi I

dit le jeune avocat d'une voix suppliante. Ne bouge pas, cela pourrait la blesser.

— Bonté du ciel! c'est bien elle! Hélas! c'en est donc fait une seconde fois de notre joie ! soupira Max, aussi surpris que son ami de cette apparition inattendue.

— D'où vient-elle? murmura-t-il après un instant de silence. Est-elle sortie comme une sirène du sein du lac bleu? Cela commence à m'effrayer.

En ce moment le vieux compagnon de la demoiselle pâle aperçut les deux jeunes gens. Un frisson parcourut visiblement ses membres, et lui aussi ouvrit de grands yeux, tant il était surpris de la rencontre ; mais cette impression ne fut que passagère. Un nuage de tristesse assombrit son visage et une expression de dépit et d'impatience contracta ses lèvres. Il parut

murmurer quelques paroles à l'oreille de sa compagne. Tous deux se levèrent et disparurent dans la cabine du bateau.

— Je commence réellement à croire qu'il y a de la sorcellerie là-dessous , dit Max Rapelings. Voyons, parle maintenant, d'où est-elle venue ? Elle n'est pas tombée du ciel sur le bateau, n'est-ce pas?

— - Mais non, Max, elle est montée à Spiez, pendant que nous regardions le taureau.

— Mais Spiez n'est pas sur la route de Genève. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Qui

ait si la jeune fille pâle ne nous suit pas avec son Russe sans que nous le sachions? Mais parlons sérieusement. Je comprends la chose. Il a annoncé qu'il allait partir pour Genève et l'Italie, afin de nous égarer si nous avions réellement eu l'envie de le suivre et si, dans cette

intention, nous avions tâché de savoir quelle direction il se proposait de prendre. Voilà ce que c'est que d'avoir regardé si imprudemment cette jeune fille dans l'Aarberg-Gasse.

— Hélas ! oui, Max, c'est cela, répondit le jeune avocat avec un mélange de tristesse et de colère. Le cruel oppresseur de la pauvre fille a remarqué que son malheureux sort m'a inspiré de la pitié. Il craint que nous n'entreprenions quelque chose pour le troubler dans l'accomplissement de sa méchante action, et il essaye de nous échapper. Qui sait si Dieu luimême ne m'a pas...

— Là, mon cher ami, voilà que, tu recommences encore à rêver, dit Max en riant. Laissemoi tranquille avec ta lamentable histoire de jeune fille opprimée et de tyran sans âme. Qu'en peux-tu savoir? Cette énigme commence à

m'agacer aussi; elle me porte sur les nerfs. Crois-moi, je donnerais bien cent francs à présent pourvoir le Russe et sa pâle compagne de voyage sur le sommet neigeux de la Jungfrau. Comme nous étions gais ce matin, et heureux, et disposés à l'admiration et à l'enthousiasme ! C'est fini encore une fois. La nature a perdu toute sa beauté, notre plaisir est empoisonné.

— Mais, non, tu exagères, Max.

— Je n'exagère pas. Je ne puis m'amuser seul. Quand je te vois si pensif et si mélancolique, toute ma gaieté s'en va.

— Si nous descendions dans la cabine? demanda Herman en bredouillant, comme s'il n'avait pas conscience de ses paroles.

— Encore mieux I Crois-tu que je veuille me disputer avec le Russe? Quel droit avons-nous de le poursuivre de notre espionnage indiscret?

C'est probablement un honnête homme et un homme comme il faut; il est peut-être malheureux. Pourquoi irions-nous le froisser? Je ne permettrai pas que tu t'attires un duel en Suisse, surtout avec un Russe. Songe à ta mère, Herman.

— Tu as raison , répondit le jeune avocat avec un soupir étouffé. Oublions que la jeune fille pâle est à bord du bateau à vapeur.

Le voyageur qui avait déjà causé avec eux s'approcha de nouveau, et dirigeant sa main audessus du lac, il dit :

— Avez-vous remarqué ce rocher en saillie devant lequel nous avons passé tout à l'heure? On le nomme le Nez. Un peu plus loin, vous avez le mont Béat, sur lequel, a trois mille pieds

: iut, il y a une caverne : l'ermitage de Saint- Béat. On dit que ce saint fut le premier apôtre

de cette contrée et habita cette caverne. Ne remarquez-vous pas ce filet d'eau blanche qui descend de la montagne par ce trou ? Après les grandes pluies, ce ruisseau grossit quelquefois tout à coup si fort qu'il remplit toute l'ouverture et retombe avec un grondement de tonnerre... Voilà d'autres montagnes encore, entre autres le Roth, Rothhorn de Sigriswel, haut de plus de sept mille pieds... Nous approchons de Neuhaus, où le bateau s'arrête; c'est à une petite lieue d'Interlaken. Il y a là des voitures en foule. Mais, comme il y a beaucoup de passagers sur le bateau, je vous conseillerai, messieurs, si vous ne voulez pas aller à pied à Interlaken , de vous hâter quand nous toucherons terre. Vous savez peut-être quinte rlaken signifie <( entre les lacs. » Si ce terrain d'alluvion n'était pas là, la mer de Thun ne formerait qu'un

seul lac avec la mer de Brienz, qui est presque » aussi grande. Aujourd'hui, les deux lacs sont en communication par l'Aar ; mais ce bateau ne peut entrer dans le lac de Brienz, à cause des moulins établis sur l'Aar.

Herman était absorbé dans ses pensées. En vain il s'efforçait de prêter une oreille attentive aux paroles de l'obligeant voyageur, il n'y pouvait parvenir; son esprit était en bas, dans la cabine, avec la jeune fille pâle.

Max Rapelings s'en apercevait bien et l'avait déjà poussé deux ou trois fois du coude pour le tirer de ses rêveries.

Le bateau à vapeur aborda au quai de Neuhaus, une place ouverte où Tonne voyait qu'une seule maison.

Tous les voyageurs sautèrent à terre dès qu'ils le purent et coururent vers les voitures pour

s'en assurer une. Max Rapelings et Herman Van Borgstai firent de môme ; mais le premier arrêta son ami près des voitures en lui disant :

— Non, laisse d'abord sortir le Russe du bateau pour voir ce qu'il en adviendra, sans cela nous pourrions par hasard descendre dans le même hôtel à Interlaken... et le paladin et le dragon pourraient avoir la fantaisie de s'entredéchirer. Je suis responsable envers ta mère. Nous suivrons la voiture du Russe, non pour le plaisir de le suivre, mais pour le guetter et choisir un hôtel éloigné du sien.

Herman n'écoutait plus; il voyait la pâle étrangère descendre du bateau sur le quai et se diriger vers les voitures. Comme Max et lui étaient cachés en partie derrière le coin de la maison, parmi la foule des voyageurs, il pouvait regarder la jeune fille et son compagnon

sans qu'eux-mêmes le remarquassent. Aussi dévorait-il des yeux celle qui, depuis son arrivée à Berne, avait pris possession de son esprit d'uro façon si inexplicable.

— Ah ! qu'elle est belle, la pauvre fleur languissante ! dit-il en étouffant sa voix. Vois, Max, elle laisse tomber sa tête sur sa poitrine ; mais quelle taille svelte ; quelle noblesse dans sa démarche ! Elle doit appartenir aux plus hautes classes de la société.

— Ali ! ah I probablement une princesse russe ; dit Max en riant.

— Qui sait?

— La princesse Bolgaradoutski von Tchezisgot, peut-être ?

— Ne te moque pas, je t'en prie.

— Tu m'ennuies, Herman; si je ne te connaissais pas si bien, je croirais, sur ma parole,

que la demoiselle pâle t'a volé ton cœur et que c'est pour cela que, sans le savoir, tu es attiré vers elle par une force incompréhensible... Allons! allons! pas d'enfantillage... Ils montent 1 en voiture... Fouette cocher, et en route, à leur suite.

Mais quelque empressement qu'ils missent à faire le tour pour prendre une voiture, partout on leur répondit : Loué I

Ils se virent donc obligés de prendre place dans le grand omnibus de la poste, et lorsque leur véhicule se mit enfin en marche, la voiture du Russe avait depuis longtemps disparu.

Ils étaient assis dans l'omnibus, au milieu de toute sorte de gens qui, en quatre ou cinq langues différentes, exprimaient leur mécontentement de l'insuffisance des moyens de transport A Neuhaus. Chacun affirmait que dans son pays

tout était bien mieux organisé, et il y avait jusqu'à un Espagnol qui ne rougissait pas de débiter ces risibles hâbleries.

Les Flamands, séparés l'un de l'autre par deux Anglais, et le dos tournés vers les fenêtres, ne pouvaient pas voir grand'chose du pays. Ils remarquèrent cependant que la route suivait un terrain plat et était plantée de grands arbres touffus. Si la vue n'eût pas été bornée de chaque côté par des chaînes de montagnes, ils auraient pu se croire dans les plaines fertiles de la Flandre.

Après un trajet d'un bon quart d'heure, l'omnibus atteignit la petite ville d'Unterseen, qui n'est séparée d'Interlaken que par l'Aar. Il y avait là, le long de la route, beaucoup de belles maisons, tant de bois que de pierre, et sur chacune d'elles on pouvait lire ces mots : Gasthof,

Hôtel ou Pension. C'est là, en effet, plutôt qu'à lnterlaken, que beaucoup de gens, pour échapper au grand mouvement des voyageurs, choisissent leur gîte. On voyait aussi bon nombre de voitures, venues de Neuhaus, arrêtées devant les hôtels où elles avaient descendu leurs voyageurs.

— Tiens, vois, devant cet hôtel, la voiture de la jeune fille pâle ; dit Herman à son ami en flamand.

— Je crois que tu as la berlue, répondit Max. Leur voiture est verte, et celle que tu me montres là est jaune.

— Non, elle est verte, sois- en sûr.

— D'un jaune verdàtre, peut-être; mais qu'est-ce que cela prouve? Il y avait à Neuhaus plus de vingt voitures de la même couleur.

— C'est vrai, je deviens idiot, murmura Her-

man en souriant tristement. Où sont donc mes idées?

— Situ la vois encore deux fois, tu deviendras tout à fait fou, mon pauvre ami.

— C'est bien possible, Max.

Pendant ce temps l'omnibus avait traversé une double rangée de maisons, passé les deux ponts sur l'Aar et débouchait sur la grande place ou promenade d'Interlaken.

— Schweizer hof; hôtel suisse ! cria le cocher. Comme c'était précisément l'hôtel que leur

avait indiqué l'oncle de Max, nos deux amis descendirent de l'omnibus et entrèrent dans l'hôtel, où ils demandèrent une chambre à deux lits. On les prévint qu'il y avait une table d'hôte à deux heures et une autre à cinq.

— Lavons-nous les mains, dit Max, quand ils furent dans leur chambre, cela rafraîchit.

Lorsqu'ils eurent terminé cette ablution, Max, qui avait fini le premier, s'approcha de la fenêtre et leva les mains au ciel en signe d'admiration. Cette fenêtre donnait sur les magnifiques glaciers de la Jungfrau, qui, éclairés obliquement par le soleil, paraissaient devenus tout à fait transparents, comme s'ils n'étaient formés que d'une congélation de vapeurs aériennes.

Max demeura pendant quelques minutes absorbé par la contemplation de ce tableau grandiose ; il allait appeler son ami à la fenêtre lorsqu'il le vit debout au milieu de la chambre, les bras croisés sur sa poitrine et le regard attaché au parquet.

Il secoua la tête avec un dépit mêlé d'impatience et dit :

— Herman, pour l'amour de Dieu, laisse la fille pâle courir au diable, si cela lui plafc. Viens

ici, à la fenêtre. Regarde, la Jungfraunous sourit dans le lointain ; c'est un spectacle émouvant et splendide.

Le jeune avocat s'approcha de la fenêtre, jeta un coup d'œil sur l'horizon, mais ne prononça pas un seul mot pour exprimer qu'il fût sensible à la grandeur de ce majestueux spectacle.

Max lui frappa rudement sur l'épaule en disant:

— Sais-tu bien, Herman, que cela devient insupportable? Si tu continues ainsi, j'en serai réduit à faire des monologues pendant tout le voyage. Je viens de garder le silence pour voir si tu ne le romprais pas. Ah bien oui I j'ai pour compagnon de route un sourd-muet. C'est amusant, vraiment!

— Ah ! sois un peu indulgent pour moi, cela

se passera, soupira Herman.

— Non! non ! mon indulgence ne ferait qu'accroître ta folie. Il faut jouer carte sur table. Puisque le Russe est à Interlaken, nous le rencontrerons probablement encore aujourd'hui, peut-être plus d'une fois... Si nous partions surle-champ?

— Mais pour quel endroit? La journée est déjà très-avancée.

— En effet, c'est embarrassant, cela dérangerait tout à fait notre plan de voyage.

— Cependant, mon bon Max, tu as raison. Partir, partir immédiatement serait le plus sage. La demoiselle pâle me fait peur.

—Mais tu m'effrayes encore bien plus, Herman: ta voix est sombre, tes yeux hagards. Joueraistu la comédie pour t'amuser à mes dépens?

— Non, je n'ai nulle envie de plaisanter, croisle bien.

— Eh bien, sois franc : qu'est-ce qui se passe en toi?

— Je n'en sais rien, Max.

— Tu n'en sais rien ?

— Je suis dominé, irrésistiblement dominé par une puissance incompréhensible. Ma raison, ma volonté, tout mon être est absorbé par une seule pensée : Elle ! Je suis ensorcelé !

— Possédé par la jeune fille pâle! Ciel! voilà qui devient terrible. J'ai envie de prendre la fuite avec toi vers les Flandres.

Mais il vit briller les yeux de son ami comme s'ils se mouillaient de larmes. Cette vue donna soudain un autre cours à son humeur. Il ferma la fenêtre, prit un siège et dit d'un ton de compassion :

— Assieds-toi, Herman, et causons sérieusement. Je n'ai pas envie de rire. Sois sincère avec

moi : quelle est la nature de l'agitation que te fait éprouver la vue inattendue de la jeune étrangère?

— Je ne le sais vraiment pas.

— Tu n'es donc plus mon ami ?

— Ah! Max, plus que jamais !

— Eh bien, alors, pourquoi dissimuler avec moi? pourquoi ne pas m'avouer que tu es amoureux?

— Amoureux, moi! répéta Herman avec un sourire ironique qui attestait une profonde incrédulité, amoureux de la jeune fille pâle ! Je croyais, Max, que tu ne voulais plus plaisanter.

— Mais, bonté du ciel! tire-moi donc toimême de cette cruelle incertitude, si tu ne veux pas mettre également mon esprit en péril !

— Que te dirai-je ? J'ai beau regarder en moimôme, m'interroger sérieusement, je n'y trouve

pas d'amour. De la pitié seulement. Comment ce sentiment acquiert-il en moi une puissance si extraordinaire, c'est ce que je ne puis expliquer que par la surexcitation, l'enthousiasme et la sensibilité nerveuse qui ne m'ont pas quitté un instant au milieu de cette émouvante et saisissante nature.

— Ce que tu me contes là, mon cher Herman, est passablement obscur. Mais, puisque tu raisonnes ton mal, tu dois pouvoir également en triompher. Ainsi, tu es bien certain que ce n'est pas un sentiment de sympathie particulière, ou, pour parler plus clairement, que ce n'est pas l'amour qui te trouble ainsi?

— Très-certain.

— Eh bien, alors, laissons les choses suivre leur cours, et vive la joie! En Suisse, comme tu le dis, l'homme sent les facultés de son âme

doublées et tout grandit en lui, jusqu'à ses faiblesses. C'est l'effet d'une nature enchanteresse, de la dimension gigantesque des choses, de l'air des montagnes si plein de vie, et doué peut-Otn d'une électricité propre.

— Oui, murmura tristement Herman, c'est tout cela à la fois... et déplus, c'est l'attrait d'un mystère qui absorbe mon esprit et m'agite fiévreusement les nerfs. Max, sur le bateau à vapeur, je l'ai regardée longtemps dans les yeux. Ces yeux plaintifs me parlaient, mais je ne comprenais pas ce qu'ils me disaient. Me demandet-elle assistance contre son tyran? J'ai cru comprendre qu'elle me disait : « Ayez pitié de moi, sans cela vous voyez bien que je mourrai bientôt. » Souvent je m'imagine que Dieu m'a conduit lui-môme sur la route de cette pauvre créature souillante pour la sauver d'une mort •ut t

affreuse. Ce sont des rêves, des rôves insensés, je le sais; mais, je te le répète, le mystère qui l'entoure tourmente mon imagination et irrite mes nerfs.

Max Rapelings le considéra un instant en souriant, lui prit la main et dit :

— Je suis médecin: il m'appartient de chercher un remède, et je crois l'avoir trouvé dans l'homœopathie. Simile similia curât. Répondsmoi : si tu savais d'une manière certaine que la demoiselle pâle est la fille du Russe, et qu'il l'a amenée en Suisse uniquement pour y chercher la guérison ou radoucissement de son mal, serais-tu délivré alors de ton agitation n>£ idive?

— Comment peux-tu en douter, Max? Certes, il me resterait au cœur un sentiment de pitié pour elle, je penserais souvent encore à la pauvre fille qui a fait sur moi une si vive impression ;

mais pourquoi prendrait-elle sur mon esprit un empire trop absolu, si j'avais la conviction qu'elle n'a pas besoin de mon assistance? Quand je saurai qu'elle n'est pas la victime d'une terrible oppression, mon imagination n'aura plus aucun motif de créer des fantômes, et je reviendrai calme et joyeux pour jouir avec toi des beautés de la nature alpestre.

— Eh bien, c'est décidé, s'écria Max en se levant. Nous allons nous faire servir un beefsteak ici; puis, à cinq heures, nous dînerons et souperons tout à la fois, si bien qu'il nous restera encore quelques heures de loisir.

— Bue veux-tu faire? demanda Herman étonné.

— Nous allons chercher le Russe. Je veux, si c'est possible, te ménager aujourd'hui une vingtaine de rencontres avec sa compagne. De

cette façon, la vive impression qu'elle a faite sur toi s'émoussera à force d'être répétée. D'ailleurs, si nous pouvons savoir où ils se sont logés, alors j'essayerai, — moi, pas toi, — d'apprendre qui ils sont et quelle est leur situation respective. Au besoin, je demanderais même au Russe, — bien entendu, avec toute la politesse imaginable, — l'explication de son étrange conduite à notre égard. En un mot, je veux connaître le mystère qui te tourmente.

— Si tu pouvais réussir, tu me rendrais un grand service, à moi et à toi-même.

— Oui, mais il y a une condition, Herman, je te connais, tu parais doux comme un agneau, mais tu manques du calme nécessaire. Tu pourrais, dans un mouvement d'irritation, menacer ou insulter le Russe. Je suis responsable pour nous deux. Tu vas me promettre que, dans tous

les cas, tu te tiendras tranquille et que lu ne feras rien, ni par paroles, ni par gestes, ni par regards, qui puisse froisser le moins du monde ces personnes, qui sont pour nous des étrangers.

— Je te le promets.

— Suis-moi donc et laisse-moi faire.

Ils descendirent l'escalier et demandèrent deux beefsteaks.

En attendant, Max Rapelings ouvrit le guide de Baedeker et se mit à y chercher les noms des hôtels d'Unterseen et d'Unterlaken, ainsi que les noms et la situation des promenades et des endroits où il pouvait espérer rencontrer le Russe et la demoiselle pâle; car il ne doutait pas qu'iln'allassent, comme les autres voyageurs, visiter ce que ces vallées offraient de remarquable.

Dès qu'ils furent servis, ils se hâtèrent de satisfaire leur appétit ; puis ils sortirent de l'hôtel.

— Maintenant, allons d'abord à Unterseen, dit Max Rapelings tout en marchant. Peut-être était-ce réellement leur voiture que tu as vue arrêtée. Lorsque l'esprit et les nerfs sont surexcités à ce point, on arrive quelquefois à une étonnante force d'intuition qui ne ressemble pas mal à ce que dans le magnétisme on appelle seconde vue... Mais, quoique nous poursuivions en ce moment un objet particulier, ce n'est pas une raison pour rester insensibles ou aveugles devant les beautés de la nature. Puisque nous sommes en promenade, nous en profiterons pour visiter Interlaken en détail. Quel site admirable et enchanteur, n'est-ce pas? Entouré de tous côtés de montagnes qui se perdent dans le ciel, de rochers nus et de collines vertes; assis dans un bassin dont le sol déploie une puissance de végétation peu commune ! et ce paradis, baigné

par deux des plus beaux lacs de Suisse, semble toucher au pied de la gigantesque et étincelante Jungfrau!

— Heureux l'homme qui peut finir ici ses jours! ditHerman.

— Non, non, au contraire, dit Max. La mort ne peut être qu'amère ici. Quelle tristesse ne doit pas inspirer l'idée de se séparer pour jamais de toutes ces belles choses? Plus la mort nous enlève de biens, plus cruelle est sa venue. Mais pourquoi, juste ciel, parlons-nous de la mort au milieu d'une nature qui déborde de force et de vie? Sois donc un peu plus gai, Herman, par amitié pour moi.

-* Mais je suis gai, mon bon Max. Quand j'ai pu causer un instant avec toi des folles idées qui m'agitent, je sens que je redeviens fort; c'est comme un baume qui se répand sur mon cer-

veau et qui me rafraîchit l'esprit. Tiens, voilà l'Aare ; du haut de ce pont nous pouvons nous mirer dans ses eaux bleuâtres.

— On dirait qu'on y a fondu du savon. Elles sont bleuâtres sans être bleues, une couleur comme celle de ces perles en verre laiteux... Cette eau vient du lac de Brienz et se jette dans le lac de Thun. Viens, Herman, ne perdons pas trop de temps; et d'ailleurs, regarder coulei l'eau n'est pas bon pour les gens rêveurs.

Us passèrent le deuxième pont et arrivèrent à Unterseen. Là, ils se promenèrent longtemps devant les hôtels et les auberges, essayant de percer les fenêtres du regard, mais sans rien découvrir qui pût leur faire supposer que les personnes qu'ils cherchaient fussent logées là.

Max interrogea même quelques bourgeois

pour savoir si l'on n'avait pas yu à Unterseen

un vieux monsieur avec une jeune fille pâle ; mais il n'obtint que des haussements d'épaules ou des réponses aussi peu satisfaisantes.

— Viens, et retournons-nous-en, ditHerman. Ils ne sont pas ici.

— Je le crois en effet, répondit Max ; mais avant de quitter Unterseen, fais au moins attention à ce que tu vois. Regarde, Herman, ces maisons suisses toutes en bois, mais si pleines de goût, si vives de coloris, si gaies, qu'on les prendrait pour des pavillons de plaisance. Les balcons et les galeries sont si délicats et si aériens, qu'on douterait presque qu'ils pussent supporter le poids d'un homme. Et ces fleurs, cette variété de couleurs, et ces ornements sculptes sur cnaque pièce de bois!... Oh! que les Suisses doivent avoir le cœur libre et content pour lutter ainsi avec les enchantements de la

nature alpestre, non-seulement en grandeur, mais aussi en élégance !

— Charmant, charmant ! bredouilla Herman. Cependant j'aime encore mieux ces vieilles maisons là-bas. Elles sont bâties également avec art, mais le temps les a couvertes d'une teinte brun foncé, et elles me semblent mieux en harmonie avec la nature environnante que les nouvelles maisons, coquettes ou parées, qu'on a élevées ici pour l'usage des étrangers.

— Ce que tu dis là, Herman, est bien la preuve V***. que ce ne sont pas nos yeux qui voient les ob- c ^e^ jets, mais bien notre âme. Tu es mélancolique

et tu trouves beau ce qui est noir et sombre : je &, Cfr{

suis plus léger d'esprit, et j'admire ce qui est

clair et gai comme mon humeur... Viens, par- tS&+cx

du Cm tons; peut-être rencontrerons-nous la pâle in- rlx; i^

connue à la promenade, sous les grands noyers.

—Il me vient encore une idée qui m'a souvent donné à réfléchir, dit Herman. Il y a des peintres et des sculpteurs éminents en ce monde ; leurs oeuvres étonnent souvent par leur caractère grandiose, et certes ils méritent notre admiration. Mais as-tu jamais éprouvé qu'une vieille œuvre d'art, ou même une ébauche plus moderne, si imparfaite qu'elle soit, saisit souvent notre esprit et fixe notre attention, par cela seul qu'elle est défeotueuse et qu'elle semble naïve ? Quelle en est la raison? Je ne la trouve pas. Nous avons vu à Gand, à Bruxelles et à Paris des bâtiments magnifiques et complets au point de vue de l'art, mais l'impression que nous en avons reçue est-elle bien aussi profonde et aussi agréable que celle des maisons de bois d'Unterseen?

— - Dieu soit loué! tu deviens raisonnable,

s'écria Max avec une véritable joie. Continue ainsi et nous aurons encore du plaisir en voyage. —Tu sais bien, Max, qu'en parlant on s'exerce à maîtriser les pensées dont on est assailli. Je me sens déjà beaucoup plus fort.

— Et si tu rencontres la jeune fille pâle?

— Ah ï sa rencontre me troublera de nouveau ? c'est probable ; mais si je pouvais la voir pendant longtemps, si tu parvenais à savoir qui ils sont, si le voile du mystère était levé...

— Eh bien, marchons un peu plus vite. Je vois là-bas un châle rouge sous les noyers, qui sait si ce n'est pas elle?

— Non, non, tu te trompes, Max, celle-ci est ime vieille et joue avec un enfant.

— Diable, Herman, tu vois de loin ! En effet, ce n'est pas elle. Soit, nous saurons bien la trouver, Interlaken n'est pas plus grand que le plus

petit village des Flandres, et il est impossible qu'on ne s'y rencontre pas une vingtaine de fois par jour.

Ils arpentèrent très-longtemps, en long et en large, la promenade devant les hôtels et regardèrent de tous côtés. Ils se croisèrent avec des centaines de touristes et entendirent toutes les langues du monde résonner à leurs oreilles; mais ils n'aperçurent personne qui ressemblât au Russe et à sa pâle compagne.

Max Rapelings se taisait depuis quelques minutes et tenait les yeux fixés à terre, comme s'il avait renoncé à toute nouvelle recherche.

— Mais, mon bon Max, demanda le jeune avocat étonné, vas-tu maintenant devenir rêveur è ton tour? Dans ce cas, il faut nous plaindre mutuellement. Retournons à l'hôtel, et que Dieu dispose selon sa volonté du sort de la jeune fille.

— Tu es un étrange songe-creux, répondit Max sur le ton de la raillerie. Je ne me suis jamais senti de meilleure humeur, et si je dois être gai pour deux, je me sens au niveau de ma tâche. Ce n'est pas cela; c'est la question que tu as posée tout à l'heure qui me trotte dans la cervelle.

— Quelle question?

— Pourquoi une œuvre d'art naïve, quoique défectueuse, fait-elle quelquefois sur nous une impression plus profonde et plus agréable que le chef-d'œuvre d'un maître? Il est difficile à résoudre, ton problème ; je crois pourtant que j'ai trouvé la solution. Ce que l'hommo cherche dans une œuvre d'art, c'est le langage de l'âme d'un autre homme. Quand nous contemplons un chef-d'œuvre grandiose, qu'y voyons^nous? Nous savons qu'on ne peut s'élever à une pareille h au-

teur par sa force propre et particulière ; nous savons que le talent de l'artiste est du en grande partie à de pénibles études. En un mot, l'Académie, l'école, le style dominant ne sont pas étrangers au résultat obtenu. Nous avons donc affaire là, non pas seulement avec un homme seul, mais avec une partie de l'humanité tout entière. Mais une simple œuvre d'art, n'eût-elle pour auteur qu'un charpentier ou un forgeron, lorsqu'elle porte un certain cachet, est l'expression d'un seul individu ; c'est l'épanchement, la , manifestation d'une seule âme, et c'est pourquoi aussi nous y reconnaissons plus de personnalité et nous nous sentons plus touchés dans les cordes cachées de notre nature intime. Car chaque homme vient au monde entièrement neuf, puis l'éducation, la science, le... brr! ma foi! je m'embrouille dans ma pédanterie comme dans

un écheveau de fil. Quel tas de sottises je viens de débiter là! la tête m'en tourne. Sont-celà des raisonnements à faire en Suisse, les yeux fixés sur la reine des montagnes, l'incomparable Jungfrau?

— Parlons d'autre chose, Max.

— Oui, oui, je descends de mon ciel nébuleux. Mais voilà je ne sais combien de fois déjà que nous arpentons cette place sans apercevoir le Russe et sa compagne. Il faut en conclure quelque chose.

— Qu'ils ne sont pas à Interlaken.

— Pas précisément, Herman; mais j'en conclus que, puisque nous ne les rencontrons pas à , la promenade, nous devons les chercher ailleurs. Viens, entrons dans cette boutique, noua achèterons des alpenstoks.

— Des alpenstoks? Pourquoi ?

— Le Russe doit être sur la Jungfrau ; nous allons l'y suivre... Ne me regarde pas de cet air stupide et écoute : j'ai lu dans Baedeker qu'il y a quelque part, sur une hauteur, un hôtel de la vue de la Jungfrau, et que là aussi on trouve de grandes et belles promenades. Tu vois cela d'ici. Ils seront là; peut-être à l'hôtel Ober, où nous toucherons, chemin faisant. En tous cas, je vois que presque tous les voyageurs, tant hommes que femmes, et même les enfants, se promènent avec un alpenstok. Cela donne une contenance, et puis on a l'air d'avoir gravi déjà toutes les montagnes de la Suisse.

Quelques minutes plus tard ils sortaient de la

. boutique, portant chacun un bâton de sept pieds de long, gros comme un manche à balai, et garni à sa partie inférieure d'une pointe d'acier.

I Ce bâton n'est pas seulement utile pour gravir

«t descendre les montagnes, mais aussi, en cas de besoin, pour servir d'arme défensive.

Max Rapelings le comprit sur-le-champ, car à peine était-il dans la rue qu'il se mit à s'escrimer contre un arbre, et à imiter ce qu'il avait vu faire autrefois en Belgique par les lanciers, Herman saisit le bâton de son ami et l'empêcha de continuer.

— Finis donc, Max ; on nous prendra pour des enfants ou des collégiens.

Le jeune docteur, marchant en avant, dit avec gravité :

— Des enfants, des collégiens? Qçe ne le sommes-nous encore! Doux printemps de la vie qui va se fermer pour nous ! Nous sommes venus en Suisse, Herman, pour y déposer notre jeunesse; jouissons-en donc pour la dernière fois dans toute sa naïve simplicité. En Flandre, nous

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attendent au retour les soucis d'une carrière sérieuse, l'esclavage de la mode, l'assujettissement à toutes les exigences d'un monde formaliste.

— En effet, Max, jouissons encore jusque-là de notre jeunesse, insoucieux, croyants et libres de corps et d'esprit. Mais pour cela il n'est pas indispensable de jouer la comédie en pleine rue et de faire rire les gens à nos dépens.

*~ Tu crains peut-être qu'elle ne nous voie? Mais ne remarques-tu pas, Herman, que tout le monde devient enfant ici? Anglais, Russes, Français, jeunes et vieux, tous rient, jubilent et jouent ici comme si chacun avait oublié son âge. Je le comprends bien. En présence de cette nature vierge et primitive, le faux vernis de convention et de cérémonial nous échappe, sans le savoir. L'homme reprend sa simplicité naturelle et sa jouissance de la vie.. . Mais, juste cieli

serais-je à mon tour ensorcelé? Je commence- & rabâcher comme un vieux pédant. Foin de ces* vaines billevesées ! En avant sur la montagne!? Le Russe n'a qu'à bien se tenir, ou je le cloueavec mon bâton contre un rocher où il desséchera pendant l'éternité, comme un papillon piqué sur son bouchon par un colle ctionneurP..^ Pas de bêtises, entends-tu, Herman? Ce que je dis du Russe n'est qu'une simple plaisanterie, pourrire un peu.

Ils gravirent la colline verte, parcoururent toutes les promenades autour de Y Hôtel de la vue de la Jungfrau, et demandèrent même à un garçon d'hôtel des nouvelles de la demoiselle pâle; mais ils ne purent obtenir le moindre renseignement.

Ils descendirent à Interlaken, recommencèrent leur promenade et se dirigèrent enfic;

vers un grand chalet très-orné, qui se trouvait au milieu d'un jardin et paraissait appuyé contre de hautes roches escarpées.

Max avait lu dans son guide que c'était un établissement de molkenkur (cure au petit-lait), où l'on guérissait ou essayait de guérir les malades en leur faisant boire d'énormes quantités de lait battu.

— Vous autres médecins, vous êtes de drôles de corps, dit Herman, qui paraissait d'humeur plus enjouée. Chacun de vous connaît un moyen particulier pour guérir les plus graves maladies. L'un fait manger beaucoup, l'autre fait jeûner; celui-ci prescrit l'eau claire tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, celui-là plonge son malade dans la fange, ou lui fait avaler des centaines de livres de raisins; cet autre le fait cuire dans un bain de vapeur, cet autre encore a recours aux

poudres, aux frictions, ou à cent autres moyens différents. Dis -moi, n'inventeras -tu pas aussi quelque chose pour guérir tous les maux du monde avec de l'eau claire, ou avec une seule petite bouteille?

— Mais si je trouvais la bonne bouteille?

— Tu crois donc, Max, qu'il y a des remèdes universels?

— Oui, certes, Herman.

— Et tu ne ris pas en disant cela?

— Je ne ris pas du tout; mais le plus difficile est de découvrir ce remède encore inconnu. Peut-être résfcle-t-il dans le magnétisme.

— Ahl Max, pour l'amour du ciel, ne parlons pas de magnétisme, car cela n'en finirait pas... Sais-tu que je commence à m'ennuyer de courir si longtemps après le Russe?

— C'est un sorcier, Herman, et il s'est rendu

invisible pour nous. Grand bien lui fasse I je ne me soucie plus de ce loup-garou.

— Eh bien! Max, étrennons nos alpenstoks : grimpons sur cette montagne.

— Que veux-tu aller faire sur ces rochers nus, sans guide? As-tu envie de te casser le cou?

— Il y a un sentier frayé. Si tu as peur de si peu de chose, je te plains.

— Eh bien, tentons l'aventure ; mais sois prudent, Herman,nousne connaissons pas l'endroit ; ne va pas tomber dans l'Aare.

Ils avaient franchi un pont de bois derrière le Kurhaus, et se trouvaient au pied d'un escarpement dont la partie inférieure était composée de rochers nus. Un sentier étroit courait obliquement vers le haut, et çà et là, aux endroits périlleux, on avait établi quelques traverses de bois en guise de rampe.

C'est cette hauteur que nos Flamands se> mirent en devoir d'escalader. Ils haletaient et soufflaient, poussaient des cris d'effroi, vrais ou simulés, et regardaient avec de grands yeux vers le fond, croyant donner sans doute unepreuve de leur intrépidité. Plus tard, à mesure qu'ils poursuivraient leur voyage en Suisse, ils devaient voir et faire bien d'autres choses. Mais il en est ainsi du voyageur à son début ; ce qui fe fait d'abord pâlir d'effroi, il l'accomplit le lendemain en riant de sa naïve timidité de la veille.

Quoi qu'il en soit, Herman et Max montaient de plus en plus, trouvant de distance en distance une bande de gazon ou de petit bois où ite s'asseyaient pour reprendre haleine et se reposer, ayant sous leurs pieds Interlaken, et devant leurs yeux la Jungfrau. Ils avaient erré de cette façon pendant une grosse heure sur le versant

de la montagne, lorsqu'ils s'arrêtèrent à mille pieds peut-être au-dessus d'Interlaken, qui leur apparaissait comme assis au fond d'un abîme vertigineux.

Tout à coup le jeune avocat demanda :

— - Max, n'entends-tu pas un étrange grondement sous nos pieds? C'est comme si l'on faisait rouler des chariots dans l'intérieur de la montagne.

— Je l'entends depuis longtemps, répondit Max; peut-être est-ce l'écho d'avalanches loinlaines. Tu sais, les chutes de neiges dont mon oncle nous a parlé si souvent. Écoute, ce dernier grondement est beaucoup plus fort. Il me semble que notre montagne en tremble. Peut-être est-ce le tonnerre.

— Le tonnerre, Max! le ciel est bleuet transparent.

— Oui, mais qui sait si en Suisse il ne tonne point quand le ciel est clair ? Il me semble que j'ai lu quelque chose de ce genre.

Un bruit beaucoup plus violent retentit dans le lointain.

— En effet, c'est le tonnerre, dit Herman.

— Alors dépêchons-nous de redescendre. Le tonnerre sur une montagne, cela peut être dangereux.

— Ahl ah! qu'est-ce qui te prend? s'écria Herman en riant. Est-ce l'influence de cette belle nature qui te rend si peureux? L'orage, si c'est un orage, doit régner dans le bas, derrière la montagne. Peut-être est-il encore à vingt lieues d'ici. Ton oncle nous a parlé d'orages qui éclatent <lans le fond des vallées, tandis que le spectateur, sur la montagne, a le ciel blou sur

te et voit l'éclair serpenter en zigzags sous

ses pieds. Si nous pouvions jouir de ce spectacle ï

— Cela suffirait peut-être pour te faire oublier tous les Russes et toutes les demoiselles pâles de la terre.

— Je le crois, Max; cela doit être grandiose et émouvant. Veux-tu monter encore un peu plus haut? Nous atteindrons peut-être le sommet •de la montagne.

— J'y consens, hâtons-nous.

Ils saisirent leur alpenstok et se mirent à grimper avec un redoublement d'énergie.

Insensiblement les coups de tonnerre devenaient plus distincts. Un entre autres éclata avec tant de fracas que les jeunes gens s'arrêtèrent indécis.

— Il me semble que l'orage se rapproche, dit Max ; il ne ferait pas bon ici à le voir déchaîné sur sa tête.

— Bah ! l'air est encore pur et bleu comme le / lac de Thun, dit Herman. As-tu peur?

— Non; mais je suis responsable pour nous deux. Aïe, aïe ! vois donc ces chevaux gris Jà- i haut dans le ciel, accourant comme des locomotives par-dessus le sommet de la montagne! Vite, vite, descendons. En voilà assez d'un pareil spectacle. Dieu sait si nous n'allons pas rouler comme des morceaux de bois ou de pierre jusque dans l'Aare.

Ils rebroussèrent chemin dans le sentier et se mirent à courir vers le bas avec toute la rapidité dont ils étaient capables. Au commencement, cette descente n'était pas dangereuse, parce que le chemin était bordé de chaque côté par des pins ou des arbrisseaux ; mais à quatre ou cinq cents pieds au-dessus de l'Aare, la montagne onait toute nue et le sentier très-escarpé.

— Quel bonheur que tu aies eu l'idée d'acheter des alpenstoks, sans cela nous eussions été jolis garçons! dit Herman.

— Oui, c'est Dieu lui-même qui m'a inspiré cette précaution... Mais tais-toi, Herman, et fais bien attention à tes pieds. Écoute comme il tonne derrière nous. On dirait que la montagne est secouée dans ses fondements. Bon! voilà qu'il commence à pleuvoir : des gouttes grandes comme des écus de cent sous... Et quelle obscurité soudaine !

Comme poursuivis parle tonnerre et les éclairs , ils atteignirent cependant sans encombre le pied de la montagne ; mais dans l'intervalle l'orage s'était déclaré et avait étendu ses ailes noires sur la vallée ; et comme si toutes les cataractes du ciel s'étaient ouvertes pour un nouveau déluge, il tombait une pluie si drue qu'en moins d'un

instant toute la vallée parut transformée en un immense étang.

Herman et Max traversèrent le pont en courant et passèrent devant le Kurhaus ; ils étaient obligés de s'appeler à chaque instant, car la nuit était venue, le ciel et la terre semblaient se confondre; d'effroyables coups de tonnerre retentissaient de tous côtés, les éclairs fendaient la nue et illuminaient l'horizon de leur éclat aveuglant, après quoi, toute la vallée retombait dans les noires ténèbres de la nuit.

Les pauvres Flamands se réfugièrent dans leur

hôtel, aussi mouillés que s'ils sortaient de l'Aare.

L'eau coulait par torrents de leurs vêtements, et

'osèrent même pas entrer au salon de peur

de gâter les tapis et les chaises.

— Brrr! Ainsi devait être Jonas,' lorsque la baleine le rejeta sur le rivage, s'écria Max en se

frottant les yeux. Tout est grand enSuisse, môme la pluie. Il pleut ici par ruisseaux. Herman, Herman, mon ami, où es-tu? Vis-tu encore?

— Je nage dans mes habits, répondit le jeune avocat. Quel bain! Je croyais qu'il ne faisait que neiger en Suisse.

— Le Russe aurait-il bu comme nous cette tasse de thé?

— Tais-toi avec ton Russe ; ma mémoire est noyée. Il me semble que je suis à moitié fondu...

Pendant qu'ils conversaient ainsi, les domestiques s'occupaient de leur ôter leurs vêtements trempés.

On leur conseilla de monter sans aucun retard.

Il y avait un poêle dans leur chambre, on y Xerait du feu et on leur apporterait ce dont ils avaient besoin. Ils n'avaient qu'à pendre leurs

^ habits à côté de leur porte, on les ferait sécher soigneusement dans la cuisine, jusqu'au lendemain matin.

Ils n'étaient pas montés depuis cinq minutes, que le poêle, bourré de bois très-sec, était déjà rouge et jetait une grande chaleur.

A la demande de Max, on leur apporta pour souper un poulet et du thé.

Ils n'avaient guère envie de manger et ne pensaient qu'à se réchauffer près du poêle.

D'abord ils ne cessèrent de rire et de plaisanter sur le beau résultat de leur première ascension, se demandant l'un à l'autre ce qu'ils avaient à attendre encore après un pareil commencement... Mais la fatigue et surtout la chaleur du poêle leur donnèrent une si grande envie de dormir que Max se leva et dit :

— Allons, allons, je n'ai pas envie de servir

moi-même de porte-manteau et de faire sécher mes habits sur mon dos. D'ailleurs c'est malsain, et je suis médecin. Je vais tout ôter et me glisser entre mes draps.

— Écoute comme il pleut, ditHerman.

— Bon, cela m'importe peu, le bruit de la pluie battante fait dormir paisiblement

— En effet. Bonne nuitl

Le lendemain, à neuf heures du matin, les deux jeunes Flamands étaient assis dans une voiture découverte sur la route dlnterlaken à Grindelwald.

Le temps était gris et brumeux, et ne promettait rien de bon pour ce jour-là. On apercevait bien distinctement les objets dans le bas; mais, à une certaine distance et à une certaine hauteur, le regard se perdait dans une impénétrable nuée de brouillard. Quant aux hautes

montagnes, on distinguait leurs flancs et les objets qui s'y trouvaient, jusqu'à une hauteur de mille pieds environ, mais leur partie supérieure restait cachée dans les nuages.

HermanetMaxn'avaientpar conséquent aucun sujet d'enthousiasme ; ils regardaient silencieusement le cours torrentueux de la Lutschine, dont la route suivait le bord. Cette rivière, considérablement enflée par la pluie de la veille, n'était qu'une succession non interrompue de cascades écumantes et mugissantes. Non point que ses eaux fussent précipitées par de subites déclivités du sol; mais parce que son lit était parsemé de blocs de rochers qui s'étaient détachés des montagnes avoisinantes. Plusieurs de ces blocs étaient gros comme des maisons. Les eaux de la Lutschine, dans leur course impétueuse, rebondissaient contre ces obstacles et je-

taient leurs flocons d'écume jusque sur la rive. Ses flots bouillonnaient, hurlaient et grondaient, formant des tourbillons vertigineux, comme s'ils étaient des êtres vivants, luttaient avec rage contre la force qui tentait de les arrêter.

— A quoi penses-tu, Herman? demanda le jeune docteur, remarquant que son compagnon ne regardait plus le torrent et contemplait avec une attention soutenue le tablier de la voiture.

— A quoi pensé-je? ma foi, je ne le sais pas moi-même. Si fait pourtant; je me disais qu'il est évident que la Lutschine a creusé ici son propre lit et probablement même toute cette vallée, et je me demandais si tous les torrents et tous les fleuves n'auraient pas tracé également le sillon dans lequel ils s'écoulent.

— Voilà qui est étrange I s'écria Max. Est-ce

qu'il y aurait entre lésâmes de deux bons amis

tels que nous quelque lien^secret et comme une sorte de magnétisme?

— Tu ne rêves que magnétisme 1 Espères-tu donc y trouver la panacée universelle?

— Qui sait? je le considère du moins comme un remède puissant contre les maladies du cerveau et des nerfs.

— Ainsi, tu ajoutes vraiment foi aux miracles que Ton raconte du magnétisme? Il est avéré pourtoi qu'un bon svjet peut, en certaines circonstances, voir les yeux fermés à travers un mur, ou entendre ce qu'on dit à cinquante lieues do distance, ou prédire ce qui se passera dans cent ans?

— Non, non, je ne me fais pas de ces illusions, Herman ; mais ce qu'on ne peut nier, c'est le rapport secret qui existe entre les âmes humaines, et l'influence, la puissance qu'elles peuvent

exercer l'une sur Fautre par le regard ou par la volonté. Cette puissance pourra un jour être appliquée avec des résultats étonnants à la guérison des maladies nerveuses, si Ton parvient à découvrir les lois qui la régissent... Mais ne parlons plus de cela. Je voulais dire seulement que, comme toi et à la même minute, je me demandaissitous les ruisseaux et toutes les rivières ne se sont pas creusé leur propre lit et leur propre vallée.

— Il n y a qu'une difficulté à cela, objectt Herman. Si Ton suppose le globe terrestre parfaitement rond au moment de la création, il ne pouvait pas exister alors de ruisseaux ni de rires, puisque l'eau n'eût trouvé, dans la forme de la terre, aucune cause déterminante pou. prendre son cours d'un côté plutôt que de l'autre.

— En effet; mais tu oublies l'attraction du soleil et de la lune.

— Que fait cette attraction à notre problème ? Cette action des grands corps célestes sur notre globe ne peut avoir pour effet que d'attirer les eaux, et non de les faire couler çà et là en torrents ou en fleuves... Mais laissons là cette discussion cosmologique, elle m'alourdit le cerveau.

— Il faut bien parler de quelque chose, Herman, achève ton raisonnement. Tu supposes que, dès la création, il a existé des inégalités sur la face du globe terrestre ?

— Oui.

— Tu te trompes. Il suffisait qu'il y eût dans le globe terrestre une force capable de produire ces inégalités. Et de fait, il en est ainsi. L'intérieur de la terre n'est autre chose qu'un amas de métaux en fusion. Par la force d'expansion

de ce foyer se sont produits dans tous les temps et se produisent encore des exhaussements et des affaissements qui ont décidé de la première direction des eaux qui s'écoulaient. Vint ensuite l'érosion continue des rives par les ruisseaux et les rivières, et surtout l'action perturbatrice do l'eau, lorsque, après de violentes tempêtes, elle se précipite en mugissant et en se brisant du haut des montagnes. Je me figure que la Lutschine a eu autrefois un lit fort étroit à quelques mille pieds au-dessus de son lit actuel, et que par la suite des siècles elle a creusé la vallée où elle coule maintenant.

Le cocher, qui était assis devant eux et qui jusque-là avait conduit ses chevaux en silence, retourna la tête.

C'était un homme déjà âgé, dont les cheveux grisonnaient. Il avait évidemment écouté avec

une attention soutenue la conversation de nos deux Flamands, car il leur dit en allemand :

— Excusez ma hardiesse; ces messieurs oublient le travail des glaciers ou mers de glace. l

— Vous comprenez notre langue ? s'écria Max avec étonnement.

r-Ces messieurs parlent danois ou hanovrien, Répondit le cocher. J'ai été guide dans ma jeu- . nepse, et pendant plusieurs mois j'ai parcouru toute la Suisse avec deux professeurs danois qui faisaient collection de simples et de minérau x des Alpes. Leur langue n'était pas précisément la même que la vôtre, mais elle y ressemblait beaucoup. Dans ce que vous venez de dire, j'ai distingué aussi des mots allemands, et d'autres môme qui appartiennent au patois suisse.

— Nous parlons flamand, la langue des Flandres, mon brave homme.

— Vraiment? Les Flandres seraient- elles un rameau de la grande patrie allemande ?

— D'après la langue, indubitablement; mais nous sommes une nation indépendante comme les Suisses, et comme eux aussi nous voulons rester libres et indépendants... Pourquoi disiezvous, mon ami, que nous avions oublié les montagnes de glace? Vous nous compreniez donc?

— Pas tout à fait, monsieur, mais je comprenais du moins sur quoi roulait votre conversation. Vous n'avez probablement pas encore vu de glaciers ou mers de glace. Visitez-en seulement un, et vous serez convaincus que leur travail seul a pu suffire pour creuser toutes les vallées, si profondes qu'elles soient. C'était le sentiment des professeurs danois : ils croient qu'autrefois la Suisse tout entière n'a été qu'un seul et immense glacier, et je les ai entendus raisonner

très-longtemps et très-profondément là-dessus.

On approchait de l'endroit où le torrent furieux allait se séparer en deux bras.

Le cocher expliqua à ses deux voyageurs que le bras qu'ils allaient suivre jusqu'à Lauterbrunnen s'appelait la Lutschine blanche, tandis que l'autre, qui avait sa source première dans les glaciers de Grindelwald, portait le nom de Lutschine noire, dû à ce que ses eaux, à force de charrier des pierres d'ardoise brisées, devenaient dans leur course brunes et limoneuses.

— Messieurs, leur dit-il encore, il est à regretter que vous n'ayez pas eu un meilleur temps ; le brouillard borne la vue et rend les objets gris; sinon vous eussiez pu admirer ici les plus beaux paysages de la Suisse. C'est du moins ce que m'ont dit maintes fois des peintres que j'accompagnais jusqu'ici, ou que j'ai conduits plus tard

dans ma voiture à Lauterbrunnen ou à Grindelwald. Mais par ce temps brumeux il y a peu de chose à voir.

— Qu'est-ce que cela? quelle est cette profonde et noire ouverture entre deux formidables hauteurs? demanda Max.

— C'est une gorge ou crevasse entre deux mon tagnes de milliers et de milliers de pieds de hauteur. La Lutschine blanche coule au fond.

— Devons-nous donc passer par là?

— Oui, monsieur , jusqu'à Lauterbrunnen.

Mais ne soyez pas inquiets, c'est un beau et bon chemin.

A peine s'étaient-ils engagés depuis quelques minutes dans la nébuleuse gorge des montagnes, qu'Herman, jusque-là très-pensif, fut tiré de sa rêverie par des sons étranges qui semblaient résonner dans les nuages comme une musi

aérienne. Il y avait quelque chose de si plaintif dans ces accents mystérieux, que le jeune avocat en parut troublé et regarda fixement son ami.

Celui-ci se mit à rire d'un air ironique.

— Eh bien, quoi? vas-tu recommencer? dit-il. Tu crois peut-être que la demoiselle pâle gémit au-dessus de nos têtes... Bon ! Elle est à Interlaken, assise devant un bon déjeuner, et, à moins que le Russe ne coure réellement après nous, il n'y a pas de danger que nous rencontrions jamais cet hérétique sorcier. Ces sons que tu entends ne sont que l'écho du fameux cor des Alpes? Notre oncle ne nous en a-t il point parlé assez !

— Quelle étrange et triste musique! soupira Herman; on croirait entendre le dernier cri de détresse d'un mourant

— Cela prouve une fois de plus que ce n'est pas notre oreille seulement, mais notre âme qui perçoit les sons, et que chaque âme les perçoit dans le ton de sa disposition propre. Ces accents me semblent à moi un chant céleste, comme si les chœurs des anges s'envoyaient les uns aux autres le salut mutuel au-dessus des nuées grises du brouillard... Écoute : les sons deviennent plus distincts, et il me semble que je vois le jeune garçon qui souille dans le cor des Alpes... Mais quelle étrange créature est là, debout, assise ou couchée à côté de lui? Un jeune ourson ou un gnome? C'est ici le pays des gnomes ; mon livre les nomme bergmanlein.

— Je crois que c'est un homme sans jambes que l'on montre pour de l'argent, dit Herman.

— Ciell quel heureux hasard! s'écrie le jeune médecin.

— Un heureux hasard? Que veux-tu dire?

— C'est une maladie dont on nous parle beaucoup dans nos études; mais il faut venir en Suisse pour en voir des échantillons choisis. Ce gnome est un crétin, un goitreux, et des plus beaux, sois-en certain.

— Est-ce aussi ton âme qui, par sympathie, trouve beau cet abominable monstre? En ce cas, tu dois être quelque peu laid à l'intérieur.

— Ah ! tu commences à railler, mon cher Herman ! Hourra ! alors le temps se remettra peutêtre au beau. Mais maintenant je n'ai pas le temps d'attendre. Je ne donnerais pas mon goitreux pour cent francs. Hé I cocher, arrêtez, que je descende!

A côté du pauvre crétin se tenait un jeune garçon qui soufflait si violemment dans son cor des Alpes que son visage se gonflait comme une

outre et que ses yeux semblaient prêts à lui sortir «le la tête. Les sons plaintifs qu'il tirait de son instrument, répercutés par les rochers, couraient - ebondissaient de montagne en montagne, toujours en s'affaiblissant, au point qu'on se figuraitlesentendretoutenhaut,danslecielmême, ou à des lieues de distance.

Herman, qui était également descendu de voiture, avait pris le cor des Alpes des mains du jeune garçon, pour examiner de près le grossier instrument. C'était une sorte de cor recourbé de cinq ou six pieds de long, fait de bois ou d'écorce d'arbre.

Pendant ce temps, MaxRapelings était occupé à passer l'inspection du goitreux. L'infortuné pouvait avoir uno cinquantaine d'années, car sa < lievelure était tout à fait grise. Il avait une grande et grosse tête, une large bouche et des

lèvres enflées. Ses mains étaient également boursouflées et d'une couleur bleuâtre. Ses jambes étaient très-courtes, si bien qu'il paraissait assis lorsqu'il était debout, ses yeux roulaient dans leurs orbites sans que la moindre étincelle d'intelligence révélât s'il avait ou non conscience de sa propre vie.

Herman frémit de dégoût et de pitié.

Quant à Max Rapelings, il était toujours occupé à tourner autour du crétin, à l'examiner par devant et par derrière, à prendre ses mains dans les siennes, et à tâter son horrible goitre. Il lui adressa plusieurs fois la parole et essaya de lui arracher un son articulé ; mais tout ce qu'il obtint après de longs efforts, ce fut un grognement sourd, comme celui d'une bête féroce que l'on agace.

—Viens, viens, Max, tu me répugnes, mur-

mura le jeune avocat entraînant son ami vers la voiture. J'ai donné un pourboire au jeune garçon, éloignons-nous de ce triste spécimen de la misère humaine.

Lorsqu'ils furent remontés dans leur véhicule et que celui-ci eut repris sa course :

— Nous ne sommes pas heureux ce matin, dit Herman en soupirant. La Suisse a aussi ses jours clairs et ses jours sombres.

— Mais la vue d'un pareil crétin vaut toute une journée de voyage pour moi, répondit Max.

— Ces médecins, ces médecins ! cela palpe et pelote un affreux morceau de chair comme un boucher qui veut acheter un bœuf au marché. Tu vas te laver les mains, j'espère, dans la première eau que nous rencontrerons. Je n'ose presque pas rester assis à coté de toi.

— Je vous conseille de parler, messieurs le»

avocats! riposta Max en riant. Ce que nous faisons matériellement, vous le faites au moral. Lorsque vous visitez un assassin dans sa prison et que vous vous concertez avec lui sur les moyens de faire croire au jury que l'agneau noir est blanc comme neige, comment appelez-vous cela? affaire de profession, devoir relatif exceptionnel !

— Tu as raison, Max, je me tais.

— Eh ! mon brave homme, y a-t-il beaucoup de ces crétins dans le pays? demanda le jeune docteur au cocher.

— Non, monsieur. Dieu soit loué ! ces malheureux deviennent rares en Suisse. Autrefois

était bien différent : dans le canton du Valais,

n comptait un crétin sur vingt-cinq habitants.

Dans les autres cantons, il n'y en a jamais eu

beaucoup, et leur nombre diminue insensible-

ff

ment par toute la Suisse. Ce vilain mal s'engendre dans les vallées sombres, profondes et humides ; car les enfants qui sont nés et élevés sur les montagnes n'y sont jamais sujets.

... Nous approchons de Lauterbrunnen, messieurs. Avez-vous toujours l'intention, pour aller à Grindelwald, de passer par-dessus le Wengern- Alp?

— C'est notre itinéraire.

— Vous pourrez le regretter, messieurs.

— Bah ! et pourquoi cela?

— Si le temps était clair, messieurs, je ne vous en dissuaderais pas ; au contraire, c'est du haut du petit Seheideck et du Wergern-Alp, plus que de tout autre poste, que l'oi peut voir tomber des avalanches de neige dans cette saison avancée; mais le temps vous interdit cet espoir. En outre, les bois, les vallées, les sommets des mon-

tagnes resteront couverts de nuages, et vousmêmes, messieurs, vous sentirez qu'un nuage vous enveloppe de tous côtés. Par conséquent, vous ne verrez rien ou peu de chose, et vous vous serez fatigués inutilement sur un chemin dont le trajet ne dure pas moins de huit heures. — Que nous conseillerez-vous donc, mon ami ?

— Le plus simple et le plus sage, messieurs, est de dîner à Lauterbrunnen, de visiter le Staubbach, et puis de vous faire conduire à Grindelwald dans ma voiture. Si vous y tenez beaucoup, vous pourrez faire l'ascension du Wengern-Alp demain, du côté de Grindelwad.

— Mais alors il faudra rester en voiture toute la journée ?dit Herman. C'est ennuyeux, je voudrais marcher.

— Eh bien, monsieur, il y a un moyen de vous satisfaire. Je vais vous ramener au pont des deux

Lutschine, et de là vous pouvez gagner Grinderwad à pied, en vous promenant. C'est une marche de trois heures pour vous, et bien suffisante, je pense, pour contenter votre envie de promenade.

Les Flamands convinrent de suivre le conseil de leur cocher. La perspective de grimper hfiit heures durant dans le brouillard, de ne rien voir, et peut-être d'être trempés comme la veille, leur souriait médiocrement et les fit reculer.

— Ces messieurs visiteront-ils le Staubbach avant ou après le dîner ? demanda le cocher.

— Avant le dîner, si nous avons encore le temps, répondit Max.

—Il vous restera assez de temps, je pense, messieurs ; le Staubbach n'est qu'à une dizaine de minutes de l'hôtel. Ces messieurs veulent ils me permettre d'être leur guide ?

— Sans doute, vous nous ferez plaisir.

— Ayez donc la bouté d'entrer à l'hôtel pendant que je change de chevaux. On v vend d'excellent kirschwasser et du bon vin. Je viendrai vous avertir.

La voiture s'arrêta devant l'hôtel du Steinboek (le bouquetin). Les Flamands entrèrent et demandèrent un verre de kirsch (eau de cerises). Les Suisses donnent ce nom à leur eau -de- vie parce qu'elle est distillée avec des cerises iermentées.

Le cocher vint bientôt les prévenir qu'il se tenait à leurs ordres pour les mener voir le Staubbach.

Ils marchèrent pendant quelque temps entre

des petites maisons de paysans, sur le bord

d'une vallée étroite qui, par un temps clair, de-

j vait être extrêmement pittoresque. Mais en ce

moment elle était cachée en grande partie, sous un brouillard gris, car la lumière du soleil, la vie et Tâme de la nature, était absente.

Tout à coup, et sans s'y être attendus, ils aperçurent le Staubbach, dont leur Baedeker parlait comme d'une des merveilles de la Suisse. Elle ne fit cependant pas une grande impression sur eux, et ils se regardèrent pour se demander :

— N'est-ce que cela ?

Le cocher, qui lut cette déception sur leur visage, leur donna l'explication suivante :

— Oui, messieurs, la journée est très-défavorable pour visiter le Staubbach. Remarquez que le roc monte d'aplomb et même qu'il surplombe. Le ruisseau qui tombe de là-haut a une chute de neuf cent cinquante pieds , et vous pouvez dire que vous contemplez probablement la plus

haute cascade du monde. Mais sans soleil rien n'est beau. Venez ici dans la matinée d'un beau jour, et vous verrez toutes les couleurs de l'arc en-ciel se refléter dans l'écharpe d'argent de la rivière. S'il fait du vent, le ruisseau flotte de ça et de là, le long du rocher, comme un immense ruban de soie, ou bien il se recourbe comme un serpent, ou bien encore se balance dans les airs et se résout en poussière avant de toucher le sol, en arrosant les terres voisines d'une pluie de gouttes étincelantes.

Les Flamands demeurèrent pendant quelque temps devant cette chute d'eau de près de mille pieds de hauteur. S'ils ne la trouvèrent ni large, ni torrentueuse, ils jugèrent du moins que le point de vue dont ils jouissaient en cet endroit était assez beau et assez extraordinaire pour les payer de leur petite excursion à Lauterbrunnen.

A leur retour à l'hôtel, un petit garçon vint à leur rencontre avec un canon affûté sur un morceau de bois. Il posa le canon à terre et y mit le feu à une dizaine de pas de distance des voyageurs.

La détonation rebondit contre la muraille de rochers et de là contre les montagnes du côté opposé, dont chaque anfractuosité, chaque pli, chaque gouffre renvoya un écho distinct. On eût cru entendre cent coups de canon se succédant sans intervalle, jusqu'à ce que le dernier écho s'éteignit en grondant dans les profondeurs lointaines de la vallée.

— Donnez quelques batz à ce gamin, messieurs, c'est son gagne- pain , murmura le cocher.

A peine avaient-ils dépassé de quelques pas le petit canonnier, qu'un autre enfant sortit

d'une hutte avec une marmotte dans ses bras.

Ils regardèrent un instant ce petit animal, dont la forme ressemble à celle d'un lièvre en raccourci, avec des pattes dont il se sert comme de mains. — On le trouve, leur dit le cocher, sur les hautes montagnes neigeuses.

Cela leur coûta encore quelques sous. Ils avaient encore la main à la poche lorsqu'une petite fille vint leur offrir une espèce de petite fleur blanche qui, d'après le guide, croissait sur les hauteurs les plus inaccessibles des Alpes, ce qui fait qu'on la considère comme une rareté, car il faut s'exposer à se rompre le cou pour aller la cueillir.

— On m'avait dit, mon nrave nomme, qu'il n'y avait pas de mendiants en Suisse, observa Max. *.

— En effet, messieurs, ce ne sont pas des

mendiants, répondit le cocher. Partout, sur votn route, vous rencontrerez des petits garçons el des petites filles, et même des hommes qui soufflent dans le cor des Alpes, vous offrant des Heurs ou des fruits, vous montrant des marmottes ou des chamois; mais si vous passez sans rien leur donner, il arrivera rarement que l'on vous demande quelque chose. Et d'ailleurs, qu'importe à messieurs les voyageurs de donner quelques batz (centimes) aux pauvres gens?

Ils atteignirent l'hôtel et entrèrent. Le repas était servi, ef comme il n'y avait ce jour-là, à cause du temps peu favorable, que cinq ou six voyageurs à Lauterbrunnen, on avait attendu nos deux amis pour se mettre à table.

Une grosse heure plus tard, Max Rapelin^rs et Herman Van Borgstal étaient assis de nouveau dans leur voiture pour retourner à Zweilutochi-

nen, où commence le chemin qui conduit à Grindelwald.

Le temps paraissait s'améliorer ; l'étroite vallée était beaucoup plus claire et le brouillard était remonté le long des montagnes.

Ce qui depuis un instant attirait leur attention était un spectacle étonnant pour les habitants d'un pays de plaines.

Ils voyaient çà et là, contre les hautes croupes des montagnes, dans les crevasses, et même entre les arbres, un petit ûocon de fumée s'élever comme une plume, si mince, si léger, que lorsque Max le remarqua pour la première fois, il s'écria :

— On dirait, sur ma parole, que ce pic là-bas fume sa pipe.

Mais le petit flocon de fumée s'étendit peu à peu et devint une épaisse et forte vapeur, puis,

comme s'il était animé d'une vie mystérieuse, il se mit à rouler le long des pentes, à grimper ou à descendre, et à se transformer de mille façons, et enfin, comme un vrai nuage, il monta vers le ciel, où, dissipé par une cause invisible, il disparut dans l'air, sans laisser derrière lui aucune trace de son existence.

Us remarquèrent bientôt le même phénomène en vingt endroits différents, et comme ce singulier spectacle leur arrachait des cris de surprise, le cocher leur dit :

—Ce que vous voyez, messieurs, est l'effet du soleil et de la chaleur sur les brouillards. Voilà que tout s'anime ; peut-être fera-t-il très-beau demain.

— Et pas aujourd'hui? demanda Herman.

— Aujourd'hui vous pourrez bien, de temps en temps, apercevoir le soleil à travers une dé-

chirure des nuages, du moins pendant une couple d'heures; mais plus tard, dans la soirée, quand l'air se rafraîchira, vous verrez descendre sur les vallées le même manteau de brouillards.

Le cocher se retourna vers son cheval.

— Une leçon de météorologie comme celle que nous recevons ici, dit Max à son compagnon, aucun professeur de physique ne pourrait nous la donner. Des nuages naissent et disparaissent sous nos yeux, comme si nous avions payé pour découvrir les secrets de leur formation.

— C'est vrai, répondit Herman. Vois-en un làbas qui se remue et se recourbe comme un serpent... Voilà qu'il disparaît tout à coup ; où estil passé?

— Je le comprends bien. Là-bas, dans le ciel,

nous voyons des nuages. Qu'est-ce que c'est que ces nuages? De l'humidité, de la vapeur d'eau, n'est-ce pas? Ici, dans la vallée, il fait naturellement très- humide à la suite de la pluie d'hier, nous le sentons bien ; mais les brouillards y sont invisibles pour nous, parce que la chaleur de la terre les désagrège et leur fait perdre leur densité. .Le jeu des nuages qui nous étonne n'est qu'un effet de la chaleur et du froid. Un courant d'air froid traverse-t-il les brouillards suspendus, ils se resserrent sur son passage et deviennent visibles pour nous sous la forme de nuages; survient-il ensuite un courant d'air plus chaud qui les touche, ils redeviennent invisibles en se dilatant. Je crois que le soleil doit luire derrière les montagnes qui nous entourent, ne fût-ce que par intervalles. Sa chaleur produif dans l'air le brouillard qui se meut sans que

nous puissions nous en apercevoir... Vois, vois., que te disais-je? Là-bas, au bout de ces étroites chaînes de montagnes, la vallée est inondée d'un rayon de soleil brillant. Chapeau bas, salut à sa douce lumière! le grand peintre est là.

— Ah! cela fait du bien au cœur, ditHerman. Dans cette lumière grise, dans ce ciel nébuleux, on gagnerait le mal du pays.

— Arrêtez, s'il vous plaît, cocher, cria Max un peu plus loin. Vous allez retourner àlnterlaken, nous descendrons ici pour marcher à pied. C'est un magnifique paysage.

— Ne vous l'ai -je pas toujours dit, messieurs? En fait de paysages et de vues pour les peintres, on ne trouve probablement rien de plus beau dans toute la Suisse. N'oubliez pas que vous devez passer là-bas sur le pont en bois. Vous ne pouvez pas manquer la route qui conduit à Grin-

delwald... Adieu, messieurs, je vous remercie et vous souhaite un bon voyage.

Les Flamands étaient là debout, leur alpinstock dans une main et un petit paquet bouclé dans l'autre.

n semblait à MaxRapelingsque de ce moment seulement commençait son voyage en Suisse, et vraiment il ne se trompait pas. En chemin de fer, en bateau à vapeur, en voiture, ce n'est pas voyager; mais seuls et libres, sans guide, loin de tous regards étrangers, marcher au milieu de la nature primitive, s'arrêter, ramasser des pierres, cueillir des fleurs, s'asseoir, se relever et raisonner de ce qu'on voit, causer et rire, c'esj/ là voyager, c'est là vivre I

A peine avaient-ils marché pendant dix minutes, avec de longs temps d'arrêt et en regardant de tous côtés, qu'ils arrivèrent à un endroit

tellement pittoresque que, d'un mouvement simultané, ils levèrent les bras au ciel dans un transport d'admiration.

Ils n'étaient pas loin d'un rocher dont leur regard ne pouvait mesurer la hauteur sans leur donner le vertige. Par une étroite déchirure de cette montagne tombait une cascade qui brillait sous les rayons du soleil comme si une source de vif-argent s'échappait là du sein de la terre.

Le cours d'eau, avant d'atteindre le pied du rocher, coulait avec un doux murmure entre des blocs de marnre veiné, parmi lesquels il y en avait beaucoup que le temps avait tapissés de mousse. Un peu au delà de cette source pittoresque, la montagne était couverte de plantations de toute espèce croissant en amphithéâtre, d'arbres, de fleurs et d'arbustes qui, étages à des hauteurs énormes les uns au-dessus des au-

. avaient l'air d'être peints sur le roc, car il était incompréhensible qu'ils pussent y pousser des racines.

Cependant ce n'était pas ce spectacle qui avait rempli les voyageurs d'admiration. Le jet d'eau, en retombant, répandait, d'après la direction du vent, une poussière d'eau qui, aidée par les rayons du soleil, développait à cet endroit une étonnante force de végétation. Dans le voisinage du ruisseau murmurant et jusqu'à une certaine distance, tout était si vert, et d'un vert si tendre, si frais et si pur, qu'on ne pouvait rassasier ses yeux de la vue de cette riante couleur. Çà et là, sur un tapis du plus fin gazon, gisaient des blocs de rochers détachés des flancs de la montagne ; mais la vitalité de cette nature était si puissante que, même sur ces rochers, les plantes et les arbres les plus divers déployaient leur feuillage

éclatant, comme si cet air humide suffisait seul à les alimenter.

— Quel paradis! s'écria Herman. On nous a parlé dans notre enfance de jardins enchantés : l'imagination des poètes n'atteint cependant pas ce que nous voyons ici. Viens, Max, asseyonsnous un peu auprès de cette eau babillarde.

— J'allais justement te le proposer, dit le jeune docteur; gravons cette belle nature dans notre esprit d'une façon ineffaçable.

Ils traversèrent le gazon et s'assirent au bord du ruisseau, sur une grosse pierre que la mousse ivait garnie d'un moelleux coussin vert. Tous deux regardèrent un instant le bouillonnement de l'eau dans les petits golfes; mais Max ne pouvait pas se taire.

•r Eh bien i Herman, dit-il, causons un peu.

Une émotion que Ton communique aux autres devient plus vive et s'imprime plus profondément dans la mémoire.

— Non, Max, je t'en prie, ne trouble pas le plaisir tranquille qui déborde dans mon âme. Il me semble que je resterais assis là pendant une année entière. La vie en ce lieu ne peut être qu'un long et doux rêve.

— Eh bien! reste; moi, quand je suis ému, il faut que je me remue ; je vais me promener un peu dans ce jardin céleste.

En achevant ces mots, Max s'éloigna lentement, pas à pas, tantôt grattant la roche avec la pointe de son couteau, tantôt cueillant une fleur sur sa tige, plus loin ramassant quelques pierres de couleur. Comme il retournait au ruisseau, il remarqua de loin un objet jaune qui se détachait en clair sur le gazon ; croyant trouver là une

pierre rare, il marcha dans cette direction, et ramassa l'objet.

Tandis qu'il l'examinait en le retournant dans ses mains, un sourire étrange se dessinait sur ses lèvres. Il retourna vers son ami et lui cria deloin :

— Eh, Herman, il paraît que nous ne sommes pas les premiers que ce lieu enchanteur ait attirés. Il y a des dames qui viennent rêver ici; des dames, des demoiselles, — ladies anglaises, sans doute, — car, vois, quels longs doigts effilés I et cependant une main d'enfant ! A moins que les nymphes des montagnes ne tiennent ici leur sabbat pendant la nuit... Mais il n'est pas à supposer que la mode des gants jaunes ait déjà pénétré dans le monde des esprits.

rierman, frappé d'un pressentiment secret, s'élança debout et prit le gant jaune des mains de son ami.

— Ciel ! s'écria-t-il, c'est son gantî

— Qu'est-ce qui te prend? Quoi? son gant? à qui?

— A elle, à la demoiselle pâle.

— Allons, tu es fou. Crois-tu donc que la demoiselle pâle passe tout son temps à perdre ses gants?

— Dis tout ce que tu voudras, Max, c'est le môme gant que j'ai ramassé à Berne, près de la fosse aux ours. Oh! je ne me trompe pas,

Max Rapelings poussa un éclat de rire.

— Est-ce qu'à la fabrique tous les gants paille ne se ressemblent pas? Crois- tu qu'il n'y ait au monde que la jeune fille pâle qui possède des doigts effilés? Tu pousses la rêverie trop loin. Je crois vraiment que cette fois tu te moques de moi.

— Non, non, Max, c'est un de ses gants, n'en doute pas.

— Et elle serait à Interlaken ! Est-ce que le Russe aurait fait un pacte avec le diable et envoyé ici ce gant par magie, pour nous faire damner? Cela commence vraiment à devenir terrible.

— Sorcellerie ou non, c'est son gant.

— Allons donc, quel enfantillage! En tout cas, arrière les ruses de l'enfer et les tentations du démon!

Et en finissant ces mots il prit le gant et le lança aussi loin qu'il put dans le ruisseau.

Herman poussa un cri de colère et courut sur les pierres chancelantes, les pieds dans l'eau, pour le rattraper. Il parvint à le saisir, le rapporta à pas lents, le mit dans son portefeuille, et plaça celui-ci dans la poche intérieure de son paletot, sur son cœur.

Il éprouvait sans doute quelque confusion de

la singulière émotion qu'il avait montrée, car il dit à son ami qui riait tout haut d'un air moqueur :

— Pourquoi attacher tant d'importance à une chose si simple? Nous ne reverrons probablement pas la demoiselle pâle. Le gant sera un souvenir pour moi. Il me semble que cela en vaut bien la peine. Jusqu'à présent, la jeune fille pâle a dominé tout notre voyage.

— Prends garde, Herman, n'est-ce pas tenter la malice du diable? Avec ce gant ensorcelé sur ton cœur, tu n'auras plus un seul instant de repos. Dieu sait si ce n'est point la pâle étrangère elle-même qui est dans ton portefeuille.

— Amuse-toi à mes dépens, Max, cela ne m'empêchera pas de conserver avec soin ce souvenir. Ce qui m 'arrive depuis quelques jours ne se rencontre qu'une fois dans la vie.

— Et quand nos amis du pays te demanderont ce que tu as rapporté de Suisse, tu leur montreras un vieux gant jaune que tu as trouvé le long d'un chemin? J'ai envie d'acheter dans la première ville où nous nous arrêterons douze douzaines de gants paille, avec des doigts effilés, et de dire qu'ils ont appartenu à l'impératrice des Français.

— Viens, Max, continuons notre chemin, et cesse tes railleries. Tu ramasses bien des pierres sur les bords de tous les ruisseaux, et te charges comme un mulet. Chacun son goût.

— Cela serait au mieux, mon cher ami, si tu n'avais pas des billevesées en tête, répondit Max en reprenant son alpenstock. Je veux bien me taire sur ce maudit gant, mais c'est à condition que tu resteras de bomie humeur; s'il en était autrement, je te prendrais ta relique de

force, dussé-je me battre avec toi pour l'avoir.

— Tu verras, Max, que le gant ne me rendra pas plus mélancolique. Je reconnais cependant que la pluie d'hier et le temps triste de ce matin ont un peu assombri mon esprit.

— Eh bien, ne parlons plus de ce gant, parlons de ce que nous verrons en route, et tâcbonr d'être gais.

Ils étaient entrés dans le chemin qui mène à Grindelwald et marchaient d'un bon pas.

Pendant plusieurs heures, ils regardèrent autour d'eux et causèrent des beautés du paysage qui se déroulait sous leurs yeux. Le chemin qu'ils suivaient était une chaussée de gravier, tracée sur le bord de la Lutschine noire qui descendait dans la vallée, bouillonnante et mugissante, sur un lit de rochers émiePés.

Sur l'autre bord de la Lutschine et môme

parfois de son sein s'élevaient des montagnes hautes comme le ciel qui bornaient la vue comme un mur gigantesque. Du côté de nos voyageurs, au contraire, on voyait de temps en temps de vertes prairies et des vergers plantés d'arbres fruitiers. Le noyer y prédominait. Mais à peu de distance de ce terrain arable, la montagne se dressait également vers le ciel, soit nue, soit couverte en bois de pins croissant en amphithéâtre; et de son sein rocheux s'échappait çà et là un filet d'eau qui, de loin, paraissait complètement immobile et ressemblait assez à un écheveau de fil blanc pendu à quelque branche d'arbre.

Comme le cocher l'avait prédit, les vapeurs s'épanouissaient peu à peu au-dessus de la vallée, et les sommets des montagnes étaient devenus invisibles.

De loin en loin, le long du chemin, nos deux Flamands rencontraient quelques maisons de paysans, dont la forme particulière attirait leur attention ; ils traversèrent même de beaux villages; ils virent aussi des hommes, des femmes et des jeunes filles qui travaillaient dan* les champs, et ce fut avec autant de curiosité que de plaisir qu'ils contemplèrent toutes ces formes de la vie en Suisse.

Il y avait déjà quelque temps qu'ils n'échangeaient plus de remarques ; le chemin était devenu très-roide, et la longue montée les avait fatigués.

Ils s'assirent par terre, non loin d'un rocher à pic qui pouvait avoir mille pieds de haut et qui surplombait tellement que son aspect donnait le frisson. En effet, à sa base gisaient d'immenses blocs de pierre qui s'étaient détachés du som-

met et qui donnaient à penser que toute cette montagne pourrait bien, un jour ou l'autre, s'écrouler sur l'étroite vallée et l'écraser.

La vue de ce rocher menaçant frappa sans doute vivement l'imagination d'Herman, car il le mesura d'un regard fixe et obstiné, et pâlit même sous l'impression d'une idée effrayante.

— Tu vois, Herman, dit le jeune docteur, «nie la nature travaille toujours et sans relâche à anéantir les montagnes et à niveler la surface de la terre. Quand elle aura atteint ce but, toute vie sur notre globe ne deviendra-t-elle pas impossible? Heureusement les volcans sont là pour...

— Mon Dieu, c'est horrible! murmura Herman.

— Qu'est-ce qui est horrible ? demanda Max.

Le gant commence-t-il à travailler ? A quoi penses-tu ?

— Comme l'imagination, en présence de cette nature émouvante, peut s'égarer dans de fantastiques visions ! répondit le jeune avocat avec un sourire qui avait quelque chose de forcé. Je me disais : s'il y avait deux personnes là-haut, et que l'une des deux donnât une secousse à l'autre, rien qu'une petite secousse, qu'adviendraitil de la malheureuse créature ? On ne trouverait en bas que des restes méconnaissables, n'est-co> pas?

— C'est évident, Herman ; d'autant plus qu'on ne tomberait pas ici sur un matelas.

Cette idée, Max, me fait frémir d'horreur.

—Oui, oui, tu recommences à tourner au noir. Lève-toi, et continuons notre promenade : il ne fait pas bon ici pour toi.

Ils reprirent leur marche, s'arrêtèrent souvent encore et entrèrent même dans un cabaret, au vklage de Burg-lauenen, pour y boire un verre de vin. Comme l'hôte se montrait fort communicatif et répondait avec beaucoup d'obligeance à toutes leurs questions, ils restèrent longtemps à causer avec lui des merveilles naturelles de cette contrée et des mœurs de la Suisse.

Ils furent si satisfaits de leur ha) e dans ce cabaret et des renseignements qu'ils y avaient obtenus, qu'ils entrèrent encore dans deux autres maisons semblables ; il s'ensuivit que le temps leur parut très-court et qu'ils virent avec surprise le jour pencher vers son déclin.

Cela les décida à faire la dernière lieue ea toute hâte, de sorte qu'ils arrivèrent à Grindel-

walri harasses de fatigue et haletants, lorsqu'il commençait déjà à faire nuit.

Ils entrèrent dans le premier hôtel qui s'offrit à eux et se laissèrent tomber sur des sièges, devant la table où une douzaine de convives étaient déjà en train de souper.

Malgré leur lassitude, ils furent enchantés de pouvoir satisfaire sans retard un appétit aiguise par leur longue marche à l'air vif des montagnes.

Us mp*ngèrent donc copieusement de tous les , burent encore un bon verre de vin, après ils demandèrent qu'on les conduisît à leur chambre.

L'hôtel était entièrement construit en bois de sapin et devait ôtre tout neuf, car les murs des chambres consistaient en murailles nues. Le plancher craquait et fléchissait sous les pieds

des deux amis, et lorsqu'ils se trouvèrent dans une chambre à deux lits et que le garçon les eut quittés, Max éleva la bougie en riant et s'écria :

— Des planches par-dessus, des planches pardessous , des planches de tous côtés I Nous demeurons dans une grande boîte à cigares. Si ce nid d'oiseau s'enflammait, il brûlerait comme un feu de paille et nous serions rôtis en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

Herman ouvrit la fenêtre et cria :

— Ciel 1 je vois un glacier, -une mer de glace presque devant notre porte. Quelle chose étonnante que cette lumière phosphorescente qui colore le glacier de mille teintes diverses ! Mais est-ce bien un glacier?

— Tu en doutes, Herman? Ne sens-tu pas que

l'air est gelé là-dedans ? Brrr ! Quel froid ! Viens, ferme la fenêtre, sans cela nous allons nous attirer quelque bonne maladie. Demain nous aurons tout le temps de voirie glacier. Ah çà, est-ce que nous serons obligés de grimper là-dessus?

— C'est probable. Ton oncle y a bien été. L'air est froid, en effet. J'en frissonne. Max, n'y aurait-il pas moyen de faire allumer du feu

ici?

— Du feu dans une maison en bois d'allumettes? Tu plaisantes ?

— Alors nous n'avons qu'à aller nous coucher; sous les couvertures du moins on a chaud.

En moins de deux minutes, le jeune avocat se trouva enfoui sous des couvertures, par-dessus lesquelles il avait étendu par précaution tous ses vêtements.

— Eh bien, pourquoi restes-tu assi3 à cette table? demanda-t-il à son ami.

— Je vais d'abord écrire une lettre à la maison, répondit Max.

— Bah ! bah ! tes doigts seront gelés.

— Oui, Herman; mais hier soir, après notre bain forcé à Interlaken, nous avons négligé d'écrire. Faillir une fois à notre promesse, cola peut s'excuser; mais deux jours de suite, que penserait-on de nous là-bas?

— Il n'y a pas de poste à Grindelwald.

— Dors toujours et laisse-moi tranquille, j'aurai bientôt fini.

Max Rapelings se mit à écrire. Ce travail dura plus longtemps qu'il ne le croyait. Rien d'étonnant à cela, car il voulait décrire en abrégé tout ce qui les avait frappés, le lac de Thun, l'or dans les montagnes, le Staubbach et le paradis

dans la vallée de la Lutschine. De description en description sa lettre s'allongeait démesurément.

Lorsqu'il fut près d'arriver au bout, il voulu lire à son ami un passage relatif au gant jaune ; mais il se ravisa en entendant la bruyante respiration d'Herman.

— Heureux gaillard! murmura-t-il, à peine au lit, et il dort déjà comme une souche! Tant mieux, cela prouve que la demoiselle pâle ne lui trotte plus guère dans la tête. Finissons vite notre lettre, je suis jaloux de lui, le sommeil envahit mes paupières.

H se rassit et se remit à écrire. Mais tout à coup il entendit un violent craquement de planches et la voix de son ami qui criait, avec l'accent du désespoir :

— Max! Max! au secours, à l'aide! vite! Le

crétin, le Russe... O Dieu! trop tard, elle est morte !

Le jeune docteur s'élança vers son ami, le secoua rudement et l'appela par son nom.

Herman se réveilla, le front mouillé d'une sueur froide. Il regarda d'un air anxieux autour de la chambre et murmura :

— Ciell Max, des rêves aussi effroyables vous donneraient des cheveux gris en l'espace d'une nuit.

— Tiens-toi tranquifle, dit le jeune docteur. Bois une gorgée d'eau froide, cela te rafraîchira.

— Le ciel soit loué! Max, ce n'était qu'un rêve, c'est fini ; une espèce de cauchemar.

— Je m'explique ce qui trouble ton sommeil, mon ami ; nous avons probablement soupe trop tard et trop copieusement.

— Si tu savais, Max, ce que j'ai rêvé! Mais non, tu te moquerais de moi.

— Tant mieux, Herman. Je donnerais bien cinquante francs pour pouvoir rire une bonne fois en ce moment.

— Imagine-toi, Max, que je me promenais sur la crête du rocher, tu sais, ce rocher en saillie dont la vue me fit frissonner pendant notre promenade. Tout à coup j'aperçois, tout près de l'extrême bord, un homme qui voulait entraîner une jeune fille vers l'abîme; mais la pauvre victime se débattait et poussait des cris déchirants pour appeler à l'aide. Horreur! C'était le Russe qui allait précipiter la demoiselle pâle du haut du rocher. Elle me reconnaît et me crie que Dieu m'a envoyé pour la sauver. Je m'élance... mais les forces de la jeune fille l'abandonnent. Le Russe la tient penchée sur le bord de l'abîme.

Là, par un dernier effort, un effort surhumain, elle résiste encore un moment. Je vais atteindre le meurtrier ; déjà je lève mon alpenstock pour lui briser le crâne... Mais tout à coup je sens comme une bête fauve ramper entre mes jambes , elle se dresse contre mon corps et m'écrase la poitrine sous la pression irrésistible de ses bras d'un rouge de feu. Frémissant et hurlant de rage, je regarde le monstre qui paralyse mes efforts... C'est le crétin, le goitreux, qui est sorti d'une crevasse du rocher. Pendant ce temps la jeune fille pousse un dernier cri de détresse, et mes yeux voient l'infâme Russe lancer l'infortunée dans le gouffre. Ah! ce fut une si terrible scène que, rien qu'en te la racontant, je sens encore la sueur de l'épouvante perler sur mon fronjt. — Bah! bah! n'y pense plus, Herman. C'est

tout bonnement le cauchemar, causé par notre souper trop tardif. Essaye de te rendormir; mais ne te couche pas sur le dos, car le cauchemar reviendrait

— Le cauchemar était le crétin, ce monstre informe et dégoûtant qui m'écrasait la poitrine.

— Où est le gant? demanda Max Rapelings avec un sérieux réel ou affecté.

— Pourquoi me demandes-tu cela d'un air si singulier?

— Dieu sait, Herman, si ce n'est pas le gant qui a causé ton cauchemar.

— Tu vas donc continuer cette mauvaise plaisanterie? Il me semble qu'elle a duré assez longtemps.

— Réponds, où est le gant?

— Dans mon portefeuille, tu le sais bien.

— Et le portefeuille?

— Dans mon paletot, sur le lit.

Max tâta sur la couverture, trouva le portofeuille et s'écria :

— Vois, le gant a reposé justement sur ta poitrine; c'est là le cauchemar qui te suffoquait.

— Mais, pour l'amour de Dieu, Max, plaisantes-tu ou parles-tu sérieusement?

— Sérieusement ou non, je ne veux pas dormir dans la même chambre que cet objet ensorcelé. Je jette le gant maudit par la fenêtre.

— Max, pas d'enfantillage I

Le jeune docteur ouvrit la fenêtre, et jeta le gant dehors dans les ténèbres.

— Je n'y comprends plus rien, dit le jeune avocat stupéfait, et je me demande quel est le plus fou de nous deux.

Max éclata de rire.

— Ainsi se vérifie encore le proverbe, dit-il. Pour convaincre un fou de sa folie, il faut avoir l'air d'être plus fou que lui. Allons, allons, le charme est rompu. Ferme les yeux, Herman, et dors bien; je souffle la bougie.

FIN DU GANT PBRBr

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