SCÈNE VI MARIE. — BLANCHE
BLANCHE
J'entre comme chez moi.
MARIE
Bonjour, ma chère Blanche, Te voilà donc enfin. {Elle l'embrasse).
BLANCHE
C'est aujourd'hui dimanche, Mon cœur avait noté le projet bienheureux De venir près de toi passer une heure ou deux, Et je viens.
MARIE
Oh ! merci !
BLANCHE
Qu'as-tu donc? Ton sourire Paraît forcé. Voyons, n'as-tu rien à me dire ? Le vicomte...
MARIE
Est absent.
BLANCHE, railleuse.
Mais, quel air langoureux !
Victor s'est-il enfui vers des climats brumeux ?
MARIE [elle soupire).
Blanche, ne raille pas.
BLANCHE
Pourquoi cette tristesse ?
Tu pleurais tout à l'heure.
MARIE
Hélas ! je le confesse.
Et je ne sais vraiment que pleurer aujourd'hui. C'est un petit chagrin de femme... un peu d'ennui; Cela vient sans motif et disparaît de même.
BLANCHE
Mais tes yeux sont cernés et ton visage est blême. Suis-je de trop, dis-moi?
MARIE
Non ! non ! mon seul bonheur Est d'épancher en toi les peines de mon eœur. Si tu savais combien je souffre en son absence ; J'ai perdu tout repos comme toute espérance. Mon esprit sourit-il comme autrefois ? Soudain Je sens tout mon bonheur broyé par son dédain. Blanche, il ne m'aime plus... Je le sens... je le jure!..,
BLANCHE
Mais rien ne te le prouve.
MARIE
Et mon cœur me l'assure, Crois-tu donc qu'il saurait se tromper...
BLANCHE
Je le crois.
{Elle prend Marie par la taille et la conduit devant icn miroir).
Voilà bien la beauté que j'aimais autrefois, Ces traits harmonieux et ce regard céleste...
MARIE
Blanche, n'achève pas... mon mari me déteste, Qu'importe ma beauté? Je lui fais peu d'honneur.
BLANCHE
Mais encore une fois quelle funeste erreur. Le vicomte est charmant.
MARIE
Trop charmant.
BLANCHE
Fi, jalouse 1
MARIE
Je ne sais demander que les droits d'une épouse : Une caresse ! un mot ! un sourire ! un regard !
BLANCHE
Depuis combien de mois dure ce gros brouillard ?
MARIE
Depuis deux jours.
BLANCHE, riant. Deux jours !
MARIE
Eh! bien, oui, je suis folle; Mais que veux-tu, je l'aime et son air me désole.
BLANCHE
Chère petite, il faut à tout prix désormais Que l'amour, au logis, nous ramène la paix. Voyons, écoute-moi. {Elles vont s'asseoir).
Depuis peu, la noblesse Dans l'industrie et l'art retrempe sa faiblesse, Et certains grands seigneurs redorent leur blason En empruntant au peuple un peu de sa raison.
MARIE
Sans doute.
BLANCHE
Et ce courant simple et démocratique Entr'ouvre à la noblesse un chemin magnifique ; Elle n'abdique plus maintenant. — Ton mari Est trop intelligent, — j'en ferai le pari, Pour ne pas s'essayer dans la route nouvelle.
MARIE
Mais oui...
BLANCHE
D'où je conclus que l'époux est fidèle Mais que l'industriel préoccupé parfois, Ne sourit pas toujours à l'ange de son choix. Comprends-tu ?
MARIE
Ta bonté qui me plaît et m'enchante, Pu dois avoir raison.
BLANCHE
' Donc, ne sois plus tremblante,
Et fais toi belle afin que ton aimable époux, Vaincu par ta beauté, revienne à tes genoux ; Fais-toi douce et joyeuse aân que ton visage N'offre à ton bien-aimé qu'une tranquille image.
MARIE
Que ne te dois-je pas? {Elle l'embrasse). Tiens, je vais t'obéir.
{Elle sort).