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Le garde du corps

Un jour do mai, à riieuro uù l'on revient du Bois, assis ou debout sur l'un des balcons du cercle de la rue Royale, quelques hommes assistaient au spectacle d'un retour de courses à Longcliamps. Tout en fumant, ils promenaient leurs regards sur l'immense place de la Concorde, envahie par une mouvante fourmilière humaine, sur les fontaines empanachées do jets d'eau, la haute muraille do verdure formée par les marronniers géants des Tuileries, l'obélisque, dont le granit prend de délicates teintes roses à la fin d'un beau jour, tandis que de l'autre côté de l'eau, à

droite des deux fines aiguilles grises de Sainte-Clotilde, le casque d'or des Invalides flamboie comme une fournaise.

« Corne de biche ! s'écria tout à coup Gontran, jeune légitimiste qui se permettait de loin en loin ce juron aristocratique, quelle splendide créature, messeigneurs ! »

Couchée plutôt qu'allongée dans sa Victoria, une femme passait sous les fenêtres du cercle. Un caniche noir était assis à gauche de sa maîtresse, le bracelet d'argent à la patte, et regardait gravement la foule. Elle, les yeux vagues, indifférente à la curiosité comme à l'admiration, tenait à la main un long brin d'herbe et en coupait avec ses dents de petits morceaux qu'elle rejetait ensuite d'un mouvement de lèvres machinal, qui donnait à sa bouche une expression de dédain et d'ennui.

« Eh mais! dit Pomerol, l'homme bien informé, Contran n'a pas mauvais goût : c'est la belle Mme Macpherson !.. »

Et deux ou trois jumelles de courses furent aussitôt braquées par ces messieurs sur la Victoria , qu'un encombrement de voitures venait d'arrêter au tournant de la rue Rovale.

LE GARDE h\J f'ORPS 3

« Macpliprson? Macpherson?.. Connais pas! » flit en se soulevant péniblement sur son fauteuil le baron Taillandier, ce vieux beau qui doit à son monocle, à son cliapeau gris, à ses guêtres blanclies, à ses moustaclies cirées et à son lombago cbronique, d'être regardé par les jeunes du cercle comme l'héritier de la grande tradition des Brummel et des d'Orsay.

« Voyons un peu cela ! » dit-il en se rapprochant de la balustrade. Et, redressant du mieux qu'il put son échine récalcitrante, effaçant les épaules pour faire bomber la poitrine dans sa reding-ote serrée à la taille comme la tunique d'un saint-cyrien, ce respectable débris de la génération qui a pris Alger, remua un peu la tête pour assurer le jeu du cou dans le faux col, puis ramena au-dessus de chaque oreille deux mèches soigneusement teintes qui lui restaient : toutes choses qu'il ne manquait pas de faire chaque fois qu'on parlait d'une jolie femme devant lui.

Il faut croire que la lorgnette du ])aron Taillandier fit h son propriétaire d'intéressantes révélations sur le compte de la Itelle nonchalante, car on entendit un petit claque-

ment de langue que le baron n'accordait d'ordinaire, comme témoignage de particulière estime, qu'à des chevaux parfaitement purs de race.

" Ah! dit-il, en ployant avec peine pour se rasseoir la raideur de ses reins fatigués, si j'avais seulement dix ans de moins!.. »

Le baron insinuait volontiers qu'il n'avait cessé que depuis très peu de temps d'être un fort mauvais sujet. Quelquefois même, en le poussant un peu, après dîner, on arrivait à lui faire avouer que, pour les cœurs chauds, les glaces de l'âge ne sont qu'une vaine métaphore. Et Dieu sait si le baron avait le cœur chaud!

« Çà! dit-il quand il eut trouvé une position dans son fauteuil, vous qui savez tout, Pomerol, contez-moi donc un peu la chronique de Mme Macpherson. De quel monde est-elle, d'abord?

— Du meilleur, v'^on mari, sir Lionel Macpherson, est un des grands propriétaires de l'Ecosse...

— Quel homme est-ce?

— Un original, plusieurs fois millionnaire, qui s'occupe de sciences...

— Et pas du tout de sa fcmiiu', naturoUomeiit... Allons, c'est parfait!.. »

Et le baron se frotta les mains avec autant d'allégresse que s'il eût décemment pu prétendre pour lui-même à l'honneur de consoler Mme Macplierson. Il ne pouvait souffrir qu'une jolie femme ne trompât au moins un peu son mari. La fidélité conjugale lui avait toujours paru chose harbare, à peu près autant que l'usage polynésien de se mettre de petits bâtons dans la cloison du nez. Et toutes les fois qu'il avait en perspective un bel adultère, l'excellent homme s'épanouissait : ce qui fait honneur à son désintéressement.

Pomerol reprit : « Quanta Mme Macplierson, c'est une Française, la fille du contre-amiral Martin-Desnouettes. . .

— Ah bah ! c'est elle ! Mais je la connais alors, je l'ai vue tout enfant... J'ai été très lié autrefois avec ce pauvre Martin-Desnouettes... Sa femme était bien jolie...

— Baron, soyez discret!.. Le Macpherson a donc rencontré Mlle Martin-Desnouettes aux eaux il y a deux ou trois ans, à ce que Ton raconte, s'est épris d'elle, l'a épousée, emmenée

aussitôt en Angleterre, et c'est depuis quelque temps seulement que le ménage s'est installé à Paris, dans un hôtel de l'avenue de Yilliers.

— Ah!.. Reçoivent-ils?

— Pas encore. Le baronnet est une espèce de sauvage qui déteste le monde et ne sort pas de ses livres.

— C'est gai pour sa femme!

— Oui; aussi je crois qu'elle s'ennuie fort.

— Tant pis pour Macpherson : si la fille lient de la mère!.. Enfin, c'est lui qui l'aura voulu!

— J'en doute, car on le dit jaloux... Ou prétend même qu'au fond sa femme a très peur de lui.

— Bah! raison de jdus : la crainte est le piment de l'adultère.

— Je ne trouve pas.

— Parce que vous êtes d'une génération de décadence, parbleu!

— Ou bien. })arce (pie les liommes de mon âge. baron, n'ont })as l)esoin de condiments pour s'ouvrir l'appétit... Quoi qu'il en soit, Mme Macpherson dédaigne profondément son mari, si j'en juge par le ton qu'elle prend lorsqu'elle parle de lui.

— Yuus la connaissez donc porsonnellomcnl?

— Oui, je la rencontre quelquefois chez des amis communs... Vous savez que Ternois, au vu et au su de tout le monde, lui fait une cour enragée?

— Ali çà ! mais de Ternois se dérange donc tout à fait? C'est bien la peine d'avoir été, pendant une douzaine d'années, le modèle des époux, d'avoir quitté le cercle, cédé son fauteuil à l'Opéra, vendu ses chevaux de courses, liquidé ses maîtresses...

— Le mariage nous l'avait pris : le mariage nous le rend !

— Mon Dieu, oui. C'est un cas (|ue j'ai observé souvent... Quel âge a ce bon Robert? Une quarantaine d'années, n'est-ce pas?.. Voyez-vous, Pomerol, c'est l'âge critique des maris. Ils ont alors, même les meilleurs, de furieux revenez-y de vie de gar(;on, juste au moment où nous autres, les célibataires, nous nous sentons des appétits do mariage. Comme le monde est mal fait!

— Pas encore aussi mal que les parenthèses qui servent de jambes à la petite Zanetti. Et

c'est elle pourtant, — vous savez, le premier sujet qui danse le pas de la Charmeuse de serpents dans le ballet de l'Éden, — c'est elle qui a charmé Ternois au point de se faire donner par lui les deux chevaux et la victoria où vous la voyez se prélasser. )>

Le baron porta, d'instinct, la main à la hauteur de sa tempe et fit le geste de ramener sa mèche : mais l'accusation que Pomerol venait de diriger contre les jambes de la danseuse lui revint à l'esprit, et le détermina à priver la Zanetti de cet hommage qu'il rendait d'ordinaire à la beauté,

« Ainsi, c'est une atTaire faite : Ternois trompe sa femme?

— Le plus qu'il peut, oui.

— Alors c'est effrayant, Pomerol, car avec son encolure et ses cent cinquante mille livres de rente...

— Penh!.. L'encolure, passe encore. Il faut avouer que c'est un gaillard d'une belle venue... Mais les cent cinquante mille livres de rente doivent être entamées déjà. Ce laideron de Zanetti est d'une voracité! Et puis Robert s'est remis à jouer comme un sourd...

— Aïe! Voilà qui va mal!... Et celte gentille petite Mme de Ternois, comment prendelle tout cela?

— Elle ne sait rien, naturellement... Et puis, elle a son fils; ça l'occupe.

— Et vous croyez bonnement que ça l'occupera toujours, vous? C'est une opinion de mari que vous avez là, mon cher!,. Voyezvous, Pomerol, une toute jeune femme d'une vingtaine d'années peut bien jouer à la poupée avec son bébé et ne demander ni plus ni mieux. Mais à une femme de trente ans il faut autre chose : c'est un besoin pour elle de jouer à l'amour, et si le mari quitte la partie, savez-vous ce qui arrive? C'est qu'elle cherche un remplaçant, mon bon! Et quand on est spirituelle, sémillante comme Mme de Ternois, je vous prie de croire qu'on ne tarde pas à le trouver : le monde est peuplé de rentrants ! Je m'étonne que Robert qui a l'expérience... Il est vrai qu'on la perd, une fois marié. Avez-vous remarqué comme les gens qui possédaient le mieux le maniement de leurs maîtresses sont souvent maladroits avec leur fennne? Ce brave Robert! [)ro-

tecteur de la Zanetti, amoureux de Mme Macplierson : le gredin rattrape le temps perdu!.. Mais, dites-moi, ne craint-il pas un peu les suites?

— Quelles suites?

— Pomerol, ne faites pas la bète!.. Je veux bien que sa femme ne sache rien encore : elle ne manque pas, du moins, de bonnes petites amies, et, par conséquent, apprendra tout un jour ou l'autre. Alors les consolateurs de femmes délaissées, les ensevelisseurs de ménages on détresse, arriveront comme les croquemorts dans une maison où il y a un cadavre, et dans la foule dts soupirants Mme de ïernois n'aura plus que l'embarras du choix, quand elle se décidera — comme je l'approuverai fort de le faire — à inaugurer l'état de représailles contre son mari, parbleu!

— Oh! Ternois a prévu le cas et pris des mesures en conséquence!

— Bah! A quoi cela sert-il?.. L'n garçon de trente-cinq ans comme vous, qui a déjà joué, sciemment ou non, le rôle d'auxiliaire dans quelques douzaines d'exécutions conjugales de cette sorte, doit savoir à quoi s'en tenir.

Une femme trompée a loiijours sa vengeance sous la main, que diable !

— C'est vrai. Toutefois, Roberl, qui avail avant son mariage la manie de chercher des martingales pour la roulette, prétend en avoir trouvé une très sûre, d'un tout autre ordre, et applicable au cas particulier dont nous nous occupons.

— Et il croit que ça lui permettra d'éviter le refait?.... Allons donc! Ces maris sont d'une présomption!.. Et quel est ce fameux système?

— Voici... Mais d'aljord connaissez-vous Villecresnes?

— Non.

— Villecresnes est un ami d'enfance de Robert, capitaine de vaisseau, veuf depuis un an à peu près d'une cousine de Mme de Ternois.

— Ah!.. Que diable voulez-vous que cela me fasse?

— Vous allez voir!.. Le système de Robert re])(,>se sur la constatation scient iH(pie cb' ce fait, que, pour cou[)er raj)|)étit, ou tout au moins le lrom[)er, il suffit de prendre un biscuit. Ça occupe l'estomac, ça le distrait, ça lui fait passer le temps...

— Est-ce que Villecrcsnes serait le biscuit de Mme de Ternois?

— Tout simplement!

— Ce capitaine de vaisseau ! . . Biscuit de mer, alors !.. Ah! Pomerol. que vous m'intéressez, mon ami! Continuez donc, je vous en prie !

— Je n"ai plus rien à vous dire : vous avez tout deviné ! Quand Ternois a commencé de se déranger, il s'est dit que la solitude est mauvaise conseillère, surtout pour une jolie femme encore jeune : qu'il fallait mettre dans sa vie une occupation, un intérèU une amitié...

— Le biscuit ! . . Ah ! ah ! ali ! . . Ménagez mes reins, Pomerol, vous me faites trop rire...

— Et alors il a pensé à Yillecresnes. Depuis la mort de sa femme, qu'il adorait, Yillecresnes s'est fait mettre en congé afin de se consacrer à l'éducation de sa petite fille... C'est un gar- «jon froid, sérieux, réservé... Il est d'ailleurs parent par alliance de Mme de Ternois, comme je vous le disais, ce qui sauve les convenances... Robert ne p(Uivait trouver mieux...

— C'est, ma foi, vrai... Et il l'a installé dans la place?

— Absolument. Mme do Teriiois s'occupe de la fille de sa cousine comme de son propre fils et la garde près d'elle tout l'après-midi. Villecresnes vient dîner tous les jours. A neuf heures, Robert s'éclipse sous un prétexte quelconque, et laisse sa femme et le marin finir la soirée dans l'intimité d'un innocent tète-à-tète. Pendant ce temps-là, l'excellent bon taquine la dame de pique, chiffonne les jupons de la Zanetti dans les coulisses de l'Eden, ou poursuit de salon en salon la brillante Mme Macpherson. . .

— Vous aviez raison, Pomcrol; c'est très fort ! Ternois est décidément un garçon de beaucoup d'esjirit... L'idée de mettre un planton auprès de sa femme, pondant que luimême rompt les arrêts conjugaux, fait honneur à son ingéniosité... Tiens, un surnom pour votre Villecresnes : le Garde du corps!... Mais savez-vous bien que Robert pourrait avoir à se repentir de sa combinaison? Eh! eh! mon cher, Mme de Ternois a bien du charme...

— On voit que vous ne connaissez pas Villecresnes. C'est un modèle d'honneur et de délicatesse chevaleresque, un paladin sous

la redingote, une espèce d'homme en fer, à mettre au musée d'artillerie à côté d'une armure de Bayard!.. Si celui-là lève jamais les yeux sur la femme d'un ami ! . .

— Bah! vous allez prétendre peut-être qu'il a le cœur plus cuirassé que son navire?.. Moi je vous préviens que je ne crois pas à ces blindages-là. Ça paraît très solide, de loin : ce qui n'empêche pas qu'il ne faut pas grand' chose pour y faire des ravages du diable... Un marin, songez donc!.. Tout ce qu'il y a de plus inflammal)k' au monde, les marins!... Comment, voilà un gaillard qui n'a guère connu que des créatui-es intermédiaires entre la femme et la guenon, d'affreuses moricaudes noires, jaunes, rouges, et vous voulez qu'il vive dans l'intimité d'une Parisienne sans tomber tôt ou tard amoureux d'elle! Allons donc, allons donc!..

— Et moi j'aflirme (pie 1<' Garde du corps est à l'épreuve, même du charme de Mme de Ternois... D'ailleurs vous savez bien que c'est la plus honnête femme du monde, qu'elle n'a pas ombre de coquetterie, et qu'elle adore son polisson de mari...

— Oh! oh! l'adorer, après douze ou treize ans de mariage, c'est un peu heaucoup... Pénélope est morte il y a longtemps, vous savez, et cet animal d'Ulysse n'a pas seulement eu l'idée de lui faire une fille qui conservât la tradition.

— C'est possible ; mais si vous saviez comme Robert s'y est pris habilement! Il est très malin, Robert, très finaud... Il s'est arrangé de façon à rendre toute sorte de services à Yillecresnes, il affecte de le traiter comme un frère, d'avoir en lui une de ces confiances que le soupçon ne peut même pas effleurer. Ternois le tient ainsi par la reconnaissance, par l'honneur, par l'amitié. Il l'oblige à dire Henriette à sa femme et celle-ci à l'appeler Jean, les envoie se promener ensemble au Bois avec les deux enfants, tandis que lui-même se rend à l'un de ses nombreux conseils d'administration... cliez Mme Macpherson ou cliez la Zanelti... Jo vous assure qu'il a tout prévu.

— Turlulutu!.. Mon clicr. Napoléon avait tout prévu à Waterloo... Et vous m'accorderez que Napoléon s'entendait aussi bien à préparer une bataille que Ternois h se mettre à

l'abri de l'équitable loi du talion... Alors vous voulez absolument que cette petite femme se consume d'ennui avec son marin, que tant de grâce, que tant d'esprit, de la gentillesse à faire le bonbeur de dix bommes restent...

— En jacbère?

— Eb oui! parbleu, en jacbère!.. Mais c'est absurde, c'est dégoûtant, ma parole, d'avoir ces idées-là!.. Vous n'êtes qu'un Canaque, Pomerol! Moi qui suis un bomme du xvni^ siècle...

— Yous vous calomniez, baron; du commencement du xix% tout au plus!

— Impertinent!.. Oui, du xvm" siècle, je m'en vante; du temps des femmes cbarmantes et pas bégueules, spirituelles et accortes... Je n'aime pas à voir immobiliser un capital de beauté...

— Youdriez-vous qu'on le mît en actions?

— Yous ne savez pas ce que vous dites... Yous raisonnez par l'absurde... Bien sur, je serais désolé s'il fallait jamais que cette gracieuse Mme de Ternois tombât au rang des femmes déclassées... Mais, pour l'amour de Dieu, qu'elle ait au moins une petite liaison!.. Ce n'est pas la mer à boire, et cela réjouit le

cœur des vieux garçons comme moi. Connaissez-vous quelque chose de plus triste qu'une jolie fleur qui se fane dans un coin?.. Ah! si j'avais dix ans de moins!

— Baron, sans reproche, vous l'avez déjà dit tout à l'heui-e à propos de Mme Macpherson!

— Eh hien! Après?.. Nec pluribiis impav^ voilà comme nous étions de mon temps, jeune homme!.. Allons, rentrons; il commence à faire un peu frais... Je vous fais cinq louis à l'écarté... »

Et, pesant des deux mains sur les bras de son fauteuil, le baron Taillandier se leva non sans faire une petite grimace qui accompagnait toujours cette opération, et révélait de secrètes angoisses lombaires, provenant de ce que le cher homme n'avait pas su, <iuand il en était temps, se résigner à laisser les jolies fleurs se faner dans un coin.

Il est irrévérencieux peut-être, mais non pas excessif d'affirmer que, en l'état de nos mœurs, l'acte de prendre femme ou mari a plus d'un rapport avec celui d'arrêter une cuisinière ou un valet de chambre. Dans l'un comme dans l'autre cas, il est convenu qu'on doit exiger de bonnes références : or, les intéressés en ont toujours plein leurs poches; on le sait et on s'y laisse prendre. L'usage veut aussi qu'on aille aux renseignements : à quoi bon, puis(|u'ils sont invariablement favorables ? Que madame soit coquette, monsieur criblé de dettes, bellemaman lancinante (lu que votre cuisinière prise, c'est toujours après marché conclu et quand il n'est plus temps qu'on fait la décou-

vorlc. Il en résulte que le mariage doit èlre considéré comme une loterie. Il y a quelques bojis numéros : ils rendent à l'institution le même service que ces gros lots qui font prendre beaucoup de billets. lien est un plus grand nombre de mauvais : en épousant son mari, Mme de Ternois avait tiré un de ceux-là.

C'est après la guerre qu'on l'avait mariée. Robert, le beau Ternois, comme on disait, approcbait alors de la trentaine. Il avait mené la vie cl grandes guides, mais manifestait depuis quelque temps des velléités d'enrayer. On savait [)ertinemment qu'il avait réduit le nombre de ses chevaux et de ses maîtresses : son écurie était d'ailleurs encore, bien montée. Il avait dit un jour dans un salon, devant témoins, qu'il commençait à sentir des rhumatismes et que c'était une chose bien triste pour un garçon de ne pouvoir jamais, à Paris, manger un pot-au-feu. Ces menus faits rapprochés les uns des autres, examinés, commenté.^, paru= rent à quelques bons esprits dénoter une sérieuse aptitude de Robert i)our la vie conjugale. Une vieille amie à lui, marieuse de profession, une de ces fennnes intrépides à qui

vient sur le tard le goût de s'entremettre, — après qu'elles ont dû renoncer à celui de se compromettre, — s'avisa un beau jour que les cinquante mille livres de rente du beau Ternois, relief d'une immense fortune mangée noblement, avaient une inclination pour les deux millions qu'Henriette apportait en dot. Aux premières ouvertures, Robert se récria comme un beau diable et jura qu'il avait envie de se marier à peu près autant que de se faire moine. On lui répondit qu'épouser une jolie fille, orpheline et fort riche est une charmante façon d'entrer à la Trappe. Deux mois après, la grâce — j'entends celle d'Henriette — avait opéré et M. de Ternois prononçait ses vœux. Le souper qu'il donna pour enterrer Sa vie de garçon, — un service de première classe, chez Bignon, — a laissé des souvenirs. Le baron Taillandier, qui a suivi plus d'un convoi de ce genre sans vouloir célébrer ses propres funél-ailles, afin ne ne point plagier Charles-Quint, ne parle jamais sans émotion de cette cérémonie. Vers trois heures du matin, la belle Olympe, de l'Oiiéra. légèrement grise, porta le toast suivant :

« 0 Robert, tu renterros, mais elle n'est pas morte! Je t'assure que tu t'es trop pressé. Le phénix renaît do ses cendres ; la vie de garçon aussi : tu nous reviendras, mon chéri! Je ne te dis donc pas adieu, mais au revoir! »

Et, frajtpanl sur un verre avec le dos d'un couteau pour s'accompagner, elle entonna :

Nounes qui reposez sous celte froide pierre,

do Robert le Diable, ce qui n'empêcha pas Robert l'Ange d'épouser huit jours après les deux millions de Mlle Henriette , à Saint- Thomas-d'Aquin, avec une émotion suffisante. L'arithmétique enseigne qu'il ne faut pas additionner des quantités de nature difîérente. Le mariage étant une addition, — qui a pour fin une multiplication. — il y aurait sagesse, ce semble, à ne pas jeter dans les bras d'un viveur repentant, mais (h)nt la contrition est imparfaite, une jeune lîllc très innocente et parfaitement naïve. Le mondo, les marieuses, et — il faut ])ion le dire — les parents aussi, en jugent autrement, Henriette avait dix-huit ans à peine et gardait encore dans ses yeux

cette stupeur ravie des jeunes filles élevées à l'ombre dont le regard se promène sur la vie pour la première fois, quand on lui révéla qu'elle aimait M. de Ternois et que le beau Robert était de toute éternité son fiancé. A vrai dire, elle fut surprise. Tout en étant médiocrement sentimentale, elle ne laissait pas d'avoir, à l'exemple de ses compagnes, voyagé dans le bleu depuis qu'elle était parmi (( les grandes » et même un peu auparavant. Seulement, ce qu'elle avait rencontré dans ce charmant pavs où aiment à s'égarer les jeunes imaginations, c'était un monsieur très brun et très mince, avec de longs cheveux ondulés et une fine moustache noire, l'air un peu toréador, comme ce baryton espagnol qu'elle avait entendu à un concert de charité et dont le souvenir lui donna des distractions quand elle fut interrogée sur la succession d'Espagne, à l'examen du « brevet simple ». Or, — voyez comme la destinée brutale et ironique aime à se moquer des jolies chimères qui hantent le cerveau des petites filles. — Robert était bhjnd, avec un soupçon d'obésité, une certitude de calvitie et ressemblait à un toréador à peu près autant

qu'un terre-neuve, avec le poil en plus, ressemble h une levrette. Néanmoins, comme Henriette était une brave petite femme, elle l'aima tout de même, bien qu'il ne rappelât son idéal que d'un peu loin; elle l'aima quoique blond et non pas brun, quoique foi'l et non pas mince ; elle l'aima parce qu'elle était une nature obéissante et qu'il était, lui, son mari : c'est encore ce que les femmes ont trouvé jusqu'à présent de plus raisonnable, j'oserai même dire de plus spirituel.

Il faut reconnaître que la conduite de Robert ne justifia point d'abord les alarmantes prédictions de la belle Olympe, Il se rangea pour de bon, abandonna le cercle et tout ce qui l'accompagne, fit des patiences avec sa femme quand ils restaient cliez eux le soir. Les six cents visites de noces (jui suivirent le voyage en Italie l'occupèrent pendant tout un biver. Il fallut ensuite meubler l'iiôtel qu'ils avaient acbeté : c'est encore six mois de sa vie que les tapissiers, les séances rue Drouot, les courses cbez les marcbands de « curiosités » l'aidèrent à remplir. Entre-temi)s, il faisait l'éducation d'Henriette et complétait avec soin les notions

insuffisantes que le couvent lui avait données sur le Palais-Royal et les Variétés, sur la biographie des principales cocotes ou actrices de Paris, sur les faux ménages célèbres, les coulisses de l'Opéra, le vocabulaire du boulevard, les restaurants, les courses. Il la conduisait galamment aux premières, aux samedis du Cirque, au Concours hippique, aux vendredis de l'Hippodrome, à l'Éden, une ou deux fois même aux Folies-Bergère, dans une loge, et aux Ambassadeurs. Le temps passait ainsi pour tous deux dans cette oisiveté remuante qui est la vie de Paris. Au bout de dix-huit mois, Mme de Ternois vint un beau jour lui dire toute rougissante quelque chose à l'oreille. L'idée qu'il serait père étonna beaucoup Robert. Il avait déjà oublié que ces choses-là arrivent quelquefois, quand on se marie, et peu s'en fallut qu'il ne grondât, par habitude de célibataire, Henriette de son inadvertance.

Ce sentiment ne dura pas ; quand il vit Mme de Ternois tricoter d'un air très recueilli une petite brassière de laine blanche, ornée do rubans bleus, — car elle savait bien, elle, que c'était un garçon, — quand il s'aperçut qu'étant

assise elle tenait chastement croisées ses mains, cléjcà caressantes, dans cette attitude adorable qu'elles prennent, comme pour sentir mieux leur trésor et le protéger davantage, Robert fut très content de lui-même, s'estima plus encore et reçut les compliments (c'est l'homme qu'on félicite en pareil cas) avec ce petit air vainqueur qui dit clairement à tous : Me, me adsiun qui fecil L'étonnement revint quand il constata que c'est pour une femme chose si laborieuse de donner un héritier à son mari. Je n'affirmerai pas qu'il n'ait été tenté d'en concevoir un peu de dédain pour le sexe en général et qu'il n'ait point pensé, à part lui. que Mme de Ternois était bien douillette. Il lui sut gré pourtant d'avoir un fils au lieu d'une fille ; quand le médecin eut affirmé que l'enfant était « fort comme un Turc », Robert daigna même faire, du bout des doigts, quelques caresses à un petit Turc que la maman, toute blanche dans son grand lit, appelait « mon ange » d'une voix brisée, et (ju'il trouva, lui, laid comme une écrevisse mal cuite. Deux ans se passèrent encore sans incident notable. M. de Ternois vivait sagement entre sa femme

et son fils, riiiver à Paris, l'été au bord de la mer, à la campagne, à la chasse. On citait comme un modèle ce ménag-e uni et heureux. Ce qu'on ne savait pas, c'est que Robert commençait à s'ennuver.

Un mari qui s'onniiie dovicnl assoz vite, d'ordinaire, un mari qui s'amuse. Toutefois Robert ne céda pas sans quelque résistance à l'envie de chercher des distractions. On sait tout ce que cet innocent euphémisme implique de redoutable à la paix d'un ménage. Il fit de loyaux efforts pour s'intéresser à quelque chose, essaya de l'agriculture, se mit à étudier la question des engrais chimiques, des prairies artificielles, des batteuses à vapeur. Tout cela l'occupa pendant une saison à la campagne. L'année suivante il se prit pour l'élevage des bestiaux d'un beau zèle qui s'éteignit malheureusement plus vite encore qu'il ne s'élail allumé. On le vit alors faire de grands achats

de livres : il s'aperçut bientôt qu'arriver à la iin d'un volume de trois cents pages était une entreprise au-dessus de ses forces. L'esprit de cet abonné du Figaro, du Gil Blas et de la Vie parisienne, mis depuis quelques années en régime de cette littérature spéciale, ne pouvait supporter un aliment plus substantiel que les chroniques, échos mondains, nouvelles des théâtres et du sport. Robert était le parfait « homme du monde », c'est-à-dire l'ignorance insondable, la frivolité déguisée en aimable enjouement, la nullité parvenant à donner le change sur elle-même par de spirituels commérages, le tout couvert du mince vernis de cette distinction de surface dont on' fait emplette chez un bon tailleur. M. de Ternois fut obligé de s'avouer l'impuissance où il était de trouver en lui-même la moindre ressource contre le désœuvrement, et commença de pousser des soupirs en pensant à la joyeuse vie d'autrefois. Sa femme pourtant était charmante. Mais quoi! ne sait-on pas que les maris sont les derniers à remarquer que leur femuK^ est charmante? Robert faisait comme les autres. Il avait pris la peine d'étudier la sienne pendant

liuil jours ù peu près, les premiers qui suivirent son mariage. Après quoi, ayant découvert qu'elle adorait les huitres avec ])eaucoup de citron, les cerises lorsqu'elles ne sont pas mûres et le raisin quand il est vert, M. de Ternois avait conclu que l'enquête était suflisanle et s'était installé avec une parfaite quiétude dans cette opinion, qu'il exprimait volontiers : « Henrietle est un Lébé! » Depuis lors, Mme de Ternois avait, en toute circonstance de la vie, trouvé dans son mari cette mansuétude doublée d'un peu de pitié qu'on accorde d'ordinaire aux enfants quand ils n'ont pas fait leur première communion. Un soir, à Biarritz, dans un de ces accès de métaphysique amoureuse qui prennent tout à coup les jeunes femmes, même celles qui détestent la sensiblerie, (juand leur mari les promène au clair de lune, elle lui demanda gentiment, se serrant un peu contre lui, si les âmes de ceux qui se sont aimés sur la terre ne se retrouvent pas, par hasard, dans les étoiles. Robert la regarda avec un peu d'inquiétude, lui demanda si elle était sortie tète nue, au soleil, dans l'après-midi, olïVit d'entrer au casino et de prendre un grog américain.

Henriette apprit ce soir-là qu'un grog américain se compose d'eau chaude, de sucre, de citron et d'eau-de-vie; mais elle ne fit point de progrès en météorologie sentimentale et ne sut pas, ce qui l'intéressait Lien davantage, si elle retrouverait plus tard, dans un de ces beaux globes de flamme, Yàmo de son charmant mari et la recette d'un nouveau grog-.

Elle avait parfois des besoins de parler h tort et à travers, de dire toute sorte de choses comiques, originales, un peu bizarres qui lui démangeaient la langue , étant une petite femme vivante comme dix, gaie, primesaulière, ne ressemijlant à personne. On avait bien, au couvent, essayé de la couler dans le moule qui sert à fabriquer les jeunes filles selon la formule. Seulement le moule avait sauté au nez de ses inslitutrices. Son humeur gamine éclatait à tous moments en saillies d'une irrésistible drôlerie. Elle faisait à merveille les caricatures, mais excellait encore davantage à imiter la voix, le geste, la démarche des gens. Avec cela quelque chose d'imprévu dans l'expression, des mots venus on ne sait d'où, les comparaisons les plus

étranges el les plus justes du monde, La manie (le trouver aux personnes qu'elle rencontrait dans k'S salons des ressemblances avec des têtes d'animaux et de leur infliger ensuite des surnoms empruntés aux pensionnaires du Jardin d'acclimatation. Robert lui avait déclaré plus d'une fois qu'il la trouvait fort mal élevée : alors elle demandait pardon de si gentille façon, avec de petites mines si bumbles, une mimique si liypocritement repentante , qu'il linissait par sourire en jiaussant les épaules, comme doit le faire un homme correct, convenable, ayant l'habitude du monde et connaissant la valeur des mois, lorsqu'une petite pensionnaire se livre devant lui à des incartades de mauvais goût.

Elle avait une vivacité de premier mouvement, une horreur du convenu qui donnait des transes à son mari toutes les fois qu'ils allaient dans le monde, et dont ses bonnes amies s'autorisaient pour prendre un air quehpie peu scandalisé lorsqu'elles parlaient de « cette folle d'Henriette ». Ne l'avait-ou pas vue, un jour, dans un salon où huit ou dix dames causaient chitîons, enlever tout à

3â LE GARDE DU CORPS

coup son soulier pour montrer à sa voisine une coupe nouvelle de lalon? Le baron Taillandier était arrivé juste à temps pour recueillir l'anecdote de la bouche même de ces dames, qui, prtditant du départ d'Henriette, échangeaient sur son compte quelques observations patelines et légèrement fiéleuses. Deux heures après, le « Petit-Cercle » savait que Mme de Ternois ôtait son soulier en ville : révélation qui alimenta pendant toute la soirée les conversations de ces messieurs, l'acte en lui-même ayant été l'objet d'une vive controverse. Les vieux, Taillandier en tête, approuvaient résolument, disant que cela ne manquait pas de gentillesse, et se laissaient aller à émettre les conjectures les plus favorables sur le pied et la cheville de Mme de Ternois. Les jeunes, au contraire, jugeaient le procédé fort incorrect. Quant à Henriette, elle trouvait tout naturel ce qu'elle avait fait et n'y songeait même pas. Ce dont le monde — qui s'autorisait de ces imprudences pour médire souvent d'elle — ne se doutait guère, c'est qu'avec sa vivacité d'oiseau, ses singeries d'échappée de couvent, sa façon folle et rieuse, Mme de Ternois était la

LE (lARDE DU CORPS 33

plus lionnèlc femme qui se pût rencontrer. Seulement, sa vertu n'était pas réduite en formule : c'était tout simplement un goût de propreté fpi'elle étendail, sans y penser, du corps à l'àme, un instinct de sa nature, qui lui faisait aimer les choses blanches et nettes. L'adultère était pour elle un sujet d'étonnement, plutôt que d'indignation. Elle disait : « Comprenez-vous qu'une telle trompe son mari! » comme elle aurait dit : (( Croiriez-vous qu'elle a les mains sales! » (yest une façon peu philosophique, partant très féminine, — et qui en vaut bien une autre, — d'avoir de la morale.

Si l'on ajoute qu'HenriiUte avait de beaux yeux bleus, dont le regard limpide s'armait parfois d'une pointe de maUce; que sa bouche, un peu grande, el son nez, légèrement retroussé, étaient d'une fort spirituoll<» incorrecli(tn; que ses cheveux châtains, rebelles sur la nuque (^t le front, s'enroulaient en torsades épaisses et soyeuses ; (pie ses dents, assez irrégulièrement rangées, avaient la blancheur de ceHes d'un caniche; qu'enfin sa taille de jeune mère gardait une souplesse virginale, il ])araîtra sans doule que Aîme de Ternois

possédait à peu près tout ce qu'il faut pour être aimée, même d'un mari.

De fait, Robert eût été bien embarrassé de dire ce qu'il lui reprocbait. Quoique assez brutal, en dépit de l'afîectation de son cant britannique, il n'aurait pas osé lui déclarer qu'elle avait le grand tort d'être sa femme, et de l'être depuis plus de dix ans. Ce sont là des choses qu'on piMise tout l)as et qu'on n'avoue jamais»

M. de Ternois n'avait pourtant pas d'autre grief contre son aimable compagne : celui-là seul est d'ailleurs plus formidable que beaucoup d'autres réunis. Henriette ne se doutait de rien : il lui semblait tout naturel d'aimer tranquillement, comme au premier jour; elle ne soupçonnait point que l'babitude, qui rive les femmes à leurs maris, détache souvent ceux-ci de leurs femmes.

CVst (lomandor boaiicoup quo d'exiger d'un viveur repentant la persévérance dans la contrition. Un moment vint où la nostalgie des plaisirs que Robert avait quittés pour se marier fut plus forte que toutes ses bonnes résolulions. Il reparut à son cercle, de loin en loin, puis s'y montra cliaque jour pendant un moment, vers six beures. Un soir, enfin, qu'il était venu après son dîner et considérait mélancoliquement le tapis vert, il lui sembla que la dame de trèfle le regardait avec un sourire plein de promesses : Robert se remit à jouer.

Quand des passions qui semblaient éteintes, tandis qu'elles couvaient seulement, se rallument tout à coup, il est bien difficile de faire

la part du feu : si les cliutes des honnêtes femmes sont quelquefois, comme on Ta dit, « d'une rapidité qui stupéfie », les rechutes des hommes de plaisir sont encore plus sou- (haines. Un soir, M. de Ternois se laissa entraîner dans les coulisses de l'Éden. Explique qui pourra la chose : huit jours après, le mari d'une des plus charmantes femmes de Paris était devenu le j)rotecteur attitré d'une danseuse italienne sans esprit et sans heauté. Robert avait encore joué!

C'en était fait désormais. La « vie de sarçon », dont le retour offensif lui avait été prédit, s'empara de M. de Ternois tout entier. 11 se détacha ]tt'u à peu de son foyer, prit insensiblement Ihahitude de passer dehors tous les après-midi et toutes les soirées, inventa un in^eénieux système d'alibis, d'cxplicati(»ns rassurantes, ahn de donner le cbange il sa femme, et y parvint sans peine, car la loyauté d'IIenriclle éfail de celles (pii no pouvent soupçonner choz los autres ni lo mensonge ni la trahison.

Après avoir ainsi reconquis sa lil»erlé, qn'ii n'avait d'ailleurs point complètement aliénée

lorsqu'il s'était marié (en prévision peut-être du besoin qu'il aurait un jour de la reprendre), Robert s'avisa que sa femme allait se trouver bien seule et s'ennuyer, (rest pour cela précisément qu'il prit soin d'attirer chez lui son vieux camarade Yillecresnes. Ilobert appliquait aux choses du sentiment les recettes de la médecine préventive ; disciple , sans h; savoir, de Jeûner et de Pasteur, il jugeait prudent d'inoculer à Henriette une petite affection bénigne, afin de la prémunir contre des troubles plus graves.

Le vaccin ])rit à merveille : je veux dire qu'une vive sympathie ne tarda pas à unir Henriette et son cousin. Mme de Ternois avait beaucoup aimé la malheureuse jeune femme dont Yillecresnes portait encore le deuil. D'autre part, Henrietti' regrettait d'avoir seulement un fils; elle donna sans réserve à la petite Marie, avec la promplt^ libéralité des ('(riirs liclics. le su[qilémenl de tendresse doni elle aiu'ait voulu disposer en faveur d'un second enfant, d'une fille surtout, ([u'elle soubailait (hquiis dix ans. C'est ainsi cpi'ils devinrent amis : U(d)erl, (|iii sinveillait d'abord le

progrès de leur intimité, tout prêt à interrompre l'expérience si ell,e tournait mal, put décidément s'applaudir de la combinaison, car il ne parvint à découvrir, comme éléments de leur loyale afFection, qu'une estime mutuelle, le regret d'une morte et l'amour d'un enfant.

Depuis plusieurs mois déjà le << Garde du corps », comme l'avait appelé le baron Taillandier, était entré en fonctions auprès d(3 Mme de Ternois, lorsque le mari d'Henriette rencontra celh; ([tii devait exercer sur lui l'intluence décisive, soit salutaire, soit funeste, (ju'une femme exerce toujours sur chacun de nous, à un certain moment dt; notre vie.

Mme Macplierson était tille d'un contreamiral, mort depuis longtemps, et d'une créole dont ou disait, daus la marine, ([u'elle avait navigué beaucoup plus encore que son mari : celui-ci avait pourtant fait plusieurs fois le lour du monde. Oiioi qu'il en soit, l'amiral avant été enlevé par la lièvre jaune, — ce (jui

lit un peu sourire les mauvais plaisauls. — Mme Martin-Desnouettes se trouva veuve, sans fortune, avec une fille de dix-sept ans sur les bras. Heureusement Mlle Clorinde s'annonçait déjà comme devant être d'une beauté souveraine. Or, chacun sait que de grands yeux, dont la nuance indécise Hotte entre le vert et le bleu, une chevelure blonde très longue et très épaisse, des lèvres rouges et charnues comme une fleur de grenadier, constituent dans tous les pays du monde un capital qui n'est pas à dédaigner : Mme Martin-Desnouettes pensa avec beaucou}) de raison que le tout, en pareil cas, est di' triuiver un placement avantageux. Et comme eUe était femme de tète, elle le chercha sans jtlus tarib-r.

Dès que Clorinde t-ul pris ses dix-huit ans. son excellente mère lui tint à peu près ce langage : « Ma chère bile, nous avons à peine quinze mille livri's de rente : c'est tout juste, à Paris, de quoi ne pas mourir tout à fait de faim et nous liabiHer à peu près. Je ne puis le donner en dot (|n'uiie pension de cin(] mille francs : or, connue le prix des maris a beaucoup augmenté, lu ne peux guère te

LE GARDE DU CORPS ^l"

picjcurcr avec cela (ju'uii mari... comment dirai-je?.. d'occasion, (|uel(|ue chose comme un petit sous-})réfet. ini lieutenant, — et pas de cavalerie encore, ils coûtent les yeux de la tète! — ou un sous-chef do bureau dans un ministère. Cela te tente-t-il? Non, n'est-ce pas! Moi non plus. Eh bien, sais-tu ce qu'il faut faire? Il faut te dire qu'avec ces yeux, ces cheveux-là, et le reste, — car le reste aussi est très bien chez toi, crois-moi, je connais ces ^redins d'hommes, — il faut te dire que tu es riche, extrêmement riche, et que lu ne peux donner tout cela, sous peine de faire un marché de dupe, qu'au monsieur (pii aura l'esprit de t'otlrir en échaniie deux <ui trois cent bonnes petites mille livres de rente. Tu les vaux comme un sou!.. Et maintenant, pas d'enfantillages! Les amourettes, lu sais, c'est un luxe de hlle riche : tu ne ])eux pas te le permettre. Défense expresse de perdre son temps avec de petits jcuues ^ens sans surface. Laisse-les le faire des déclarations si ça les amuse; lournedcin- ini peu la tèl<' : cela pose une femme dans le monde... Sans C(mipter qu'ils sont si bèlcs, {\nc ça en fait venir

d'autres... Mais pas de distracliuus : juiie serré! Si tu sais t'y prendre, nous serons millionnaires , mon anae . millionnaires, entends-tu! "

Et la chasse au mari commença, Mme Martin-Desnouettes prit un appartement dont l'antichambre et le salon étaient meublés presque avec luxe : le mobilier des deux autres pièces et de la salle à manger venait de la Ménagère. Elle eut une seule bonne à tout faire, robuste fille de la campagne qu'elle payait vingt-cinq francs par mois : mais un groom de louage d'une correction irréprochable jetait chaque vendredi le nom des visiteurs dans le salon. On fit sur hi cuisine d'invraisemblables économies. Cela n'empêchait pas (lu'on offrit, cpiand madame recevait, des sandwichs et un doigt de punch aux hommes, aux femmes une tasse de thé et ces petits gâteaux secs qu'elles aiment à grignoter, vers eiu(( heures, tout en déchirant doucement le prochain.

Pendant plusieurs hivei's, (!loriu(h' \u' manqua pas un bal. Elle y portait toujours la même robe, ce qui l'humiliait au point de la faire

LE GARDE DU CORPS 4o

quelquefois pleurer de rage en .s'iiabillant et frapper du pied tandis que sa mère lui tamponnait la figure avec une houppette à poudre de riz et disait, consternée :

'< Mais, mallieureuse, tu vas avoir les yeux rouges! »

Cet argument ne réussissait pas toujours à la calmer ; elle criait , tempêtait dans sa chambre, bousculait les meubles, jetait son éventail, lançait de vilains mots. Un jour mémo elle eut une attaque de nerfs et tomba en syncope. Une autre fois, elle déclara « qu'elle en avait assez du monde, et ne voulait plus sortir fagotée comme une va-nu-pieds ». Sa mère lui promit de trouver une explication qui donnerait le change à toutes leurs connaissances. En effet, Mme Martin-Desnouettes ne manqua pas désormais une occasion d'aflicher des principes inflexibles en matière d'éducation.

« Vous voyez, ma chère, disait-elle à ses amies afin de prévenir les soupçons, la robe de tulle bleu de ma lillelle va lui faire encore une saison : c'est une idée bien arrêtée chez moi (juil faut (Idimer des goûts simples à ses enfants. '•

La di^iR' femme eût d'ailleurs fait cuire à petit feu toutes les jeunes filles coupables d'avoir de jolies toilettes et d'en changer souvent. Quant à Clorinde, elle comprit bien vite la nécessité de jouer le jeu de sa mère et atfecta de ne pas même rehausser par un ruban ou ime tleur l'éclat de sa royale beauté. Elle prenait de petits airs détachés quand on causait chitïons : ce qu'on ne savait pas, c'est qu'elle aurait vendu son Ame pour un corsage et une jupe de Worth.

Quand, après une nuit de bal. elles rentraient au petit jour, relevant très haut leurs jupes par derrière a^ ant de s'asseoii'. pour leur épargner le contact gras de la banquette de (piehpie horrible lîacre, le premier mot de Mme Martin-Desnouettes était :

(( Eh bien, mignonne, t'a-t-ou bien fait la cour ce soir? «

(jlorinde. d'un air nonchahuit cl ennuyé, répétait les déclarations, toujours les mêmes, qu'on lui avait adressées. Sa mt're écoutait, muette, attentive : et l'on aurait |ui voir, (piand le misérable véhicule traversait la zone de lumière blafarde des becs de gaz, deux grands

youx qui luisaient dans l'ombre. Puis on passait en revue tout le personnel masculin du salon que l'on venait de quitter; on calculait les revenus, on su|»putait les héritages, les « espérances », on confrontait les renseignements glanés çà et là, — la lillr elle-même s'entendait maintenant à faire causer les g-ens sans avoir l'air de les intei'roger, entre deux ligures de quadrille, en valsant, au hulTet; — on soupesait tous ces hommes en habit noir, dont il n'était pas un qui ne parût ti-op léger au gré de ces deux Apres convoitises de femmes; et les mois succédaient aux mois, sans qu'elles découvrissent le monsieur très lourd, bondé de millions, qu'il leur fallait. Souvent (Uorinde fut sur le point de perdre courage; sa mère s'indignait alors, lui faisait honte de sa lâcheté et ré|)élait avec une imj)eiturbal)le assui'ance ipi'on finirait par trouver.

« Mais regarde-toi donc! » disail-elle en lui mettant un miroir devant les veux.

Elle conduisit ('lorind<» à l'Opéra, aux mardis des Français, aux concerts du Chàtelel. le dimanche, butinani de droite et de gauche des loges chez ses amies riches; elle alla partout

OÙ Ton peut mettre une jolie fille à l'étal, sans obtenir d'autre succès que de faire gloser et dire tout bas qu'elle commençait à tourner à la mère d'actrice. Ce n'était point qu'un essaim d'bommes ne tourbillonnât autour de cette admirable créature : mais, quoique babileté qu'eût déployée la veuve, elle n'avait pas réussi à faire passer pour de la poudre d'or celle qu'on la voyait jeter aux yeux des gens. On soupçonnait son luxe d'être tout en surface; des bruits fàcbeux couraient au sujet de la dot qu'elle attribuait à sa fille. On flirtait beaucoup autour de Clorinde, mais c'était tout; quelquesuns l'avaient demandée en mariage, pauvres diables que Mme Martin-Desnouettes éconduisit dédaigneusement à la première ouverture; d'autres, plus étoffés, avaient paru pris au piège, puis s'étaient écliappés, sans qu'on les revît.

Des années se passèrent : (Clorinde allait, dans quelques mois, coiffer sainte Catherine. Son humeur, qui n'avait jamais été douce, devenait de jour en jour plus violente et plus aigre. A voir qu'entre tant de gens qui la désiraient à cause de sa beauté, il ne s'en trouvait

pas, parmi les riches du moins, un seul qui eût assez d'amour pour l'épouser malgré sa pauvreté, Clorinde s'était sentie peu à peu envahie par la haine et le mépris de l'homme. Il lui arrivait maintenant de s'indigner en recevant quelqu'une de ces déclarations qu'elle écoutait complaisamment naguère et dont elle s'enorgueillissait : il lui semblait, non sans raison, qu'on l'insultait, qu'on la mettait au niveau d'une fdle, en lui disant seulement, comme on le faisait toujours, qu'elle était belle et qu'on l'aimait. Quelques-uns avaient été plus loin, il est vrai : mais l'offre à peine déguisée que certain homme, un peu mûr, père de famille, lui avait faite honteusement entre deux portes, (le l'entretenir richement au cas où elle consentirait à devenir sa maîtresse, n'était point (le nature, on en conviendra, à lui inspirer beaucoup d'estime pour le sexe fort. A un autre, qui paraissait également fort épris, elle avait un jour proposé en riant de se faire enlever par lui. C'était une épreuve qu'elle tentait : le soupirant lit une grimace qui exprimait clairement cette idée malpropre que la chose pouvait s'arranger sans une fuite en Belgique.

48 LE GARDE DU f'ORPS

Elle en conclut assez logiquement que ce joli personnage était tout prêt à la déshonorer, mais qu'il n'était nullement disposé à se déranger ou à se compromettre. Cette lâcheté masculine la dégoûta profondément : elle en vint à penser que tous les hommes, ou peu s'en faut, étaient taillés sur le patron de ces deux misérables. Il se fit alors en elle un grand désencliantement. Elle ne voulut plus croire à l'amour, puisqu'il ne s'était jamais montré à ses yeux que comme une hrutale convoitise chez les uns, et, chez les autres, — ses danseurs en particulier, — comme un s(Mitiment assez niais, qui fait (pi'on regarde hètement une femme en s'épongeant le front après un tour de valse. Les enseignements de sa mère, joints à ceux du mond(\ lui avaient donné une précoce et dé])loral)h' expérience : elle s'en autorisa pour railler, (piaud elle ne niait pas, ce (|u'on peut rencontrer ici-has de beau, de hou el de grand. Il y avait à peu près autant de sincérité que de pose dans la dépravation intellectuelle dont elle se plaisait quelquefois à faire étalage. Ses amis, — des hommes entre deux âg'es, mariés, qui avaient trop de prévenances

|)(mr elle, (jui l'accablaiciil <l<' pclils cadeaux, (le 1()<^('S el de l)onbons, sans que Mine Martin- DcsiKtucllcs coupai courl à ces assiduités, — ses amis s'amusaient prodigieusement du cynisme de ses saillies. On eût dit que ces honnêtes gens avaient des raisons qu'ils ne disaient pas pour se féliciter du progrès de sa corruption. Ils la suivaient partout, lui faisaient un cortège : ce n'est pas seulement dans les steppes de la Russie qu'on voit des loups accompagner longtemps, sans se lasser, la proie qu'ils convoitent , n'attendant qu'une chute pour se ruer sur elle. Ainsi vivait Clorinde depuis six ans. Jeune encore, elle avait le malheur (l'être déjà blasée. 11 ne lui restait pas une seule de ces saintes illusions, de ces naïvetés adorables qu'on trouve même en de vieux cœurs. (iCtte vierge savait tout de la vie, spécialement ce qu'elle ])orte en soi de laid, d'abject et de désespérant.

Cepeiulaul Ja luiiiîue patience de Mme Marliii- Desnouettos devait èti-e enfin récompensée. En 1880. une de ces bruscjnes illuminations qui font gagner les batailles aux grands capitaines lui révéla qu il fallait élargir le théâtre des opérations. En conséquence, comme une reconnaissance dirigée l'année précédente sur les plag"es de la Normandie n'avait pas donné de résultats, elle décida qu'on ferait campagne, cet été-là, du côté des villes d'eaux. Cette femme était connue Turenne. dont oll a dit (jue son audace grandissait et que ses combinaisons de* venaient plus vastes, à mesure qu'il vieillissait ^

La mère et la fille s'installèrent donc à Yicliv. Elles rencontrèrent au Casino, leur

quartiei' général, un jeune Anglais, sir Lionel Macplierson, qui avait une maladie de fuie, le spleen et cinq cent mille livres de rente. Le baronnet n'était pas beau, certes, avec son ji^rand front raviné, étrangement proéminent, la saillie démesurée que formaient les arcades sourcilières, ses clieveux d'un bloinl pâle, d'une finesse arachnéenne, qu'il portait longs, en désordre, et dont la broussaille soyeuse et ténue enveloppait sa tète d'un nimbe de vieil or, comme on en voit sur les tableaux de sainteté peints par les primitifs. 11 avait la bouche Un peu de travers, une épaule plus haute que l'autre, point de barbe, les moustaches presque blanches, les joues roses comme un enfant et l'air vieux; sa grosse tète paraissait trop lourde pour le corps tluel, souffreteux et malingre qui devait la su}»pi trier. 11 n'avait guère pour lui que ses yeux. Si profondément embusqués qu'ils fussent dans la cavité de leUrs orbites, il était (liflicile de ne pas remarquer que ces yeux noirs, ombragés de longs cils, avaient un regard d'une intensité et d'une pénétration singulières. Une àme mélancolique, rêveuse et passionnée s'y rellétail.

Quand, pour la première fois, Mme Martin- Di'siiouettos vit ce regard-là s'arrêter sur sa lille, elle eut un frisson : \v frisson des mères il l'approche du gendre rêvé. Elle fit un petit : « Hem! hem! » Lien connu de Clorinde, qui signifiait (ju'il fallait se tenir droite et ne plus remuer, à peu ]n-ès comme le : •< Xe bougeons plus ! » des photographes. Le baronnet eut donc le temps de l'admirer à son aise, sans se douter qu'on posait pour lui, car c'était une tactique recommandée à sa fille par cette mère pleine d'expérience, que de ne point paraître soupçonner, d'abord, qu'on s'occupât d'elle. Feu l'amiral lui avait expliqué (jue les pêcheurs il la ligne se gardent bien de déranger le poisson quand il commence à mordre. Or, il y avait beau jour que Clorinde. élevée par celte digue femme, regardait les hommes comme de vulgaires goujons : elle amorça supérieurement ce soir-là.

La preuve en est que l'étranger se fit présenter dès le lendemain à ces dames. Après quelques entrevues, il devint évident que Macpherson s'intéressait fort à la jeune fille, Mme Marlin-Desnouettes n'en dormait ])lus de

joie, et se remit h croire — ce dont elle doutait depuis quelque temps — qu'il y a un Dieu pour les mères persévérantes. Mais à peine eut-elle fait part de ses espérances à Clorinde , celle-ci déclara que Lionel était d'une laideur repoussante, et que l'éclat vraiment presque insoutenable de son regard lui faisait peur. La veuve faillit tomber du haut mal en entendant ce blasphème : elle avait trouvé le baronnet beau comme un ange, élégant, distingué, spirituel. La vérité est qu'elle l'avait regardé, mais sans le voir : il lui avait paru que Lionel marchait, à la façon des dieux d'Homère, enveloppé dans un nuage doré et qu'il giboulait autour de lui des banknotes.

« Je te dis qu'il est hideux, répétait Clorinde. Jamais je ne pourrais m'habituer à ces yeux fixes et brillants... Tu n'as donc pas remarqué qu'il ne cligne jamais les paupières?... C'est un monstre...

— Bail! hall! répliquait AJme Marlin-Desuouetles avec philosophie, je veux bien qu'il ne soit pas précisément un Adonis... Entre nous, je comprends qu'on préfère ce beau M. de Ternois... dont lu l'es pas mal occupée.

entre nous, au dernier bal de l'Hospitalité de nuit... Ne dis pas non! Je te connais, peutêtre!.. . Lui aussi, d'ailleurs, t'a beaucoup

regardée : vous êtes quittes Seulement,

vois-tu, petite, le beau Ternois est trop vert, c'est-à-dire qu'il est marié, tandis que ce monstre de Macplierson, comme tu dis, est disp(>ni])b', et qu'il me paraît en train de commencer une passion pour toi... »

Elle reprit après un silence, en jouant négligemment avec son éventail :

« Il faut que lu saches aussi, mignonne, que j'ai pris (piebpies renseignements... La fortune est immense, plutôt sujiérieure qu'inférieure au chiffre (ju'on nous a dit quand nous sommes arrivées ici... Château avec fermes, plaines et forets, en Ecosse; liôtel à Londres et à Paris, yacht et villa à Xice, des chevaux, des voilures, des tahU-aux. des objets d'art... ..

Elle s'ai-rèta pour juger de l'elVel de ses paroles sur sa fille. Clorinde écoutait attenti- Acment, les sourcils froncés, les narines un peu dilatées, comme si elle avait Imiuk' le fumet de cette royale opulence.

« Est-ce tout? )) dit-ello à sa mère, dont les yeux brillaient.

Mme Martin-Desnouettes éteignit soudain son regard, et, baissant la voix comme efFrayée de sa propre pensée :

« J'ai appris, de plus, qu'il n'y a pas de famille... La santé est mauvaise; c'esl une constitution ruinée par les fatigues des vovages, les fièvres rapportées des quatre coins du monde, les excès de travail, car il paraît que tu es aimée d'un savant... Le médecin de l'établissement juge sa maladie de foie forl grave.

— Ah !

— Oui..., le docteur m'a dit (jn'il n'en avait pas pour deux ans — au ])lus... ('/est bien dommage!... »

La mère et la tille se regardèrent.

(( Maman, dit Clorinde après un silence, invite-le donc à venir demain se ])i'omener en voiture avec nous. »

Deux mois après, une correspondance envoyée d'Angleterre au Fif/arn annonçait que la belle Mlle ^rnrtin-Desnouetles, la fille du conlre-amiral, venait d'é]>()user sir Lionel Mac-

plierson, le savant déjà célèbre par ses études sur le magnétisme animal, le ricliissime collectionneur de tableaux et d'objets d'art, etc. M. de Ternois lisait son journal, un matin, quand ses yeux tombèrent sur cette cln^onique. « Ab bien! dit-il à Henriette, en voilà un que je ne plains pas?

— Qui ça?

- — Le mari de Mlle Martin-Desnoueltes, cette belle blonde qui a eu tant de succès au dcrnici" bal de l'Hospitalité de nuit.

— Tu te la rappelles donc?

— Pourquoi pas?

— Oh! je n'y vois pas d'inconvénient. Tu sais bien que je ne suis pas jalouse. J'ai trop confiance en loi pour cela... D'ailleurs tu as raison; c'est une superbe créature... Elle n'a pas l'air bon. par exemple! Et qui épouset-elle?

— Un Anglais... sir Lionel Macpberson...

— Tu le connais?

— Depuis dix ans... Je le vois au cercle où il vient quelquefois lorsqu'il se trouve de passage à Paris... Il est fort laid et immensément riche...

— Elle s'est vendue alors?

— Mon Dieu, oui, à peu près... 11 y a des années que sa vieille folle de mère lui cliereliail un acquéreur.

— Pouah!... Robert, le monde est laid.

— C'est vrai, mais tu es jolie, toi. Viens que je t'embrasse. Je sors. >'

Il alla faire un tour au Bois et pensa pendant toute la durée de sa promenade à cette btdle fdle que la destinée venait de pourvoir d'un si vilain mari. Les jours suivants, à plusieurs reprises, l'image de Clorinde se présenta à sou esprit avec une netteté qui l'étonnait luimême.

« Je ne l'ai pourtant vue qu'une fois! » se disait-il tout bas.

Robert aurait dû se rapp(der que, pendant toute cette soirée, ses yeux n'avaient pas (piitté les épaules éblouissantes, les torsades dorées de Mlle Martin-Desnouettes. Au bout de quelques semaines, ce souvenir importun cessa de le harceler. Des mois se passèrent sans qu'il entendît ])arler du ménage Macpherson. Il avait à peu près oublié el ce mariage et la [)etite émotion, difficile à défmir qu'il avait

éprouvée en l'apprenant, lorsque deux ans après, certain soir qu'il sortait de son cercle, où il avait repris ses habitudes, comme on l'a vu, et rentrait chez lui pour diner avec sa femme et son ami Yillecresnes, hôte assidu maintenant de la maison, R(»l)ert croisa un coupé qui fdait au trot de deux chevaux superbes. Il s'arrêta pour jeter sur les bêles un coup d'œil de connaisseur : au même moment une tête de femme, blondi», et qui semblait d'une remarquable beauté, st- penchait en avant pour le regarder. ^[. de ïernois tressaillit et se sentit envalii par un trouble soudain, car il avait cru reconnaître la belle danseuse du ])al de l'Hospitalité de nuit.

Le lendemain matin, il sut pertinemment que Mme Macpherson était à Paris, car il la rencontra au Bois, à cheval, avec son mari. Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Rtdjert profita de la circonstance j)our se faire présenter par le baronnet à sa femme. On fit quelques pas côte à côte : ^I. de Ternois apprit que le ménage avait voyagé pendant plusieurs mois , jtassé un an dans ses propriétés du nord de l'Angleterre et qu'il venait

s'établir à Paris. Mme Macpherson annonçait l'intention de recevoir, de donner des fêtes. Elle ne cacha pas à ïernois qu'elle s'était fort ennuyée en Ecosse, et qu'après une si longue réclusion dans ce pays de sauvages, elle avait hâte de se retremper au courant de la vie mondaine. Pendant cet entretien, Lionel dit à peine quelques mots : sa figure étrange, tourmentée, à la fois enfantine et vieillotte, n'exprimait rien qu'une incurable tristesse. Il n'avait aucun de ces empressements puérils que prodigue d'ordinaire à une femme jeune et belle son mari quand il est épris : le baronnet s'enveloppait dans cette indifférence froide et polie où excellent les Anglais. Tout à coup le cheval de Mme Macpherson se dressa sur ses pieds de derrière comme s'il voulait se renverser. Lionel saisit brusquement les rênes de l'animal afin de le contenir : et Robert demeura tout interdit en voyant la métamorphose qui s'opéra soudain sur ce visage impassible. Ses traits exprimèrent une telle anxiété , une flamme de passion si brûlante jaillit soudain de ses veux, que Ternois eut la révélation d'nn amour immense qui couvait sous ce flegme.

Penchée, cependant, sur la fourclie de sa selle, dans une pose qui faisait saillir sa hanche droite sous l'amazone et dessinait la camhrure flexihle de sa taille. Clorinde flattait à petits coups, de sa main gantée de daim, le cou de son cheval, tandis qu'un frémissement courait sous la peau de l'ardente hète. Et. regardant son mari avec un sourire méchant :

« II ne faut pas en vouloir à Black, dit-elle. C'est moi qui l'ai fait danser un peu... L'idée m'a passé par la tète de savoir si vous auriez la galanterie de prendre peur pour moi... Vous êtes si peu démonstratif, my (leai\ que ^f. de Ternois aurait fini par croire que je vous suis indifférente...

— Ah ! » fit simplement Lionel.

11 lâcha les rênes, et son visag'c un moment transfiguré reprit aussitôt l'expression de mélancolique gravité qui lui était coutumière.

Après cette petite scène, qui lui avait donné fort à penser, Robert salua Mme Macpherson, serra la main de son mari et se retira. Au moment oii il tournait bride, Clorinde le retint en disant :

« A propos, monsieur de Ternois, est-ce que

LE GAUDE DU CORl'S (il

je n'ai pas eu le plaisir de vous reiicoiiirer déjà, il y a deux ans à peu près, à un bal de l'Hospilalilé de nuit ? »

Et sur une réponse aflirniative :

« Il me semblait bien que je vous reconnaissais... Au revoir! »

Elle lit un petit claquement de langue, louclia Black du bout de sa cravache, et partit au trot allongé. Robert la suivit un instant des yeux : il voyait son buste, mince à la taille, superbement épanoui à la hauteur des épaules, s'élever et s'abaisser d'un mouvement rythmique. Elle se tenait très droite, les coudes serrés au corps, svelte, légère, rebondissant sur la selle. Et pendant tout le temps (juil mil à rentrer chez hii, Ternois se demanda si Mme Macpherson ne lui avait pas semblé plus séduisante encore dans sa tenue d'amazone avec le boulon de rose rouge au corsage, le voile court, le chapeau d'Iuuimie, que ^Ille Martin-Desnouettes en toilette de soirée. Le résultat assez imprévu de ses réllexions fut que Mlle Zanelli était décidément impardonnable d'avoir le |)ied si gras et si rond; il rêvait mainlenaiit d'un [)ied long-, mince, (pi'll croyait avoir aperçu, chaussé d'une

6i! LE GARDE DU CORPS

petite botte, et en coiiiparail la cambrure étroite aux pointes écrasées de la danseuse. Huit jours après, Mme Macplierson et Mme de Ternois se rencontrèrent chez une amie commune. On les présenta Tune à l'autre; la semaine suivante, Henriette trouva chez elle les cartes de la belle Clorinde et de son mari, ce qui l'obligea à rendre une visite avec Robert.

« Te semble-t-elle toujours aussi jolie? demanda Mme de Ternois en sortant.

— Ma foi, non, répoudit41 liypocrilement. On l'a bien surfaite. »

H mentait, aveili par uil vague Instinel (ju'il fallait Cacher déjà son admiration pour celte orgueilleuse et troublante beauté.

Depuis lors il chercha et trouva sans peine l'occasion de la rencontrer dans le monde, où elle allait beaucoup, tantôt SLUiie, tantôt chaperonnée par sa mère, — la plus radieuse, la j)lus exultante des mères! Robert se montra fort empressé. On ne tarda pas à s'en apercevoir, et le bruit courut (pie le beau Ternois, lion content d'entretenir sa danseuse, faisait une cour en règle à Mme Macplierson. Les

LE GARDE DU CORPS 6o

cliosos 011 étaient lu lorsque Pomerol eut avec le baron Taillandier cette conv(!rsation au cours (le laquelle la [tliilosophie scepticjiie et narquoise de deux boulevardiers émérites agita la question de savoir s'il est prudent ou non, pour un mari (jui coml, mais ne veut pas que sa femme se dérange, de mettre en sentinelle auprès d'elle un « Garde du corps ».

0 Buiisoir, ma petile fomnio! » dit un soir Robert on entrant dans lo boudoir do Mme de Ternois. Henriette se leva avec une vivacité de jeune fille, et en trois petits pas rapides, saulillanls. so trouva la joue ap})uyéo do côté contre la poitrine de son mari, les mains posées sur ses épaules, dans une gracieuse attitude d'oufant câlin ou do femme amoureuse : depuis treize ans qu'ils étaient mariés, c'était toujours ainsi qu'elle l'accueillait (juand il rentrait. Lui, prit dans ses mains une jolie tète ébourilTée qui se laissait maintenant aller en arrière, les yeux fermés, et la baisa distraitement au front.

((Encore pour deux sous! .. dit-oUo, sou-

LE GARDE DU CORl'S 05

riaiilc, sans lever les paupières. « Sur les yeux! (iomme tu rentres tard, vilain!

— ('/est que je me suis arrêté rue de la Paix... Tiens, je te rapporte quelque chose... »

11 lui tendit un petit écrin do velours vii)lct qu'elle (juvrit, tandis que sa figure aux traits mobiles exprimait successivement la surprise, la joie, l'émotion :

« Oh! la jolie bague!.. Comme tu es bon! » dit-elle en levant vers lui un beau regard de chien fidèle, heureux d'être caressé.

M. de Ternois avait l'esprit de justice distri-^ butive. Or, comme il venait d'acheter ce jour-là deux solitaires de six mille francs destinés aux énormes oreilles de Mlle Zanetti, sa maîtresse, il s'était fait un devoir de prendre en même temps chez le bijoutier une petite bague de vi.ngt-cin(j louis, dont sa femme avait envie :

« Tiens! dit-il, Yillecresiu.'S n'est donc pas là, ce soir?

— Non; il a fait dire (pi'il ne pourrait venir qu'après diner. »

La porte s'ouvrit, et deux enfants, un garçon de dix ou onze ans, une petite fille qui paraissait un peu |)lus jeune, entrèrent, la main dans

la main, riant aux éclats et rebondissant sur le parquet. Ils s'arrêtèrent et demeurèrent silencieux en apercevant M. de Ternois.

Celui-ci caressa du bout des doigts la joue de la petite fille, prit son fils sous les bras et l'éleva plusieurs fois de suite en l'air avant de le remettre à terre. Après quoi, il lui donna deux ou trois petites tapes d'amitié sur la tête, tandis que la mère, un peu effrayée de ce jeu athlétique, disait à mi-voix :

« Robert, Robert, il vaudrait bien mieux embrasser cet enfant que de faire ainsi des haltères avec lui! Tu finiras par lui donner des palpitations...

— Bah! dit-il, (^^a me fait faire un peu d'exercice avant diner et à lui aussi : il n'y a rien de meilleur. N'écoute pas ta mère, GeorgC) c'est une poule mouillée... A table!... »

Et l'on passa dans la salle à manger.

t( Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui, Henriette? dit Robert après le potage.

— Oh! tu le sais bien, comme d'habitude! A une heure, quand tu venais de partii% Jean a envoyé la petite. Je lui ai donné sa leçon de piano, j'ai fait réciter à George ses leçons, puis

j'ai conduit les enfants aux Champs-Elysées; nous avons été voir Guignol...

— Et tu t'y es amusée autant qu'eux, n'est-ce pas? ïu finiras par monter dans la voiture aux chèvres... Non!... (m n'est pas gamine comme tu l'es.

— Dis donc, Robert, fit-elle avec un peu de gravité, quand on a un mari qui vous laisse seule toute la journée, on ])eut faire plus mal que d'aller à Guignol avec son fils, tu sais! Tu as tort de te plaindre, je t'assure.

— ■ Mais je ne me plains pas, répliqua-t-il vivement, je ne me plains pas du tout! Je trouve très bien tout ce que tu fais...

— Oui..., à charge de revanche, n'est-ce pas? Eh bien! et toi, comment as-tu passé ton temps aujourd'hui?

— Oh ! ne m'en parle pas ! En affaires toute la journée : séance de trois heures à la Société des mines d'Andalousie, lecture du rapport sur les opérations de l'année, vote pour le renouvellement du conseil d'administration... Et ce n'est pas fini; il faut que je retourne demain... A quatre heures, réunion des actionnaires de la Société des tramwavs de Montevideo... On

(j8 le garde du corps

n'imagine pas comme c'est difficile de défendre son argent et d'arrondir ses petits revenus... Yois-tu, Henriette, les femmes ne se doutent pas du mal que donne la gestion d'une fortune.

— Oui. oui, je sais..., tu me le dis assez souvent... Je ne suis pas très convaincue, au fond; mais enfin, puisque ça t'occupe... Tu es bien prudent, au moins? Oh! ce n'est pas pour moi, tu sais bien que je vivrais avec quatre sous! C'est pour ce petit monsieur-là, dit-elle en caressant les longues boucles soyeuses de George, — et pour toi. Qu'est-ce que tu deviendrais, grand Dieu, si nous étions ruinés! M. de ïernois sans ses chevaux, sans ses voitures^ sans ses chiens et ses chasses, sans son cercle, surtout!.. Tiens, c'est effrayant d'y penser!

— -N'y pense donc pas, folle que tu es! Ne (lirait-on pas, vraiment, que je suis en train de le mettre sur la paille?

— Oh! je sais bien que tu ne ferais pas cela! Mais enfin, tu comprends, toutes ces affaires financières, industrielles où tu t'engages, comme si nous n'étions pas assez riches avec ce que nous avons, cette vie de club que je te vois reprendre de])uis un an... Remarque bien que

je no t'accuse pas do joiior, j'ai trop confiance en ta parole... »

La belle tète fatiguée de M. do Tornois prit une expression de vive contrariété , et c'est d'une voix un peu âpre qu'il répliqua :

(( Décidément, ma clière, tu as ce soir un grain de plus que d'iiabitude... Tu parles à tort et à travers, comme une corneille qui abal dos noix, sans savoir co quo tu dis...

— Robert, dit-elle dun accent de reprocbe très doux, ton fils est là!

— Eb! parbleu, oui, je le vois bien! Mais poiuMjuoi y est-il? C'est absurde, c'est épicier en diable, de l'avoir à fable avec nous. Un gamin de cet àge-là devrait prendre ses repas dans sa cliambro avec sa bonne... Il n'y a pas moyen de causer. >

Il s'arrêta. Mme d(ï Teruois, pencbée de côté vers l'enfant, avait jeté les bras autour de son cou, et, les lèvres collées sur son front, les yeux bumides, regardait fixement Robert.

« Allons, bon! grommela-t-il. Les grandes eaux, maintenant!... Ne dirait-on pas que je veux du mal à ce mioclie-là!.. George, viens ici que je t'embrasse! »

L'enfant jeta sur son père un regard un peu craintif et parut hésiter :

« George, lui dit Mme de Ternois d'un ton sévère, allez bien vite embrasser votre pèrel »

Le dîner était fini. Juchée sur une chaise, dont on avait à son intention exhaussé le siège au moyen d'un gros coussin, la petite Marie trempait très gravement ses menottes dans un bol de cristal, et, fi-oncant les sourcils tant elle s'appliquait à c-ette laborieuse opération, elle pressait de toutes ses forces, en tirant un peu la langue, un quartier de citron qui flottait sur l'eau. Puis, avec autant de soin que si elle avait eu des moustaches, la mignonne passa délicatement le bout de ses doigts mouillés sur sa lèvre supérieure, comme elle le voyait faire chaque jour à son père et à M. de Ternois.

Celui-ci avait mis George à cheval sur sa cuisse et lui donnait à croquer un morceau de sucre imbibé d'eau-de-vie.

« C'est bien fort pour lui, objecta Henriette; ne crains-tu pas de lui faire mal ?

— Allons donc! Le prends-tu pour une fille? N'est-ce pas, George, que tu veux être un dur-

Le petit fit un signe do tèle vaguement affirmatif, exprimant cette double idée qu'il n'avait pas d'objection à faire, mais ne se rendait pas un compte très exact de ce que pouvait être un <' dur-à-cuire ».

« Si je t'écoutais, reprit Robert, nous ferions de cet enfant une femmelette... Tiens, Georg-et, tire une bouffée ! »

Et il lui présenta sa cigarette, que l'enfant porta à ses lèvres et repoussa aussitôt avec une grimace de dégoût, ce qui fît beaucoup rire M. de Ternois.

(I Ab! le petit sot! dit-il. A ton âg-e je savais déjà allumer une pipe!... Tu ne seras jamais bon à rien.

— George travaille poiu'tant très bien, dit la mère, et si tu voulais, une fois par liasard, jeter les yeux sur ses devoirs, comme Jean le fait tous les jours, tu verrais que ton fils s'entend mieux à tourner un style qu'à fumer ta cigarette... Ce lui sera peut-être j)lus utile un jour...

— Bab! bail! avec l'équitation, l'escrime, la valse et l'usage du monde, un liomme en sait toujours assez. Tu connais mon système : un

cheval à douze ans, un fleuret à quinze, une petite maîtresse à dix-huit, et vogue la galère...

— Oh! Robert, si tu savais comme c'est mal ce que tu dis là!... Ce n'est pas Jean qui parlerait jamais ainsi...

— Oui, oui, cesl un ange... »

La porte s'ouvrit, et un domestique annonça : « M. Jean! » Les enfants se précipitèrent aussitôt, avec un cri de joie, vers le nouveau-venu. qui, se penchant, les enveloppa tous les deux de ses bras et leur distribua à chacun trois ou quatre baisers, tandis que la petite Marie répétait, en le tirant par les basques de sa redingote : « Bonjour, papa! » Et George, en lui prenant sa canne : (( Bonjour. l'Ami! l)onjour, l'Ami! »

« Ali!... te voilà donc enfin, dit Robert en lui serrant la main. Ce bon Jean! C'est pourtant vrai que nous ne pouvons plus nous passer de lui, n'est-ce pas, Henriette?

— En tout cas, tu es plus raisonnable et plus aimable quand il est là, bien certainement, répondit Mme de Ternois.

— Est-ce qu'il n'a pas été sage? dit Yillccresnes en montrant du doigt son ami.

— Pas du tout. Groiulez-lo, mon cousin. Il m'a fait beaucoup de peine... J'emmène les enfants au salon et je vous laisse fumer, messieurs; ne soyez pas trop longs. »

Et elle sortit.

Dès qu'ils furent s(îuIs :

« Ta femme est toute triste, ce soir, dit Villecresnes; qu'est-ce qu'elle a donc?

— Rien..., une lubie, comme elle en a depuis quelque temps..., un accès de sensiblerie...

— A quel propos?

— A propos de George..., un pur enfantillage...

— Tant mieux! je craignais qu'elle ne se don lut de quelque chose... Ah çà, décidément, It^ corps de ballet de l'Éden ne te suffit plus; lu fais une cour en règ'le à Mme Macpherson?

— Mon Dieu, oui... Ah! être le premier amant d'une femme mariée, tu ne sauras jamais comme c'est tentant!

— Plus que d'être le second?

— Mille fois!.. La virginité de l'adultère, songe donc!.. N'essaye pas de comprendre : c'est trop foi't pour toi...

— Un peu.., oui... Je te préviens qu'on t'a

encore vu, aujourd'hui, galoper dans l'allée des Acacias à la portière de son landau; et, naturellement, les langues vont leur train...

— Elles sont faites pour cela... Que veux-tu que j'y fasse?

— Jolie question ! Je veux que tu te conduises en homme de cœur, parbleu !

— Te voilà bien!.. Tout de suite les grands mots !

— Enfin, tu conviendras que le fait d(^ tromper une charmante femme qui vous aime et de la sacrifier h une danseuse de quinzième ordre...

— Pardon, mon cher! un premier sujet, et de la grande école de Milan! Les plus belles pointes de Paris, à l'heure qu'il est!.. D'ailleurs, est-ce que tu te ligures que je rends Henriette malheureuse, ]iar hasard?.. Grand collégien, vaJ.. Mais je n'ai jamais été aussi bien pour elle que maintenant... Galant.., empressé.., toujours (h' bonne humeur... Tiens! ce soir encore, je lui ai rapporté une très jolie bague. Sais-tu pourquoi? Parce que j'avais eu un petit remords rue de la Paix...

— Rue de la Paix?

— Oui... Il y a deux ou trois rues comme

celle-là dans Paris, où jo me sens porté à la contrition...

— Sapristi ! tu devrais bien y ])rondre un appartement !

— J'y passe quelquefois.., c'est déjà joli... Eh bien! tu diras ce que tu voudras, si je n'avais pas eu ce petit remords, jamais l'idée ne me serait venue de lui donner ce bijou qui lui a fait un plaisir!.. Non, vois-tu, Jean, on s'aperçoit que tu as fait l'apprentissage de la vie entre le tropique du Cancer et celui du Capricorne : tu n'y connais rien, absolument rien! Je te dis qu'il n'y a pas dans Paris une femme plus heureuse que la mienne... Je n'ai pour elle que des prévenances... Positivement, je me ruine en bouquets... Elle a son fils, sa petite Marie pour jouer à la poupée, son ami Villecresnes. Et Dieu sait quelle estime, quelle affection elle a pour toi ! A me rendre jaloux, si la jalousie était dans mon tempérament et pouvait jamais se glisser entre deux frères comme nous. Allons, mon commandant, fais risette à ton vieux camarade... D'abord, tu sais bien qu'au fond je l'adore, ma petite femme... Mais oui, certainement; tuas beau hausser les épaules, je

ne m'en dédis pas... Et plus je la compare aux autres...

— Ah! tais-toi, je t'en prie! Comparer ta femme à Mme Macplierson. peut-être?

— Eh! mon cher, as-tu vu la belle (llorinde en décolleté? Une nuque admirable. Jean, et moi, vois-tu. en rhétorique j'aimais déjà les belles nuques!.. Et une chute d'épaules, une gorge!.. Et des cheveux d'un blond!.. Des yeux ! . . As-tu remarqué la couleur de ses yeux, dis?

— Non... Mais je regarde les tiens en ce moment et je les trouve trop éloquents... A quarante ans, marié, père de famille...

— Assez, de grâce! je connais la suite. C'est pour la centième fois que tu me fais ce sermon. Je t'ai déjà dit qu'un puritain comme toi ne peut pas me comprendre.

— Es-tu bien sur que j'en sois un. Robert?

— Mais certainement... Est-ce que tu sou]>çonnes seulement ce que sont les tentations parisiennes, toi qui as fait plus souvent le tour du monde que celui du Lac? Tu es un homme de devoir et je t'admire; je suis un homme de plaisir et tu me prends en pitié : n'en parlons

plus! Je me conduis mal avec ma femme et lu es bien capable, toi, d'être aujourd'hui encore fidèle à la mémoire de la tienne...

— Tu me fais meilleur que je ne suis, mon ami 1 . .

— Mais non!.. Je le connais bien, peutêtre!.. Je n'aime pas beaucoup les enfants, et tu les adores; je fais fumer mon fils, et tu lui apprends la tal)le de multiplication : c'est entendu, je reconnais, je proclame ta supériorité morale. Mais, pour l'amour de Dieu, épargne-moi tes homélies î La vie de famille m'assomme, entends-tu bien; oui, m'assomme I Je n'étais pas fait pour le mariage!., ('eci soit dit une fois pour toutes, n'est-ce pas, Jean? Finis ton cigare, et causons d'autre chose!

— Soit! Mais si tout cela vient à tourner mat, tu reconnaîtras ([ue je ne t'ai ménagé ni les avertissements ni les conseils, n'est-ce pas^ Robert?

— Je sais etje dirai (pie tu es le meilleur des amis et le plus honnête des hommesj.. Crois-til que j'aurais été assez sot pour introduire dans mon intérieur, admettre ('(mmie je l'ai fait à rintimité de ma femme, un autre (pie toi, par

hasard?.. Ali! mais non... Il n'aurait eu qu'à me ressembler!..

— Allons, allons, tu le fais plus mauvais que tu n'es...

— Pas du tout... Je suis de mon temps, moi.., et c'est déjà grave; d'autant plus que j'avance peut-être même un peu sur lui... Comme Mme Macpherson, tiens!.. Et c'est pour cela sans doute que nous finirons par nous comprendre.. ; nous sommes des décadents, elle et moi!

— Sais-tu que c'est passablement cynique, ce que tu me dis là !

— Bah!.. Toi, tu es comme Henriette, qui va voir Guignol avec son fils et qui s'y amuse.. < Tu appartiens à la race des cœurs simples et des naïfs... Et à ce titre, vois-tu, mon vieux Jean, tu miuspU'es un peu de l'intérêt mélancolique qu'on éprouve pour les espèces destinées à disparaître prochainement... les baleines, par exemple. Un naïf, à Paris, en 1884!.. Ah! tiens, dans un demi-siècle on fera pour tes semblables, s'il en reste, une galerie au Muséum, section des animaux rares!., tu peu d'eau-devie, Jean?

— Merci, mon ami... Ta femme et les enfants sont au salon : je vais les rejoindre... Tu ne viens pas?

— Non. Tout à l'heure. »

M. de Ternois, resté seul dans la salle à manger, prit un second verre de cognac, alluma une nouvelle cigarette et parut s'enfoncer dans une méditation profonde. N'en déplaise aux personnes qui croient à l'eflicacité des bons conseils, les reproches de Villecresnes avaient g'iissé sur l'égoïsme de cet homme comme des gouttes d'eau sur l'aile d'un oiseau. Et ce n'était point à k douce créature indignement trahie, à sa fortune déjà compromise, à l'avenir déjà menacé de son enfant, (jue pensait cet époux et ce père, en faisant des ronds dans l'air avec de la fumée : il se disait que neuf heures approchaient, (pie le premier acte du ballet de l'Éden allait bientôt finir, que d'ailleurs sa digestion était à peu près terminée, qu'il était donc temps de s'en aller.

Quand Mme de Tern(jis vint le chercher, il achevait de mettre son pardessus :

(' Tu sors donc encore! dit-elle. Moi qui croyais (pie tu allais enhn passer une soirée à

la maison'... Ali! ce n'était pas la peine de m'apporter cette bague : tu me gâtes mon plaisir! <>

11 allégua quelques-unes de ces mauvaises raisons dont les hommes ne sont jamais à court en pareil cas, et s'esquiva.

Henriette rentra dans le salon.

(' Mon pauvre Jean, dit-elle avec un sourire un peu triste, vous voilà condamné h me tenir compagnie ce soir. Robert est parti.., parti sans même embrasser son lils ! »

Elle prit son ouvrage et se mit au travail. De l'autre côté de la table, Villecresnes feuilletait des numéros du Tour du Monde en répondant par quelques mots d'explication très simple aux questions dont les enfants le harcelaient sans fin, chaque fois qu'une gravure nouvelle passait sous leurs yeux. Sa voix grave, un peu voilée, semblait, comme celle de beaucoup de marins, garder quelque chose du murmure triste et profond de l'océan. Peu à peu, entraîné par le courant des souvenirs, il se mit à parler des pays lointains qu'il avait visités lui-même, et où tout, les arbres, les animaux, les hommes, était étrange. Il peignit les constellations radieuses qui resplendissent dans le ciel des

tropiques, ol font les nuits de là-bas plus belles que nos jours; les forêts mystérieuses, impénétrables, que traversent de grands fleuves dont on ne connaît pas la source ; les îles océaniennes, oasis de la mer, qui surgissent comme des bouquets de fleurs et de verdure du sein de l'immensité bleue, et dont l'approche est annoncée de loin par des parfums qu'apporte la brise. Et quand il décrivait les aspects changeants de la mer, les colères, le sourire, le bercement infini des flots, une flamme passait dans ses yeux, pareille à celle qui brille dans ceux d'Othello lorsque le More raconte à Desdémone ses combats.

La petite Marie s'était endormie, la tète sur la table, un bras replié sous la joue. Géorgie luttait encore contre le sommeil, mais déjà ses yeux commençaient à se fermer. Mme de Ternois avait laissé tomber à terre son peloton et la brassière de laine brune qu'elle tricotait pour un petit pauvre; le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le menton dans la main, elle écoutait. Çà et là, dans les parties obscures de la pièce, des cuivres ou des cristaux reluisaient vaguement; l'abat-jour transparent projetait

une douce lumière rose sur les enfants assoupis, et mettait une teinte plus fraîrlie encore sur la fraîcheur de leurs joues.

Au bruit que fit la pendule (;n soiniant dix heures, Villecresnes s'arrêta brusquement.

« Diable! fit-il, mais il me semble que je m'oublie à bavardin'. Il faut que je me dépèche de ramener Marie à la maison.

— Elle dort si ])icn (|iie vous n'aurez pas la cruauté de l'emmener, j'espère. Laissez-la-moi jusqu'à demain.., elle couchera dans la petite chambre bleue, comme lorsque vous avez fait cette absence le mois dernier.

— Vous le voulez?.. Soit... Que vous êtes bonne pour ma fillette !

— C'est tout simple : vous savez bien que j'aimais ma pauvre Louise comme une sœur... (Comment voulez-vous que je ne regarde pas un peu comme ma fille cette mignonne-là? Est-elle gentille, avec son petit museau reti'oussé?.. Moi, d'abord, je vous préviens que je n'aime que les nez retroussés. Les autres sont bêtes, solennels. Ce sont des nez d'après la bosse. Tandis que celui-là.,, regardez-moi comme c'est spirituel, comme c'est français,

mon commandant, comme c'est déjà petite femme!.. Aussi, vous savez, je l'entretiens soigneusement. Je vous préviens que je le lui relève tous les jours un brin... Tenez, comme ça, tout doucement, avec le pouce... Simplement pour conserver la forme... Oh! la petite y est bien habituée, allez! Elle me l'apporte tout de suite quand elle arrive... Vous verrez, vous me remercierez plus tard tous les deux. Et son mari aussi, je vous en réponds. »

Villccresnes écoutait en souriant d'un air d'indulgente affection ce gentil babillage de la jeune femme. Elle piqua, d'un geste familier, une des aiguilles à tricoter dans ses cheveux et reprit en roulant sa laine autour du peloton qui s'était défait :

« C'est pourtant vrai que je i'aime à la folie, ce pauvre petit chat qui n'a plus de mère! Je veux vous l'élever, Jean; vous n'avez pas le temps, vous, avec vos livres. Laissez-moi faire : j'ai mon idée... Et puis, cela me permet de m'acquitter un peu envers vous.

— Et de quoi, mon Dieu?

— Mais de l'affection que vous témoignez à George, de la sollicitude avec laquelle vous

LE GARDE DU CORPS 8o

veillez sur son instruction, de l'intluence que vous avez su prendre sur lui, je ne sais comment, et qui me l'a transformé depuis un an... Rappelez-vous quel démon c'était! Une tète de fer, un petit âne rouge! Et aujourd'hui : un ange, tout simplement... Oh! mon Dieu, oui, un vrai ange, ni plus ni moins... Je ne vous dirai pas, par exemple, que je n'ai pas été un peu jalouse d'abord.

— Jalouse.., pourquoi?

— Parce que je vous accusais tout bas d'usurper sur les attributions de Robert. Je puis bien vous l'avouer maintenant, j'étais furieuse de voir que son papa le laissait pousser comme une herbe folle, l'encourageait h ne rien faire, applaudissait même à ses polissonneries, et que vous, au contraire, vous veniez à mon secours, vous m'aidiez à dresser ce petit cheval échappé... Je me disais : « Mais ça ne le regarde pas, mon cousin. Sont-ils étonnants, ces marins! Bien sûr, il prend mon fils pour un mousse, et un beau jour il va lui donner des coups de garcette... » Et je poussais Robert, je lui faisais honte, je l'excitais même contre vous. Je disais : « Moi, d'abord, si

j'étais pèro, je ne supporterais pas qu'un autre que moi-même s'occupât sans en être prié de l'éducation de mon enfant. On n'en a pas le droit, c'est une indélicatesse. » Savez-vous ce qu'a fait Robert? Il m'a ri au nez. Je crois bien même qu'il ma dit que j'étais un peu toquée : c'est son mot quand il parle de moi. Pour le coup, j'ai été indignée. Et je pensais : « Oh! ces hommes, qui ne comprennent rien! (le Robert, qui ne voit pas que j'ai plus que lui souci de sa dignité paternelle! » J'enrageais, je vous accusais de voler au père le respect, l'affection, que le fils commençait à vous témoigner! Quand j'ai vu que rien n'y faisait, ma foi, je vous l'avoue, je me suis résignée. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi, n'est-il pas vrai? Et alors je vous ai su gré d'avoir fait le papa avec mon petit George et je me suis bien promis, pour vous récompenser do votre peine, de faire la maman avec votre petite Marie. Voilà. Et maintenant, allons coucher les enfants... George! Marie! Petites marmottes, réveillez-vous... Mais voyez donc s'ils dorment!.. Bien sur, George rêve de Tahiti... A propos, c'était très bien dit ce que vous nous

avez raconté ce soir : moi qui croyais que vous étiez seulement un savant, un inventeur de Inrjùili's! Je vous assure que vous m'avez rappelé le père Monsabré lorsque vous décriviez le pays des Papous. Oui, oui, tout à fait... (lomme on connaît mal ses amis, pourtant! Je me ligurais que vous étiez froid, parce que, vous savez, moi j'aime les g-ens en dehors...

• — Comme les nez, alors?

• — Tout juste. J'ai horreur des empaillés, et, malheureusement, il n'y a que ça dans le monde... Je m'étais donc mis en tète, vous voyant toujours si calme, si grave, si maître de vous...

— Que j'étais empaillé?

— Non, pas ça... Comment dirai-je?.. Enfin que vous étiez resté trop longtemps du côté du pôle! Eh hienl je me suis aperçue, ce soir, que vous n'étiez pas si glaçon que ça et je vous en félicite! Quel enthousiasme quand vous parlez de la mer, mon ami! Si vous aviez vu vos yeux : deux phares! A la bonne heure, voilà des yeux de marin! C'est bien la peine d'avoir été chez les anthi'opophages si l'on doit toute sa vie ressembler à un notaire!..

— Alors, je ressemble à un notaire?

— Dame, vous savez, dans la marine, quand vous ne ressemblez pas à des garçons de café... C'est le métier qui veut ça.., et les favoris. Il n'y a rien à faire contre... Je ne dis pas cela pour vous, au moins ! D'abord vous avez pris un congé . Et puis vous avez laissé pousser votre barbe... Non.., vous avez plutôt l'air d'un fleuve.., d'un fleuve puissant, profond, difficile à explorer, et qui cacherait ses sources... »

Elle s'était levée et, penchée sur Marie, l'embrassait doucement, à petits coups répétés, afin de la réveiller. L'enfant poussa un gros soupir, entr'ouvrit ses paupières, lourdes de sommeil, les referma, sourit, passa les bras autour du cou de la jeune femme, et, inclinant la tête sur l'épaule de Mme de Ternois, se laissa emporter par elle, qui disait gaiement :

« 0 la grande paresseuse! Si ce n'est pas honteux, à neuf ans, de faire son bébé! »

George bâillait en s'étirant les bras : le réveil des hommes est moins gracieux que celui des femmes,

« Dis donc, rx\mi, fit-il d'une voix dolente.

pourquoi est-ce que tu m'as réveillé? Justement je rêvais. Il y avait un requin qui courait après un perroquet, et alors le perroquet (lisait : « Tu ne m'attraperas pas, Nicolas... » comme celui du Jardin d'acclimatation, tu sais?

— Oui, oui... Monte, mon petit George, il est temps d'aller te coucher.

— Mène-moi dans ma chambre, dis, veux-tu? Tu me raconteras encore des histoires de sauvages, demain, pour me faire rêver?

— Oui, si tu es sage... As-tu bien su tes leçons aujourd'hui?

— Oui,., mais papa s'est moqué de moi... il a dit que ça ne servait à rien.

— C'était pour rire.

— Non, non, je t'assure, c'était pour de bon... Il a dit aussi à maman que j'aurais une petite maîtresse à dix-huit ans... Oh! je te promets que j'ai bien entendu... Une maîtresse de quoi, dis, l'Ami? »

L'Ami haussa les épaules avec colère et ne répondit pas. Ils étaient arrivés au second étage de l'hôtel. Villecresnes entendit la voix de Mme de Ternois, qui disait derrière une porte :

« Maintenant, mignonne, fais ta })rière ».

Il entra pour embrasser sa fille. Elle était à genoux, sur le lit, enveloppée dans une chemise de nuit trop longue qui avait appartenu autrefois à George, ses cheveux blonds ramassés on une seule natte qui pendait sur le dos, serrée près du bout par un ruban de soie bleue. Comme elle était fatiguée, elle trichait un peu le bon Dieu, et, au lieu de se mettre à genoux bien droite, se tenait assise sur les talons. Elle lit le signe de la croix, puis laissa pendre ses petites mains croisées :

« Mon Dieu, je vous donne mon cœur, prenez-le, s'il vous plait,., s'il vous plait.., s'il vous plait...

« — Daignez recevoir.... souffla Mme de Ternois.

" — Daignez recevoir près de vous, dans votre miséricorde, ma maman. Doimez la santé à papa, et faites-moi la grâce... la grâce... »

Le bon Dieu ne sut pas, ce soir-là, quelle grâce demandait pour elle-même la petite Marie, car ses yeux mi-clos se fermèrent,- tout à fait, et, les mains toujours croisées, d'un mouvement très lent, très doux, elle se laissa tomber de côté sur l'oreiller, profondément endormie.

« Allons, George, à ton tour! » dit Mme de Ternois, après avoir bordé la fillette « bien serré », comme Marie l'avait recommandé en se déshabillant.

Elle mit un dernier baiser sur le front de la petite, promena sur la chambre un regard circulaire, — le regard des mères lorsqu'elles quittent leur enfant pour la nuit, — puis, tournant vers Villecresnes son gracieux visage souriant :

" Eli bien! dit-elle, vous voyez (ju'elle ne sera pas trop mal ici?.. Allons, bonsoir, mon ami, je ne vous reconduis pas; je vais coucher George, maintenant, et 'puis faire comme les enfants... Bonsoir!.. Et ce Robert qui ne rentre pas! Je vous demande un peu s'il n'aurait pas mieux fait de passer cette g-entillc petite soirée avec nous que d'aller causer affaires et politique à son cercle!.. Enfin!.. A demain, n'est-ce pas? Venez de bonne heure... J'ai un tas de choses à vous demander sur les Papous... Bonsoir, mon bon Jean!.. Et Ton dit pourtant qu'un homme et une femme ne peuvent par^ être amis! Quelle l)ètisel Comme si c'était si difficile que ça ! . . »

Et dans la poignée de main qu'ils échangèrent on se quittant, cet honnête homme et cette charmante femme mirent toute l'estime, toute la fraternelle et pure affection qu'ils avaient l'un pour l'autre. Ce soir-là, M. de Ternois eut c la déveine noire », laquelle a pour résultante ce que ces messieurs nomment élégamment la « culotte ». En une seule hanque, au baccara. il jterdit vingt mille francs contre Pomerol, le jeune Gontran et le vieux baron Taillandier. Pour se consoler, il quitta le cercle vers onze heures et se rendit à l'Éden afin de recevoir rexi)ression de la gratitude que Mlle Rosita Zanétti ne pouvait pas manquer de témoigner au donateiu' des deux beaux brillants. Mais il faut croire que le proverbe : « Malheureux au jeu... » n'est pas vrai, car, en entrant dans la loge de la danseuse, il se trouva nez à nez avec un joli petit sergent de pompiers, qui n'avait pas son casque, et qui lui parut un peu })lus allumé qu'il ne convient à un homme dont la mission est d'éteindre les incendies. M. de Ternois eut le mauvais goût de ne pas trouver que les feux jetés par ses diamants justifiassent suffisamment la présence

do co sapeur. Il le mit poliment ù la porte, rossa la Zanetti, sans colère, avec beaucoup de flegme, d'un si grand air, que cette femme vit bien qu'elle avait afFairc à un gentilhomme et se mit à l'aimer passionnément. Quand il eut fini, Robert lui déclara que tout était rompu.., comme la petite badine qu'il venait de lui casser sur les épaules. Puis il alluma im cigare et rentra chez lui. Chemin faisant, il supputa que, s'il avait perdu d'une part vingt mille francs au baccara, il s'était de l'autre débarrassé d'une maîtresse qui lui coûtait au moins le double depuis un an. Il y avait donc bénélice : chacun porte en soi une arithmétique intime au moyen de laquelle on arrive à faire de bien singulières opérations. Aussi lors({ue Robert entra dans la chambre do sa femme pour lui dire bonsoir, — co qu'il faisait encore do temps on temps, quand il revenait du cercle à une heure avouable, — et (pio Mme de Ternois lui dit :

« Eh bien! qu'as-lu fait, co soir?

— Ma petite femme, répondit-il, j'ai gagné vingt mille francs!

— Tu as donc joué? ht-oUe avec épouvante.

— Rassure-loi : c'est une affaire que j'ai faite... Un placement de père de famille! »

Mme de Ternois trouva son mari plus tendre, ce soir-là, qu'elle ne l'avait vu depuis longtemps. Elle s'en félicitait tout bas, la brave petite femme, ne sachant pas qu'en ménage il arrive parfois qu'on reçoive des lettres qui ne vous étaient pas adressées.

A quelque temps de là, Taillandier était un soir, vers cinq heures, en visite chez Mme Martin-Desnouettes.

<( Alors, disait le baron à sa vieille amie, on ne m'a pas trompé en me disant que le baronnet est un peu... »

Il n'osait pas achever et dire ce original », craig-nant de la blesser.

« Un peu fou, n'est-ce pas? dit la belle-mère de Lionel avec tranquillité. Mon Dieu! je n'irais pas jusque-là... Braque, seulement... Mais très braque, par exemple...

— Parfaitement! dit le baron rassuré. Toqué, enfin !

— C'est ça même... Je cherchais le mot... Non, voyez-vous, mon ami, on ne sait pas de

quoi ces Anglais sont capables... J'en ai appris de belles sur mon gendre pendant le séjour que j'ai dû faire avec ma pauvre fille dans le pays des cornemuses et des mollets nus!... 0 l'Ecosse, baron, l'Ecosse!... Figurez-vous qu'avant son mariage il passait des mois dans son grand château, seul, ne parlant jamais à personne, pas même à ses domestiques, qui recevaient ses ordres par écrit...

— Est-ce possible !

— Attendez donc!... Il avait un orchestre d'une dizaine de musiciens qui jouaient pendant SCS repas, cachés derrière une tapisserie dans le fond de la salle à manger : une salle à manger d'Anne Radclitfe, immense, lugubre, avec de vieilles boiseries sculptées qui craquent... Et ce n'est pas tout : croiriez-vous qu'il se faisait (pudquefois donner des concerts jusqu'au milieu de la nuit, dans son parc, au clair de lune... Et quelle musique, baron! Ce qu'il y a de plus triste au monde : du Chopin, du Beethoven... A-t-on idée de ça !

— Bizarre, en effet... Et comment cette pauvre Clorinde s'est-elle accommodée de ces singulières habitudes?

— Oh ! elle y a mis bon ordre ! Les musiciens ont été congédiés; ça lui faisait peur d'entendre cet orcliestre invisible... Sans compter qu'avec sa tête de l'autre monde, mon gendre n'a pas déjà l'air si réjouissant... Clorinde prétend qu'il a quelque chose d'étrange dans les yeux... Des idées de femme nerveuse..., ça passerait si elle avait un enfant!... Et vous, à propos, comment l'avez-vous trouvé, mon gendre?

— Mais tel qu'on me l'avait dépeint : un peu étrange d'aspect, poli, froid... Je crois qu'il n'aime pas beaucoup le monde.

— Oh non! je vous en réponds! Toujours dans ses livres, toujours en conférence avec des savants, des médecins, en visite dans les hôpitaux, à la Salpêtrière... Je vous dis qu'il est braque... S'il consent à recevoir, c'est bien pour plaire à (Clorinde... Et vous n'avez rien remarqué de particulier, l'autre soir?

— Non vraiment... D'aiUeurs, chère belle, je n'ai eu d'yeux que pour vous... »

Le plus galant des sexagénaires se pencha pour prendre la main de Mme Martin-Desnoiiettes et la baiser : mais il avait compté sans son hôte, c'est-ù-dirr sans son lombago,

qui l'arrêta net en chemin. Et les deux débris de ce qui avait été la belle Mme Martin-Desnouettes et le brillant baron Taillandier, restèrent assis en face l'un de l'autre : elle, prenant un petit air coquet qui faisait mal à voir sous les rides de la cinquantième année; lui, cherchant à déguiser en sourire tendre la grimace que son infirmité lui arrachait. Philémon eut peut-être le sentiment que Baucis devenait grotesque, et Baucis s'avisa sans doute que Philémon était fort ridicule, car la courte flamme qui venait de s'allumer en eux au souvenir de leurs amours défuntes, comme ces feux follets qui dansent, sans éclat ni chaleur, dans les cimetières, s'éteignit aussitôt, et c'est d'un ton très naturel que la mère de Glorinde reprit, après un silence, la conversation :

« Alors, il ne vous a pas semblé que Lionel tournât au mari jaloux?

— Quoi déjà? fit Taillandier avec un sourire exprimant tout à la fois une douce ironie et cette infinie mansuétude qu'on lui connaît pour les jolies femmes qui donnent des soucis à leurs maris.

— Oh! ne vous y trompez pas, dit Mme Mar-

tin-DesnoiicUes avec dignité, et ne faites pas à ma fille l'injure de croire...

— Calmoz-vons, chère amie!... Je ne crois rien, entendez-vous bien, rien du tout... Vous disiez donc que votre gendre...?

— Eh ])i('u, j'ai cru m'apercevoir que son humeur change depuis notre arrivée à Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle n'a jamais été très folâtre... Mais enfin, après le mariage, Lionel avait paru secouer son spleen. Je le voyais tellement amoureux, qu'il me semblait en train de se réconcilier avec la vie. Il s'est même oublié deux ou trois fois jusqu'à parler : c'était comme le trop-plein d'amour de cette âme profonde qui s'épanchait tout à coup aux pieds de Glorinde. Ah! mon ami, si vous l'aviez entendu ! Voyez-vous, on ne sait plus aimer, aujourd'hui, comme cet homme-là! J'en étais épouvantée ; fière aussi, car enfin c'est honorable pour ma fillette d'avoir inspiré un pareil sentiment... Et puis, voilà depuis six mois qu'il se referme, qu'on n'entend plus sa voix, qu'un nuage de mélancolie, déchiré seulement par les brusques éclairs de passion qui jaillissent parfois de ses grands yeux, couvre

son visage. Je le retrouve tel qu'il était quand nous l'avons connu, avec quelque chose de plus concentré, de plus mystérieux, si je puis dire... Et, dame, vous comprenez, je me demande si nous n'aurions pas eu le malheur de tomber sur un Othello...

— A-t-il dit ou fait quelque chose qui...?

— Absolument rien. Ma fille est libre comme l'air. Elle sort, elle rentre quand elle veut, reçoit qui bon lui semble : jamais une observation, jamais rien qui ressemble à un soupçon...

— Enfin, mon amie, de deux choses l'une : ou Mme Macpherson est coquette, ou...

— Mon Dieu, vous savez, c'est bien difficile de ne pas l'être un peu quand on est jeune et jolie... Je ne vous apprends jias que Clorinde est très entourée, très adulée... Il y a surtout ce Ternois... beau garçon, d'ailleurs, on ne peut pas dire le contraire : au])rès de lui, Lionel fait triste figure...

— Ah! ah! Est-ce aussi l'avis de Mme Macpherson?

— Du tout, du tout! c'est moi qui parle!

— Voyons, chère, entre nous, votre fillen'aime pas son mari : il est trop laid, que diable !

— Eh bien! oui... La vérité, c'est que Clorindene peut pas le souffrir. Pourquoi? Je le lui ai demandé vingt fois sans parvenir à le savoir. Elle prétend que c'est instinctif, plus fort que sa volonté... Dans les premiers temps de son mariage, elle prenait au moins la peine de dissimuler..., elle se laissait aimer : ce n'est pas bien difficile, après tout...

— Eh! eh! qui sait? Quand le cœur n'y est pas, vous savez?...

— Enfin, quoi qu'il en soit, sa nature rebelle n'a pas pu supporter une plus longue contrainte. Dans ses regards j dans son langage, même dans son silence, plus dédaigneux souvent que ses paroles, elle laisse maintenant paraître l'inexplicable aversion que son mari lui inspire... Jusqu'ici, Lionel soutire sans se plaindre : seulement je me demande si sa patience ne se lassera pas à la fui... Il y a sous sa douceur beaucou)) d'énergie : (^!orinde le sait bien, puis(|ue, tout eu prenant jiiaisir à le braver, elle ne laisse pas, au fond, de le craindre... Et voilà pourquoi l'avenir du ménage m'inquiète... Songez que le divorce existe en Angleterre... Vous comprenez que ce siu'ait un coup

bien rude... Et pas de bébé, baron, pas de bébé!... Quand on est faite comme Clorinde!... Ça, par exemple, je ne peux pas le pardonner à mon gendre ! »

Le baron allait répondre quand la porte s'ouvrit : Clorinde parut. Elle portait, ce jour-là, une robe de faille noire garnie sur le devant d'un tablier de jais. Un corsage lacé, de la même étoffe que la jupe, à col rabattu, moulait exactement la rondeur souple et nerveuse de sa taille d'amazone. Elle entra dans le salon d'un pas ferme et relevé, qui l'entourait d'un bruissement de soie froissée et d'une multitude de petits éclairs noirs, jaillissant des ornements de jais semés à profusion sur elle; grande, la gorge insolemment jetée en avant, superbe, avec sa tète violente de blonde tragique, son nez droit aux narines larges et fortes, ses lèvres rouges, cbarnues, et la singulière mèche blanche qu'elle avait depuis l'enfance, juste au milieu du front, aigrette d'argent plantée parmi les masses épaisses de ses cheveux d'or.

(( Bonjour, baron! Comment vont les reins aujourd'hui? dit-elle d'un ton passablement cavalier. Je suis en retard : parions que vous

LE GARhE DU (JORt>S 103

avez l'ait la cour à maman pour passer le temps en m'attendant...

— Qu'est-ce que je vous disais? » lit Mme Martin-Desnouettes d'un air découragé, tandis que sa fille, sans plus s'occuper d'elle ni du baron, allait se regarder dans une glace à l'autre bout du salon. « C'est comme cela qu'elle est maintenant avec tout le monde, hautaine, agressive... Mais qu'est-ce qu'elle a donc! »

Le baron répondit par un geste indiquant qu'il avait renoncé depuis longtemps à savoir ce qui peut se passer dans la tête d'une jolie femme, quand il lui plait d'être de méchante humeur.

« Alors, dit-il en s'asseyant près de Clorinde, vous avez cette mauvaise opinion de nous autres hommes, madame, que nous ne pouvons passer un quart d'heure en tète-à-tètc avec une femme sans lui faire un doigt de cour ?

— Oh! ma foi, oui... Jeunes ou vieux, tous les mêmes... Qui donc a dit cette chose profonde : Dans tout homme il y a un... vous savez bien... qui veille.

— Un séducteur?

— Mieux que celai... Y ètes-vous?... Non... Vous voulez me forcer à dire le mot? Je vous préviens qu'il est naturaliste...

— Ne le dites pas alors!... Je devine... Diable! c'est sévère...

— Mais non, je vous assure... Ah! si toutes les jolies femmes écrivaient leurs mémoires, on en apprendrait de belles sur votre compte, messieurs !

— Pardon, mais ne pensez-vous pas que si tous les beaux garçons écrivaient aussi les leurs.,.? »

Elle se mit à rire.

(c Eli bien! non, reprit-elle. Vous avez beau dire, ça ne serait pas la même chose!... Mon Dieu, nous ne sommes pas parfaites..., je le sais bien..., je le sens bien... La passion nous attire, parbleu!... Toutes, nous mourons d'envie de nous chaufifer à sa flamme, dùt-elle nous briller... c'est si triste, si vide, une vie sans amour!... Mais enfin, c'est l'amour que nous aimons, non pas l'homme. Tandis que vous autres, c'est la femme!... Pouah!

— ()li! h's vilaines idées!

— C'est qu'on ne m'en a pas donné d'au-

très!... La faute eu est aux gens qui m'ont entourée, depuis le jour où j'ai mis le pied dans un salon poiu* la première fois... Ali! si l'on savait quelle école de démoralisation est le monde pour une jolie lille sans dot!... On la choie, on l'adule, on grise sa vanité, on exalte son ambition, on lui dit qu'elle est belle, qu'on l'aime, qu'on la désire : mais on ne l'épouse pas!... Et je ne vous parle pas des déclarations ambiguës, des petits cadeaux faits par des pères de famille qui aiment la jeunesse, et dont les yeux brillent en vous disant : « Mon enfant! » des offres suspectes de services, des protestations trop cliaudes de dévouement!... J'ai vécu six ans de cette vie-là, baron, et voyezvous, j'en ai gardé de l'amertume au cœur pour jusqu'à la fin de mes jours!

— Voilà de Iticn grands mots, chère madame...

— Mais non, mais non... Et savez-vous une chose? Ce que je reproche le plus aux hommes n'est pas leur brutalité, mais leur hypocrisie...

» Oh! ces ardeurs patelines qui nous palpent, ces concupiscences sournoises qui nous flairent, au bal, au théâtre, dans la rue, chez

nous, partout, voilà rignominie! Parlez-moi de la passion qui montre ses griffes, non du désir honteux qui fait patte de velours!...

— Clorinde! fit d'un ton un peu scandalisé Mme Martin-Desnouettes.

— Eh bien! quoi? Yas-lu pas me reprocher de dire tout haut ce que je pense? Si tu m'avais entendue hier!... Figurez-vous, baron, que ce grand dadais de Gontran est fou de moi, ou qu'il croit l'être... Il me poursuit partout de ses œillades de ramier amoureux et me roucoule des déclarations si fades, si sentimentales, si bètes, que ça m'en donne des envies de pleurer! Hier soir, il était là... tenez, dans le fauteuil où vous êtes... et m'indiquait discrètement — sans rire, l'imbécile, — que son àmc était sœur de la mienne... Vous savez ce que cela veut dire, n'est-ce pas, baron?... Moi aussi ! Tout à coup , encouragé par mon silence, et ne se doutant guère, le pauvre diable, que j'étais surtout attentive aux efforts persévérants d'une mouche pour se poser sur le bout de son nez et y rester, voilà Gontran qui commence à m'expliquer que je suis un ang-e, qu'il me comprend, et patati et patata!

LE GARDE DU (ORl'S 107

Vous avouerez que c'était trop bètc! Qu'est-ce que je fais alors? Je lève les yeux au ciel, je pousse un soupir, je prends un air raphaélique, et je lui dis en joignant les mains comme une madone : « Ah! monsieur, si vous saviez quelle gueuse je suis! » Il s'est sauvé, et je pense qu'il court encore.

— Ah! c'est trop fort! » s'écria Mme Martin- Desnouettes indignée.

Et, se levant brusquement, elle sortit du salon en faisant claquer la porte.

Quelques instants après, TaiUaudicr prit congé. Quand il fut dans la i-ue :

« (i'est égal, se dit-il, on ne les faisait encore pas de cette force-là, du temps de sa mère... Allons, ça va bien! ça va bien! »

A cent pas de l'hôtel, il rencontra Ternois et se prit à sourire en le voyant :

« Mon bon Robert, lui dit-il d'un air un peu nar(piois, je ne vous demande pas si vous allez chez Mme Macpherson... Je vous préviens qu'elle est tout à fait en verve aujourd'hui..., étourdissante, mon cher, étourdissante ! »

Il lui ht un petit adieu avec la pomme d'or

i08 LE GARDE DU CORPS

de son jonc. La blancheur de ses moustaches en croc, jaunies à la place du cigare et dures de pommadé hongroise, tranchait sur son teint couleur de brique. Le chapeau sur l'oreille et le carreau à l'œil, le haut du corps en avant, raide, sanglé dans son pardessus à taille, les mains derrière le dos, il marchait à petits pas, en traînant un peu la jambe et se retournant tout d'une pièce à chaque femme qui passait, il répétait à mi-voix :

« É-tour-dis-sante!,. E-tour-dis-sante !.. »

« M. de ïcrnois ! annonça un valet de cil ambre.

— Ali! c'est vous, dit Clorinde en tournant nonchalamment vers lui la tète, qu'elle tenait renversée sur le dossier capitonné d'un fauteuil large et bas où elle était assise, à moitié couchée, un livre ouvert sur les genoux. Je commençais à ne ])lus compter sur vous... Vous arrivez bien..., je m'ennuie.,., distrayez-moi! »

Elle lui tendit la main, qu'il baisa un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire,

« Doucement, dit-elle, vous n'en aiu'cz plus pour demain! »

Il l'csla d('l)out en face d'elle, les bras croisés.

« Dieu, que vous êtes belle! dit-il après un silence.

— Je le sais bien; voilà six mois que vous me le dites au moins une fois par jour... Il serait temps de trouver autre chose, vous savez?... j'en ai assez... Amusez-moi plutôt. Je vous répète que je m'ennuie... A quoi ètesvous bon , si vous n'êtes pas capable de m'amuser? »

Elle parlait d'une voix à intonations brèves et saccadées, avec une légère affectation d'accent étranger, qu'elle avait pris à des femmes russes de sa connaissance.

« Clorinde, dit-il en s'asseyant. je vous en prie, répondez à la question que je vous ai faite hier.

— Une question? Quelle question? Si je montais à cheval ce matin? Si j'allais à l'Opéra ce soir? Si m(in mari fait toujours des expériences avec M. Charcol?... Ahl j'y suis!... Si je vous aime, n'est-ce pas?... Eh! mon ami, comment voulez-vous que je vous aime : vous savez bien que c'i'st ma nature de ne pouvoir aimer rien ni personne !

— Touj ours ?

— Mon Dieu! oui. Je continue à bâiller ma vie..., aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. J'essaye de tout pourtant : j'ai acheté un singe et je me laisse aimer par vous... Seulement, les grimaces de Jack ne me semblent pas comiques, et les vôtres ne me paraissent pas touchantes... Il n'est pas drôle et vous n'êtes guère intéressant...

— Merci!.., vous êtes charmante... Il y a en vous une grâce, une aménité... C'est bien ce que me disait tout à l'heure le baron Taillandier...

— Tiens, vous l'avez rencontré... C'est un fossile que votre liaron... Il est de l'âge de la pierre...

— Polie, ma chère! ?s"en est pas qui veut. » Elle se mit à rire.

« A la bonne heure!... Voilà comme vous me plaisez... Soyez donc spirituel, mordant, impertinent même, si le cœur vous en dit... Mais pour l'anidur de Dieu cl de moi, pas de sensiblerie, hein!

— Quelle étrange femme vous êtes!

— Moi?... une désenchantée à perpétuité, voilà tout, un pauvre être à la recherche d'une

émotion, d'une sensation rare, et qui mourra, j'en ai bien peur, avant d'avoir trouvé!... Nous sommes comme cela quelques centaines de folles, à Paris, qui avons perdu la faculté de goûter les joies simples. Nous aurions pu devenir des femmes pas plus mauvaises que d'autres, broder des bretelles à nos maris, donner à téter à nos enfants; mais le monde nous a de bonne beure empoisonnées, perverties; il a soufflé dans nos cœurs sa vanité, sa frivolité, l'ardente convoitise du luxe, de la ricliesse, de la représentation ; et c'est pourquoi nous ne pouvons pas plus faire des épouses que des mères!... Et un moment vient — c'est là que j'en suis — où nous nous apercevons que ce que nous avons souliaité ne suffit pas à remplir le vide de notre vie, oii nous sentons que notre tout n'est rien! Alors dans nos cerveaux malades se lèvent d'étranges idées, parfois d'inavouables désirs... Nous envions, nous, que notre beauté et notre fortune ont faites reines de Paris, nous envions la g risette qui passe à côté de notre voiture et qui partage un cornet de pommes de terre fi'ites avec son amant... Nous arrivons à comprendre, à excuser ce que nous ne devrions

même pas savoir. Nous rêvons de l'impossible, (lu surhumain : il nous vient des regrets de ne pas avoir été impératrices romaines pour aimer des g-ladiateurs , dames du temps des Valois pour cacher dans des coffrets précieux la tète embaumée de nos amants!.. Nous sommes d(! malheureuses créatures dévoyées qui jamais ne rentreront dans le droit chemin de la raison : mystiques, dépravées, toujours vibrantes, tentées par toutes les folies, en proie au dévergondage et à la curiosité toujours inassouvie de notre imagination... Quelques-unes perdent tout à fait la tète et sombrent. Combien n'y en a-t-il pas chaque année, de ces naufrages parisiens!... « C"est la névrose », dit mon mari, qui s'y connaît. Il parait qu'il faudra, au xx*" siècle, rien que pour les femmes du monde à Paris, une Salpêtrièro grande comme le (Miamp de Mars... Sans doute, je suis atteinte comme les autres, car l'ennui, le morne ennui, me ronge au milieu même de celte richesse qu'on me vantait comme le bien suprême. Je voudrais passer par une de ces crises d'àme où l'on goûte dans toute sa plénitude cette joie de vivre que je soupt-onne, (jue je pressens et que

je ne connais pas encore!... Vivre, oli! vivre, comme cela doit être bon!.. »

Elle s'était levée et marcliait à grands pas, relevant par moments d"un' brusque coup de talon sa long-ue traîne qui bruissait.

« On ne vous a jamais dit que vous auriez été une grande tragédienne? demanda Robert.

— Si.., et c'est la comédie que je dois jouer! Comédie de l'affection pour un mari qui me fait horreur, comédie du respect pour des conventions sociales et des préjugés mondains (pie je méprise, comédie de l'amitié pour vous, qui m'êtes indifférent! »

Il se leva, très pâle, et dit :

« Alors, voilà le résultat, la récomjiense de six mois de passion...

— De passion!.. Laissez-moi donc! Est-ce que vous savez seulement de quoi vous parlez!.. De la passion, je sais ce que c'est, allez! Mon mari eu a [tour moi... une passion qui fait peur! Mais vous! Tenez, vous n'êtes qu'un homme du monde comme lus autres, corrompu et sans grandeur dans le vice. La passion! Vous êtes trop petits pour elle, vous et vos pareils, comme pour les armures des liomun-s

d'autrefois. Ce qui vous convient, mon cher, c'est une liaison plate et bourgeoise, un adultère tran(juilli', confortable... Les grandes et belles amours ne sont pas faites pour vous, et c'est de celles-là que je rêve, moi! Allons, monsieur de Ternois, rentrez chez vous, et gardez un peu plus votre femme, croyez-moi, au lieu de pourchasser celles des autres... Tandis que vous pei'dez votre temps à me fatiguer de vos élégies, le loup, que vous avez introduit bêtement dans votre bercail...

— Assez! dit-il impérieusement. Je ne vous ai pas donné le droit de parler ainsi de ma femme... Mme de Ternois n'a rien à faire ici!

— Ni M. de Ternois non plus!

— Pardon!.. Il a, lui, à traiter une coquette qui s'est indignement jouée de son amour, comme elle mérite qu'on la traite... »

Il marcha vers elle, les sourcils froncés et tremblant de colère. Alors elle allongea le bras pour prendre le cordon d'une sonnette, mais il la saisit par les deux poignets et, les serrant jusqu'à les meurtrir, la fit plier devant lui. Elle se débattit, elle essaya d'appeler; mais il lui ferma la bouche avec un baiso- bnilal, jxiis,

la repoussant sur un canapé, où elle tomba à moitié évanouie : « Adieu! » lui dit-il.

A table, ce soir-là, Clorinde parut distraite, perdue dans ses pensées. Lionel Tobservait parfois, à la dérobée, en fixant sur elle un regard qui évitait de rencontrer les yeux de la jeune femme. Vers le milieu du diuer, le silence devint si pénible que Mme Martin-Desnouettes n'y put tenir et essaya de mettre en train une petite conversation, sans perdre pour cela un coup de fourcbette. Depuis qu'elle avait trouvé lui mari pour sa fille, et du même coup un bel appartement pour elle-même dans un hôtel somptueux, sans préjudice d'une pension de deux mille francs par mois que Macpherson s'était laissé persuader de servir à la mère de sa femme, la veuve de l'amiral avait insensiblement glissé dans la piété et dans la gourmandise. Elle s'était fait une religion particulière, d'où Dieu le Père, Jésus-Christ, le Saint-Esprit, la Vierge, avaient été presque complètement exclus au profit de saint Joseph, et conciliait cette dévotion bizarre avec un culte pour les plats minuscules et délicats qu'on servait à la table de son gendre ; à ce point, qu'il

élail difficile de savoir ce qui tenait maintenant le pins de place dans sa vie, son saint favori on les chatteries.

« Eh bien! mes enfants, dit-elle entre deux bonchées, on est donc muets ce soir? Voyons, Clorinde, conte-nous un peu ta journée. Qu'astu fait? Qui as-tu vu?

— Ce que j'ai fait? dit-elle de sa voix brève. Hé! mon Dieu, ce que je fais tous les jours de la semaine... Les Champs-Elysées, l'allée des Acacias... En arrivant à la Cascade, les chevaux se sont emballés... C'était charmant... J'ai cru que j'allais verser: si je m'étais cassé la tète, quel joli fait divers pour le Figaro de demain, n'est-ce pas, Lionel?

— Je regrette, dit-il, de n'avoir pas été là...

— Oh! mon cher, pour retenir les chevaux, il aurait fallu lui autre bras que h' votre!... Ce n'eût pas été trop de la force de M. deïernois! »

Elle jeta un coup d'œil furtif sur ses poignets encore un peu rouges et secoua ses bracelets mauresques, qui rendirent un son argentin.

« La force de M. de Ternois ! reprit Macpherson avec un peu d'amertume, — ou ccUc de votre cocher. »

La conversation retomba, et l'on quitta la salle à manger.

« Avez-vous l'intention de sortir, ce soir? demanda Lionel à sa femme. Irez-vous à rOpéra?

— Non.., je snis nn peu lasse.., je reste.., je vais mettre un peignoir, lire et faire un peu de musique. »

Elle vit passer comme un éclair de joie sur le visage impassible de son mari, et reprit aussitôt, préci})itamment, en s'écartant de lui :

« Mais que je ne vous retienne ]>as, au moins... Sortez, vous.., ma mère me tiendra compagnie... Sortez.., allez prendre Tair...

— C'est ce que je vais faire, dit-il. Bonne nuit! »

Elle lui tendit sa main, qu'il rftleura du btuit des lèvres. Cette caresse discrète lui rap})ela le baiser violent de l'autre; elle détourna la tête, et sans même regarder Lionel :

« Bonsoir!.. A demain! » dit-elle.

Et ce : (( A demain! » était sec comme le bruit d'un verrou que Ton pousse.

Lionel sortit, descendit l'avenue de l'Impératrice, gagna le Bois et s'assit au bord du Lac, en un endroit solitaire, où ne parvenait que comme un sourd grondement le bruit des voitures qui roulaient vers l'allée des Acacias, Leurs lumières filaient dans l'ombre comme de grosses lucioles; deux ou trois barques blancbes glissaient doucement sur la nappe tranquille, et la lueur dansante de leurs lanternes vénitiennes se reflétait alentour en tons multicolores, brouillés par l'agitalii»!! (iti sillage; des canards échangeaient leurs appels d'un bord à l'autre; parfois s'élevait un bruit de grandes ailes battant l'eau comme des rames : c'étaient des cygnes (pii prenaient leurs ébats.

Délivrée do l'écran d'un gros nuage, la lune parut, versant dans l'air, sur Teau, et jusqu'au fond des taillis quelque chose de doux comme une caresse et de mystérieux comme un rêve. A travers les feuillages une clarté blafarde se répandit ç.à et là en larges flaques sur le sol; des ondulations triangulaires que les oiseaux d'eau laissent derrière eux quand ils nagent s'entre-croisèrent h la surface du Lac; un souffle de brise passa; de petites vagues hérissèrent leurs crêtes argentées et vinrent se briser en clapotant contre la rive. Lionel s'abandonnait h une de ces rêveries où l'esprit se plaît à remonter le cours des jours écoulés : cher et douloureux pèlerinage vers le passé, que font souvent ceux pour qui le présent est amer. Il revoyait le vieux château d'Ecosse, le veslil)uh' avec les bois de cerfs suspendus aux murs, trophées cynégétiques formés par dix générations de robustes chasseurs : sur l'os blanc du frontal, entre les deux ramures , une inscription rappelle le jour, le mois et l'année où la bête a été tuée. C'est dans ce château qu'il avait grandi, là qu'il avait perdu tous les siens, là

que s'étaient développées eu lui, au milieu de la solitude, cette ardente imagination, cette sensibilité maladive, ([\n faisaient le malheur de sa vie. Il se souvint de son premier amour, une passion romanesque pour Marie Stuart, et se prit aussitôt à songer à un long gant vert, brodé d'argent, qu'on disait avoir appartenu à la reine et qu'il baisait souvent comme une relique. Puis son souvenir évoqua la galerie des portraits de famille : que ferait son image à lui, laid, chétif et contrefait, à côté de celles des re[»résentants de cette race superbe, dans les yeux de qui rayonne l'orgueil du courage et di^ la force? Pourquoi n'avoir pas écouté la voix qui , vingt ans auparavant, murmurait à son oreille d'enfant mélancolique : « Yiens! la mort est douce, la mort est bienfaisante! » Gomme il regrette, maintenant, de n'avoir pas répondu à l'appel réitéré de la consolatrice qui lui tendait les bras! Sa fortune, ses domaines, son titre, sa science, oh! comme il donnerait tout cela pour im peu de beauté! La science, leurre comme le reste! Depuis dix ans il explore un monde mystérieux, plus inconnu, [»liis étrange que ne

parut IWméi'iquG aux compaguons do Colomb; il étudie ces incompréhensibles phénomènes dont rame humaine offre le spect'acle terrifiant, l'hystérie sous ses diverses formes, hypnotisme, hallucination... Observateur patient et sagace, il a constaté des faits nouveaux, tenté d'ingénieuses expériences. A quoi bon? Qu'importe qu'on puisse d'un coup d'œil endormir cet homme, abolir sa volonté, lui ôter ou lui rendre la faculté de sentir, de se mouvoir, h' réveiller d'un souffle, si l'on ne peut rien sur la seule ûme où l'on voudrait régner! Une barque vint accoster à quelques pas de lui. Un homme et une femme en descendirent, qui se tenaient par la main, et s'éloignèrent en murmurant de ces douces choses qu'on se dit à l'oreille, même quand on est seuls. Cette vue fit mal à Lionel. Il se leva, et entra dans le petit bois de sapins : à son approche, des formes enlacées surgirent et se sauvèrent dans l'ombre. Il parvint à l'allée qui fait le tour du Lac; des voitures découvertes passaient; chacune d'elles portait un couple paresseusement allongé, dans une pose d'amoureux abandon : l'homme avait le bras passé autour de la taille

de sa compagne, et la femme laissait aller sa tête sur l'épaule de son voisin... Des bouches s'unissaient <'n un long- baiser. Parfois un hennissement éclatait, tout vibrant d'ardeurs inassouvies ; des phalènes voltigeaient , se cherchant pour leurs hymens nocturnes; dans l'herbe, des vers luisants brillaient d'une lueur pbosphorescente qui annonçait que, pour les humbles mêmes de la création, cette nuit tiède était une nuit d'amour. Des arbres, dont le feuillage frissonnait sous la caresse d'un vent léger; des gazons fraîchement coupés; des fleurs lasses de la cbaleur du jour; des taillis, des buissons de ronces où s'enroulent les liserons; du sf>l qui ouvre ses pores à la fraicheur des ténèbres, de partout, sortaient des senteurs saines et vivifiantes. Lionel humait à pleines narines ce parfum des belles nuits d'été. Une sorte d'ivresse le gagnait peu à peu. Il lui sembla que des souffles de volupté flottaient dans l'air, que la nature tout entière aimait, ce soir-là, et que lui seul n'avait pas sa part de ces milliers de caresses qui s'écliangeaient entre les êtres.

De retour à riiùtel, il gagiia ses apparte-

ments, qui occupaient une partie du second étage, au-dessus de ceux de Clorinde. Ils se composaient d'une chambre h coucher, communiquant avec celle de sa femme par un escalier à vis, dissimulé dans la muraille, d'une bibliothèque servant de cabinet de travail et d'un laboratoire. La chambre, d'une simplicité monacale, ne laissait guère soupçonner que son hôte habituel fût un des plus riches propriétaires du Royaume-Uni. Toutefois elle renfermait des œuvres d'art de grand prix : un saint en extase de Fra Beato Angelico, le peintre séraphique. à qui Macpherson savait gré d'avoir, selon la trach'tion idéaliste des primitifs, glorifié l'esprit aux dépens de la chair; une tête de Léonard, figure ambiguë de jeune garçon ou de jeune fille, noyée dans l'ombre, éclairée par un sourire énigmatique; enfin un a(hnirable Triomphe d'Apollon attribué à Rapliat'l. Le dieu vient de vaincre >Iarsyas : il a posé sa lyre au pied d'un arbre; ses cheveux blonds, tressés comme ceux d'une femme sur le dessus ib' la tète, couvrent ses épaules; le sourire aux lèvres, il perce d'un couteau le tlanc du satyre, qui se tord dans

ses liens. Lionel ayant cru trouver une certaine parenté d'expression entre la tête de l'Apollon et celle de Clorinde, s'était rendu à prix d'or acquéreur de ce tableau. Le sui>]dice de Marsyas. cruellement torturé par son impitoyable vainqueur, n'était-il pas, d'ailleurs, la traduction, sous une forme allégorique, de ses propres souffrances? — La bibliotbèque contenait une grande (juantité d'ouvrages de sciences : les traités des alcbimisles, le Sécréta secretonim d'Albert le Grand, VArs magna de Raymond LuUe, s'y rencontraient avec les écrits modernes des Darwin, des Claude Bernard et des Cliarcot. En face de la table de travail, couverte de livres , de revues médicales, de feuilles manuscrites, un superbe portrait k l'huile de Carolus Duran montrait Clorinde en toilette de soirée, achevant de mettre un gant, sa sortie de bal négligemment jetée sur les épaules. Son buste, par Chapu, garnissait un des angles de la pièce : la blancheur du marbre, qui s'enlevait avec vigueur sur une draperie, rappelait l'éclat de ses épaules nues se détachant sur la soie rouge de la loge à l'Opéra. Sur la cheminée, sur le guéridon,

des photographies d'elle étaient encore dispersées : il semhlait que l'amour de Lionel eût voulu trouver partout présente l'image de la femme adorée. Dans le lahoratoire, son médaillon, œuvre magistrale de Roty, la montrait de trois quarts, coitréc à l'antique, le croissant de Diane au front , les lèvres un peu retroussées à leurs commissures, les narines légèrement dilatées. Et tous les trois, le peintre, le sculpteur, le graveur, avaient saisi et rendu le caractère hautain et violent de cette tète à la heauté tragicjue.

L'appartement de Macpherson donne sur un petit jardin carré, tapissé de bordures de lierre et encadré par les hautes murailles des hôtels voisins, que l'on a garnies de grillages verts, afin de masquer la nudité de la pierre. Une Melancholia de marbre blanc, assise et rêvant, s'élève au milieu d'une pelouse de gazon fm et ajoute à l'air de recueillement de ce petit coin frais, où l'on n'entend d'ordinaire que la plainte monotone d'un jet d'eau qui retombe dans sa vasque et le cri strident d'un merle qui s'enfuit effaré.

Lionel ouvrit sa fenêtre et fut surpris de

voir le jardin éclairé par une graiido Irainéo lumineuse qui s'échappait de la |torle du salon, situé au rez-dc-cliaussée. Des accords de piano résonnèr<.'nt tout à coup et, dans le silence de la nuit , la voix de Clorinde monta.

Lorsqu'elle avait — et le cas se présentait souvent — ce que les femmes d'autrefois appelaient leurs vapeurs et ce que celles d'aujourd'hui nomment leurs nerfs, la fille de Mme Martin-Desnouettes sc^ mettait à son piano, et pendant des heures les marches succédaient aux polonaises, les valses aux symphonies. Elle prétendait que la musique possède une vertu d'apaisement et qu'on se sent moins vibrante après qu'on a fait passer dans une sonate de Beethoven toutes les tristesses vagues, dans un air de Gounod toutes les aspirations sans but, dans un nocturne de Chopin tous les énerv<'ments qui tourmentent les femmes.

Or, la visite de M. de Terufjis avait singulièrement troublé (Uorinde. Six mois d'une cour assidue et savante, faite par un homme beau, s[)irituel, redoulable par son expérience

et plus encore par le prestige de ses conquêtes passées, ne l'avaient point, comme elle s'en vantait, laissée tout à fait insensible. C'est même parce que Robert commençait à lui plaire, qu'elle s'était si fort défendue d'éprouver pour lui la moindre sympathie. Elle avait si bien joué sa comédie que Ternois, tout avisé qu'il fut d'ordinaire, ne sut pas discerner ce qui se passait en elle. Il s'était emporté, il avait été violent, brutal même, et croyait tout perdu par cette soudaine explosion de sa nature sanguine : en quoi il se trompait. Explique qui pourra ce phénomène : on a vu des duchesses qui aimaient, tout comme de simples paysannes, à être un peu rudoyées. Cela secoue ; cela ébranle les nerfs dune façon qui n'est pas aussi désagréable que nous serions tentés de le supposer; cela fait vivre enfin, — j'entends lorsque l'amoureux qui vous malmène n'a pas la main trop lourde. Butor, un gentleman comme M. de Ternois? ?Son pas, mais éperdument épris. Une offense pareille est impardonnable de la part d'un indifférent : ce n'est plus qu'un hommage, un peu vif peut-être, venant de celui qui a déjà trouvé le moyen de se faire

distinguer. Le seul défaut de Robert, aux yeux de Mme Macplierson, était précisément de garder, jusque dans la cour qu'il lui faisait, les habitudes correctes et les manières un peu guindées de l'homme du monde. Elle s'était souvent moquée de son « amour en cravate blanche » et prétendait qu'ils étaient deux mille à Paris, sur le boulevard, dans les cercles , dans les salons, qui, à eux tous, n'avaient qu'une seule façon de faire la cour, comme une seule manière de porter leur canne. Écœurée de la sottise et de la banalité d'hommages semblables à ceux qu'un Gontran ou ses pareils déposaient depuis quelques mois à ses pieds, et qui lui rappelaient la niaiserie des déclarations de ses danseurs d'autrefois , Mme Macpherson ne devait pas être et ne fut pas sévère pour la brusque incartade de Robei't. Il lui parut qu'elle avait enfin rencontré autre chose qu'un de ces grotesques automates qui gravitent dans les salons autour des jolies femmes : un liomme ayant du sangdans les veines, capable d'aimer comme ellu voulait qu'on l'aimât, avec emportement.

Donc, ce soir-là, après s'être débarrassée de

son mari, dont la présence seule devenait une g^ène pour elle, depuis que sou instinctive antipathie contre Lionel avait pris le caractère d'une insurmontable aversion, Clorinde renvoya sa mère afin de rester seule, donna l'ordre aux domestiques de se retirer et se mit au piano, comme elle faisait depuis des années chaque fois qu'il lui arrivait de traverser une de ces crises où les nerfs contractés éprouvent le besoin de se détendre.

Elle joua d'abord le second acte de Faust. Tandis que ses doigts distraits couraient sur le clavier, elle songeait à cet odieux mariage dont toute l'horreur lui apparaissait maintenant. C'en était fait désormais; sa vie était rivée à celle de cet homme dans les bras de qui sa mère l'avait jetée; elle vieillirait sans connaître aucune des félicités de l'amour partagé : réponse ironique à sa pensée, la tendre, la caressante musique de Gounod lui disait que l'amour est le bien suprême et que tout le reste n'est rien.

Elle prit les Nocturnes et voulut noyer sa tristesse dans cette mer de désespérance. Mais le perfide conseiller de tant de femmes, Chopin,

souflla dans son cœur lus désirs coupables, les curiosités maladives, troubla ses sens en faisant briller devant elle le mirage d'un monde enclianté et murmiu'a à son oreille que la passion seule ouvrait ce paradis.

Grisée par cette musique capiteuse et malsaine, qui berce, comme l'opium endort, en décuplant au réveil la lièvre qu'on a voulu calmer, Clorinde se leva, ouvrit la porte-fenètre du salon, poussa les contrevents afin de permettre à l'air du soir d'entrer dans la pièce et de rafraîcliir sa tète en feu ; puis elle revint à son piano, sans se douter (jue Lionel venait de rentrer et l'écoutait.

Sa voix, d'une ampleur et d'une puissance extraordinaires, atta([ua le du(j de Mireille : « 0 Magali, ma bien-aimée !.. » Puis ce furent des morceaux de la Traviata, la romance des Pêcheurs de perles, la lamenlation de Gallia, les stances de Sapho. Sûre de n'être entendue par personne, elle se livrait sans fausse boute H son inspiration. A de certains moments, sa taille, brusquement raidie, se cambrait et jetait en avant la gttrgc palpitante; sa tète se renversait, comme dans l'extase, et de sa

bouche partaient alors, montant comme des fusées de son, les trilles audacieux. Ce n'était plus la pensée d'un autre qu'elle interprétait : c'étaient ses tristesses, ses regrets, ses espérances, ses ardeurs de femme ayant la nostalgie d'ivresses inconnues, que Clorinde jetait dans la nuit. Spectacle étrange : dans ce salon étincelant de lumières, au milieu du grand silence des êtres et des choses, cette superbe créature, vêtue de noir, l'œil enflammé, les cheveux en désordre, éperdue, vibrante, pleine d'une sorte de délire sacré, s'agitant sur le tabouret, comme sur son trépied la sibylle on proie à son dieu !

Il était très tard quand, brisée de fatigue et envahie par une torpeur qui suivait d'ordinaire ses débauches de musique, Clorinde se décida à souffler les bougies du piano. Son mari l'entendit fermer les fenêtres du salon : le petit jardin rentra dans l'ombre et le jet d'eau invisible se remit à pleurer. Lionel resta appuyé sur la barre de sa croisée, la tète entre les mains. Il songeait que sa bien-aimée était là, tout près. Et il croyait la voir, vaquant aux apprêts de son coucher; il se souvint qu'elle

glissait, le soir, ses pieds nus dans de petites mules rouges, brodées d'or, dont le talon claquait à chaque pas sur le parquet avec un bruit sec de castagnettes... Lionel s'engagea dans l'escalier tournant, desrendit quelques marelles et se trouva dans la chambre de Clorinde.

Il y régnait déjà ce joli désordre qu'une femme aime à faire avant de se mettre au lit : ici des jupons affaissés, semblables à un ballon blanc dégonflé à demi; là, un corset de satin noir ])iqué de soie rouge, négligemment jeté sur un fauteuil. Un vague parfum d'iris flottait dans l'air. Debout devant la psyché de son cabinet de toilette, Ciorinth^ avait fini de peigner ses h)ngs cheveux, et, le peigne entre les dents, les deux bras relevés au-dessus de la tète, romme une porteuse d'auiphore, elle piquait des épingles dans son chignon, formé d'une seule grosses torsade, enroulée sur ellemême. Lionel fit en avant (|uel({ues pas , étoufles ])ar l'épaisseur d'un tapis. Tout à coup elle aperçut dans la glace la figure de son mari : un brusque Iressaiilcrneiif de Diane surprise; coiiriil dans t(Uil son C(U'ps; elle bou-

tonna précipitamment son peignoir entr'ouvert et jeta un fichu de dentelle sur ses épaules. Puis, passant dans la chambre, elle s'assit, prit un livre et se mit à le couper avec une épingle à cheveux. Ils restèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant un moment, sans parler. Ce fut elle qui, avec son audace de femme, rompit la première ce silence pénible et gros de pensées.

(( Vous voilà! dit-elle. Vous ne dormez donc pas?

— Non; je vous écoutais...

— Vous m'entendiez!

— Si vous l'aviez su, vous n'auriez point chanté, n'est-ce pas?.. C'eût été dommage, car votre voix était superbe, ce soir... Et... vous lisez, maintenant?

— Oui... ce livre m'intéresse beaucoup.

— Mais vous ne l'avez pas encore commencé !

— Mettons alors qu'il m'intéressera. »

Et elle continua tranquillement à couper. Il y eut un nouveau silence. Le regard de Lionel s'était fixé sur un pied de sa femme, nu dans la mule rouge, et qui dépassait un peu le bord du

peignoir. Aussitôt elle ramona la jambu en arrière, et donna de petits coups sur le peignoir à la hauteur des genoux, pour le faire tomber plus droit. Il surprit ce geste, fronça les sourcils, et fit deux ou trois pas de long en large dans la chambre.

« Vous remontez? demanda-t-clle.

— Mais non.., tout à l'heure.. .

— Ah! pardon!., j'avais cru... en voyant que vous vous leviez... »

La dernière page était coupée. Elle remit l'épingle dans ses cheveux, fit le petit mouvement d'une personne qui cherche dans son fauteuil une position commode afin de la garder longtemps, et parut se plonger dans sa lecture.

En se déshabillant, elle avait jeté sur le lit son corsage à ornements de jais. Lionel le prit, l'examina et, le tenant d'une main, le touchant de l'autre avec un geste de caresse :

« Ce corsage vous allait à ravir... Vous êtes divinement belle dans cette toilette noire...

— Vous trouvez? » fît-elle négligemment. Et comme il déposait le corsage sur une

chaise :

io6 LE GARDE DU CORPS

c( Non, là! dit-elle en Ini montrant le lit. Où vous l'avez pris... »

Il se remit à marcher nerveusement, sans que Glorinde semblât soupçonner même cet ardent désir qui passait et repassait auprès d'elle.

« Glorinde! » dit-il tout à coup d'une voix sourde en s'arrètant devant elle, les bras croisés. Elle sentit qu'il la couvait des yeux et fut prise d'un petit tremblement nerveux. Pourtant elle eut la force de dire avec un calme apparent :

« Quoi donc?

— Mais vous ne voyez donc pas que je vous aime! »

En même temps il avança d'un pas. les bras ouverts. Mais elle repoussa brusquement le fauteuil en arrière, échappa à son étreinte et se dressa en face de lui, droite, raide, blanche, la figure bouleversée. Tous ses traits exprimaient si bien la répulsion et la terreur, que le maliieureux recula, et, sans avoir la force de proférer une parole, disparut par l'escalier dérobé. Elle resta sans bouger, dans sa pose de statue, jusqu'au moment où le bruit d'une

porte se fermant à l'étage supérieur lui eut appris que Lionel était rentré dans sa chambre. Alors, avec un profond soupir, un : « Ah, enfin! » de délivrance sortit de sa bouche. Ses traits se détendirent et elle se laissa tomber sur une chaise longue.

Le lendemain, vers onze heures, Glorinde (pii s'était levée très tard, ce matin-là, commençait sa toilette lorsque Mme Martin-Desnouettes entra comme une trombe.

« Eh bien! j'en apprends de belles! »

Et, croisant les bras, dans la mesure où le permettait l'ampleur d'une gorge dont l'âge n'avait point diminué l'opulence, elle prit une attitude de mère trag'ique, d'Agrippine apostrophant Néron.

« Qu'est-ce qu'il y a? répondit (Uorinde sans paraître émue le moins du monde.

— Il y a que je viens d'avoir une explication avec ton mari...

— Vraiment!.. C.onte-nioi doiu- (-a... (lela doit être amusant!

— x\.musant ! amusant !.. »

Elle leva les bras en l'air, comme on fait dans le théâtre classique au moment de prendre

les dieux à témoins, et clans le théâtre moderne lorsqu'on veut indiquer la tentation de donner une gifle à quelqu'un ; puis, sa nature larmoyante de femme grasse l'emporta sur cette velléité de se mettre en colère et, avec de gros soupirs, elle mit sa fille au courant de ce qui s'était passé.

Une heure auparavant, Lionel l'avait fait prier de descendre au petit salon. Un peu étonnée, elle s'y était rendue et l'avait trouvé marchant de long- en larg-e, pâle, les traits tirés, vieillis : d'une voix brève et avec un air de résolution qu'elle ne lui connaissait pas, il avait déclaré que. las de se sentir un objet d'horreur pour sa femme, il prenait le parti de recourir, non pas au divorce, qui entraînerait des débats scandaleux, mais à une séparation amiable. Aux yeux du monde, Clorinde ne cesserait pas d'être lady Macpherson et rien dans sa situation matérielle ne serait changé. ÎMais, quoique continuant à vivre sous le même toit, afin d'éviter les commérages, Lionel ne serait plus dorénavant qu'un étranger pour elle. De ses droits de mari, il se réservait seulement celui de veiller sur l'honneur de son nom.

Clorinde fit une moue dédaigneuse, liaussa un peu les épaules, et posant sur la toilette un petit instrument d'ivoire dont elle se polissait les ong-les en écoutant sa mère :

« C'est tout! dit-elle.

— Oui!.. Te voilà dans de jolis draps! »

Elle éclata de rire et répondit :

« Possible, ma petite maman, mais j'y serai seule! »

En sortant de riiôlel Macpherson, M. deTernois éprouva le besoin de prendre l'air et de méditer sur ce qui venait de se passer. « Allons, se disait-il, c'est bien fini. Je ne reverrai plus cette coquette... Je me suis conduit comme un palefrenier, c'est vrai... Mais aussi on ne se moque pas d'un homme comme elle s'est moquée de moi! » Et il arpentait les Champs-Elysées, le visage rayonnant de cette intime satisfaction (ju'on éprouve, au premier moment, à se sentir hors d'une aventure dont les périls, qu'on n'avait pas prévus, viennent d'apparaitre tout à coup. 11 cherchait des raisons de se féliciter de la rupture, de se prouver qu'elle était un bonheur pour lui : <( (l'est qu'avec une exaltée comme cette Clorinde on ne sait pas où l'on

va! Sans compter que j'étais moi-même en train de perdre tout à fait la tête... Ma parole! je crois que je l'aurais enlevée si elle l'avait voulu!.. » En passant rue Royale, Robert vit de belles ileurs chez Isabelle et acheta une poignée de roses pompons à longues tiges pour Henriette : on sait déjà que le remords le rendait galant. Il avait hâte de revoir sa femme, lui qui, une heure auparavant, se traînait presque aux genoux de celle d'un autre, et projetait de ne pas aller au cercle après dîner, de finir la soirée en famille, vertueusement, comme un bon mari dont la conscience est tranquille et qui aime son intérieur.

Il rentra chez lui vers six heures et demie, et alla droit au salon, qu'il trouva désert.

« Madame n'est donc pas encore rentrée? demanda-t-il avec un peu de désappointement, car il se faisait une fête d'offrir ses roses.

— Non, monsieur,. répondit la femme de chambre. Madame est sortie avec M. Jean, M. George et Mlle Marie.

— Ah!.. Mettez ces fleurs dans un vase...

— Oli! les jolies roses... Gomme madame va être C()nt(uite... Justement M. Jean a envové

un bouquet de roses thé pour l'anniversaire de la naissance de madame... »

Robert n'avait pas songé le moins du monde à cet anniversaire; il ne s'était pas souvenu que les fleurs préférées d'Henriette étaient non pas les roses pompons, mais les roses thé.

« Allons, je n'ai pas de chance! se dit-il. J'oublie tout; Jean n'oublie rien. »

Il fit quelques pas dans le salon, d'un air de désœuvrement et d'ennui, tira sa montre, bâilla, s'assit, prit un cahier qui traînait sur la table et se mit à parcourir des brouillons de devoirs faits par George. Çà et là il rencontrait des corrections, de l'écriture de Villecresnes.

« Étonnant, ce Jean, pensait-il; étonnant! »

Et il se félicitait de l'heureuse idée qu'il avait eue en l'introduisant dans son ménag-e. Tout en allait bien mieux. Henriette avait pris son parti du club et acceptait sans maug-réer, maintenant, l'existence de femme dont le mari vit dehors. Si Jean n'avait pas été là pour la distraire, que serait-il arrivé depuis un an? Elle aurait pris, elle aussi, l'habitude d'aller de son côté, et Robert connaissait trop la vie pour ne pas savoir à quelles épreuves est sou-

mise, en pareil cas, la verlu des femmes délaissées.

Tout à coup la perfide iiisiiuialion de (Uoriride lui revint à l'esprit. Robert se sentit soudain troublé dans sa quiétude, et quelque cbose comme l'ombre d'un soupçon passa sur sa sécurité . Mais le léger nuage se dissipa aussitôt : le mot de Clorinde n'était qu'une parole en l'air, une de ces mécliancelés que les femmes lancent au hasard, par instinct ])ervers, comme les gamins jettent des pierres dans la rue. Villecresnes, son vieil ami, l'homme d'honneur qui n'avait jamais menti, le puritain qui ne savait même pas comment on fait la cour à une femme, le veuf inconsolable? Allons donc!.. Il haussa les épaules, se mit à siffloter un air de chasse, et n'y pensa plus.

« Déjà rentré! » dit tout à coup Henriette en ouvrant la porte du salon. Elle jeta son manteau sur un meuble, ôta son chapeau et se mit à arranger ses cheveux devant une glace. Robert la regardait, avec tout l'intérêt qu'un mari qui compare mentalement sa femme à une autre femme porte dans cet examen. Il décida (jiie Clorinde était assurément plus belle, mais

Henriette plus jolie, avec je ne sais quoi de piquant, que n'avait pas la tête sculpturale de r autre.

« Eh bien! dit-il, on ne vient donc pas se faire embrasser, ce soir?

— Tiens, tu t'en aperçois aujourd'hui? C'est la première fois depuis dix jours; j'avais parié une discrétion avec Jean que nous arriverions à quinze... J'ai perdu... Il n'y a pas de tricherie, au moins? Ce n'est pas lui qui t'a prévenu, dis? Bien vrai?.. Alors, tiens, paye tes dettes... avec les intérêts ! »

Et elle lui tendit son gracieux visage.

« Monsieur mon mari, vous m'avez fait une infidélité : vos moustaches sentent le chypre! »

Il se souvint que Mme Macpherson avait en la fantaisie de diriger contre lui le jet d'un vaporisateur dont elle s'était, à un certain moment, humecté la fig-ure et les mains.

« Es-tu folle ! répondit-il sans se troubler. C'est une cigarette de tabac turc que je viens de fumer ! »

Elle se dressa sur la pointe des pieds et, riant de sa gaminerie, se mit à le flairer dans les cheveux, sur les joues, dans le cou. Puis

elle lui pinça le menton, et agitant en signe de menace l'index de l'autre main :

u C'est que vous me négligez tellement, monsieur, que je deviens jalouse et soupçonneuse! Prenez garde à vous : je vous surveille, et si jamais vous me trompiez... »

Un baiser lui coupa la parole.

« Tiens, dit-elle, tune m'avais pas embrassée aussi bien que cela depuis un mois... Tu te rappelles, le jour où tu m'as donné ma bague de turquoise? »

Robert se souvint seulement qu'il avait ce jour-là rompu avec la Zanetti, comme il venait, quelques heures auparavant, de rompre avec Clorinde. Et il soupira.

Le lendemain, étant parti de grand matin pour chasser, il trouva, en rentrant à l'heure du dîner, Henriette en conférence avec son coiffeur.

« Tu sors donc, ce soir? lui dit-il, étonné.

— Mais non... Seulement je me fais coiffer avant diner pour n'avoir plus que ma robe à mettre après...

— Ta robe?

— Ah çà, as-tu donc oublié que nous avons du monde? »

Roberl se rappela tout à coup cette soirée, pour laquelle des invitations avaient été lancées depuis trois semaines, et l'insistance que ^Ime Macplierson ^vait mise à s'en faire adresser une, en alléguant qu'elle était curieuse de voir Villecresnes, dont M. de Ternois lui parlait souvent.

Henriette reprit :

<( Tu es bien distrait maintenant... A quoi penses-tu donc toujours?.. Jean est allé chez lui passer son habit... 11 ne voulait pas venir, ce sauvage-Iù, on dirait qu'il a honte de nous... Mais je l'ai menacé de chanter, s'il ne venait pas, l'air de la Femme à papa... tu sais, celui qu'il trouve si inconvenant et ([ue tu aimes tant?.. Ça lui a fait peur, parce qu'il trouve que je me compromets à chanter dans le monde les morceaux de Judic. el il a |)romis de s'exécuter... Va donc ('hal)illei'. il faut que tu sois prêt k recevoir. ..

Trois quarts d'heure après, on se mit à table, les deux hommes en habit noii-. Mme de Ternois en peignoir et coiffure de bal. Henriette s'efforçait de consoler la petite Marie qui avait le cœur gros d'être condamnée à partir au des-

sert avec sa gouvernante; Jean faisait de la morale à George, qui ne voulait pas entendre parler de se couclier à neuf heures, « Ma parole ! se dit Robert, on croirait que Jean est le père de George et que cette petite Marie est la fille d'Henriette ! » Un peu de mauvaise humeur le gagnait; il commençait à trouver qu'on s'occupait trop des enfants et pas assez de lui. 11 résolut de ne plus dire un mot, mais il avait si bien pris, depuis quelques mois, l'habitude de rester muet à table, de s'isoler dans ses pensées, que ni sa femme ni son ami ne s'aperçurent que Robert boudait ce soir-là. Ils causaient entre eux et avec les enfants des petits incidents de la journée : \v repas des otaries au Jardin d'acclimatation ; une promenade que Marie avait faite sur l'éléphant ; un cheval qui s'était emporté dans les Champs-Elysées... Ils faisaient des projets pour le lendemain, pour l'hiver prochain... Et à entendre ce ?ioiiS, qui revenait sans cesse sur les lèvres des petits aussi bien que des grands, M. de Ternois sentait pour la première fois qu'une intimité, dont il était exclu, s'était insensiblement établie entre eux, qu'il y avait entre ces quatre

êtres un unisson d'âmes où il ne faisait point sa partie.

« Avec tout ça, dit tout à coup Mme de Ternois quand les enfants eurent quitté la table, je ne sais pas encore quelle robe mettre. Voyons , Robert , donne-moi un conseil ! La blanche, la rouge?

— Mais celle que tu préfères, ma chère... Peu importe... La rouge, si tu veux...

— C'est que Jean la trouve trop décolletée.

— Comme la chanson de Judic... alors... (Vest une manie que tu as là, lu sais, Jean?.. Dès qu'une femme montre un peu d'épaules, tu te figures qu'elle est nue.

— Tu te trompes, mon cher, répondit Villecresnes. Je m'occupe fort peu de la toilette des femmes : libre à elles de se décolleter jusqu'aux talons si bon leur semble... Seulement Henriette m'a demandé un soir , cet hiver, comment je trouvais sa toilette rouge; je lui ai adressé cette petite critique dont je ne me souvenais même plus, et qui me fait passer à tes yetix pour un puritain ridicule.

— Mais non, mais non... Au fond, tu as raison. Mais, qu'est-ce que tu veux? il faut

qu'une jolie femme suive la mode... Décidément, Henriette, mets ta toilette rouge : la belle Mme Montheron en porte de bien plus déshabillées encore.

— Je crois bien, fit la jeune femme, elle sort en pagne, au moins par le haut... A tout à l'heure... Je vais m'arraneer... »

A dix heures moins un quart, personne n'était encore arrivé. Henriette descendit au salon, où les deux amis causaient en se promenant. Elle portait une toilette de satin blanc à longue traîne, des roses rouges dans les cheveux, un petit bouquet de roses thé au corsage.

<( Vraiment, ma chère, ce n'était pas la peine de me demander mon avis... Pourquoi ne t'es-lu pas mise en rouge?

— Parce que Jean avait raison ; décidément, cette toilette blanche est plus convenaltlc. Vous remarquerez, messieurs, que j'ai fait honneur à vos jolies fleurs...

— Oui, reprit M. de ïernois; mais je suis jaloux : ce sont celles de Jean que tu as mises du coté du ca'ur...

— Bèta, va! lit-elle en lui donnant un petit coup d'éventail sur la bouche. Tiens , voilà pour t'apprendn^ à dire des sottises... Tâche de ne jamais me donner plus de motifs de jalousie que je ne t'en donne moi-même, entends-tu !.. Et haissc-toi (jue je refasse ton nœud : on voit bien que c'est toi qui l'as fait, il est horrible... Plus bas, je ne peux pas lever les bras à cause de mes épavilettes... »

Une heure après, les salons étaient pleins. Il y avait là des amis de cercle de Robert, des hommes politiques , des financiers , des écrivains, des artistes et quelques-uns de ces personnages cérémonieux dont on hésite à dire s'ils sont des diplomates étrangers, des sauveteurs ou des dentistes : les mains chargées de bagues, la poitrine couverte de décorations. Les maîtresses de maison les aiment : ils sont meublants.

Le petit cercle de fenmies qu'Henriette avait d'abord réunies autour d'elle ne tarda pas à se briser; des groupes sympathiques se formèrent dans tous hîs coins ; les visages se (b'-ridèrenl ; un bi'oiiliaha d'enlrain et de gaieté

\o'2 LE GARDE DU CORPS

s'éleva; des éclats de rire partirent çà et là comme des fusées.

Après avoii' pendant une heure reçu les arrivants, dit un mot à chacun, Mme de Ternois s'était assise au bout du salon, où plusieurs amis de Robert n'avaient pas tardé à la rejoindre. Très entourée, rayonnante de cet intime contentement qu'éprouve la femme la moins coquette lorsque les yeux de tous les hommes lui disent qu'elle est en verve et en beauté , Henriette laissait éclater dans ses regards . dans ses paroles , dans son rire, la joie de vivre qui était en elle ce soir-là. La gaieté du Champagne, dont elle venait de vider une tlùte. non pas à petits coups, mais bravement, d'un seul trait, pétillait déjà dans ses yeux. Elle oubliait peu à peu de garder les airs dignes, la respectabilité de maîtresse de maison, pour reprendre ses façons vives et sautillantes de pensionnaire, et cette endiablée mimique de ses dix doigts qu'elle ne pouvait laisser une seconde au repos. Quand sa bouche s'ou^Tait , tous les traits de son visage parlaient en même temps : ses mains, ses bras s'agitaient romme pour

ponctuer la phrase et souligner le mot. Sur cette physionomie spirituelle et changeante, il se produisait à tout moment des sautes d'expression : intérêt, curiosité, étonnement, moquerie y passaient tour à tour, reflets fugitifs de la pensée. Comme ses roses, dont les boutons s'ouvraient à la chaleur et à la lumière, sa figure s'était épanouie; ses joues se coloraient des teintes fraîches du plaisir, de la jeunesse et de la santé. Villecresnes, qui du fond du salon ne la quittait pas des yeux, se disait que sans doute il n'avait pas encore bien regardé son amie, puisque, pour la première fois, elle se révélait à lui, au milieu de cette fête, non pas seulement comme la meilleure, mais aussi comme la plus séduisante des femmes.

Autour de Mme de Ternois. les hommes faisaient assaut d'esprit, risquaient des <( mots », contaient des histoires piquantes, cherchaient à briller : et, comme le diable ne perd jamais ses droits, surtout auprès d'une jolie femme, il n'en était peut-être ]jas un parmi eux dont 1(^ respect ne déguisât resj)érance sournoise d'rlre distingué par ehe. Ilcin-iette s'amusait

à maintenir la balance égale entre eux et prodiguait avec art rencouragement banal de sourires équitablement répartis et de ces regards circulaires qui ne s'arrêtent sur personne. Pour une femme d'esprit, sage sans être prude, c'est un plaisir divin que d'assister au spectacle de ces petites compétitions inavouées dont elle est l'objeU et de se dire : « Allez, mes bons amis, batlez-vous bien les flancs pour être aimables; moi, je me moque de vous! »

Robert venait de présenter à sa fcnnne un grand jeune bomme, distingué, mais un peu niais, qui débutait dans le monde.

« Êtes-vous l)eaucoup sorti, cet bivcr? (b'manda Henriclle.

— Oui, madame, dans la cob)nie étrangère surtout.

— Alors vous devez connaître b's Burdetl?

— Ob! certainement.

— Burdett.., le ricliard? interrogea Pomerol.

— Oui, répliqua Taillandier. Une trentaine de millions... Il cirait les bottes au coin des rues à New-York, il y a quinze ou vingt ans. Mais, voyez-vous, il aura trouvé un cirage...

tout est là!,. Et aujourd'hui, quand Burdett donne à dincr, il fait cadeau à ses invités du porte-menu en argent ciselé que cliaciin a devant soi sur la table...

— Quels grands seigneurs que ces Yankees! lit Henriette. Vraiment, on n'est pas talon rouge comme ce Burdett!..

— En tout cas, reprit le jeune Bernier, un peu piqué, je vous assure, madame, qu'on rencontre chez lui tout ce qu'il y a de mieux H Paris.

— Vous en êtes la preuve, monsieur, dit Pomerol en souriant. Mais vous êtes jeune, vous y allez peut-être un peu pour les personnes aimables qu'on y voit. C'est une société de paquebot, que diable!.. Des princes, des ducs, des marquis venus on ne sait d'où, et dont le plus titré n'est pas digne de décrotter les souliers à un épicier de la rue Saint- Denis!.. Demandez à Burdett... ([ui s'y connaît... Au fond, il les méprise... Et les femmes, donc!.. Des mulâtresses, monsieur, beaucoup de mulâtresses.., un tas de chignons crépus.,, des Péruviennes dont les maris sont à Lima...

— Ou de Françaises dont li' inaii est à

Paris... M. do Ternois pourrait vous le dire...

— Ah! vraiment, fit Henriette, mon mari!

— Oui, madame, jai eu le plaisir, n'en déplaise à ces messieurs, de l'y rencontrer.

— Oh! fît vivement Pomerol, Ternois allait là comme il serait allé à la foire au pain d'épice... Ça n'a pas d'importance pour un homme...

— Il faut croire que ce n'est pas non plus si grave pour une femme, puisque Mme Macpherson y était.

— Ah !.. le même soir? dit Henriette... Avec son mari?

— Non.., je ne crois pas, madame...

— Vous ne l'avez sans doute pas aperçu, monsieur, dit Taillandier; ils sortent toujours ensemble...

— ('/est possible, — répliqua Bernier avec l'entêtement de la sottise, — mais l'autre jour elle était seule... La preuve, c'est que M. de Ternois a été obligé de la reconduire à sa voiture. »

Pomerol et Taillandier échangèrent un de ces regards par lesquels on se fait part, dans le monde, du plaisir qu'on aurait à étrangler

LE GARDE DU CORPS lo7

certains imbéciles. Il y cul un siloncc. Robert vint serrer la main du baron.

« Messieurs, dit tout h coup Henriette, vous qui êtes si bien au courant de tout ce qui concerne l'entourage des Burdett, qu'est-ce que vous allez nous apprendre sur Mme Macpberson?.. Dépêcbez-vous, pendant qu'elle n'est pas là... Comment! vous ne soufflez mot?.. Voyons, monsieur Pomerol, ce n'est pas une raison parce qu'elle doit venir chez moi ce soir...

— 11 peut se faire qu'elle ne vienne pas, interrompit Robert.

— Alors ce n'était pas la peine d'insister pour que j'envoie une invitation à ces gens, que j"ai vus deux fois dans ma vie... Allons, monsieur Pomerol, une petite indiscrétion!.. Je suis sûre que vous en auriez long à dire si vous vouliez.

— Du tout, madame, du tout. Je ne sais rien sur elle, absolument rien.

— Bah ! vous qui connaissez les petites affaires (\(\ tous les ménages de Paris! Dites plutôt qu'il ne vous plaît jias de parler : cette réserve vous honore peut-être, mon cher; je n'insiste

lo8 LE GARDE DU CORPS

plus... Et VOUS, baron, vous n'êtes pas amoureux de Mme Macpherson, j'espère?

h' — J'ai toujours préféré les brunes, chère madame.

— Voyez-vous ça!.. Eli bien', mais cela vous met à Taise : contez-moi l'iiistoire de la belle Glorinde, alors.

— Madame, les femmes honnêtes n'ont pas d'histoire.

— On assure pourtant ({u'elle a un amant, Insinua rinsupportal)h' jeune homme; je l'ai entendu dire tout récemment...

— Dans un cercle bien informé, sans doute? interrompit Robert, avec cette voix douce et cet air impertinent qu'il savait si bien prendre.

— Mais oui... aux Mirlitons...

— - Vous n'êtes donc pas des Moutards?., C'est curieux... J'aurais cru... »

Il se leva avec un peu de brusquerie, sans parvenir à cacher autant qu'il l'aurait fallu combien cette conversation venait de l'agacer. Mme de Ternois était devenue soudain pensive. Pomerol, Taillandier, firent de vains efforts pour ramener à eux son attention qui s'égarait. Le charme d'entrain et de gaieté était rompu.

LE GARDE DU CUHl'S lo*J

Ils sY'cartërciil. Les autres quittëreiil la place à leur tour, et Henriette alla rejoindre Villecrcsnes au bout du sabui.

(( Ça devait arriver! dit pliilos()|dii(|ii('iu<'ut le baron à son ami. Un peu plus l(jt, un peu plus tard, il fallait bien que Mme de Ternois trouvât la piste... Voilà qui va avancer les aiïaires du marin, si tant est qu'elles en aient besoin... C'est égal, Robert est rudement pincé : avez-vous vu ses yeux quand cet imbécile a dit (pie Mme jVIacpberson avait un amant?.. »

11 s'interrompit soudain j)()Mr jeter cette exclamation :

(' Saperlipopette!., (ju'elle est btdie! »

Pomerol suivit la direction de son regard et vit Mme Macpherson qui entrait avec cette nonclialance dédaigneuse et superbe des femmes parfaitement sûres de leur beauté.

En l'apercevant, Robert éprouva une des plus vives surprises qu'il eût encore ressenties. Il s'empressa cependant d'aller à sa rencontre, en s'efîorçant de cacher son trouble sous le déguisement d'un sourire. Clorinde accueillit avec un air de reine le salut profond qu'il lui fit, prit son bras et profita du moment où ils

traversaient im premier salon réservé aux joueurs de whist pour lui dire à mi-voix :

(( Cela vous étonne que je sois venue, n'est-ce pas?.. Voyez comme je suis bonne : je viens chercher moi-même les excuses que vous me devez pour l'accès de folie furieuse auquel vous avez cédé hier... Demandez-moi vite pardon et jurez de ne jamais recommencer, si vous voulez que nous restions amis... «

Elle lui jeta de côté un regard caressant et moqueur; il n'eut que le temps de murmurer : «Pardon! pardon! » car Henriette venait de quitter Yillecresncs pour faire quelques pas au-devant de Mme Macpherson, qu'elle accueillit assez ù'oidemenl. Robert s'esquiva au plus vite. Les deux femmes échangèrent quelques politesses et prirent place à côté l'une de l'autre sur un canapé : Mme de Ternois nomma quelques personnes qui se trouvaient là et présenta Yillecresnes.

(( Je suis (l'aulanl plus heureuse de faire votre connaissance, monsieur, dit Clorinde, que j'ai déjà beaucoup entendu parler de vous...

— Me permettez-vous de vous dire, madame, que je suis un peu étonné qu'on ait pu vous

parler beaucoup de moi?.. Il faut que celui qui l'a fait en sache plus long- sur moi que je n'en sais moi-même...

— Je dois vous prévenir, madame, dit Henriette, que notre ami Villecresnes est d'une modestie farouche...

— On avait négligé, madame, de me signaler ce trait du caractère de M. Villecresnes, mais on m'en avait révélé beaucoup d'autres, qui ne sont pas moins à son honneur... Et vous avez quitté le service, monsieur?

— J'ai pris un congé seulement...

— Il n'est pas probable alors que vous vous rembarquiez jamais... La vie du bord est bien rude, bien monotone... bien vide... auprès de celle de Paris...

— Cela dépend, madame, de la façon dont on remplit l'une et l'autre... »

Sans se laisser déconcerter par la politesse glaciale de Villecresnes, Clorinde reprit, avec son plus gracieux sourire :

(( Je sais par d'anciens amis de mon père — le contre-amiral Martin-Desnouettes — quel brillant avenir vous était réservé... Je puis même vous dire qu'on regrette fort une déter-

mination qui prive la marine d'un de ses officiers les plus distingués... On s'étonne que vous...

— J'étais plus facile à remplacer, interrompit vivement le marin, à bord d'un bâtiment qu'auprès de ma fille orpheline... Je vous serais reconnaissant, madame, de vouloir bien en faire la remarque aux personnes qui me portent tant d'intérêt... Vous pourrez leur dire en même temps que la décision prise par moi il y a deux ans, à la mort de ma femme, n'a rien d'irrévocable...

— Ah ! mais j'espère bien que si, par exemple ! fil étourdiment Henriette, sans voir l'imperceptible sourire qui plissa l'angle de la paupière de Clorinde et le petit mouvement d'impatience de Jean.

— Oh!., ce serait mal, poursuivit Mme Macpherson. Vous vous devez à votre fdle, monsieur!.. Vous avez bien assez fait, déjà, pour le pays...

— Madame... je vous en prie!..

— Eh ! monsieur, pourquoi ne dirait-on pas tout haut que vous êtes un homme de courage et de mérite?.. N'est-ce pas? » ajouta-t-elle en se tournant vers sa voisine.

Celle-ci répondit simplement :

(( Nous n'avons jamais pu, madame, ni mon mari ni moi, guérir notre ami Villecresncs de l'horreur qu'il a pour les compliments...

— Oh! mais alors, M. Yillecresnes est un homme tout à fait d'un autre âge!..

— Nullement, madame, répliqua Jean. J'ai mes faiblesses, comme tout le monde... Celle, entre autres, de me défier de la louange quand elle est excessive, et de ne pas trop croire, dans le monde, à la bienveillance qu'on me montre, alors surtout que je n'ai rien fait, ni n'aurai vraisemblablement jamais l'occasion de rien faire pour la mériter. »

Et, s'inclinant légèrement, il s'éloigna.

Ce n'était pas sans effort qu'il avait réussi à garder son sang-froid au cours de cette conversation : Jean avait cru surprendre, dans les paroles de Clorinde, une intention de malveillance, quelque chose comme une pointe de raillerie, perçant sous les compliments dont elle l'avait accablé. Il se sentait ému, troublé, inquiet, sans trop savoir pourquoi; plein de dépit, surtout, contre cette femme. Il aurait voulu reprendre avec Henriette la causerie que

l'arrivée de Mme Macpliersoii avait interrompue ; mais Henriette ne songeait guère à lui, sans doute, car il l'aperçut au bout du salon, qui riait en écoutant un grand monsieur. Et Jean fut envahi tout à coup par une souffrance dont il n'aurait su définir la cause, par une sorte de colère contre lui-même, contre Clorinde, contre Henriette même . B se prit à penser que Mme de Ternois avait eu Lien tort de le forcer à venir. H lui parut qu'elle riait trop haut, qu'elle se laissait parler de trop près par ce grand monsieur; que Robert, en somme, reprochait avec raison à sa femme d'avoir quelquefois une tenue trop libre dans le monde. Et soudain il éprouva le besoin impérieux de quitter cette fête où tout, depuis le persiflage de Mme Macpherson jusqu'à l'indifférence de son amie, l'avait blessé; d'être seul, seul avec ses pensées.

n se dirig-eait vers la sortie lorsque, passant auprès de Clorinde, celle-ci dit tout à coup : « Monsieur Yillecresnes! » et lui montra une place à côté d'elle, sur le canapé, où le départ de Pomerol venait de la laisser seule.

« Oserais-je vous demander, madame, lui dit-il quand il fut assis, dans quelle intention

VOUS avez daigné, tout à l'Iiouri', me railler avec tant d'esprit?

— Mais je ne vous ai point raille, monsieur, et la preuve que j'ai pris plaisir à causer avec vous, c'est que je vous demande de me tenir compagnie encore un instant... M. Pomerol me disait tout à l'heure de véritables horreurs sur le compte d'une femme de ses amies... Que pensez-vous de cela?..

— Je me fais rarement juge de la conduite des autres, madame... car — c'est encore une de ces faiblesses dont je vous parlais — je ne reconnais guère aux autres le droit de juger la mienne.

— C'est de l'orgueil.

— Peut-être bien!

— Eh bien! moi, je ne suis pas de votre avis, monsieur... Il me semble qu'une beUe âme n'a rien à craindre d'un regard qu'on jette sur elle en passant.

— Pardon! elle peut avoir ses délicatesses, ses pudeurs ...

— Ou ses secrets... C'est vrai, je n'y pensais pas... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, dites-moi donc, monsieur Yillecresnes, ce que

VOUS pensez deramitié entre homme et femme . N'est-ce pas que c'est une chimère?

— Si c'est une chimère, madame, je n'en sais pas qui soit phis digne de séduire un cœur généreux.

— C'est beau comme du Corneille, ce que vous me dites là... Mais enfin, vous ne vous prononcez pas... Est-elle possible, cette amitié?

— Je le crois, madame.

— Sans alliage?

— Sans alliage!

— Sans regrets, sans espoir?

— Sans espoir, sans regrets!

— Allons, décidémentvous êtes surhumain... Eh bien! moi. monsieur, je crois que lorsqu'un homme et une femme — ni trop vieux, bien entendu, ni trop laids — ont l'impertinence de jeter un défi à l'amour en essayant de s'aimer seulement d'amitié... l'amour relève le gant! »

Il la regarda bien en face et répondit : « C'est que vous ignorez peut-être, madame, que l'honneur et le devoir peuvent armer certains cœurs d'une force qui les rend invincibles aux tentations.

" — Oui... De même qu'un missionnaire armé

de sa foi est invincible aux tortures, n'est-ce pas?.. Mais alors,., c'est un autre martyre? »

Il se leva et dit fièrement :

'< Qu'importe, si c'est un autre triomphe ! »

Puis, s'étant incliné devant elle, il gagna la porte et sortit. Au même instant, Robert, que cette conversation, suivie de loin par lui, avait fort intrigué, se rapprocha de Mme Macpherson. Il la trouva pensive.

(( Eh bien! dit-il, j'ai vu que vous aviez fait connaissance avec mon ami Jean... Comment le trouvez-vous?

— Mais particulièrement propre à remplir les fonctions dont vous l'avez investi... )>

Robert fronça les sourcils. Elle continua, sans paraître s'en apercevoir :

« C'est un drôle de corps, que votre Yillecresnes, mon cher... Je crois, Dieu me pardonne, qu'il m'a émue.., cet imbécile !. . »

Et elle se retira fort satisfaite de sa soirée ; car, outre qu'elle avait fait, en venant chez les Ternois, une de ces démarches hardies qui lui plaisaient par leur singularité même, Clorinde savait maintenant à quoi s'en tenir sur l'amitié de Yillecresnes pour Mme de Ternois.

Or, à force d'cnlendre Robert vanter la droiture, la loyauté de Jean, Mme Macplierson en était venue à haïr le marin. Elle sentait vaguement -que Robert avait plus d'estime pour lui que pour elle, et ne pouvait pas pardonner à cet homme la supériorité morale dont il l'accablait. Ce fut donc une joie très vive, une délicieuse revanche de sa propre fragilité, que de découvrir, comme elle le fit sans peine, la prochaine défaillance dont était menacée cette importune et insolente vertu. Tandis que son coupé roulait vers l'avenue de Yilliers, Clorinde pensait : « Robert m'aime... et il me plaît... Villecresnes aime Mme de Ternois... Si par hasard cette pimbêche commençait de son côté H avoir un sentiment pour lui, cela serait encore bien plus amusant!... » Et elle se prit à sourire méchamment, d'un joli petit sourire de démon qui se réjouit à l'idée de la chute d'un ange.

Cependant, h l'hôtel de Ternois, les salons se vidaient peu à peu. Les derniers invités étant partis, M. et Mme de Ternois se trouvèrent en tète-à-tête. Henriette semblait préoccupée.

« Robert, dit-elle tout à coup, pourquoi donc M. Pomcrol et le baron Taillandier ont-ils eu

l'air si ombarrassé quand j(3 leur ai demandé, ce soir , s'ils savaient quelque chose sur Mme Macpherson?

— Mais je n'ai rien remarqué de semblable... S'ils n'ont rien dit, c'est qu'apparemment ils n'avaient rien à dire...

— Ah!.. Et toi, pourquoi t'es-tu mis si fort en colère contre ce pauvre diable de Bernier quand il a dit que Mme Mncpherson avait un amant?

— Tu sais bien que je n'aime pas à entendre parler légèrement de choses si graves... Ces blancs-becs vous perdent une femme de réputation avec un sans-gène ! Je n'étais pas fâché de donner une leçon à celui-là : j'espère qu'il l'aura comprise...

— Ah !.. Et pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu avais rencontré Mme Macpherson à un bal chez les Burdett ?

— Ça n'avait pas d'importance...

— Ah!.. C'est égal, tout cela n'est pas naturel... Bonsoir! »

Et elle gagna sa cliambi'e, oubliant, pour la première fois depuis treize ans, de tendre ses joues aux lèvres de son mari. Robert alla se

coucher, mais le sommeil lui tint rigueur. Il se demandait avec inquiétude si la clairvoyance de sa femme, mise en éveil par le fâcheux incident de la soirée, n'allait pas découvrir tout ce qu'il lui cachait depuis deux ans, sa liaison de l'hiver précédent avec la Zanetti, ses énormes pertes de jeu, les spéculations malheureuses qu'il avait tentées pour réparer les brèches de sa fortune. Puis l'image de Mme Macpherson se présenta à son esprit : il la revit telle qu'elle lui était apparue lors de la scène de la veille, avec son port de tète hautain et ses gestes larges de tragédienne qui lance une imprécation. Il eut aux lèvres la sensation d'un baiser, et, enfonçant sa tète dans l'oreiller, comme pour échapper à une vision troublante : « Ah! quelle maîtresse elle serait! » se dit-il; et il ferma les veux.

Au momoiit où se produisirent les incidents dont on vient de lire le récit, plus d'un an s'était écoulé depuis que des relations d'une étroite intimité unissaient Jean et la famille de Ternois.

« Mon cher, avait dit un jour, huit mois auparavant, Villecresnes à son ami, j'ai d'abord fait honneur à notre vieille et fraternelle amitié de l'empressement que tu as mis à m'attirer chez toi. Je réfléchis, j'observe depuis lors, j'écoute môme à droite et à gauche, et je dois te confesser, avec un peu de tristesse, que ton insistance ne me semble plus tout à fait aussi désintéressée que je l'avais cru... Je sais maintenant ce que je fais ici... Je pourrais te dire

que si ta confiance m'honore, elle me fait jouer aux yeux du monde un personnage passablement ridicule... j\e proteste pas! J'ai déjà un surnom : le Garde du corps. Tu vois comme c'est flatteur pour moi!.. Mon premier mouvement a été de te planter là : franchement, tu ne l'aurais pas volé. Mais, voilà! Je t'aime bien, quoique tu ne vailles pas cher..; j'aime ta femme, qui est autrement intéressante que toi, entre nous..; et est-ce que je ne me suis pas mis à aimer aussi ce moussaillon de George, que tu élevais si mal! Toute la smala, enfin!.. Alors, tu comprends, ça m'ennuie do m'en aller, et je reste... C'est toi qui l'as voulu, d'ailleurs. Seulement, je te préviens que je ne me lasserai pas de te dire et de te redire ce que je pense de ta conduite : (piand tu en auras assez, tu pourras me mettre à la porte... Si je ne tourne pas dès maintenant les talons, c'est uniquement parce que je juge ma présence entre vous deux utile à la paix de votre ménage... J'espère que tu redeviendras sage avant que ma cousine ait appris à quel point son polisson de mari est indigne d'elle... Sur ce, bonsoir... Que le diable brûle ton tripot

do cercle et torde le cou à cette satanée Mme Macpherson ! »

Après cette explication, qui laissa Robert un peu penaud, le marin prit définitivement possession de la suppléance conjugale — sans traitement — que son ami jugeait à propos de lui abandonner. Jean prévoyait bien que Ton ne tarderait pas à gloser; mais il avait pour les commérag-es de salon le mépris superbe d'un homme habitué à prendre les inspirations de sa conscience comme seule règle de conduite, sans parler d'une certaine raideur de soldai, un peu effarouché par le monde, et qui se venge de la timidité que celui-ci lui inspire de près, en affectant de braver à distance ses jugements.

Passant chaque jour plusieurs heures avec Henriette, Villecresnes eut mille occasions de l'étudier dans l'intimité, qui est le déshabillé de l'àme, Ex])li([ue ([ui pourra cette inconséquence : le je ne sais quoi d'un peu gamin, dont Mme de Ternois n'avait jamais pu ou voulu se défaire, plut à cet homme grave. C'est une erreur de croire que les gens qui travaillent et qui pensent, apprécient seulement

les matrones. Il ne leur est pas plus désagréable qu'à d'autres de trouver dans une femme l'ospiègierie, l'entrain, l'enjouement, la grâce un peu mignarde, les caprices, les faiblesses d'enfant gâté, et ces menus défauts qui sont un des éléments du cliarme de son sexe. Jean avait le tour d'esprit sérieux, un peu rêveur, qu'on rencontre souvent cbez les marins : leur métier fait d'eux des savants qui connaissent exactement le diamètre de Vénus, et la mer des poètes qui se récitent :

Étoile qui descends sur la verte colline.

tout en faisant leur quart. A quarante ans passés, alors que ses cheveux commençaient à grisonner sur les tempes et que déjà sa barbe s'argentait çà et là, cet homme d'aspect un peu sévère, avec ses traits énergiques, hâlés par le soleil et les embruns, gardait une jeunesse de cœur que ceux-là seuls lui connaissaient, qui l'avaient longtemps pratiqué. Quand par hasard il se livrait, — ce qui d'ailleurs arrivait rarement, et seulement en présence d'amis éprouvés, — on s'apercevait qu'il y avait en

lui un grand enfant prêt à s'amuser de tout, capable déjouer à cache-cache ou au volant et d'y prendre plaisir, riche encore de cette gaieté naïve, peu exig-eante, qui s'en va d'ordinaire avec toutes les bonnes choses qu'emportent les années. Quand, après avoir travaillé toute la matinée à son livre sur la défense des côtes, il arrivait chez ses amis, la tête encore en pleine ébullition d'idées, il éprouvait une détente délicieuse, et comme une sensation de fraîcheur, ù entendre le babil de la jeune femme, ses exclamations, ses questions qui n'attendaient pas la réponse, et les étonnants discours qu'elle tenait parfois à sa perruche en lui lissant les plumes. Jean aimait à la voir passer et repasser, vive, alerte, sautillante comme à quinze ans, toujours en mouvement , courant après son ouvrage, — une petite brassière de pauvre dont il n'y avait qu'un bras de fait depuis six mois, — cherchant son mouchoir qu'elle égarait dans tous les coins, jetant hors d'elle-même en rires, en gestes et en paroles son trop-plein de vie. Elle lui rappelait ces plantes des tropiques qui enchevêtrent au hasard d'une fougueuse croissance leurs branches capricieuses. Et

quand il la comparait aux autres femmes, celles-ci lui paraissaient pauvres de sève, étiolées par la culture uniforme et artificielle, l'émondage impitoyable de toute originalité, par cette greffe d'idées banales, de sentiments, de goûts et de jugements convenus qui constituent l'éducation de la plupart d'entre elles. Alors, la sympathie instinctive qu'il éprouvait d'abord pour Mme de Ternois fit place à une affection réfléchie : il sut mieux pourquoi la jeune femme lui plaisait, sans se douter que cela seul prouvait qu'elle lui plaisait davantage. Il n'y a que les sentiments profonds et durables qui s'analysent ainsi eux-mêmes et entreprennent leur propre justification devant la conscience ; les autres ne se soucient pas plus de chercher d'où ils viennent que de prévoir où ils vont.

Cependant, le temps s'écoulait et Robert ne laissait paraître ni regret de ses écarts, ni intention de s'amender. Yillecresnes était confondu de cette inaltérable quiétude qu'une vie effrénée ne parvenait pas à troubler. Chaque jour, Ternois montrait à l'heure des repas sa tête de viveur, spirituelle et fatiguée, causait

iiéj^ligcmmeiiL de la pluie et du beau U-mps, disait dos riens avec sa grâce légère de mondain, fumait un cigare et s'en allait. Galant d'jiilleurs avec sa femme et plein de prévenances pour elle, apportant souvent des bonbons ou des Heurs, toujours prêt à lui faire compliment de ses toilettes... Le modèle des maris, enfin, sauf qu'il passait l'après-midi à « ses affaires », la nuit à son cercle, et la matinée avec ses chevaux. Restait pour Henriette le déjeuner et le diner, qu'il n'eût manques à aucun prix, car il avait des principes. Était-ce suffisant? M. de Ternois eût souri d'un doute à cet égard : Henriette n'était-elle pas « un bébé »?

Le malheur, c'est que les bébés grandissent et qu'un moment vient où il ne leur suffit plus de jouer à la poupée. Il faut croire qu'Henriette était arrivée à l'âge de raison, car un travail de réflexion, d'observation et d'analyse, dont elle n'était guère coutumière, commençait à se faire dans sa petite cervelle un peu éva^ porée. Un beau jour, — c'était quelque temps après cette soirée où Jean, parlant des Papous, lui avait rappelé, disait-elle, le père Monsabré

— Mme de Ternois s'avisa qu'elle était une ignorante , tandis que son cousin était un grand savant. Cette découverte l'humilia, et elle fut prise d'un bel accès de curiosité scientifique et littéraire. « N'est-ce pas, Jean, que je suis une cruche? » dit-elle brusquement à Yillecresnes, avec une petite moue boudeuse et câline qui lui allait à ravir. Le capitaine protesta, mais elle suivait son idée, comme un enfant qui court après son cerceau : « Si, si, je le sens bien maintenant!.. Aussi, ce Robert qui ne m'a rien appris,,, en treize ans, je vous demande un peu!,. Apprenez-moi, vous. » Elle voulait « apprendre ». Apprendre quoi, c'est ce qu'il était difficile de .«savoir, car lorsque le marin, se prêtant à cette fantaisie avec sa complaisance souriante, lui proposa de dresser le plan de leurs futures études, la jeune femme manifesta un égal désir de connaître immédiatement Musset, dont son mari lui avait parlé vaguement, comme d'un homme de lettres très chic, qui buvait trop d'eau-de- Vie; — de savoir pourquoi Saturne a des anneaux, — comme une Mauresque, disaitelle ; — et enfin d'être mise au courant de la

question des torpilles automotrices, que Jeun venait de traiter dans un mémoire. Il essaya de lui expliquer qu'il faut au moins un peu d'ordre. « Ah oui! dit-elle, comme au couvent ! J'avais un vieux professeur de géographie très fort; on disait qu'il savait trentetrois affluents de l'Amazone et le nom de toutes les stations entre Paris et Rome : si vous croyez que ça ne fait pas d'effet sur des jeunes filles !.. Seulement, il avait une méthode pour l'enseignement de la géographie... une méthode superbe : longitude, latitude, productions du sol, caractère de la race, betteraves, grands hommes... Il a passé un an à nous l'apprendre, sa méthode : à l'examen, j'ai mis le Gange en Afrique!.. Tenez, vous êtes tous des pédants; notre curiosité est un papillon qui se pose, et vous perdez le temps à tourner autour pour l'attraper dans les règles; nous n'aimons que les derniers chapitres et vous ne nous faites pas grâce d'une ligne de préfacé... 0 la méthode! » C'est ainsi que Villecresncs devint le professeur de la mère, comme il l'était déjà du (ils. Henriette trouvait un plaisir imprévu à entendre les expli-

cations que Jean lui donnait sur mille sujets (l'art, de littérature, même de science, dont elle n'avait jamais soupçonné l'intérêt. Elle lui reprochait seulement de ne pas aller assez vite. Et, de fait, son intelligence agile, primesautière, brûlait les étapes. « C'est plus fort que moi, disait-elle en riant, quand je suis, il faut que je devance! >i La découverte du Louvre, du musée du Luxembourg-, du musée de Clunv, une visite à l'Observatoire, excitèrent son enthousiasme. Elle eut envie d'une u lorgnette à étoiles, un petit télescope, tout petit... pas plus grand que ça... pour la campagne... quelque chose de très bon marché », et le mendia si gentiment que Robert finit par le lui promettre, non sans hausser un pou les épaules.

« Oui, oui, moque-toi! fit-elle. Parce que je commence à ne plus m'intéresser unique^ ment à mes chiffons, n'est-ce pas? Ça te va bien, à toi, qui n'as jamais daigné l'occuper de Savoir si j'avais pour deux sous d'idées !.i Mon cousin s'en occupe bien!.. Et si tu crois que ça ne me flatte pas, qu'un homme comme lui me juge capable de causer d'autre chose

que de la dernière revue des Variétés, tu sais, tu te trompes ! »

Les Nuits, Souvenir, la rendirent rêveuse pour la première fois de sa vie. « Ah çà, demanda-t-elle à Jean, c'est donc vrai qu'on peut aimer comme ça? C'est drôle : je n'y avais jamais pensé... » Elle n'avait jamais pensé non plus qu'il fi\t possible de tricoter pendant une heure de suite en écoutant, sans bouger de son fauteuil, sans interrompre. El c'est pourtant le phénomène qui se produisait maintenant tous les soirs, tandis que Villecresnes racontait ses voyages, lisait à haute voix tantôt un article de revue, tantôt le dernier roman de Feuillet, exposait ses projets de travaux ou construisait avec elle un de ces jolis châteaux en Espagne où les pères et les mères se plaisent à loger l'avenir de leurs enfants : châteaux de cartes, frêles et charmants comme les chimères, bâtis avec amour, et qu'un coup de vent de la vie brutale emporte et disperse aux quatre coins du ciel! Henriette prenait alors un petit air sérieux, réfléchi, remuait la tête, semblait se dire' tout bas à elle-même des secrets, et quand Ville-

cresnes lui demandait : (f Qii'avez-vous donc? » répondait seulement : « J'ai mon idée! » Cette idée, Jean la voyait passer dans son regard, avec quelque chose d'humide et d'attendri qui baignait soudain ses yeux; il la devinait, cette douce idée de mère, rien qu'à la façon dont la jeune femme embrassait tout à coup George, puis caressait les longs cheveux bouclés de Marie.

« C'est que je veux faire d'elle une vraie femme, vous savez! disait-elle.

— Et moi un liomme de ce gamin-h'il » répondait-il.

Et leurs regards, en se croisant au-dessus de la tète des enfants, semblaient échanger une promesse muette, lier d'avance et à jamais par de mystérieuses fiançailles cette petite fille et ce petit garçon qui, serrés l'un contre l'autre, confondant les boucles de leurs cheveux, s'ingéniaient à déchiffrer un rébus, tandis qu'à côté d'eux se résolvait, à leur insu, le problème de leur destinée. Yillecresnes et Mme de Ternois vivaient ainsi dans une intimité paisible et honnête, pris l'un et l'autre par une de ces douces habitudes de cœur qui vous en-

veloppent insensiblomcrit de mille liens ténus dont on ne connaît bien la force que le jour où l'on essaye de les rompre. Henriette s'était à peu près résignée à son rôle de femme dont le mari vit dehors : il était rare qu'elle se plaignît ; seulement elle semblait d'autant plus aimer son fils et son foyer, que Robert devenait plus étranger à l'un et à l'autre. Lorsqu'il arrivait à Jean de songer à sa femme, l'image de la morte ne lui apparaissait plus qu'à peine, pâle, effacée dans un lointain de souvenir si reculé, que Villecresnes se demandait, avec une sorte de remords vag-ue, comment l'oubli avait pu s'emparer déjà de cette mémoire, qui devait rester, toujours vivante et toujours chère, au fond de sa pensée fidèle.

Il n'en fallait pas plus, ce semble, pour lui donner l'éveil et le mettre en garde contre lui-même. Mais Jean était un naïf. A l'âge où d'ordinaire on a payé de sa dernière illusion la science de la vie, cet enthousiaste égaré dans un siècle sceptique, ce croyant obstiné de toutes les chimères généreuses, ignorait encore que l'amitié entre homme et femme n'est le plus souvent, pour l'une des parties,

sinon pour les deux, qu'un provisoire tendant fatalement au définitif, c'est-à-dire à l'amour. Il se laissa séduire à ce rêve décevant d'être l'ami, et rien que l'ami, d'une jolie femme. Comme le cœur est parfois sophiste plus subtil que l'esprit, Jean se persuada que ce rôle n'était pas au-dessus de ses forces et que son honnêteté ne pouvait pas être sujette aux défaillances qui. d'ordinaire, empêchent qu'on ne le soutienne jusqu'au bout. Ses épargnes de tendresse, sa bonté, le besoin de se dévouer qui était en lui, son respect chevaleresque de la femme, sa pitié pour les faibles et les abandonnés, le meilleur de lui-même enfui, il mit tout dans cette affection qu'il dédiait à Henriette sans le lui dire : bouquet mystérieux fait de toutes les fleurs de son àme. Si parfois la pensée d'un péril caché , de souffrances futures, effleura son esprit, cette courte appréhension se dissipa aussi vite que l'émotion passagère dont un brave se sent pris, la veille d'une bataille.

Alors commença pour cet homme une vie délicieuse. Pendant plusieurs mois, il s'abandonna sans inquiétude ni remords à son amitié

pour Mme de Ternois : fort de la loyauté de ses intentions , il ne songeait pas à se demander si le courant de sympathie qui le portait vers elle ne devenait pas plus rapide cl plus fort. Il lit deux parts de son temps, dont il donnait l'une — la plus petite — au travail , et l'autre à son amie : répartition inverse de celle qu'il avait adoptée d'abord. Un moment vint où la pensée seule de rester un jour entier sans la voir lui parut insupportable. '( Voilà bien, se disait-il en souriant, la tyrannie des habitudes! » Et il ne sentait pas combien cher lui était devenu son esclavage. Non content de s'être fait le professeur de Mme de Ternois, il entreprit de donner quelques retouches à son éducation, dirigée par Robert de si étrange sorte pendant le temps où il avait daigné s'occuper d'Henriette, ({ue ce mari semblait s'être proposé pour but — plus d'un parmi les hommes du monde imite Robert en ce point — d'enrôler sa femme dans l'escadron des cocodettes : troupe légère, fringante et caracolante, qui exécute ses brillantes fantasias sur un champ de manœuvres dont l'accès est ouvert aux femmes tout à fait bon-

nêtes, lesquelles se gardent d'y entrer, et fermé soi-disant aux déclassées, qu'on y rencontre nonobstant. Depuis qu'il avait eu l'occasion d'étudier Mme de Ternois et de découvrir les sérieuses qualités de cœur et d'intelligence qui se cachaient sous ses façons d'enfant gâtée, Villecresnes ne pardonnait pas à Robert d'avoir poussé sa femme à l'imitation de ces écervelées, sinon ouvertement, du moins par l'approbation qu'il accordait volontiers à l'extravagance de leur langage, — le droit de tout dire leur tenant lieu d'esprit. — ou à celle de leur toilette, — le droit de tout montrer leur tenant lieu de goût. Jean opéra ainsi de menues réformes, non seulement dans les idées, mais même dans les goûts, dans les manières, jusque dans la toilette de Mme de Ternois. Henriette se soumettait sans résistance à ce protectorat tendre et éclairé. Obéissante comme elles le sont toutes, au fond, même celles qui affectent des airs d'indépendance, il lui semblait qu'elle avait enfin trouvé dans son ami, sinon dans son mari, le guide souhaité, le directeur dont chaque femme a besoin pour s'épargner la fatigue de vouloir

et de juger. Insensiblement, Mme de Ternois prit l'habitude de le consulter sur tout : cboix d'un livre, d'une étoffe, d'une partition, i-elalions à conserver ou à interrompre, valeur d'une pièce des Français ou du Gymnase, qualités et défauts des diverses écoles de littérature ou de peinture, mérite d'un avocat ou d'un acteur. Elle acceptait ses avis avec cette soumission que la femme la plus intelligente témoigne H l'homme dont elle a reconnu la supériorité : car il y a, même en celle-là, un fond de docilité crédule, quelque chose qui répugne invinciblement à la critique, le besoin de croire sans examen. Plagiaire inconsciente, elle mettait au pillage les idées, les opinions de Villecresnes, et s'en affublait, comme une jeune iille porte sa première robe longue, hardiment, mais non sans un peu d'amusante gaucherie, A l'insu do tous, Jean se livrait sur elle à un invisible et persévérant travail de chaque jour : doucement, il la modelait à la ressemblance d'un certain idéal féminin que ce rêveur portait en lui depuis vingt ans. « Robert me remerciera », pensait-il.

Sa statue terminée, Pyg-malion devint amou-

roux d'elle. Après dix mois de cette exquise et dangereuse intimité, Yillecresncs fut bien forcé de s'avouer que l'amitié seule ne suffisait peutêtre pas à rendre raison de l'intérêt chaque jour grandissant qu'il portail à Mme de Ternois. Alors, humilié, effrayé de la vérité confusément entrevue, il essaya de se donner le change h lui-même sur la nature véritable de ses sentiments, et son amour naissant revêtit l'un après l'autre tous les déguisements qu'il prend en pareil cas, afin de garder — plaisir de prince — quelque temps encore l'incognito. Dix fois par jour, Jean se répéta qu'après tout il n'avait rien fait pour forcer la porte des Ternois; c'est Robert qui l'avait attiré, introduit, imposé... Était-il bien sûr d'éprouver autre chose qu'une immensi' pitié pour cette aimable femme trahie, ruinée peut-être? Est-ce qu'il n'avait pas travaillé loyalement à conserver l'harmonie de ce ménage, à ramener le mari repentant au foyer déserté?.. Certes il so plaisait fort dans la société d'Henriette : mais lui avait-il jamais adressé une flatterie intéressée, un compliment suspect, une parole que son mari ne put entendre?.. Un Pomerol, un

(iuiiliau, un Taillandier même, le premier venu, lui faisaient plus la cour, dans un salon, en cinq minutes, qu'il ne la lui avait faite en dix mois... Pourquoi donc s'alarmer?,. L'inquiétude vague qu'il avait conçue se dissipa. Aûn de se rassurer tout à fait, Jean partit pour Lorient, où il avait à étudier un type nouveau de croiseur à grande vitesse. Puis il alla passer quelques jours à Brest, se faisant une sorte de point d'honneur de rester éloigné de Paris plus longtemps qu'il n'avait dit, heureux de se prouver ainsi à lui-même son indépendance* Une lettre d'Henriette lui parvint :

« Que faites-vous si longtemps là-bas? Etesvous amoureux d'une pêcheuse de crevettes? Vos amis sont jaloux. Moi je ne m'amuse pas trop : je crois décidément que si je ne vous avais pas eu pour me tenir compagnie, depuis que Robert ne peut plus rester deux heures de suite à la maison, j'aurais iîni par prendre, comme lui, mon intérieur en dégoût... J'aurais fait du p.sc/iutt tout aussi bien qu'une autre, au lieu de tourner au pot-au-feu... Ça aurait peutêtre coûté plus cher à Robert, par exemple!

Quand une femme se lance, est-ce qu'on sait jamais jusqu'où elle ira? C'est comme vos boulets! A propos, mettez-vous donc dans un des plus gros; dites qu'on vous fourre dans une pièce de fort calibre et faites pointer sur Paris, boulevard Haussmann... Marie a éternué trois fois depuis déjeuner : je crois qu'elle couve un rhume. George réclame « l'Ami ^), et recommence à faire ses farces depuis que vous n'êtes plus là. Hier il s'est servi de la boite à couleurs que vous lui avez donnée pour peindre en ver= millon la queue de la perruche pendant que j'avais le dos tourné. Si vous aviez vu Cocotel C'était d'un impressionnisme! J'ai voulu me fâcher, mais, voilà, je n'avais pas bien pris mon temps et j'ai pouffé. Ah! je ne suis pas encore une femme sérieuse, mon cousin! A bientôt, n'est-ce pas?

(( Henriette. »

« P.-S. — Je rouvre ma lettre afin de vous demander si vous ne seriez pas d'avis de penser à l'École des Beaux- Arts pour George, plus lard... Je vous assure que cet enfant-là a beaucoup de dispositions. »

Villecresnes reçut celle Icllre un malin, résolut de la laisser sans réponse et de ne partir que la semaine suivante. Seulement, il prit le soir l'express de Paris, sur cette réflexion que peut-être Marie était souffrante. Ce petit voyage, la vue de la mer, la visite de l'arsenal, des navires nouvellement construits, avaii'ut fait diversion aux premières alarmes de sa conscience. Jean revenait plus gai, plus tranquille qu'au départ; il revit son amie avec plaisir, mais sans trouble. Les beaux jours de leur paisible et confiante intimité recommencèrent; tout alla bien jusqu'à cette fête donnée par les Ternois, Ce n'était pas la première fois que Villecresnes voyait Henriette en toilette de bal, mais il n'avait jamais remarqué avant cette soirée-là tout ce que les lumières, les fleurs, les diamants, l'animation du plaisir, donnaient de cbarme à sa beauté irrégulière et capricieuse : beauté non de traits, mais d'expression, provenant non d'un ensemble liarmonieux de lignes, mais d'un je ne sais quoi subtil, immatériel, qui baignait son visage et le transfigurait, à de certains moments; d'une flamme intérieure, qui tantôt pétillait doucement dans

son regard, tantôt jaillissait comme une fusée avec respiègleric sonore de son rire. Longuement il la regarda qui trônait gaie, heureuse, triomphante, au milieu d'un cercle d'admirateurs. Elle lui sembla charmante dans l'exercice de sa double royauté de jolie femme et de femme d'esprit. Mais en même temps un malaise l'envahit qui devint bientôt une souffrance. Il parut à Jean qu'en acceptant les adulations de ces hommes empressés autour d'elle, Henriette manquait au pacte d'amitié qui les unissait tous deux, qu'elle lui dérobait quelque chose en accordant si libéralement à d'autres ce qu'il aurait voulu garder pour lui seul, la grâce mutine de son sourire et la musique de sa voix. La conversation qu'il eut avec Mme Macpherson, le persiflage de celle-ci, sa profession de foi sur l'amitié entre les deux sexes, ses allusions perfides au sentiment que Jean éprouvait pour Henriette, troublèrent profondément Yillecresncs et percèrent à jour les derniers sophismes dont il cherchait à se leurrer. Délivré des équivoques que la passion Irouve toujours, quand il s'agit pour elle de faire tomber le devoir dans ses duperies,

Jean iil bonne conlcnance devant Clorinde jusqu'à la fin, mais il était à bout de forces quand il partit. Triste, épouvanté de trouver dans cette amitié, qu'il s'obstinait la veille encore à croire pure de tout alliage, des exigences, des susceptibilités, de la jalousie même, Yillecresnes quitta le salon, cliercliant avec l'impatience d'un cœur blessé le bienfait de la solitude et la paix des ténèbres. Une soudaine, une éblouissante révélation avait illuminé jusqu'au fond même de sa conscience. Cet homme d'honneur se vit enfin épris d'une femme que l'honneur lui défendait d'aimer.

Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie et de méditation, Villecresnes entra vers neuf heures à l'hôtel de Ternois et se dirigea du côté des écuries, oii le portier lui avait dit qu'il trouverait Rohert. Coiffé d'une toque écossaise, la pipe de hruyère aux dents, M. de Ternois délibérait avec son groom et son cocher.

« De si bonne heure! Tu te bats? » dit-il en riant lorsqu'il aperçut son ami.

Jean haussa légèrement les épaules.

« Viens donc finir ta pipe dans le fumoir.., j'ai deux mots à te dire...

— Ah! — fit seulement Robert; et il le regarda avec un peu d'étonnement. — Allons... »

Ils entrèrent dans le fumoir. Jean resta debout; M. de Ternois se mit à cheval sur une fumeuse.

« Eh bien? dit-il.

— Eh bien, mon ami, je viens t'annoncer que je vais reprendre très prochainement du service.

— Pas possible!

— Mais si.., rien de plus simple... Je m'ennuie...

— AUonc donc!.. Et ton livre? les études?.. Tu vas laisser tout en plan pour t'en aller à Nouka-Hiva !.., En voilà une bêtise, par exemple... Et depuis quand as-tu cette jolie idée-là? Elle ne t'a pas poussé cette nuit, je suppose!

— Mais depuis quelque temps déjà.., j'y songeais... Il faut que je parte...

— Ah!.. » fit de nouveau Robert, et il lui jeta un coup d'œil rapide, aig-u. Puis il vida lentement sa pipe, à petits coups secs, sur un des chenets de la cheminée, en ayant l'air de réfléchir, et reprit après un silence, d'un ton plus g-rave :

« Soit!.. Peut-être aurais-tu pu nous demander conseil : nous sommes assez tes amis

amis pour cela, j'imagine?.. Enfin, comme tu voudras... Et Marie, à propos, qu'est-ce que tu vas faire d'elle?

— La placer dans une bonne maison d'éducation, où on me l'élèvera... C'est bien aux Oiseaux, n'est-ce pas, qu'a été élevée Mme de Ternois?

— Mme de Ternois!.. Ficbtre, tu es solennel ce matin!.. Oui, monsieur Yillecresnes, c'est bien aux Oiseaux... Seulement, veux-tu que je te dise? Tu ne t'en iras pas... au moins tout de suite...

— Ab! par exemple!.. Et pourquoi donc, je te prie?

— Parce que j'ai besoin de toi ici en ce moment... Je ne fais pas de pbrases, comme tu vois : tu sais que je ne me pique pas de sensiblerie... Je suis un égoïste, moi, et je m'en vante!.. Mes affaires vont mal...

— ïu as encore perdu?

— Oui, pas mal... Mais ce n'est pas d'argent qu'il s'agit...

— Encore une femme, alors!

— Naturellement... Et pas une, ma femme...

— Henriette!.. Qu'y a-t-il?.. Parle...

— A la bonne heure ! Jo retrouve mon vieux Jean : toujours le cœur chaud quand il s'agit de ses amis!.. Eh bien! oui, Henriette!.. Elle a des soupçons.

— Depuis quand?

— Depuis hier soir... Un imbécile a dit devant elle que Mme Macpherson avait un amant... Henriette a demandé des renseigncments : Pomerol, Taillandier n'ont pas même eu l'esprit de lui conter une histoire quelconque. Elle a remarqué leur air gêné... Moi-même j'ai manqué d'à-propos... Si bien qu'Henriette est aux champs.

— Ah! diable!

— Oui..., et je t'avoue que je ne suis pas très rassuré... Tu comprends que si elle se met en tête de chercher à savoir, elle saura, c'est forcé...

— Aussi, est-il permis de se conduire comme tu l'as fait!... Je t'ai averti vingt fois!... Dis, Robert, n'est-ce pas que, depuis un an, je n'ai pas manqué une occasion de te ramener à ta femme ?

— ParbliHi ! Tu en étais assommant. Mais ne vas-tu pas me réclamer un certificat , maintenant?

— C'est que, ce rôle que je ne recherchais point, que je voulais, que j'aurais dû refuser... ce rôle que tu m'as presque imposé, dans ton ménage, entre ta femme et toi, était si délicat, si difficile, si... qu'il me vient des scrupules. Je me demande si je l'ai rempli avec le zèle, la conscience, qui seuls peuvent servir d'excuse à la folie que j'ai faite en l'acceptant...

— La folie!... Mais c'est maintenant que tu es fou... Positivement, tu divagues, mon cher...

— Non, je t'assure, je ne suis pas très heureux, Rohcrt; j'ai des tristesses... et pendant que nous sommes là, entre nous, seuls, il vaut mieux que...

— Des confidences!... Garde-les pour ton amie Henriette... Elle est sentimentale comme toi : vous vous comprendrez à merveille et elle te consolera... Sans compter qu'en ce moment ça fera diversion... Moi, vois-tu, il est prohahk' que tes peines me donneraient envie de sourire, de mémo que mes plaisirs te font hausser les épaules... Un homme de tête comme lu l'es, froid, sans passions, toujours maitrc de soi, ne peut pas être malheureux

pour do bon... Est-ce que l'honneur, le devoir, la raison ne sont pas là pour le réconforter au besoin?... Me l'as-tu assez prècliée, hein, la souveraineté du devoir, et la domination sur soi-même, et la toute-puissance de la volonté!... Ah! lu appartiens à la race des forts, toi, tu es exempt des faiblesses vulgaires... J'aurais bien dû t'écouter, te prendre pour modèle : je n'en serais pas où j'en suis, à la veille, peut-être, de voir à jamais compromise la paix de mon foyer... »

Il parlait d'un ton dégagé, naturel, avec une nuance de mélancolie ; mais une pointe d'ironie méchante armait son regard, comme s'il eut exercé, en prononçant ces mots, de secrètes représailles sur son ami. Jean l'écoutait, d'un air de douloureux accablement, le visage collé à une vitre de la fenêtre, et chaque mot de Robert le perçait en plein cœur d'une blessure. Il se retourna vers M. de Ternois, et, faisant effort pour cacher son émotion :

« Enfin, dit-il, est-ce qu'il y a eu, entre ta femme et toi, une explication?

— Non pas une explication, si tu veux... Il y a eu qnchpics mots échangés, cette nuit.

après que tout le monde a été parti... Mais il n'en fallait pas plus pour voir qu'Henriette était troublée, inquiète... Et, dame, tu conçois comme il serait désagréable que tu nous quittasses, précisément à l'heure où ton influence sur elle pourrait être le plus utile... Je comptais sur toi pour la calmer, empêcher qu'elle ne se monte la tète... pour prévenir des querelles, des récriminations, une rupture peutêtre... Je puis bien t'avouer que j'ai dépensé depuis une couple d'années pas mal d'argent... Jug-e un peu, si Henriette mise en éveil s'avise de faire une enquête sur mes faits et gestes, découvre que j'ai entretenu cette pauvre Rosita, que je me suis remis à cartonner... et le reste! Tu vois bien que tu ne peux pas partir... Pas immédiatement, du moins... Dans un mois ou deux, quand cette crise sera passée, je te rendrai ta liberté. Qu'est-ce qui te presse d'abord? »

Yillecresnes paraissait en proie à une vive perplexité et n'avait pas encore répondu, lorsque Henriette entra dans le fumoir.

« Déjà levée? fit Robert avec un peu d'embarras.

— Comme tu vois... J'ai pou dormi colle miit,,. Bonjour, Jean!... Dion que tu es laid, mon cher, avec ce costume de palefrenier! Je t'ai déjà dit qu'il te grossissait horriblement...

— Aussi vais-je bien vite en changer, ma chère amie... Je serais désolé de te déplaire en quoi que ce soit. Je te laisse avec Jean... Dislui donc comme moi que c'est absurde de reprendre du service. Fig-ure-toi qu'il veut nous quitter, l'ing-rat! »

Il monta dans sa chambre, se jeta sur un fauteuil et songea :

« C'est un peu canaille, se disait-il, ce que je viens do faire... Ce grand bèta-là a un sentiment pour Henriette... ça crève les yeux... J'ai vu le moment où il allait se croire obligé de me l'avouer... Et je l'ompêche de partir! »

Il se lova et ht quelques pas do long on larg'o.

<( Bah!... Un naïf!... Ça n'est pas dangereux... Quand il filerait un pou de parfait amour en cachette , qu'est-ce que cola mo fait?... Henriette est aussi naïve que lui; très jeunette..., pas d'imagination..,; elle n'y verra que du feu... Je connais mon Villecresnes : il

se couperait la langue plutôt que de lui faire gros comme ça de cour... Ma foi, tant pis! j'ai encore besoin de lui ici. Il sera toujours temps de l'expédier plus tard : je n'aurai qu'un mot à dire... »

Il s'arrêta devant l'armoire à glace et s'y regarda complaisamment :

« Et puis, elle m'adore, ma petite femme! »

Sur ce, la conscience tranquille, M. de Ternois prit un journal, s'assit devant sa toilette et sonna :

« C'est pour ma barbe, Baptiste, dit-il; un rasoir très doux, n'est-ce pas, et surtout prenez bien garde de ne pas me faire mal, »

En bas, la petite femme qui adorait son mari était restée pendant quelques secondes sans parler, tant elle avait été surprise par cette brusque annonce du départ de Yillccresnes.

{( Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? fit-elle enfin. On ne part pas comme ça sans crier g-are. Et puis, vous ne voulez pas emmener Marie en qualité de mousse, j'imagine?

— J'ai déjà expliqué à Robert...

— Ta, ta, ta, ta, moi, je ne veux pas d'expli-

LE GARnE DU CORPS 203

cations... Dites-moi, si vous voulez, que vous avez eu un accès de fièvre chaude depuis hier soir et n'en parlons plus...

— Mais, enfin, je vous assure que l'intérêt de ma carrière exige...

— Inutile, je ne vous entends pas!... »

Et elle se houcha les oreilles. Puis, tout à coup, changeant de ton et d'expression, avec sa mobilité ordinaire :

« Alors, c'est tout ça, votre amitié pour moi!... Voilà un an que nous ne passons pas un jour sans nous voir..., que je prends doucement l'habitude de vous regarder comme une manière de grand frère..., que nous causons, lisons, travaillons, formons des projets ensemble, et puis, bonsoir, plus personne! « Où est donc votre ami Villecresncs, votre inséparable? — Je ne sais pas trop, chère madame, quelque part, du côté du pôle ou bien de l'équateur, en train d'être mangé par les ours blancs, à moins que ce ne soit par les Papous! — Vraiment! — Oui, madame! On croyait qu'il avait un peu d'affection pour sa petite amie : pas du tout, il n'aimait que ses bateaux!.., »

Et ses mains allaient, allaient! Elle mimait

une révérence h la clame imaginaire, très poliment, et montrait des dents blanches, comme pour mordre, en parlant des ours. Villecresnes la regardait avec une tendresse infinie, repris insensiblement, malgré ses belles résolutions de la nuit, au charme de cette voix jeune et fraîche, de ce sourire et de ce regard d'enfant.

Elle continua :

« Yous pouvez vous vanter de bien choisir le moment pour me planter là!... Justement, il se passe des choses très graves dans mon ménage... J'ai des raisons sérieuses de craindre que Robert ne se soit conduit envers moi beaucoup plus mal encore que je ne le supposais... Je veux m'éclaircr, savoir... »

Elle s'interrompit tout à coup, et, comme prise d'une inspiration soudaine, ouvrit la porte en criant :

« George ! George ! »

L'enfant accourut. VAlv l'arrêta au passage, par l'épaule, et, lui montrant Villecresnes :

« Tu vois « l'Ami », n'est-ce pas? Eh bien! mon pauvre chien, tu ne l'auras plus pour te faire travailler et te conter des histoires... Il veut partir..., s'en aller loin, bien loin! »

LE GARDE DU CORPS 20o

L'enfant ne fit qu'un bond, et, enroulant ses. jaml)es autour de la taille de Jean, ses bras autour de son cou :

« T'en vas pas, dis, « l'Ami », l'en vas pas!... ça ferait tant de peine à maman !... »

Et il fondit en larmes. Jean défit doucement ce nœud vivant qui l'enlaçait, posa le petit garçon à terre, le baisa au fi'ont. Puis, se redressant devant la mère émue et inquiète, le marin, un mâle sourire aux lèvres, le regard rayonnant de la flamme des résolutions stoïques, dit simplement :

« Ne pleure pas, petit..., je reste!... »

M. do Ternois aurait pu retourner cliez Clorindc dès le lendemain du bal : en y venant, Mme Macplierson avait prouvé qu'elle ne lui gardait pas rancune. Il jugea plus habile do ne pas montrer trop d'empressement à reparaître devant elle, pensant avec raison que lorsqu'une femme a fait un premier pas en avant, le meilleur moyen d'obtenir qu'elle en fasse un second est de ne point bouger.

Clorindo, en effet, ne tarda pas à regretter la visite que Robert lui faisait presque chaque jour. C'était un bon moment pour elle que celui oii elle jouait avec l'amour de M. de Ternois, comme avec un bel animal qui tantôt gronde et tantôt caresse, qu'on apaise et qu'on irrite à volonté. Il n'est presque point de

femme qui ne se plaise à ce jeu : seulement, les unes — les naïves ou les débutantes — ont le toiL d'oublier que les dompteurs finissent toujours par être mangés, tandis que les autres le 'savent et se résignent aux accidents.

Pour se distraire, Mme Macplierson daigna s'occuper de son mari : comme un enfant, après avoir brisé son jouet par instinct pervers, le reprend, dans l'espoir qu'il y trouvera peutêtre encore de quoi s'amuser. La fantaisie lui vint de se prouver à elle-même que sa beauté n'avait rien perdu de l'empire exercé naguère encore sur cet homme. Mais les menues prévenances qu'elle eut pour lui ne parvinrent pas à triompher du parti pris de glaciale politesse où s'était retranché Lionel depuis son explication avec sa belle-mère.

Clorinde en éprouva un dépit qui ne fut pas étranger à la résolution qu'elle prit d'écrire à Robert.

Un matin, Henriette était assise près de sa fenêtre, quand elle vit un groom tenant une lettre à la main aborder M. de ïcrnois qui traversait précisément la cour, dans la direction des écuries. Robert prit le pli, ouvrit, lut.

et, après avoir jeté un regard fiirtif vers l'appartement de sa femme, fit disparaître rapidement la lettre. Invisible derrière ses rideaux, Henriette avait assisté d'abord avec indifférence et bientôt avec un vif intérêt à cette petite scène. Elle remarqua que Robert n'alla ni visiter ses chevaux, ni faire, comme chaque matin, sa promenade au Bois : grave infi-action à l'ordinaire de sa vie, où l'emploi du temps était réglé avec la minutie qu'on remarque souvent dans ces existences désordonnées de viveurs. Rentré dans sa chambre, il s'y promena de long- en large, ému, impatient comme un collégien à son premier rendez-vous. Depuis sa dernière visite à Mme Macpliorson, une quinzaine s'était écoulée, et Robert n'avait point passé un seul jour sans que le souvenir de cette femme le harcelât. Il avait pour elle non pas de l'amour, — Robert était tenté de sourire quand on parlait devant lui de ce sentiment enfantin, — mais ce qu'il appelait (( une curiosité », si impérieuse cette fois qu'elle était devenue peu à peu une de ces formidal)les passions qui s'attaquent de préférence aux hommes déjà mûrs, les brûlent, les

consument, jusqu'au moment où, étant satisfaites, elles s'éteignent à peu près aussi vile qu'elles s'étaient allumées.

Il s'habilla lentement, bouleversant toute sa garde-robe pour trouver un pantalon cjui lui convînt, mettant autant de soin à choisir sa cravate qu'un bretteur à éprouver la trempe de ses épées, la veille d'un duel, Henriette l'écoutait aller et venir dans sa chambre en fredonnant des airs d'opérette. Le gong- qui sert à annoncer le déjeuner retentit deux fois : Mme de Ternois descendit à la salle à manger et trouva son mari, toujours en retard d'ordinaire, arrivé avant elle, et déjà à table. Il se leva aussitôt, lui serra la main, s'excusa, et se remit à manger son umi.

« J'ai une faim de loup ce matin! dit-il entre deux bouchées.

— Comme tu t'es fait beau! répondit-elle d'un air distrait.

— N'est-ce pas? Cette jaquette me va bien?,,. Elle m'amincit...

— El... (ju'est-ce que tu fais aujourd'hui?

— Rendez-vous d'affaires à deux heures chez Oltenheim...

— Ah! c'est pour deux heures?..

— Ah çà, que diable as-tu donc ce matm! dit Robert, un peu étonné du ton qu'elle avait pris en prononçant ces mots. Dors-tu encore? Ma parole! tu parles comme dans un rêve...

— Par exemple! en voilà une idée!.. »

Elle se mit à rire un peu nerveusement.

(( ('es œufs sont d'une fraîcheur!,. Allons, Robert, encore un... »

Et pendant tout le déjeuner elle parla, parla intarissablement, en pensant à toute autre chose qu'à ce qu'elle disait. Robert parti, elle courut à la chambre de son mari, chercha au milieu d'une masse d'habits celui qu'il portait le matin, fouilla dans la poche de côté et en retira une lettre, qu'elle flaira brusquement, d'un instinctif mouvement de femme, avant de l'ouvrir. C'était un simple billet de deux lignes : <( A-'encz à deux heures. Je serai seule. » Pas d'autre signature qu'un grand C Au premier coup d'œil, Henriette reconnut l'écriture longue, menue et tri-s penchée, qu'elle avait eu l'occasion de voir quelque temps auparavant sur une invitation à une vente de charité envoyée par Mme Macpherson.

« J'en élais sûre ! » dil-elle à mi-voix.

Elle plia macliinalement le billgt en quatre' et le glissa entre deux boutons de son corsag'e ; puis, passant dans sa chambre, elle mit un chapeau, une voilette épaisse, et sortit. Si Taillandier l'avait aperçue, filant à pas menus et rapides vers l'avenue de Yilliers, dans cette toilette discrète, à cette heure où jamais femme du monde n'est dehors, il n'eût pas hésité à jurer que Mme de Ternois allait à un rendez- Vous : une des maximes du baron est qu'on peut affirmer d'une Parisienne qui se presse qu'elle va chez son amant. Ce profond observateur prétend même que les talons de la dame claquent en pareil cas d'une façon toute particulière, en sonnant sur le pavé ce qu'il appelle Vhallali du mari. Cela tient, dit-il, à ce que l'impatience d'arriver passe du cœur dans les jambes, descend des genoux dans les chevilles, et qu'alors le pied frétille dans la bottine.

La porte cochère de l'hôtel JMacphcrson était fermée. Henriette sonna et demanda si ]\Ime Macpherson était chez elle. Il lui fut répondu que madame était sortie.

« Alors, je l'attendrai.

— C'est inutile, madame. Madame ne rentrera pas pour dîner... Elle est à la cainpagne... »

Le parti pris de ne pas recevoir était évident. Mme de Ternois eut un moment l'envie de forcer la consigne et lit un pas en avant. Le portier lui barra respectueusement le passage et dit avec l'assurance d'un serviteur bien stylé qui exécute ponctuellement les ordres donnés :

« Je répète à madame qu'il n'y a personne à riiôtel... Si madame veut revenir demain à cinq lieures?.. »

La tranquillité de cet homme exaspérait Henriette. Elle fut sur le point de faire un esclandre, de crier... La peur du ridicule l'arrêta. Elle revint vers la porte et sortit.

« Madame ne laisse pas sa carte? »

Mme de Ternois s'éloigna sans répondre.

A cent pas de là^ elle avisa un fiacre vide, fit signe au cocher, lui donna l'ordre d'aller se poster de l'autre côté de l'avenue, à un endroit qu'elle lui indiqua, en face de l'hôtel Macpherson. et d'attendre.

« Compris! » répondit l'homme, et, comme

un autre fiacre passait, il jota, à l'intention de son collèg-ue, un clignement de l'œil en arrière, par-dessus l'épaule, en prenant un air goguenard : ce qui, dans la mimique des cochers parisiens, signifiç qu'il y a de l'amour sous roche. On a vu des memhrcs de cette corporation ignorer après quelques années d'exercice où est rOdéon : ce qui ne s'est jamais rencontré, c'est un cocher que son métier n'a pas rendu psychologue. Ils en ont tant vu, du haut de leur siège, les philosophes au carrick et au chapeau ciré! Tant mené de flirU à la course et d'adultères à l'heure! Tant promené de maris qui n'étaient pas avec leurs femmes et de femmes qui n'étaient pas avec leurs maris!,.

Henriette attendit longtemps, sans perdre des yeux la porte de l'hôtel.

Elle s'ouvrit enfui, et Rohert sortit. Mme de Ternois se fit conduire jusqu'au houlevard Haussmann, descendit à quelques pas de chez elle et rentra à pied.

Jean ne dinait pas, ce soir-là. A table, Henriette adressa quelques questions à son mari sur un ton naturel et dôgag-é.

« ïu as été chez Oltenheim?

— Mais oui... à deux heures...

— Et tes affaires, comment vont-elles?

— Pas mal.., je ne suis pas mécontent...

— Allons, tant mieux'... »

A neuf heures, comme d'ordinaire, M. de Ternois demanda son chapeau , sa canne, alluma un cigare et partit pour le cercle. Henriette, restée seule, prit son fils sur ses genoux, le regarda longtemps, caressa ses cheveux sans rien dire, puis se mit à l'emhrasser avec emportement. George sentit quelque chose de chaud couler sur son visage : il tourna vers sa mère ces yeux étonnés, inquiets, profonds, qu'ont les enfants quand, leur intelligence commençant à s'éveiller, ces innocents entrevoient confusément autour d'eux, sans comprendre encore, bien des choses graves, tristes, qu'ils ne soupçonnaient pas.

(( Pourquoi est-ce que tu pleures , dis, maman ?

— Ce n'est rien, mon Georget... Va dire à miss de te coucher sans moi... Pour ce soir seulement, n'aie pas peur!.. Va... »

Et elle lui fit un de ces adorables sourires de mère douloureuse , un sourii'e mouillé ,

dont la tendresse passa au travers de ses larmes, comme un doux rayonnement d'arc-enciel dans la pluie. Puis l'enfant était parti, elle SI' leva, secoua la tète, d'un air de résolution, se mit à marcher dans le salon en disant à liante voix :

(( Assez (l'allendrissement!... 11 faut se défendre! »

Et, prenant une plume, elle écrivit d'un seul trait la lettre suivante :

<( Je me suis présentée à votre hôtel aujourd'hui à deux heures. Vous y étiez, je le sais, j'en suis sûre, et je sais aussi qui s'y trouvait avec vous. On ne m'a pas reçue... Il ne me convient pas de trouver fermée pour moi une porte qui s'ouvre à mon mari. N'ayant pu vous faire part chez vous de ce que j'ai à vous dire, je vous invite à passer chez moi, demain, h une heure. Si vous me privez de cette visite, — que vous me (levez hien, madame, pour celle que je vous ai faite aujourd'hui, — je me verrai dans la nécessité de remettre à M. Macpherson certain hillet qu'on a eu le tort d'oublier dans une poche, et que j'ai. 11 est bon que vous

sachiez que je suis résolue à tout pour défendre ma dignité et la paix de mon foyer. A demain, n'est-ce pas; j'y compte!

« Henriette de Ternois. »

Le lendemain, à dix heures du matin, cette lettre fut remise à Clorinde, qui en prit connaissance avec une sorte de stupeur.

« Ah çà, mais elle est folle à lier, cette Mme de Ternoisl pensa-t-elle d'abord. Qu'est-ce qu'elle me veut? Je n'ai plus le droit de recevoir qui bon me semble, maintenant, et de fermer ma porte si j'en ai envie! »

Elle relut la lettre :

« Mais non, au fait, ça n'est pas mal! ('/est qu'elle est tout à fait bien troussée, sa lettre!... C'est fier, nerveux... Il y a de la race là dedans... Faut-il que ce Robert soit bête! Elle vaut bien mieux que moi, sa femme!... Si je faisais d'elle mon amie!.. Ça serait drôle! »

Elle se mit à sourire, puis :

« C'est très joli, mais avec tout ça elle serait bien capable de faire des bêtises. Où avais-je la tète, aussi, d'écrire un billet qui pourrait faire croire tout ce qu'on voudrait? »

Soudain elle pensa à Lionel, el un vague effroi la prit :

« C'est qu'il se figurerait peut-être que Ternois est mon amant... Allez donc lui expliquer!... Il n'y a pas à dire : j'ai mis les apparences contre moi.... Allons , il faut aller causer avec cette petite rageuse... C'est un peu humiliant, tout de même... Mais bah! c'est orig-inal..., ça me distraira! »

Ce matin-là, Robert n'était parti pour faire sa promonade à cheval qu'à dix heures passées. Il rentra tard, de sorte qu'on ne se mit à table que vers midi et demi. Le déjeuner était à peine commencé depuis quelques minutes que le timbre du vestibule retentit. Henriette se leva aussitôt, et, jetant sa serviette sur la table :

« Faites entrer dans le petit salon, Baptiste, dit-elle.

— Tiens, demanda tranquillement Robert, qui est-ce qui peut bien venir à cette heure-ci?

— Ne t'occupe pas..., déjeune... Je sais ce que c'est..., ma corsetière que j'ai demandée...

— Tu peux bien la faire attendre...

— Non..., je suis pressée d'en finir avec

elle..., ça ne sera pas long-, val... Deux mots à lui dire et je reviens... »

Elle sortit, et Robert continua de déjeuner, tout en lisant son Figaro.

Mme Macpherson avait mis. pour faire cette visite, une de ces toilettes dont la savante simplicité sied aux femmes parfaitement belles. Un grand cbapeau de paille à bord très large, retroussé sur le côté droit, donnait quelque chose de plus audacieux encore à l'expression naturellement cavalière de cette tète hautaine et justifiait plus que jamais, ce jour-là, le surnom de la Grande Mademoiselle donné par Pomerol à la femme du baronnet.

Le lorgnon à la main, elle examinait un tableau lorsque Mme de Ternois entra dans le petit salon. Jugeant qu'il importait de prendre l'avantage dès le début de l'entrevue, Clorinde avait préparé un air — qu'elle savait prendre à merveille — dont la politesse nuancée d'impertinence plaisait fort aux hommes et exaspérait les femmes , qui toutes s'en laissaient déconcerter. Mais il en est de ces mines savantes comme des bottes secrètes en escrime : on oublie de s'en servir, le moment venu.

L'attaque d'Henriette fut si vive que Ciorindc n'eut pas même le temps d'être insolente.

« Vous êtes en avance, madame ; je ne comptais sur vous qu'à une heure, au plus tôt,..; il est midi trois quarts à peine... Je vois que vous n'avez pas voulu me faire attendre aussi longtemps qu'hier le plaisir de vous entretenir... Vous plaît-il de vous asseoir? »

Tout cela, dit à petits mots drus, secs et rebondissants , qui tombaient sur (Morinde comme des g-rêlons. Elle reprit :

(( Vous devez être surprise que votre billet se trouve entre mes mains...

— Mon Dieu, je croyais que cela ne se faisait qu'au cabinet noir... Je me trompais apparemment... Au surplus, je me soucie fort peu que vous ayez... comment dirai-je?... trouvé

ce billet Si j'avais pu soupçonner que

vous eussiez un goût si prononcé pour les autographes, je vous en aurais offert un de moi, madame, qui fût moins insignifiant que celui-là...

— Insigniiianl..., croyez-vous?... Pourquoi donc êtes-vous ici, alors?

— Mais pour vous demander des explica-

lions sur la lettre incompréhensible que j'ai reçue de vous ce matin!

— Ah! vous n'avez pas compris!... Eh bien! madame, il me déplaît que M. de Ternois ait des intimités dont je suis exclue... Je n'admets pas qu'on envoie ou qu'on reçoive des billets comme celui que vous savez..., des billets honteux qu'on n'ose pas signer..., que l'une écrit en se cacliant de son mari et que l'autre lit en se cachant de sa femme... Une amitié qui donne des rendez-vous où l'on promet d'être seule m'est suspecte...

— La vôtre pour M. Villecrcsnes ne lui en a-t-elle jamais donné de semblables?

— Mon amitié pour M. Yillecresnes , madame, est une affection fraternelle que mon mari connaît et approuve..., quelque chose de fi-anc et de loyal qui ne craint pas le grand jour...

— C'est ce que je répète sans cesse... Il est bien fâcheux que -le monde ne rende pas à ce sentiment toute la justice qui lui est due...

— Le monde est si méchant, madame! On parlait devant moi, l'autre jour, d'une jeune

fille pourvue de plus d'ambition que de fortune et qui, après avoir longtemps battu le rappel du mari, se serait enfin résignée, le cœur bien gros, paraît-il, à épouser certain étranger qui ne passe pas précisément pour un Adonis. N'a-t-on pas eu la perfidie d'insinuer qu'elle s'était vendue à lui pour ses millions!... Je ne fai pas cru, madame!.,. »

Elles se regardèrent, ainsi que, sur le terrain, deux adversaires qui reprennent haleine, après un engag'ement où chacun a tout fait pour percer l'autre de mortelles blessures. Et l'éclair jaillissant des lames entre-choquées n'est ni plus aigu ni plus froid que celui qui sortait de leurs regards, croisés comme des épées. Henriette reprit après un silence :

« Je reviens, madame, au véritable sujet de cet entretien, que nous perdons un peu de vue... En deux mots, il faut que ces relations ambiguës cessent entre mon mari et vous. Je ne les incrimine pas..,, je suis convaincue qu'il n'y a eu de part et d'autre rien que de très innocent... Mais ma dignité me défend de les tolérer davantage. C'est ce que vous comprendrez, je l'espère, »

Clorindo so leva :

« Madame, dit-elle, il y a pour les femmes qui veulent empêcher leur mari de sortir un moyen bien connu de quiconque a des chiens : on lui met un collier et on l'attache à la niche... Je ne doute pas que vous n'en veniez là prochainement avec M. de Tcrnois... Je le souhaite même : cela calmera vos nerfs et vous épargnera ce qu'il y a d'un peu enfantin à croire sans motif qu'on veuille vous le voler... »

Elle prononça ces mots avec la plus exquise impertinence et gagna la porte. Alors Henriette se redressa et avec un geste superbe lui jeta comme adieu :

<( C'est possible... J'aime mon mari, moi, madame..., et je le garde! »

Puis clic rentra dans la salle à manger, reprit sa place en face de Robert, et, les bras Croisés sur la table, le regard brillant :

« Eh bien, mon ami, dit-elle, tes côtelettes étaient-elles cuites à point? »

Cil instant après, Villecresnes entra, un peu inquiet, car il avait cru reconnaître Mme Macpherson dans une grande femme qui venait de sortir de l'hôtel, à quelques pas devant lui.

(' Encore à table! dit-il.

— Comme tu vois, répondit Rol)ert. Henriette nous a mis en retard..., elle vient d'avoir une séance de fournisseur... Ah çà, Henriette^ pourquoi me regardes-tu comme ça?;.. Qu'estce que j'ai de drôle? Pourquoi ris-tu? »

Elle éclata, et, se renversant sur sa chaise^ lâcha le mot qu'elle avait depuis un instant sur les lèvres :

(( Comme c'est bète les hommes! »

Robert répliqua de fort mécliante humeur :

« Ecoute, ma chère, tu abuses vraiment du droit qu'une femme de ton âge a de se conduire comme si elle avait huit ans... C'est un peu fatigant, à la fin... Yeux-tu me dire oui ou non...? »

Elle riait toujours :

« Vous arrivez joliment bien, Jean, je vais vous raconter une histoire... Baptiste, conduisez Mlle Marie auprès de 31. George. Vous reviendrez quand je sonnerai... Et maintenant, messieurs, écoutez-moi... Il y avait une fois une gentille petite femme, mariée à un beau monsieur qui faisait la cour à une coquette. La petite femme, s'en étant aperçue, fît venir chez elle la coquette afin de lui dire son fait. Et, un matin que le beau monsieur déjeunait, les deux femmes se rencontrèrent dans une pièce voisine de la salle à manger. La gentille expliqua à l'autre qu'elle n'entendait pas se laisser enlever son mari, puis elle revint s'asseoir en face de celui-ci, comme si de rien n'était. Seulement, en voyant le beau monsieur ronger paisiblement l'os de sa troisième côtelette, sans se douter de ce qui venait de se passer à côté de lui. la petite femme trouva

rola si drôle, qu'elle lil comme moi : elle éclata ! »

Robert, les sourcils froncés, ne riait pas, lui. Il lança à sa femme un reg-ard mauvais et dit sèchement :

« En termes plus clairs, cela veut dire..?

— Que Mme Macpherson sort d'ici et que je viens d'avoir une explication avec elle ! » répliqua Henriette, subitement grave et l'air résolu. Comme Villecresnes se levait pour sortir : « Yous n'êtes pas de trop ici, Jean, restez, dit-elle.

— Et à quel propos, cette explication?

demanda Robert, qui paraissait contenir avec peine une furieuse envie de se mettre en colère.

— A propos de ceci! »

Elle jeta dédaigneusement sur la table le billet de Clorinde. Il le reconnut aussitôt et le déchira.

« Ah!., tu fouilles dans mes poches!

— Oui, mon cher.., quand cela est nécessaire... Si tu as l'intention de continuer à recevoir des correspondances de ce genre, il faudra mieux prendre tes précautions désormais... »

Un pou intimidé par celle fermeté qu'il rencontrait tout à coup dans sa femme, surpris de découvrir un trait aussi nouveau de ce caractère qu'il croyait connaître, et dont il ne soupçonnait pas la trempe de vaillance et d'énergie, Robert se radoucit bientôt : l'homme violent qu'il était, chaque fois que son tempérament sanguin prenait le dessus, se changea en un garçon sournois, avisé et patelin :

« Voyons, ma petite femme, causons sans nous fâcher... N'est-ce pas, Jean?.. D'ailleurs, il n'y a pas dans tout cela de quoi fouetter un chat... J'en fais juge Villecresnes...

— Je ne serais pas fâché, dit celui-ci, d'être mis d'abord au courant.

— Voilà.., tu sais que je suis en relation avec les Macpherson...

— Avec les est charmant! interrompit Henriette. Dis donc avec Mme Macpherson, avec la belle Clorinde ! . .

— Je te demande pardon... Je suis en très bons termes avec son mari... à telle enseigne qu'il n'aurait tenu qu'à moi d'aller tirer des grouses chez lui en Ecosse cette année... Donc, Mme Macpherson, chez qui je vais de temps

en temps prendre une tasse de thé à cinq heures, — comme chez dix autres femmes de Paris ({ue je connais aussi bien qu'elle, — m'a écrit... quand cela? hier, avant-hier?., un petit mot pour me dire de passer à son hôtel. Elle avait à me parler... pour ma jument alezane, qu'elle m'a vu monter ce printemps au Bois, et dont elle a envie...

— Et vous comprenez, mon cousin, comme c'est une grosse affaire, très mystérieuse, et qui exige le secret, Mme Macplierson, pour la traiter, donne rendez-vous à monsieur en ayant bien soin de spécifier qu'elle sera seule, condamne sa porte, et quand j'arrive pour m'occuper avec eux de la jument alezane, qui m'intéressait énormément, je me heurte à un grand diable de suisse, — qui était Anglais, — et je manque de me faire manger par cet animal en voulant entrer malgré la consigne !

— Il faut pourtant bien admettre qu'une femme du monde ait le droit d'écrire un billet aussi insignifiant que celui-là...

— Que tu t'es empressé de déchirer, d'ailleurs!.. C'était inutile... j'ai voulu lui faire peur avec... et j'ai réussi..; mais tu sais bien

que JL' lie m'en serais jamais servi aiilrcmeiit...

— ... Qu'elle ait le droit de recevoir ses amis où, quand et comme il lui plaît...

— Est-ce que j'ai des amis, moi?

— Et Villecresnes, dis donc? »

Jean leva la tète, et vivement : « Tu oublies, mon cher... » Mais Mme de Ternois lui coupa la parole :

« Ne répondez pas, Jean!.. La Macplierson m'avait déjà dit cette bêtise, qui a la prétention d'être une méchanceté... Mais soyez tranquille, je lui ai joliment rivé son clou!

— Ah! ah!., vraiment? reprit Robert. Eh bien! mais conte-nous donc cela, maintenant que Villecresnes sait de quoi il s'agit... ïu vois, Jean, si c'était la peine de faire des histoires!.. »

Le marin semblait fort occupé à dessiner des raies sur la nappe avec la pointe d'un couteau d'argent. Il ne répondit pas.

« Ta, ta, ta, ta! reprit Mme de Ternois, j'ai fait ce que je devais! Et si toutes les femmes honnêtes avaient assez de courage pour traiter ces drôlesses comme elles le méritent.., oui, drôlesses, tu as beau hausser les épaules!..

Elles sont une vingtaine (à Paris, comme cellelà, Françaises ou exotiques, habituées des premières, y compris celles de l'Académie ou de la Chambre, musiciennes, peintres ou philosophes, muses de n'importe quoi, auxquelles il faut une cour, des flatteurs, de beaux messieurs venant vers cinq heures se battre les flancs à faire des grâces dans leur salon; — qui vous montent la tète, à vous autres, les maris, qui vous dégoûtent de votre intérieur trop simple et de votre femme pas assez pédante, qui vous payent en flagorneries vos assiduités, vous rendent vaniteux et fats comme des ténors, — qui vous prennent le meilleur de votre esprit, de votre bonne humeur, et vous renvoient à nous pour dîner, fatigués, maussades et taciturnes! Et qu'est-ce qu'cUcs vous donnent en échang-e, ô benêts que vous êtes? Leur patte à baiser quand vous avez été bien sages, c'est-à-dire quand vous n'avez pas manqué une séance de la semaine... J'aime mieux les cocotes : ça ne fait pas plus de mal et c'est franc, au moins!..

— (Irois-tu qu'elle est éloquente, hein, ma femme ! dit Robert.

— Mais oui, répondit Jean. Tout cela n'est

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vraiment pas mal... Et puis, au fond, il y a du vrai, sais-tu bien?

— Si tu te mets avec elle, alors!

— Dame! tu m'as pris pour juge... Jusqu'ici je te préviens que je ne lui donne pas tort.

— Parbleu! j'en étais sûr... Mais tu sais, Henriette, tu t'excites et tu ne nous racontes pas ton entrevue avec cette pauvre Mme Macpberson... Je ne serais pourtant pas fàcbé de savoir à quel point de ridicule tu t'es arrêtée... L'as-tu griffée? Lui as-tu jeté les pincettes à la tète?

— Non, mon ami!.. Je l'ai humiliée devant moi : ce châtiment valait mieux, pour une vaniteuse comme elle...

— Humiliée! humiliée!., c'est bientôt dit!.. Mme Macpherson n'avait pas à être humiliée devant toi, d'abord... Et puis, tu me permettras de croire qu'elle n'est pas femme à...

— A ne pas me tenir tète, n'est-ce pas? c'est bien là ce que tu veux dire... Rassure-toi, le serpent a sifflé tant qu'il a pu; quant à mordre, c'est airtre chose! »

Et elle raconta d'un trait la scène du petit salon, ou plutôt elle la joua devant eux avec

un loi luxo (le pantomime, une telle variété d'intonations, que les deux hommes pouvaient croire qu'ils assistaient à l'entretien même. Robert écoutait avec une sorte de stupeur : comment, c'était là cette Henriette, ce bébé!.. Quant h Villecresnes, il ne cherchait pas à cacher son émotion et son plaisir.

« Ah! la brave petite femme! » s'écria-t-il lorsqu'elle eut fini. Et, d'un brusque mouvement, il lui prit la main et la baisa.

<( Tu ne m'en veux pas? dit-il en souriant à Robert. C'a été plus fort que moi : c'est si crâne, ce qu'elle a fait là, ta femme!..

— Comment donc, mon cher! Je ne t'en veux pas le moins du monde... Pas plus qu'Henriette ne m'en voudrait, j'espère, si j'en faisais autant à mon amie Mme Macpherson...

— Robert, dit Mme de Ternois, tu viens d'avoir un mauvais regard en disant cela. Tu m'en veux, n'est-ce pas?

— Mon Dieu, ma chère, tu sais que j'aime la mesure en tout.

— La mesure!.. Ah oui!.. Toute ta morale, à toi.., avec la tenue!

— C'est déjà quelque chose... quand on

n'aime pas à poser pour range... La gaminerie à laquelle tu viens de te livrer me paraît un peu forte, je l'avoue... C'est peut-être spirituel, mais ça manque dégoût; c'est inconvenant au dernier point... Et puis, enfin, tu m'as fait jouer dans tout cela un rôle fort ridicule : il te semblera bon que je ne partage pas l'entliousiasme de Jean pour cette équipée... A ce soir... Je sors... Bonjour, Jean. »

Elle le suivit d'un long- regard et, se laissant tomber sur sa chaise avec accablement, dit d'une voix amère, où passait comme un premier grondement de révolte :

<( Et vous croyez qu'on n'a }>as du mérite, Jean, à aimer un homme comme celui-là! »

Le pliaélon de M. de ïernois altciidait duus la cour. Robert prit place sur le siège, et le roulement sourd des roues sous la voûte qui précède la grande porte, puis le bruit sec qu'elles firent par deux fois en tombant du trottoir sur les pavés de la cbaussée, apprirent à Henriette que son mari avait quitté l'hôtel.

Robert était de fort méchante humeur. Il s'attendait à trouver chez Mme Macpherson , non plus comme la veille un accueil encourageant, mais des reproclies : l'expérience qu'il avait de la log-ique féminine ne lui permettant pas de douter que Clorindc ne le rendît responsable de l'humiliation qu'elle venait d'essuyer. Au dépit d'avoir joué un rôle assez sot s'ajou-

tait Tappréhension de no point parvenir à désarmer le ressentiment de cette femme hautaine et fantasque. Il arriva avenue de Yilliers, passablement inquiet de la réception qu'on allait lui faire, maugréant tout bas, et contre les hommes qui laissent traîner des billets compromettants, et contre les femmes qui fouillent dans les poches de leur mari ; au demeurant , mécontent de lui-même et furieux contre Henriette.

<( Je viens vous faire des excuses, dit-il à Mme Macpherson dès que le domestique eut refermé la porte du salon. Je suis au courant de ce qui s'est passé.... et vous m'en voyez horriblement confus,,.. »

Elle haussa les épaules, sourit et répondit le plus tranquillement du monde :

« Ah! ah!,,, Mme de Ternois vous a raconté notre petite causerie de tout à l'heure, à ce qu'il paraît?..

— Oui.., et rendu ce malheureux billet,,.

— Peste!.,. Elle est magnanime... Vous l'avez détruit, je suppose?

— Naturellement... J'étais assez désolé de ne l'avoir pas fait plus tùt.

— Bah! consolez-vous... Je me suis énormément amusée... Mon Dieu, oui, c'est comme cela!.. Vous savez que je m'ennuie..,, que je me plains de mener une vie bête, d'une désespérante monotonie..., que j'adore l'imprévu... Eh bien, je vous le demande, cette entrevue avec votre femme, chez vous, à deux pas de vous , n'est-elle pas originale , piquante au dernier point?... J'ai donc eu enfin une aventure, je me suis sentie vivre pendant quelques minutes! C'est si bon, et cela m'arrivc si rarement!.. Je suis ravie, enchantée, mon ami...

— C'est-à-dire que vous avez pris la chose en femme d'esprit que vous êtes, et je vous en remercie. Mais il n'en est pas moins vrai que cette incartade était d'un goût déplorable : je l'ai fait sentir à qui de droit...

— Et vous venez bien vite vous en vanter à moi?.. Au fond, c'est un peu lâche... mais, n'importe, je vous remercie de l'intention... A propos, savez-vous que si je me décide, un jour, à vous aimer, je serai horriblement jalouse de Mme de Ternois? Que me parliez-vous donc de petite pensionnaire : elle est char-

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mante, votre femme, — encore qu'elle aime trop à lire les lettres qui ne lui sont pas adressées, — et je comprends que M. Yillecresnes... Si vous l'aviez vue ! Un vrai petit coq de combat I De l'esprit d'attaque et de riposte;., elle m'a roulée !... »

Robert lit un geste indiquant qu'il n'était pas convaincu. Elle reprit : « C'est fort aimable à vous de paraître en douter... Mon Dieu, je ne dis pas que je me sois laissé manger par elle sans me mettre un peu en travers... Vous ne me croiriez pas si je vous le disais, et vous auriez raison... Mais enfin elle a fait très bonne figure dans cette petite escarmouclie... Oui vraiment, je vous assure...

— Je vois que vous pratiquez le pardon des offenses. Vous avouerai-je que je ne m'attendais pas à trouver en vous tant de charité chrétienne? »

Elle l'enveloppa d'un regard singulier et répondit après un silence :

(( Vous me trouvez bonne, n'est-ce pas?.. Je le suis, en effet... Très bonne... »

Elle lui tendit la main, qu'il baisa avidement, depuis le bout interne des doigts, où la cliair

forme une pnipo mollo qui seml)lo, aux lèvres d'un anjanl, savoureuse et fondante comme un fruit mùr , jusqu'au poignet où le réseau bleuâtre des veines s'entrelace sous le satin transparent de la peau.

« Avez-vous bientôt fmi? demanda-t-elle noncbalamment et sans colère. Voilà déjà que vous oubliez nos conventions d'iiier... Vous m'aviez promis d'être sage..., grand fou!... »

Et du bout de ses doigts longs, parfumés, elle lui donna sur la bouclie une petite tape , douce comme une caresse, qui aclieva de le griser. Il était debout devant elle et la couvait d'un de ces reg-ards ardents qui en disent plus longaux femmes qu'une déclaration passionnée. (Uorinde le regardait aussi, la tète renversée en arrière sur le dossier de son fauteuil, les paupières mi-closes , un vague sourire aux lèvres.

« Vous n'êtes pas mal du tout, décidément, dit-elle après un silence. Beaucoup mieux que votre ami Villecresnes... )>

Il fronça un peu les sourcils.

« Encore!., répondit-il. Me permettrez-vous de vous demander d'où vient cette insistance

ù me parler d'un homme que vous ne connaissiez même pas de vue, je crois, il y a quinze jours?

— Avais-je donc déjà prononcé son nom, mon ami?... Je n'y avais pas même fait attention... Quel intérêt voulez-vous que j'aie à vous parler de ce monsieur? Je vous ai déjà dit que je sais seulement de lui ce que tout le monde sait : qu'il est l'ami de Mme de Ternois.,., comme vous êtes le mien. »

Robert fut sur le point de s'écrier : « Ali ! mais non, par exemple! » Toutefois il se contint, et c'est avec la grâce souriante de l'homme du monde parfaitement maître de soi qu'il répliqua :

« Vous en voulez donc bien à cette pauvre Henriette, alors? »

Elle se mit à rire, d'un rire un peu contraint, nerveux et qui sonnait faux.

<( Lui en vouloir, moi?... Quelle idée!.. Lui en vouloir de quoi, d'abord? Mais je l'adore, au contraire, votre petite femme!.. Vous l'embrasserez de ma part...

— Je m'en garderais bien : j'aurais peur de la mordre !

— Bail!.. Vous me faites plus méchante que je ne suis...

— Vous êtes un ange, c'est convenu... Aussi je vous aime... Adieu.,, à demain...

— Eh bien, et votre femme?

— Ma femme?..

— Oui.., si elle apprend que vous continuez à venir chez moi?

— Eh bien.., eh bien.., elle l'apprendra, voilà tout.

— Et si elle fait des scènes'^

— Elle en fera... tant pis!..

— Il est certain que c'est un peu humiliant... Voyez mon mari : il me laisse plus de liberté que Mme de Ternois ne vous en accorde.

— Soyez tranquille, je saurai faire entendre raison à ma femme... D'ailleurs vous êtes à couvert : elle n'a plus ce billet... Et puis, pour le mal que je fais ici, franchement... Si encore...

— Si encore?.. Achevez.

— Eh parbleu! vous me comprenez bien!

— Mon ami.

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que raj^e !

Rentrez bien vite chez vous : on va vous gronder pour être resté trop longtemps dehors, et vous serez mis au pain sec.

— Alors donnez-moi un peu de dessert avant que j e parte !»

Elle le regarda fixement, parut hésiter une seconde, puis tout à coup :

« Gourmand! » dit-elle en lui tendant ses lèvres. Et, tandis que Robert murmurait à son oreille des protestations d'amour, ponctuées de baisers, Clorinde pensait : « Maintenant, madame de Ternois, nous sommes quittes! »

M. de Ternois rentra chez lui gai comme un pinson, l'esprit et la chair en joie, ainsi qu'il arrive lorsqu'une jolie femme vous a donné un de ces gages qui sont la hague de fiançailles des mariages de la main gauche. Toutefois, telle est la complexité de nos sentiments, que l'espoir de passer bientôt maître et seigneur d'une des beautés les plus renommées de Paris n'était pas l'unique cause de la satisfaction dont rayonnait le visage de Robert : Robert était fier de sa femme !

Son premier mouvement avait été, comme on l'a vu, de la donner au diable. Tout s'étant passé, chez Mme Macpherson, beaucoup mieux (Ju'il n'eût osé l'espérer après une pareille

aventure, ses actions ayant même éprouvé, au lieu de la baisse qu'il redoutait, une hausse inattendue, M. de Ternois s'avisa tout à coup qu'Henriette n'avait pas déjà si sottement agi, et que cette équipée était de celles dont on n'a l'idée qu'à la condition d'être une petite femme de tête et d'esprit. Il était trop fin pour n'avoir pas remarqué que le ton de Clorinde, son affectation de bonne humeur, ses insinuations contre Villecresnes, trahissaient un profond dépit. On a beau professer sur la fidélité conjugale une théorie singulièrement large et accommodante, le plus mauvais des maris, à moins d'être un sot, est chatouillé agréablement dans sa vanité par les petits succès que remporte sa femme. Or, Robert n'en pouvait plus douter maintenant : llfuriette avait pleinement réussi dans Taudacieuse entre [)rise de tenir tète à Mme Macpherson.

A table, ce soir-là, il fut charmant, trouva le dîner bon, se mit en frais de galanterie, fit la cour à sa femme, et déclara qu'Henriette avait une façon de manger les huîtres qui la rendait adorable. H daigna adresser quelques questions à George sur ses devoirs, ses camarades, et lui

promit un poney pour ses douze ans. Puis, quand les enfants eurent quitté la table, il renvoya le valet de chambre, et se mit à parler gaiement de l'incident du matin. Il vantait bruyamment le sang-froid et l'esprit d'Henriette, affirmait qu'il aurait donné cinquante louis pour assister à l'entrevue des deux femmes, se moquait de lui-même, qui n'avait rien su deviner, plaignait ironiquement cette pauvre Mme Macpberson de s'être fait « blackbouler comme une mazette »,

« Hein, mon vieux Jean, avoue que je suis un heureux coquin d'avoir une petite femme comme elle ! » Il se leva pour aller l'embrasser, et le vieux Jean ne répondit pas.

Le ménage de ïernois reprit le train ordinaire de sa vie, et rien ne fut changé, en apparence, aux rapports d'Henriette et de son mari. Elle évitait de faire la moindre allusion à Mme Macpberson et semljlait rassurée par les explications que Robert lui avait prodiguées sur l'origine et la nature de son intimité avec la belle Clorinde. Il put donc continuer à la voir presque chaque jour, tantôt chez elle, tantôt chez une vieille dame veuve, amie

de Mme Martin-Desnouettes, qui avait fait parler d'elle autrefois, et s'intéressait obstinément aux choses de l'amour, comme ces joueurs décavés que poursuit le regret de ne plus pouvoir mettre au jeu et qui trouvent un plaisir mélancolique à suivre la partie d'autrui. Mme Giraudel reçoit beaucoup, et son salon passe pour hospitalier aux beaux messieurs et aux belles dames qui ont de petites choses à se dire dans les coins : la caractéristique de la maison est qu'on y voit beaucoup d'hommes entre deux âges et de femmes entre deux liaisons, sans qu'aucun de ces hommes soit jamais avec sa femme, ni aucune de ces femmes avec son mari. Il y vient des couples, mais de ménages, point. On se rencontre là, par hasard, l'air surpris de se trouver ensemble : (( Tiens, vous voilà, cher monsieur!... — Quelle heureuse inspiration j'ai eue de venir aujourd'hui présenter mes hommages à Mme Giraudel, chère madame 1 » Tandis que les visages ébauchent le sourire banal des gens du monde qui se saluent, les mains échangent l'invisible caresse dune courte et ardente pression. Et l'on va s'asseoir chacun à un bout du cercle

qui entoure celle bonne Mme Giraudel, on lui fait la cour, on ne s'occupe plus l'un de l'autre jusqu'au moment où, par une tactique savante, monsieur, de chaise en chaise, se rapproche doucement de madame et finit par prendre place h côté d'elle. La bonne Mme Giraudel s'épanouit à suivre du coin de l'œil ces jolis manèges d'amoureux et se garde bien de les troubler : à les contempler, qui chuchotent dans les angles obscurs de la pièce, elle se sent rajeunie de vingt ans et soupire en songeant au passé. Elle fait des adultères, comme d'autres des mariages, avec passion et sans songer à mal; s'intéresse aux liaisons qu'elle a vu commencer dans son salon, s'entremet pour prévenir des ruptures et préparer des réconciliations , reçoit des confidences scabreuses, donne des conseils délicats. On la dit d'une discrétion à toute épreuve, d'un tact parfait; elle a toujours l'air de ne rien savoir; c'est à peine si, de loin en loin, embrassant une de ses jeunes amies qui s'en va, elle lui glisse à l'oreille sous sa voilette : « Eh bien, mignonne, est-on contente de son petit Bibi-Doudoux? >> Robert et Mme Macpherson

prirent l'habitude de se rencontrer souvent chez cette digne femme : Clorinde lui envoyait des billets de concert, des loges, des places pour les réceptions académiques ; Ternois, des tleurs, du gibier; tel est l'usage de la maison. Un mois se passa. Villecresnes n'était plus tout à fait aussi assidu qu'autrefois chez ses amis. Il lui arrivait de passer deux ou trois jours de suite sans se montrer, et ces journées paraissaient à Henriette horriblement longues. Les courses, les emplettes dans les magasins, la promenade avec les enfants, quelques visites faites ou reçues, remplissaient tant bien que mal les après-midi : mais la solitude morne des soirées, après que Robert était parti, Marie rentrée avec Miss chez son père , George couché, pesait lourdement sur la jeune femme. Ces soirs-là, elle n'avait goût à rien, essayait en vain de lire, demandait inutilement à son ouvrage ou à son piano un secours contre le désœuvrement, et finissait par se jeter, de découragement et d'ennui, sur un fauteuil, où l'activité de son corps et de son esprit s'engourdissait dans une torpeur de rêverie. Pendant des heures elle se demandait : Pourquoi

no vient-il plus commo autrefois? Quo lui ai-jf fait? N'est-ce pas depuis ce voyage de Bretagne qu'il a commencé à nous négliger?.. Et elle se promettait d'interroger Marie, de faire causer Miss sans en avoir l'air, de savoir s'il était, chez lui, triste ou gai, s'il travaillait toujours autant, s'il sortait beaucoup, s'il allait dans le monde, au lieu de venir, comme dans le temps, passer l'après-dîner avec elle. L'idée lui vint, un soir, que peut-être Jean était amoureux : « Au fait, se dit-elle, il est encore d'âge à se remarier...; il n'est pas plus âgé que Robert et a l'air plus jeune... Il doit y avoir quelque chose... » Ce « quelque chose » lui parut d'abord tout simple; elle souriait même à la pensée de chercher une femme pour Jean, et elle se mit à passer en revue, à son intention, toutes les jeunes filles de sa connaissance. Aucune ne lui parut assez bien; celle-ci était un peu bêbête, celle-là trop coquette, une troisième manquait de naturel, et ainsi de suite. Sa conclusion fut qu'un homme presque parfait, comme l'était Yillecresnes, avait bien le droit d'être exigeant. Un instant après, il lui vint à l'esprit toute sorte d'objections contre

ce mariage. « C'était bien mal d'avoir oublié déjà cette pauvre Louise; sans être vieux, Jean était déjà un peu mùr pour une jeune fille, et c'était à une toute jeune fille, évidemment, qu'il pensait... Ces marins ont la rage de se marier... Si encore on pouvait supposer que ce fut pour donner une mère à Marie! Mais ne dirait-on pas vraiment qu'il est abandonné, ce pauvre petit cliat? C'était bien la peine de s'être mise à aimer cette mignonne-là presque autant que Georg-e lui-même, de lui servir de maman, de l'élever depuis un an!.. » Et elle voyait déjà Marie en proie à la baine doucereuse d'une belle-mère, dépouillée au profit d'autres enfants de la fortune et de l'affection de son père, traitée en étrangère dans sa propre maison, triste, malheureuse, victime... Mme de Ternois sentait monter en elle une colère d'indignation. Elle se faisait le serment de veiller sur la petite, de la défendre, de la recueillir au besoin... Sa vive imagination bâtissait tout un roman, où la future marâtre jouait un rôle si noir qu'Henriette s'en autorisait pour la détester d'avance, se persuader qu'une nouvelle Mme Villecresnes ne pouvait être que cupide, méchante et, qui

plus est, laide comme les sept péchés. Puis cette grande exaltation tomba, et la pauvre petite femme se sentit tout à coup si triste que ses paupières se g-onflèrent et qu'elle fondit en larmes , sans savoir pourquoi , comme un enfant qui pleure d'être seul.

Si Jean fuyait Mme de Ternois, c'est qu'il avait perdu la superbe tranquillité de conscience qui lui permettait naguère d'affronter sans crainte le rôle difficile d'ami d'une jolie femme. Depuis le jour où il avait dû s'avouer qu'il aimait Henriette, le marin éprouvait quelque chose comme une gène et une humiliation chaque fois qu'il entrait chez les ïernois. Il s'était juré d'ensevelir cet amour au plus profond de lui-même, mais, avec la gaucherie des g'ens un peu novices dans les choses du cœur, il ne s'avisait pas que le meilleur moyen de dissimuler ses sentiments nouveaux était précisément de ne rien changer au ton ordinaire de son ancienne intimité avec Henriette. Au lieu de prendre modèle sur- Robert, qui ne parlait jamais d'une femme avec plus d'aisance et de naturel que lors([u'il avait une intrigue avec elle, Villecresnes recourait, pour dépister

les soupçons, aux procédés puérils des grands enfants qui n'ont jamais vécu, Téloignement, l'indifférence affectée, les cachotteries maladroites. Si Mme de Ternois n'avait pas été à peu près aussi naïve qu'il l'était lui-même, elle eût déjà démasqué l'incognito de cet amour inexpérimenté. Mais il était dans sa nature, foncièrement droite et confiante, de ne pas pénétrer les dessous des choses et des gens, de croire d'instinct à tout ce qu'on lui disait : c'est ainsi qu'elle se laissait également duper par les timides subterfuges qu'employait Jean, et par Faudacieuse désinvolture dont usait son mari.

Cependant, Yillecresnes souffrait de cette passion qui lui semblait sans excuse comme sans espoir, et son caractère s'altérait insensiblement. Mme de Ternois fut frappée du chang-emcnt qui se faisait eu lui, des brusques écarts de son humeur, toujours égale autrefois et maîtresse d'elle-même. Il lui arrivait maintenant de se montrer maussade, presque bourru. Un jour qu'il y avait du monde dans son salon et qu'on se moquait des dents rares et noires de quelqu'un qui venait de sortir, Henriette

s'écria ([iio ce monsieur « i)oilait un pelit village brûlé dans sa bouche ». (Tétait une de ces expressions pittoresques qu'elle lançait vobmliers dans la conversation et qui causaient un peu de stupeur autour d'elle, en éclatant à l'improviste. Quand il n'y eut plus personne, Yillecresnes la gronda pour cette image hardie, lui reprocha de manquer de goût, de ne pas tenir assez compte des jugements du monde , et de commettre fréquemment dos imprudences de tenue ou de langage. Elle écouta docilement, le laissa morigéner tout à son aise, puis risqua quelques mots timides pour sa défense : « Est-ce qu'il ne lui avait pas vingt fois enseigné lui-même le mépris de l'opinion du monde, de sa pruderie hypocrite? Qu'avait-elle dit de si grave, de si inconvenant, d'ailleurs?.. » Elle avait raison : il se fâcha, fit entendre de dures et injustes paroles.

« La Bretagne ne vous réussit pas, mon ami, lui dit-elle seulement. Vous en êtes revenu bien grognon! En vérité, je ne sais ce que vous avez depuis quelque temps... tenez, depuis cette soirée du mois dernier...

— Où vous avez été si coquette, à propos,

OÙ VOUS VOUS êtes laissé faire une cour indécente par ces vieux beaux et ces petits jeunes g-ens ridicules...

— Non, monsieur, mais oii, moi, j'ai fait des frais pour vous... oii j'ai mis à mon corsage, au lieu de ma branche de diamants, les roses thé que vous m'aviez données... oii j'ai choisi la toilette que vous préfériez... où je vous ai cherché pour venir me tenir compagnie, alors que vous vous étiez déjà sauvé, comme un ours que vous êtes.., et pas trop bien léché, encore, quand vous vous y mettez!... »

Villecresnes se serait battu, de colère, contre lui-même, ce qui ne l'empêcha pas de recommencer quelques jours après, sans pouvoir résister à ce besoin mauvais de chercher chicane à Henriette. La pauvre petite femme n'y comprenait rien, et lorsque Jean avait laissé tomber sur elle une de ces ironies glaciales dont il l'accablait maintenant, avec une affectation de hauteur et de dédain, elle tournait vers son ami un regard d'une douceur désarmante, plein de reproches si tendres que le marin en fut plus d'une fois ému presque jusqu'aux larmes. Pendant une semaine il redevenait l'homme d'autrefois, bon,

affectueux, indulgent. Puis un nouvel accès d'iiumeur sombre, malveillante et sarcastique se déclarait. Mme de Ternois l'entendait avec stupeur attaquer àprement la frivolité des femmes, se plaindre de ce que son travail n'avançait pas. « Cela veut dire que vous perdez votre temps ici, n'est-ce pas, si je comprends bien? Pourquoi venez-vous alors? Qui vous y force? Si vous n'avez rien de plus intéressant ni de plus aimable à me dire que toutes ces jolies choses dont vous jugez à propos, je ne sais pourquoi, de me régaler, il ne faut pas vous déranger, mon amil Travaillez, travaillez tant qu'il vous plaira, et ne revenez nous voir que lorsque vous aurez cessé d'être comme un fagot d'épines.. » Il lui demanda pardon et rejeta sur une maladie nerveuse commençante cette excessive irritabilité dont il souffrait lui-même, autant qu'il en faisait souffrir les autres. « J'en étais sûre! s'écriat-elle naïvement. Je l'aurais parié! Oh! mais il faut prendre garde, vous savez... Nous allons vous soigner... Je ne veux plus que vous soyez méchant comme vous l'avez été : cela me rendait trop malheureuse... » Elle resta un moment sans parler, puis reprit avec une tristesse qui

2o4 LE GARDE DU CORPS

toucha profondément Villecresnes : (( Qu'est-ce que je deviendrais donc si, après l'amour de mon mari, votre amitié venait aussi à me manquer... J'en ai bien besoin, allez, Jean! » Elle lui tendit la main, qu'il baisa, sans laisser deviner à la jeune femme tout ce qu'il y avait d'amour dans la respectueuse familiarité de cet

A quelque temps de là, Mme de Ternois reçut une lettre anonyme. Un <( ami » croyait devoir la prévenir que son mari était en train de la ruiner, qu'il jouait au cercle un jeu d'enfer , entretenait des maîtresses , leur donnait des chevaux et des diamants, comme elle pourrait s'en convaincre en faisant prendre, par l'agence dont on lui envoyait l'adresse , des renseignements sur Mlle Rosita Zanetti , de l'Éden. A la lettre était jointe une de ces cartes qu'on distribue de temps en temps au coin des rues, et qui portent en gros caractères la devise : « Célérité et discrétion », avec une adresse.

Qui pouvait avoir écrit cette lettre? Mme de

Ternois l'ignorait; toutefois elle se souvint que quelques semaines auparavant Robert avait mis à la porte un valet de chambre, qui abusait un peu du droit qu'on a de protester contre les inégalités sociales en fumant les cigares de son maître. Cet homme, depuis plusieurs années qu'il était attaché au service de M. de Ternois, avait eu l'occasion d'en apprendre long- sur les petites affaires de Robert; il partit en grommelant des menaces ; le honteux billet, sans doute, était son œuvre, Henriette le jeta, avec le geste de dégoût dont elle aurait écarté quelque bête immonde.

Le difficile n'est pas de brûler une lettre anonyme, moins encore de mépriser le misérable qu'on soupçonne de l'avoir écrite; mais il faut une force d'âme extraordinaire pour s'imposer de ne plus penser à elle après qu'on la détruite. On commence par s'indigner contre la bassesse de la dénonciation; on en chasse le souvenir de son esprit; il vous poursuit, vous harcèle, vous traque; il chante à votre oreille avec l'importunité irritante d'un bourdonnement de moustique, jusqu'au moment où, vaincu par cette obsession, vous devenez le complice

(lu vil accusateur en vous abaissant à poser sa déposition.

L'n an auparavant, Henriette se serait probablement contentée fie iiausser les épaules et de conter en riant la chose à son mari. Mais sa belle confiance en Robert était bien ébranlée, depuis qu'elle l'avait vu reprendre les habitudes de sa vie de garçon. Elle le soupçonnait de s'être remis à jouer, sans aller plus loin dans ses suppositions : on voit qu'elle était loin de compte. Qu'il eût, par surcroît, Tindignité de la tromper; que, non content de coqueter avec une Mme Macpherson, il gaspillât à entretenir des hlles la fortune de son enfant, c'est à quoi Henriette n'avait jamais pensé jusqu'alors, c'est ce qu'elle so refusait encore à 'croire.

Elle eut d'abord l'idée de tout dire à Robert, d'avoir avec lui une bonne et franche explication. Pourquoi, au moment d'ouvrir la bouche, fut-eUi' arrêtée par une vague défiance? c'est ce qu'il serait assez difficile d'expliquer. « Bah! pcnsa-t-ellc, ce sera encore comme d'habitude... Il me contera des histoires, j'aurai la bôtise ou la faiblesse d'y croire, et je ne saurai rien... » Or, le venin de la lettre anonyme commençait

déjà à opérer en elle son travail ordinaire : Henriette voulait maintenant savoir.

Elle remit au lendemain l'explication avec son mari et se contenta pour le moment de placer négligemment dans la conversation le nom de la Rosita Zanetti.

« Cette fille a de bien beaux cbevaux, ditelle ; sait-on qui l'entretient?

— Un peu tout le monde, je pense. Je ne sache pas qu'elle ait un commanditaire en titre : elle doit vivre sur sa cagnotte... »

Rien n'était moins aisé que de déconcerter l'assurance de M. de Ternois. Henriette, attentive à surprendre le plus lég-er indice de trouble, remarqua seulement qu'il avait jeté sur elle, au moment où elle prononça le nom de la danseuse, un de ces regards clairs, froids, incisifs, qui, pendant une seconde, marquaient d'un trait de pénétration ou de dureté son visage affable et souriant de viveur bon garçon.

Le lendemain elle résolut de demander conseil à Jean, qui ne vint pas, non plus que le jour suivant. Alors une fièvre de curiosité aiguë s'empara d'elle, une sorte de délire lucide qui la conduisit un matin, émue, tremblante et

honleusu d'elle-même, à l'adresse indiquée. On l'introduisit dans un cabinet qui ressemblait fort à celui d'un homme d'afîaires quelconque. Au milieu de la pièce, une grande table, couverte d'un tapis vert maculé de taches d'encre; le long des murs, des rangées superposées de casiers en carton vert, munis d'une poignée de cuivre, au-dessous d'une étiquette; de l'autre côté de la table, un monsieur à calotte de velours et lunettes bleues qui lui expliqua, en se caressant doucement le menton, que son agence travaillait dans l'intérêt des familles, et que le but qu'il se proposait était éminemment moral, Mme de Ternois lui exposa en quelques mots entrecoupés l'objet de sa visite : il s'agissait de savoir si une certaine Mlle Rosita Zanctti, de l'Éden, avait eu une liaison avec un certain monsieur de... Le nom eut peine à sortir de sa bouche.

« Parfaitement, madame ! dit le digne homme en griffonnant quelques mots sur une Hclie. Et sans doute on pourra chercher à se procurer quelques petits renseignements sur monsieur votre mari?.. »

Elle tressaillit. 11 reprit vivement : « Que

madanio no se trouble pas... Nous sommes très habitués à ces sortes d'affaires... Toutes ces dames nous honorent de leur clientèle... »

Il jetait un regard complaisant sur les casiers. Et soudain ces cartons verts parurent à Henriette quelque chose d'horrible et de sinistre, comme une morgue où l'on aurait étalé tout nus de pauvres cœurs humains , comme un cimetière où auraient été jetés pêle-mêle, dans une promiscuité de fosse commune, des amours flétries et des honneurs morts. Et elle pensait que peut-être, dans quelques jours, le bonheur de treize années, le souvenir sacré de ses joies (le femme qui aimait son mari et qui croyait eu lui . (jue tout le meilleur de sa vie , enfin, serait enseveli là... Ahl comme elle se repentit, alors, d'être venue!

Pendant les deux journées qui suivirent cette démarche décisive, Mme de Ternois passa par les alternatives du remords, d'une inquiétude allant jusqu'à l'ang-oisse, et de cette curiosité, tout à la fois ardente et douloureuse, qui vous envahit au moment où l'on sent que peut-être un secret va vous être révélé, dont la connaissance doit po«;er sur voiro vie tout entière. Ton-

U'fois, c'Uo réussit à dissimuler son trouble : Robert était trop absorbé par ses affaires particulières pour donner beaucoup d'attention à sa femme.

Quand un fruit est mùr, un moment vient où, sans cause apparente, sans qu'on puisse dire pourquoi la clmte a lieu aujourd'bui plutôt qu'liier, il se détacbc tout à coup , et tombe. C'est ainsi qu'un beau jour Mme Macplierson était devenue la maîtresse de Ternois : par amour, sans doute, — car cet liomme beau, spirituel et point sentimental lui plaisait depuis longtemps déjà, — mais aussi par désœuvrement et ennui; par instinct pervers qui la poussait à se venger de deux êtres qu'elle détestait également, son mari et Mme de Ternois; par on ne sait quel goût de l'imprévu; par vague espoir de voir cette liaison mettre un intérêt dans sa vie; par caprice, par curiosité, par surprise; par ces mille petites impulsions sourdes des sens ou de l'imagination qui, à la longue, ébranlent même de plus solides vertus que n'était celle de la fille de Mme Martin-Desnonelles; par atavisme, enfin, peut-être, car il est noloirc (fiic ce ne sont pas les ])ons cliiens

seuls qui chassent de race , el qu'on voit parfois se transmettre liéréditairement, de mère en fille, une fâcheuse prédisposition à jeter son bonnet par-dessus les moulins. Quoi qu'il en soit, Robert n'avait plus rien à obtenir de sa séduisante amie, quand Macpherson fit, aux environs de Paris, l'acquisition d'une propriété où il se proposait de passer la belle saison. Ternois travailla aussitôt à s'insinuer dans ses bonnes grâces, afin de se ménager la faculté d'aller voir Clorinde à la campagne. Ses relations avec le baronnet dataient de plusieurs années. Longtemps avant son mariage, Lionel, lorsqu'il était de passage à Paris, avait l'habitude d'aller avec M. de Ternois tirer au pistolet chez Gastinne ou voir des chevaux au ïattersall. En vertu de la loi d'association des contraires, l'Anglais rêveur, mélancolique et chétif se plaisait dans la société de ce bon vivant dont il admirait, non sans quelque secrète pointe d'envie, la robuste santé, la belle humeur et la force. Robert se garda bien d'abord de lui imposer une amitié dont l'empressement eût sans doute efiarouclu' sa sauvagerie et paru suspect : il se contenta de marquer de la satisfaction

quand il le rencontrait , d'aller do temps en temps [)assL'r une lieure dans son cabinet, et c'était merveille de voir avec quelle assurance il adressait en passant un compliment banal au baronnet sur la beauté, les toilettes ou l'esprit de Glorinde, de ce même air noncbalant et détaché qu'il prenait pour parler chevaux , courses ou tir aux pig-eons. A force d'audace, — l'audace en pareil cas lui avait toujours paru le plus adroit et le plus sûr des expédients, — il réussit à endormir la défiance de ce mari amoureux et jaloux.

« Je viens de faire ma cour en bas à Mme Macpherson, mon cher.. ; maintenant que j'en suis quitte, je monte bien vite causer avec vous », disait-il avec tranquillité en entrant chez Lionel. Et il lui adressait des questions sur ses travaux, feignait de s'intéresser vivement à l'ouvrage qu'il préparait « la Suggestion dans l'état d'hypnotisme, » l'interrog-eait sur ses expériences.

<( Alors, vous ètt'S capable d'endormir quelqu'un, comme Donato?

— Mais oui..., c'est très simple... Le ]iremier venu jx'iil en faire autant, pourvu que

le sujet présente rerlaines conditions de nervosité...

— Vous avez donc le fluide?.. »

Macplierson lui expliquait en souriant que le fluide est une invention des charlatans; que l'hypnotisme, surprenant et incompréhensible dans les phénomènes qui raccompagnent, est produit par des causes toutes simples et naturelles; que le fait de regarder fixement un point brillant, l'œil par exemple, d'entendre tout à coup un ])ruit fort, suffit à déterminer l'invasion soudaine de l'état nerveux chez certains sujets... Et rignorance du mondain s'étonnait de bonne foi, s'épouvantait presque devant ces redoutables problèmes, dont l'Anglais ne parlait jamais sans qu'une flamme d'enthousiasme transfigurât ce que Ch)rinde appelait <* sa tète de nécroman ». Lionel était ])i('n aise de trouver à qui parler de ses études; il en vint })eu à peu à traiter Robert pres(|ue comme un ami; il éprouvait une sorte de gratitude pour cet homme qui lui témoignait, au lieu de l'inditTérence railleuse que sa timidité craignait toujours de rencontrer chez les autres, une sympathie qui semblait sincère et désintéressée. Quaud \c

dopai'l pour la campagne fut résolu, il iiivila Robert, très amateur de ^/?or^ de tout ^cnre, à venir essayer ses canots. Ternois (jiiitta riiotcl Macplierson, ce jour-là, plein d'une intime et ironique satisfaction : « Ma parole, pensait-il, j'aurai eu plus de mal à faire; la conquête de cet alchimiste que de sa femme'... » Et il souriait, en songeant à la solitude et à la liberté des champs. Depuis qu'il y a des femmes, et des hommes pour leur dire qu'elles sont jolies ; depuis (ju'il existe de petits sentiers pour se promener à deux dans les bois , dos tapis de mousse pour s'asseoir l'un près de l'autre à l'ombre des grands arbres, la campagne est propice aux amoureux desseins. N'est-ce point dans un jardin qu'Eve eut la fantaisie d'aj)prendre ce qu'elle ne savait pas, et dans une grotte que Didon se laissa conter lleiirette par son Troyen?

Ce même jour, Henriette dont il n'avait pas remarqué, depuis l'avant-veille, l'air contiainl et l'agitation fébrile — tant il était devenu étranger à tout ce qui n'intéressait pas sa passion — lleinielte avait re(;n de l'Iionime à la calott<' de velours une note détaillée sur

Mlle Rosila Zanetti : Mme de Ternois apprit ainsi que la donzelle avait été pendant un an entretenue par son mari; que Robert avait perdu des sommes énormes au jeu et à la Bourse ; qu'il mangeait à belles dents son capital.

Henriette s'attendait bien à quelque pénible révélation , mais elle n'avait pas soupçonné que le désastre put être aussi complet. Après avoir, d'un coup d'œil, parcouru la note, elle - eut au cœur la sensation d'une douleur atroce, et s'affaissa, sans larmes, sans mouvement, presque sans pensée, sur un fauteuil. Engourdie dans une sorte de stupeur qui suit les violentes commotions morales, elle ne chercbait même pas à mesurer l'étendue de son malheur; elle ne se demandait ni ce qu'il fallait faire, ni ce qu'elle allait dire à Robert : ses lèvres murmuraient machinalement un mot, un seul mot plaintif d'enfant abandonné, perdu, qui a peur et demande protection. Elle répétait, les veux fixes, d'une voix douce et brisée : « Maman.., maman.., maman!.. »

Lorsque Yillecresnes entra quelques minutes après, dans le salon, il la trouva dans la même

position, la feuille de papier bleu sur les genoux. Il eut peur en la voyant immobile, si blanche, le regard mort.

« Henriette! » dit-il. Au son de la voix de son ami, elle parut revenir à elle, et, sans boug-er encore, lui répondit :

« Vous venez trop tard, Jean, le mal est fait... Lisez cela, vous allez comprendre... »

Il prit la feuille et lut.

« Quel est le misérable.. ?

— C'est moi... J'ai voulu savoir..., je sais.

— Vous, Henriette, vous avez fait cela!

— Oui... ça n'est pas dans mon caractère, et ça manque de distinction, n'est-ce pas?.. Eh! mon ami, avant d'être femme du monde, on est femme, et vous saurez que lorsqu'une femme qui aime soupçonne qu'on la trompe, il n'est rien, entendez-vous bien, rien qu'elle ne fasse pour connaître la vérité... Gela vous scandalise, que je sois allée chez ces gens-là : je serais allée chez le diable, s'il l'avait fallu!.. Seulement si j'avais pu me douter que cela fait tant de mal, j<' serais restée bien tranquille, allez, Jean. Tandis que maintenant tout est lini.., oui, fini! » Et elle se leva. La réaction

venait do s'opérer. Ses joues se coloraient d'une rougeur de honte et de colère, ses yeux brillaient.

« Ah! reprit-elle, vous pouvez vous vanter d'avoir pour ami un joli monsieur! Ainsi, depuis des années cet homme que j'ai tant aimé me tnimpe lâchement, pour une g'ueuse! »

Elle passa les deux mains sur sa figure, d'un mouvement violent, comme pour se nettoyer le front, les joues, les lèvres, des baisers que son mari lui avait donnés, depuis que la bouche de Robert baisait d'autres lèvres, d'autres joues, un autre front. Etoile secouait les mains comme pour en faire tomber et rojelor loin d'elle une souillure.

« Et il nous ruine encore! monsieur joue la furtunc de son fils... Mais dites-moi donc que c'est une infamie, Jean! »

Il essaya de la calmer : on ne devait pas croire tout ce que disent les rapports de ces gens-là;., ils inventent au besoin, ils grossissent et dénaturent di's faits afin de gagner leur argent... Mais elle no l'écoutait pas. Toute vibrante d'indignation, elle marchait à grands pas dans le salon, et frémissait sous l'outrage révélé; il se

faisait en ullc comme une révolte de sa nature honnête et droite contre la bassesse de cette trahison. Des mots entrecoupés, des lambeaux de phrase s'échappaient de sa bouche :

« Une danseuse de l'Eden! Etre sacriliée h cela!.. Et je l'aimais, pourtant... Ah! stupide femme que j'étais!.. Quand je pense que je me reprochais quelquefois d'avoir trop d'amitié pour vous..., comme si c'était un vol que je lui faisais, à lui!.. « Reste à la maison, ma " fille, mouche le nez de ton enfant et couche- « toi de bonne lieure... Moi je sors, je vais jouer " en attendant la fin du ballet, et je viendrai l(^ " dire bonsoir après... » Après!.. Et ça s'appeHe un galant homme!.. Oh! le lâche, le hVche ! Je ne veux plus le voir, je veux partir!.. »

Et elle exposait ses projets à Jean. Elle allait faire ses malles, partir avec George. Elle irait n'importe où.., chez une vieille parente à la campagne; elle demanderait la séparation, tout de suite, tout de suite!..

Villecresnes la laissait aller, se gal'dalil bien de ranimer sa colère par des objections. Quand il la vit un pou plus calme et fatiguée par la violence même de la crise, il l'obligea à se

rasseoir, lui parla doucement, tendrement, pansa d'une main légère ce pauvre cœur endolori. Si Robert avait été coupable, c'est par entraînement qu'il avait péché. Le malheur était qu'il eût repris sa vie de cercle. Il fallait obtenir qu'il y renonçât désormais. Dès que sa nature faible ne serait plus exposée à la contagion des mauvais exemples, il redeviendrait le mari bon. aimant qu'il avait si longtemps été, il mériterait son pardon à force de repentir, et reprendrait, corrigé cette fois pour toujours, la place qu'il n'aurait jamais dû laisser vide à son foyer. Le projet de quitter la maison était irnpraticable. Avait-elle songé au scandale qu'entraînerait une pareille détermination? La demande en séparation ou en divorce n'était pas plus sage : l'intérêt de George exigeait qu'Henriette fît taire son ressentiment, même s'il était démontré qu'elle eût vraiment tous les griefs en question contre son mari. Robert n'était-il pas, en somme, le père de l'enfant? Pouvait-elle, pour le seul avantage de venger sa dignité blessée, condamner George à rougir un jour de son père? Avait-elle bien songé au triste sort réservé à l'enfant d'époux

séparés, au doulouioiix étonncment ijiii frappo la conscience du pauvre potil quand il voit vivre comme étrangeis, sinon comme ennemis, ces deux êtres dont il sait qu'ils lui ont donné la vie, et qu'il doit les unir dans un même respect et dans un même amour?.. Pour que son affection choisisse entre eux, il faudra donc qu'il les jug-e? Mais c'est une chose monstrueuse, qu'un fils qui juge sa mère ou son père !.. Il parlait de sa belle voix grave, que l'émotion, la pitié, la tendresse, la sainte passion du dévouement faisaient trembler un peu. Et à l'entendre plaider la cause du coupable et de l'innocent, du père et du fils, Henriette sentait se faire en elle un grand apaisement de sa colère, de sa jalousie, de son indignation. Ses nerfs crispés se détendirent ; elle se mit à pleurer silencieusement, et dit, en pressant faiblement la main de Villecresnes : « Ah! mon bon Jean... mon bon Jean! »

A ce moment, Robert entra dans le salon, l'air guilleret, comme un homme content de sa journée. Il s'arrêta de surprise au spectacle qui s'offrait à lui : Henriette en larmes, la main dans la main de Villecresnes. Ses sourcils se

froncèrent, et son regard — ce regard mauvais qu'il lançait quelquefois — alla se planter dans les yeux du marin, qui le soutint sans trouble.

« A\\ çàl qu'est-ce qui se passe donc ici? »

Henriette s'était levée.

« Lisez! » dit-elle en lui tendant le papier. Il comprit au premier mot et devint fort pâle.

« Il se passe, reprit Henriette, que je sais maintenant à quel point votre conduite est infâme... J'ai voulu partir, me séparer du mari indigne qui, non content d'outrager la mère, vole la fortune de l'enfant... Mais l'honnête homme, l'homme de cœur que voici, m'a dit qu'il fallait que je reste.., que je reste pour mon fils.., et c'est pourquoi vous me trouvez ici... Vous comprendrez (jue si je reste, ce n'est point que je pardonne... jamais, jamais!.. »

Il fit un pas vers elle et dit hum])lenient :

u Henriette!..

— Jamais, vous dis-je!.. -^ et, l'écartant d'un geste dont Tétiergie atiiiohçait une irrévocable résolution, elle sortit du Salon, la tète haute.

— Ah! c'est comme ça!., grnnrla Robert. Eh bien, soit !.. »

Il se mit à marcher à grands pas, les mains dans ses poches, et, s'arrêtant tout à coup en face de Jean :

« D'où vient ceci ? lui dit-il brusquement en montrant le papier.

— Comment veux-tu que je le sache?.. De quelque agence Tricoche et Cacolet, évidemment...

— Qui a pu lui donner l'idée d'en venir là?.. Ce n'est pas dans le caractère d'Henriette... Et l'agence, qui la lui a indiquée?

— Je l'ignore... Quand je suis arrivé, il y a une heure, ta femme était là, dans ce fauteuil, ce papier bleu sur les genoux... Naturellement, quand j'ai vu ce que c'était, je ne lui ai pas demandé d'explication : je ne me suis occupé que de la calmer...

— Ah!.. Alors on voulait donc faire un coup de tête?.,

— Oui, partir.

— Et tu as obtenu qu'on reste?.. Tu as de l'influence sur elle, décidément...

— Mon Dieu, j'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher d'en venir à cette extrémité d'une séparation... Du moment qu'il n'y a pas d'éclat

et que vous restez ensemble, tout peut s'arranger un jour...

— Tu viens de voir pourtant comme elle m'a traité... Elle m'a dit des choses!..

— Écoute donc, mon cher, franchement c'est bien le moins qu'elle ait le droit de t'en vouloir !

— Alors, tu crois que la rupture n'est pas définitive ?

— Je le souhaite si vivement que je finis par l'espérer...

— Tu le souhaites?.. C'est heau de ta part.

— Beau?.. Pourquoi?

— Dame, c'est bien simple... Tu as beaucoup d'amitié pour Henriette, n'est-ce pas?

— Assurément... Je ne l'ai jamais caché...

— Eh bien, l'amitié, surtout d'homme à femme, est toujours un peu exclusive, un peu jalouse même...

— Je no comprends pas.

— Mais si... Tu fais semblant... (k'tte réconciliation, que tu as, paraît-il, la magnanimité de souhaiter, suppose qu'elle n'ait pas lieu?.. Henriette cherchera tout naturellement des consolations dans l'amitié...

— Mou ('lier, interrompit Jean, je crois te rendre service en t'empêchant d'aclicver... Tu es en train do dire des sottises : pour ne pas employer un terme plus fort... Quand tu seras de sang-froid, et que tu cesseras de tourner contre les autres le mécontentement que tu devrais éprouver seulement contre toi-même, tu reconnaîtras ce qu'il y a d'injuste, et... ma foi, tant pis, je lâche le mot.., d'odieux dans ces insinuations...

— Diable!.. Tu prends les choses bien au tragique, il me semble... Décidément, on n'a pas eu tort de me dire...

— De te dire..? » demanda Villecresnes eu le regardant bien en face.

Robert n'osa pas achever sa pensée et tourna court. Un sourire narquois détendit ses traits, un peu contractés depuis le début de cet entretien, et, après un silence, il répondit :

« .. De me dire que tu étais un jobard, mon cher! Mais c'est ce qui me plaît en toi... Ya, je t'aime toujours bien, mon vieux Jean... »

Puis, lui tapant sur l'épaule :

« Et ce départ, à propos?.. Quand est-ce que tu reprends du service?

— Mon ami, quand jai voulu partir, il y a deux mois, tu m'en as empêché, sous prétexte que ma présence t'était nécessaire... A tort ou à raison, et probablement parce que je suis un jobard, je me persuade qu'elle peut maintenant rendre service à Henriette : tu ne t'étonneras donc pas si je reste aujourd'hui pour elle, de même que je suis resté, dernièrement, pour toi...

— En un mot, tu meurs où tu t'attaches, n'est-ce pas?

— Dame, songe donc!.. Je ne puis pourtant pas déserter : Le Garde du Corps, mon cher! »

Villecresnes n'avait pas tort do penser que son amie aurait besoin de lui dans la crise qu'elle traversait. Dès le lendemain, en effet, Mme deTernoislui fit savoir que, tout en renonçant à demander la séparation de corps ou le divorce, elle se croyait obligée, dans l'intérêt même de son enfant, de réclamer la séparation de biens. Il fallut que Jean communiquât à M. de Ternois les intentions de sa femme, celle-ci ayant déclaré qu'elle ne voulait pas traiter elle-même cette question délicate, et refusé toute nouvelle explication avec son mari.

« Si vous ne consentez pas à vous charger de cette négociation, mon bon Jean, lui dit-elle, — et je comprends combien le service que je

VOUS demandé doit èlre pénible pour vous. — je mettrai TafTaire entre les mains d'un avoué, j'irai devant les tribunaux, je plaiderai, je demanderai le divorce, s'il le faut absolument... J'aurais le droit de sacrifier mes intérêts, si je n'avais pas d'enfant : je n'ai pas le droit de laisser dépouiller mon fils. Il n'est que temps de sauver ce que les filles, les chevaux et les cartes n'ont pas encore englouti... Prévenez votre ami, et tâchez d'arranger tout pour le mieux... J'espère que. si M. de Ternois veut bien y mettre un peu de bonne volonté, la. chose pourra se faire sans bruit... Voyez, cherchez.., et tâchez de trouver. »

Au premier mot de Yillecresnes à ce sujet : « Ah çà! te voilà devenu l'homme d'affaires de ma femme! s'écria Robert. Allons, maître Villecresnes, instrumentons I

— Aimerais-tu mieux recevoir la visite d'un avoué que la mienne?

— Non certes!.. As-tu du papier timbré?... Je signe tout ce qu'on voudra. »

Quelque temps après, la demande en séparation de biens, faite pdr consentement mutuel, — ce qui offrait l'avantage» de supprimer toute

eii(|iiùk' et tutiL exposé des inutifs, — était accordée sans difiiculté à M. et Mme de ïernois. Il restait encore un peu plus d'un million. C'était peu, si l'on songe qu'Henriette, en se mariant, avait apporté deux cent mille livres de rente ; c'était beaucoup si l'on considère qu'elle avait pu craindre, à un moment, d'être presque complètement ruinée. Le présent pour elle-même, l'avenir pour son fils se trouvaient ainsi assurés; une grande fortune leur échappait, mais ils échappaient eux-mêmes à la misère, qu'ils n'eussent pas, sans doute, évitée un an plus tard. Les chevaux et les voitures furent vendus; on restreignit au strict nécessaire le nombre des domestiques; une cuisinière remplaça le chef; on trouva sans peine acquéreur pour la loge à l'Opéra et aux Français; Yillecresnes fut chargé de répandre discrètement le bruit que les de Ternois, ayant été éprouvés par le krach, réduisaient leur train de maison. La vérité ne fut connue ou soupçonnée que par quelques rares intimes, et ce ménage, si profondément troublée qu'en fût l'union, ne laissa pas de donner, comme beaucoup d'autres ménages dans le même cas, l'illu-

sion cruiio harmonie suffisante. Robert vivait depuis si longtemps comme un mari séparé, ou peu s'en faut, de sa femme, que la rupture définitive, exigée par Henriette, ne modifia pas sensiblement les rapports des deux époux et put aisément demeurer secrète. Ils déjeunaient et dînaient ensemble comme auparavant : seulement on aurait pu surprendre quelque chose d'un peu outré dans le respect que Robert témoignait plus que jamais à Henriette, et comme l'expression, à peine indiquée, d'un ressentiment qui ne désarmait point, dans le <( VOKS » que Mme de Ternois employait toujours, maintenant, lorsqu'elle s'adressait à son mari.

Alors commença pour eux cette existence étrange, où deux êtres qui se sont aimés, qui portent le même nom, qui se voient revivre dans leurs enfants, qui dorment sous le même toit et s'assoient à la même table, deviennent insensiblement aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils ne s'étaient jamais connus. Paris oiïre souvent ce spectacle de deux vies naguère confondues , qui bifurquent tout à coup, s'éloignent peu à peu l'une de l'autre, et ne se rencontreront plus jamais. Il est triste

poLirlaiiL de s(! quitter quand ou a fait route ensemble, do s'en aller chacun vers un point opposé du vaste horizon, sans même se retourner, ni s'envoyer l'adieu que deux voyageurs échangent, d'un geste de la main, avant de se perdre de vue. C'est triste ; mais il y a ainsi beaucoup de choses tristes dans la vie.

Le premier mouvement de Mme de Ternois avait été, comme on l'a vu, d'indignation et de douleur. Après quelques jours, — les affaires d'intérêt étant réglées, grâce au dévouement infatigable de Villecresnes, plus heureusement et aussi plus vite qu'on ne pouvait le prévoir, — Henriette éprouva cette satisfaction intime qu'on trouve dans la quiétude reconquise, cette détente bienfaisante qui suit les grandes crises d'âme : joie obscure de naufragé sorti de la tourmente, et dont tout l'être s'épanouit à la jouissance confuse de vivre encore. Elle se sentit moins malheureuse qu'elle ne craignait de l'être, résignée à demi, sinon consolée, presque satisfaite, enfin, d'en avoir fini avec ces inquiétudes vagues, ces doutes, ces soupçons dont elle était harcelée dans les derniers temps, et dont les mille piqûres lui paraissaient,

maiiitt'iiaiit (iuelle y songeait, plus douloureuses que le coup brutal, mais non redoublé, de la certitude acquise. Droite et vaillante, elle aimait les solutions promptes, définitives, haïssait au contraire les compromis, les ajournements, et pensait qu'en matière de sentimi'nt il faut avoir au besoin le courage de pratiquer sur soi-même une amputation jugée nécessaire, et la fierté de ne pas se lamenter après. Quand le souvenir lui vint des bonnes années d'autrefois, du temps oii Robert semblait l'aimer, elle crut deviner, dans l'émotion dont elle se sentit prise alors, un piège de sa sensiblerie de femme, se raidit contre l'attendrissement, et ne voulut plus voir que la honte de faiblir, au lieu de la douceur qui la tenta de pardonner. La vérité, ({u'elle ne soupçonnait pas, — car son observation distraite, peu pénétrante, s'arrêtait à la superlicie de tout. — la vérité, c'est qu'il s'était fait di-puis un au, à son insu, entre elle et son mari, un secret divorce d'âmes, un lent et invisible travail de disjonction morale, qui lui rendait plus faciles et la résignation et la sévérité. Dans un c:; C!>mme celui de Mme de Ternois, une femme qui aime vraiment pleure.

crie. Icmpèlo , mciiacu , rucrimiiic... et })ardoiiiK' : la contradiclion, rassociaLioii illogique des sentiments étant dans le génie de la femme, surtout amoureuse. Or, il y avait longtemps qu'il l'amour ancien d'Henriette pour son mari s'était tout doucement substituée une habitude de croire qu'elle l'aimait toujours autant qu'autrefois : duperie bienfaisante, qui est le fonds sur lequel vit plus d'un ménage. Cette tendresse de routine a du bon : si elle ne donne pas tout à fait l'illusion de l'autre, la vraie, celle qui si tôt passe llcur, hélas, elle assiu-e à l'amoiu' mort de décentes funérailles, édilie la galerie, fournit des arguments contre le célibat, opère enlin ce miracle, qu'à force de s'embrasser aux mêmes heures sans trop savoir pourquoi et lorsqu'on a plutôt envie dt; se bâiller au nez l'un do l'autre, on finit par croire tout de bon que l'on s'adore, comme on se persuade qu'on s'amuse, en jouant régulièrement tous les soirs sa parti(î de dominos. Mme de Ternois en était arrivée là par transitions lentes : l'anidur. qui brûle les pavés quand il arrive, marclie à très petites étapes quand il s'en va, comme s'il avait regret de partir et voulait nous donner le

temps de le rappeler! Sans nulle hypocrisie, elle était restée pour Robert, jusque dans les derniers temps, à peu près ce qu'elle avait été pour lui depuis les premiers jours de leur union : seulement, elle récitait, au lieu d'improviser. Tous les hommes savent que la nuance est forte : il est étrange que, la remarquant aussi bien qu'ils font dans le ménage du voisin, ils ne la voient jamais dans le leur. Pas plus qu'Henriette, M. de Ternois ne s'était aperçu de rien : les maris ont des grâces d'état, qui sont les petits prolits du métier, celle, entre autres , de garder longtemps et quelquefois même toujours, l'heureuse, la salutaire ignorance de ce qui se passe entre les deux yeux de leur femme.

A vivre depuis plus d'un an dans l'intimité de Villecresnes, Mme de Ternois avait conçu pour lui une de ces affections qui ne vont pas jusqu'à Famour, et dépassent pourtant les bornes de la simple amitié : sentiment complexe et innommable à cause de sa complexité même, sentiment très féminin puisqu'il se compose d'éléments contraires, égoïste et désintéressé , paisible à l'ordinaire et soudain

inquiet, exigeant, passionné; tendresse qui se croit pure comme celle d'une sœur et qui n'en est pas moins jalouse, d'une jalousie sans désirs, toute négative, qui ne réclame rien pour soi-même, mais qui refuse tout aux autres. Quoi que l'on doive penser de ce sentiment, — qui n'a obtenu ni de la psychologie l'honneur d'une classification, ni du dictionnaire celui d'un baptême, tant il est malaisé de noter les demi-tons de l'âme ; — qu'on le rattache à l'amitié, encore qu'il soit un peu plus tendre qu'elle, ou à l'amour, bien qu'il se montre un peu moins impérieux que lui; ou mieux, qu'on y voie quelque chose d'intermédiaire entre les deux, de composite, procédant à la fois de l'une et de l'autre, gardant de sa double origine je ne sais quoi d'indécis et de fallacieux, qui prête aux méprises, un hybride du cœur, enfin : il n'en est pas moins vrai que ce sentiment équivoque et rare est, de sa nature, passablement envahissant , qu'il a vite fait de s'étendre, de se fortifier, et, si l'on n'y met ordre, de prendre bientôt plus de place qu'on ne voulait lui en donner d'abord. Mme de Ternois en fit l'expérience : sa sympathie pour

Jean avait grandi, d'une croissance si égale, si régulière, qu'elle n'en vit le progrès, non plus qu'on ne surprend le moment précis où le brin d'herbe devient épi.

Et de fait, elle ne l'aimait pas : car, qu'est-ce qu'un amour qui n'a pas conscience de soimême; qui ne se trouble ni ne s'émeut; qui se tient satisfait d'une poignée de main, d'un regard et de quelques paroles insignifiantes qu'on échang-e; qui n'a besoin ni de mystère ni de solitude? Oui, mais cette poignée de main, ce regard, ces paroles, faisaient maintenant partie de la vie d'Henriette, à ce point qu'elle ne pouvait plus s'en passer; cette paisible amitié s'alarmait d'un retard d'une heure, souffrait d'une absence d'un jour; chacune des choses indifférentes qu'ils faisaient ensemble, comme de lire un roman, d'aller se promener avec les enfants, de passer tranquillement la soirée à côté l'un de l'autre, elle avec son ouvrage, lui avec un livre, toutes ces choses avaient pris à ses yeux une importance telle, lui étaient devenues si chères, que la suppression du moindre article de cet innocent programme, — qui devait durer toujours, char-

manl da\\>i sa doiico moiioloiiio, — cnlraîiuiil pour l'Ile Mlle soudranoc. Point roijucUc, d'ail- Iciirs, avec son ami, pleine de naturel dans leurs longs tèle-à-têto, comme si (piehjuo instinct — les femmes ont parfois de ces inspirations — l'eût avertie que le plus sûr moyen do plaire à ce cœur simple était d(; se montrer à lui sans rien d'apprêté ni de factice, sans autre attrait que l'originale et piquante simplicité de sa nature. Amoureuse, elle? Quelle idée!.. D'ahord, elle ne pensait à Jean que lors(pril était absent; si parfois elle éprouvait une sorte d'envie impatiente de le voir, cette envie se passait dès qu'il était entré; quand elle le sentait là, près de son fauteuil, qu'elle entendait sa voix, le bruit de son pas, assourdi par le tapis du salon , le fioissement sec de son journal, il semblait à Mme de Ternois qu'elle n'avait plus rien au monde à désirer, qu'une douceur d'apaisement, une accalmie délicieuse se faisait en elle; et la jeune femme se recueillait, fermait quelquefois les yeux pour ne plus penser à rii'ii, [)our (jiie rien ne troublai, laiulis (pi'elb^ la savourait à l'insu de tous, celte plénitude de l)onbeur sans cause. Quoi, le maître

impérieux et jaloux, le despote dont lui avaient parlé poètes ou romanciers, se serait travesti en cette tendresse sans troubles, sans fièvre et sans rêve, qui n'avait jamais souhaité de félicité plus haute que de voir chaque jour ramener les paisibles petites joies de la veille? Est-ce donc ainsi que l'amour se manifeste? Si quelqu'un avait dit qu'elle était éprise de Villecresnes, Henriette eût de très ionne foi haussé les épaules à l'extravagance de cette affirmation : seulement, si on lui eût annoncé qu'il partait pour six mois, elle se fût mise à pleurer. Plus d'un pensera que cela suffît a prouver qu'elle l'aimait. Qui sait? Peut-être vaut-il mieux croire simplement qu'il y a dans l'amitié d'un sexe pour l'autre quelque chose de plus que dans l'amitié ordinaire; des caresses, suggérées par l'instinct, contenues, interceptées par la volonté; des élans vers une harmonie plus complète de deux âmes, que la raison arrête, qui retombent et forment, ainsi que des jets d'eau en se brisant, une vapeur légère, un brouillard impalpable d'amour, au milieu duquel vivent et respirent ces deux êtres qui refusent de s'aimer.

« L'oiseau, même en marcliant, montre qu'il a des ailes, » Un homme et une femme, même en s'aimant d'amitié, laissent voir qu'ils auraient pu s'aimer d'amour.

uni

Un jour — c'était au commencement de j — Henriette dit à Jean qu'elle avait envie d'aller passer une journée à la campagne. On irait n'importe où; on chercherait sur les hords de la Seine quelque endroit tranquille, en remontant du côté de Corbeil, loin du Ilot des Parisiens, qui se porte plutôt, les jours de fête, vers la Marne, Argenteuil ou Saint-Cloud; Georg-e et Marie feraient provision de santé à respirer le bon air en jouant au bord de l'eau; on mangerait une friture de goujons, on boirait du lait à goûter, on cueillerait des tleurs, ce serait charmant... D'ailleurs, il fallait bien donner la récompense promise à George , qui venait d'être premier à Condorcet — où il suivait

depuis quelques mois les cours de septième, comme externe; — premier « en Géologie », ce dont sa mère n'avait pas été médiocrement flattée, encore qu'elle s'étonnât un peu que les onze ans de George et la Géologie pussent faire si bon ménag-e ensemble. « C'est étonnant — avait-elle dit un jour à une de ses amies qui, comme elle, venait chaque soir chercher son fils au Lycée, — c'est étonnant tout ce qu'on leur apprend, à ces enfants, maintenant... C'est un peu humiliant, tout de même, pour nous autres, les mamans.. Nous ne sommes plus do force!.. Ils nous dédaignent...

— Ne m'en parlez pas, ma chère! Je ne comprends plus un mot à ce que dit le mien quand il me parle de ses classes... Je suis obligée do chercher, après, dans le dictionnaire... Il me rend folle... Et puis, vous ne savez pas une idée de mon gamin : est-ce qu'il n'a pas dit l'autre jour qu'il voulait être instituteur plus tard , sous prétexte que tous ses livres lui répètent que ce sont les instituteurs allemands qui ont, comme il dit, « g'ag-né les Français »? Le colonel était d'une colère!.. Il s'est mis à jurer comme une patrouille, et il criait au petit, ter-

rifié, en lui montrant sa grande cicatrice au front : « Ya-t'en leur demander, clampin, si « c'est un inslitufeur qui m'a llanqué ce coup (( de sabre-là!.. » J'en ai été malade...

— A qui le dites-vous, ma chère! Figurezvous que le mien s'est fait pincer jusqu'au sang par un homard qu'on venait d'apporter à la cuisine... Il a prétendu qu'il voulait voir si c'est un... un... atlcndoz donc... un mammifère! Et, comme il se mettait à le disséquer avec son canif, naturellement, vous comprenez, cette bête, ça ne lui a pas plu... Mais qui estce qui leur met donc ces idées-là en tète?.. »

Le dimanche suivant, Villecresnes et sa fille, Mme de Ternois et son fils se rencontrèrent à la gare d'Orléans et prirent un des trains du matin, pour Juvisy. Ils arrivèrent à onze heures et trouvèrent au bord de l'eau une manière de restaurant mâtiné de cabaret , avec tout ce qu'il faut aux petits boutiquiers parisiens pour que la journée qu'ils viennent passer à la campagne soit vraiment bonne : un jeu de tonneau, une balançoire, des u l)os(piets » de lilas étiques, des tonnelles de vigne souffreteuse où il est plus poétique, plus champêtre, de manger

une mateloUo, loul devaiil èlie champêtre, ces jours-là, et faire oul)lier à ces pauvres gens le gaz, la poussii-re, l'air enipestr du comptoir. Cette guinguette avait, de |)liis que les autres du même goût qu'on trouve h chaque pas dans la hanlieue de Paris, un petit jardin terminé par une sorte de terrasse avec quelques beaux marronniers. De là, une vue superbe sur le fleuve , dont on était séparé seulement par le chemin de halage, sur la prairie de l'autre rive, les petites maisons blanches du premier plan, blotties dans la verdure, un grand château morne au milieu de son grand parc, un clocher de village qui émerge comme un récif au-dessus d'une mer de feuillage, et, plus loin, sur les collines qui bornent l'horizon, les masses sombres des bols de la Grange et de la forêt de Sénart. Ilenrieltc, charmée, décida que l'on déjeunerait dehors, sous les marronniers.

L'aubergiste était en nu''me temps passeur et pécheur. Il se dirigea vers le bord de l'eau, son épuisette à la nicâin , pour aller chercher dans la « boutique » d'un de ses bachots la friture qu'on lui avait demandée. Les enfants le suivirent : et quand ils voyaient sortir de la

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boîte pleine d'eau le filet lourd de poissons, k chaque fois que l'homme jetait sur le sable les chevaines aux nageoires roses, les perches au dos hérissé de dards, les ablettes blanches et polies comme de l'orfèvrerie neuve, les goujons tachetés de noir, tout le peuple de la Seine qui frétille et reluit, c'étaient des exclamations, des cris de joie, une ivresse faite de la torture de ces agonisants, dont les ouïes sanguinolentes s'agitaient désespérément , cherchant en vain un peu d'humidité, tandis que le grand soleil meurtrier versait à flots son or on fusion sur ce tas de vif-argent.

Un petit gardon, glissant par les mailh-s du filet, était tombé tout près de l'eau et se débattait en mouvements convulsifs qui déjà devenaient plus faibles. Marie ont un accès de sensibilité en faveur « du beau petit noir » et voulut qu'on le rejelAt à la rivière. Le pécheur haussa les épaules. Alors, précipitamment George fouilla dans sa poche. Il retira des profondeurs de ce capharnaûm ses deux toupies favorites, la rouge et la jaune, qu'il ne quittait jamais ; deux ou trois mètres de ficelle; un gros couteau à plusieurs lames; quatre ou cinq billes

LE GARDE DU CORPS 29o

d'agate; un joli encrier que sa mère lui avait acheté la veille, — une passion, — et qu'il n'avait pas pu se résigner à priver du plaisir de faire en si bonne compagnie une partie de campagne; une croûte de pain sec, enfin, une pièce de dix sous neuve qu'il avait eue pour sa place de premier en géologie. C'est elle qu'il cherchait, Malheureusement il ne la trouva pas tout de suite, dans son magasin d'accessoires, et quand, avec un geste aussi noble que celui d'un marquis de l'Ambigu disant: «Tiens, maraud, prends cette bourse de cent pistoles! » il tendit à l'homme la piécette pour racheter le petit gardon, le petit gardon avait cessé de donner des coups de queue et de sauter en l'air, victime innocente de l'amour immodéré de George pour les toupies, la ficelle, les billes, les couteaux, les encriers et les croûtes de pain. Marie pleura un peu le « beau petit noir », ce qui ne l'empêcha pas, l'instant d'après, de trouver bonne la friture, même de rire en croyant reconnaître à chaque poisson qu'elle mangeait son protégé de tout à l'heure. Cette petite était déjà femme : elle avait de la sentimentalité banale, et point de suite dans les idées, ni dans la pitié.

Henriette, cependant, avait envahi la cuisine comme un coup de vent, et, à la stupeur de la patronne, déclaré qu'elle entendait collaborer au déjeuner. « On était à la campagne, n'estce pas? Eh bien, à la campagne on s'amuse, on fait la cuisine... »

Donc, Mme de Ternois s'était fait donner un grand tablier blanc et préludait gravement à la confection d'une douzaine de crêpes. Elle allait, venait, essuyait un saladier, prenait une assiette : et rien n'était joli comme de voir cette élég-ante Parisienne toucher à tout de ses doigts lins, trotter dans la cuisine, à petits pas menus, avec des mouvements vifs d'oiseau qui sautille.

Us déjeunèrent sur la terrasse, à l'ombre des marronniers, dont les plumets avaient jonché le sol de pétales fanés ; parfois, quelque chose de blanc, teinté de rose, se détachait encore, audessus de leurs tètes, tombait lentement, sans bruit, de branche en branche, et les enfants tendaient les mains pour attraper la fleur, comme font les gamins dans la rue pour prendre et manger, l'hiver, les gros flocons de neige. Henriette trouvait tout bon, meilleur qu'à Paris, le pain, le vin, les légumes. C'était de l'enthou-

siasme : elle voulail acheter un service pareil à celui du restaurant, en faïenca épaisse à fleurs rouges, vertes et jaun(>s, avec un coq au milieu, posé sur une patte. Le serviee à dessert, même, lui parut assez gentil, avec ses rébus dont l'explication est derrière l'assiette, ses sujets patriotiques : M. Grévy en habit noir et grand cordon de la Légion d'honneur, un lion à ses }tieds, des généraux à ses c(Més, recevant Sa Majesté Maharu, reine de Tahiti, ,. Elle voulut faire ellemême le fromage à la crème, en prit un peu sur le doigt, « comme les cuisinières », le goûta à petits coups du bout de la langue, avec des mines gourmandes de jeune chatte, pour voir s'il y avait assez do sucre. Et les enfants riaient, répétaient qu'ils n'avaientjamaissibien déjeuné, qu'ils voulaient venir tous les dimanches...

Le déjeuner liui, ou traversa la Seine dans une barque pour s'alh-r promener sur l'autre rive. Une hirondelle de mer au ventre blanc, apportée dans ces parages par quelque fort vent d'ouest, ramait au-dessus d'eux, à grands coups d'ailes lents et réguliers : parfois elle se laissait tomber , brusquement , comme une pierre, le cou tendu, plongeait de la tète, j)uis

s'enlevait, tenant dans son bec quelque chose de brillant, le poisson qu'elle venait de pêcher. On débarqua sur une grève de sable fin, au bord de la prairie : les foins n'avaient pas encore été coupés, et le petit sentier qui suit la berge disparaissait à demi dans les hautes herbes. Le long de la Seine, entre le fleuve et les champs cultivés, oii déjà les coquelicots et les bleuets mouchetaient de tons vifs la verdure jaunissante des seigles, à perte de vue s'allongeait une bande étroite de prairie, une interminable et luxuriante pelouse, où toutes les herbes de la création avaient poussé librement, à la grâce de Dieu, selon le caprice de leur croissance, plus lente ou plus 'hâtive, et la nature du terrain ici plus gras ou là plus sablonneux. Et sur cette mer de fleurs courait de temps en temps une petite houle : le vent, faucheur invisible, courbait un instant toutes ces tiges flexibles, qui se redressaient après qu'il avait passé. Ensuite, un grand silence, le silence des heures chaudes, où meurent l'un après l'autre tous les bruits de la campagne ; et l'on ne percevait plus qu'un murmure doux et sourd de grande ruche en émoi, un immense

bourdoniioment , qui semblait sortir du sol comme d'un diapason gigantesque et qui remplissait l'air : harmonie indistincte, faite de la vibration des millions de petites ailes d'insectes qu'on voyait voltiger de fleur en fleur, dans un tourbillonnement joyeux, sorte de ronde éperdue , où ces éphémères créatures s'enivraient un moment du bonheur de vivre, sous le grand soleil d'or, se hâtaient d'accomplir leur fonction d'amour et de reproduction , comme si quelque instinct les eût averties que leur frêle existence était liée à l'astre tout-puissant, et que, commencée avec l'aurore, elle devait finir avec le crépuscule. Moucherons, coccinelles, abeilles, bourdons, libellules, butinaient et dansaient ; à chaque pas, une nuée légère s'envolait pour aller se poser plus loin ; parfois de petites mouches, grises de lumière, i\q miel et de parfums, passaient près du visage des promeneurs, rapides comme des balles. De loin en loin, une alouette parlait devant eux, montait tout droit, en chantant, et longtemps après qu'elle avait disparu dans le ])leu, ils entendaient encore la petite chanson vibrante et joyeuse qui continuait là-haut, en plein ciel

George et Mario couraient, gambadaicut dans la forêt en miniature, si drue que la petite fille y disparaissait presque tout entière à de certains endroits, et qu'on ne voyait plus, de loin, que son chapeau qui semblait une Heur plus grosse. Elle poursuivait de beaux papiHons, les uns d'un jaune pâle, d'autres d'un ton superbe de velours, riche et sombre, avec des raies brunes, ceux-ci tout petits et d'un violet tendi-e, ceux-là noirs, les ailes frangées de rouge vif. Et, comme elle avait dans l'esprit un tour de vague poésie, des grâces uu peu mignardes dans son parler câlin et co(]uef, la fillette s'arrêta tout à coup pour demander à son camarade :

« C'est-il des oiseaux, dis, George, les papillons, ou bien des fleurs avec des ailes? »

Et l'élève de septième répondit avec fermeté :

(' Non; c'est des léjudoptères! »

Mme de ïeruois. un jn'ii lasse, avait [iris le bras de Yillecresnes et ] ta i lait avec lui de mille choses. Elle voulait savoir si, depuis la mort de sa femme. Jean n'avait pas eu l'idée de se remarier; et, sur l'assurance qu'il n'y avait même pas songé, elle avoua qu'elle en était

liicii aise. « Qu'est-ce que cola pouiTait vous faire? » demanda Jean avec un peu d'amertume. « Ma foi, répondit-elle sans trouble ni hésitation, vous me rendriez service en me l'apprenant... C'est bète comme tout, car enfin, votre femme serait mon amie, naturellement, et cela me ferait deux amis au lieu d'un... Eh bien, expliquez la chose comme vous voudrez, je ne tiens pas du tout à vous voir donner une bellemère à Marie... »

Ensuite, elle voulut savoir s'il avait beaucoup aimé Louise, s'il pensait encore souvent à la morte :

« Ci'est que, voyez-vous, depuis que je vous connais mieux, il m'est arrivé de me demander si ma pauvre Louise était bien la femme qu'il vous fallait... El savez-vous la vilaine pensée que j'ai eue, — et dont je lui ai déjà bien souvent demandé pardon, la pauvre chérie! — c'est (pi'cllc était trop tranquille, ti'op sage, trop parfaite pour vous, qui êtes si parfait, si sage, si tranquille aussi, et qu'une mauvaise tète un j)(Mi folh-, — tenez, quelque chose dans mon genre, par exemple, — vous aurait mieux convenu... »

Yillecresnes pensif ne répondit pas. Henriette venait, sans le savoir, de lui répéter ce qu'il se disait souvent à lui-même, en maudissant le hasard cruel des mariages, cette ironie de la destinée qui se plait, lorsqu'il n'en est plus temps, que vous êtes lié à une autre pour jamais, ou qu'elle n'est plus libre, elle, • — à placer sur votre route la femme dont vous sentez, trop tard, hélas! que vous l'eussiez aimée d'un amour immortel. Elle se méprit sur son silence, et crut qu'elle venait de le blesser :

(c Ah! pardon, mon ami... Vous voyez, rien ne peut me guérir de cette mauvaise habitude que j'ai de dire tout ce qui me passe par la tête... Votre élève a encore bien besoin de vos leçons, allez, Jean... Je viens de remuer des souvenirs douloureux...

— Non,., dit-il. Vous êtes bonne et charmante!.. »

Il s'était tourné vers elle, en disant ces mots de sa voix grave et douce, et l'enveloppa d'un regard si tendre, si profond, qu'elle eût peutêtre tout deviné, si la mobilité de son esprit lui avait laissé du temps pour observer. Mais

elle n'avait d'yeux, maintenant, que pour les ébats des enfants; Villecresnes, honteux déjà de sa faiblesse, se remit, sans qu'elle se fut aperçue de rien.

« Voyez-les donc, reprit-elle, comme ils galopent dans cette prairie!.. S'en donnent-ils!,. On dirait deux petits poneys échappés,,. Patatra : voilà Marie par terre... Bah! elle se sera verdi les coudes et les genoux, mais elle n'aura pas de mal, dans ces hautes herbes... »

Elle resta pensive :

« Avez-vous remarqué comme ils s'aiment, Jean, ces enfants? Non... Ces hommes, ça ne remarque rien... Eh bien, moi je vous dis que c'est une chose extraordinaire de voir deux enfants éprouver l'un pour l'autre une tendresse pareille,,,

— Ce n'est pas étonnant : depuis dix-huit mois, — un an et demi déjà, comme le temps passe! — ils ne restent pas un jour sans jouer et se promener ensemble,,,

— Oh ! ce n'est pas seulement ça ! , , Ne croyezvous pas qu'il y a dans ces petites têtes-là bien des choses que nous ne soupçonnons pas.,, des idées, dont ils ne se rendent pas compte...,

quelque chose comme l'ébauche de seiilimenls qui ne sont pas de leur âge?..

— Diable! fit Jean avec un sourire, voilà un aperçu de psychologie enfantine fort intéressant !

— Riez tant que vous voudrez! George et Marie ne peuvent pas se quitter : je soutiens que leur camaraderie est trop passionnée pour qu'il n'y ait pas déjà de l'amour là dedans... Oui, de l'amour... Et, au fait, pourquoi donc ne pourrait-il pas arriver qu'on aimàl sans en avoir conscience?.. »

Elle s'arrêta brusquement, comme surprise de ce qu'elle venait de dire, comme si cette pensée qu'elle venait de jeter presque sans y songer, eût pris tout à coup à ses yeux une portée imprévue, leur eût ouvert des horizons nouveaux sur le monde du sentiment. Une émotion profonde avait soudain envahi Jean.

« Eh bien, dit-il, continuez donc!

— Je ne sais plus ce que je voulais dire, mon ami », répondit-elle sans le regarder.

Et, doucement, elle quitta son bras.

Ils étaient arrivés auprès d'une belle propriété : une grande maison de campagne à tour-

mire rlo château; devant, une avenue bordée de platanes, qui se terminait par un saut-deloup à quelques mètres de la rivière ; un escalier de bois descendant à la Seine, et, attachés à des bouées près de la berge, deux canots de plaisance, l'un à rames, l'autre à voile, avec un petit bateau à vapeur.

« Voilà de jolies embarcations », dit Villecresnes en les examinant d'un air do connaisseur. Et, avisant un pêcheur, il lui demanda à qui appartenaient ces canots.

<( A un Anglais très riche, qui demeure là. »

Il montrait la maison.

(( Comment s'appelle-t-il?

— M. Macpherson... On dit comme ça dans le pays qu'il est un peu timbré, à cause de sa manie de tirer des bordées, la nuit, avec son voilier quand il fait lune... Mais c'est bien son droit, à cet homme, comme à moi de pêcher au sang-, pas vrai, monsieur?..

— Et sa femme, interrogea Henriette, qu'estce qu'on dit d'elle?

— Tiens, vous savez donc qu'il est marié?.. Alors vous savez aussi bien ([ue moi ce qu'on en dit, de sa dame...

— On dit qu'elle est belle, n'est-ce pas, mon brave ?

— Pour ça, oui'... Et des cheveux!.. Tenez, longs comme cal

— Comment le savez-vous?

— Pardi, c'est pas bien difficile à voir quand elle les a sur les épaules, avec son cliapeau de marin, qu'elle met pour se promener en Seine... Et je vous réponds qu'il y a quelqu'un qui les trouve encore plus beaux que moi, ses cheveux, ... un grand monsieur de Paris... un noble... Suffit, je m'entends!.. ^>

Et, souriant de l'air d'un liommc qui pourrait en dire long s'il lui plaisait de parler, le pécheur avant fini d'amorcer son hameçon Ituit en causant, fit sifller sa ligne, puis resta immobile, dans la contemjtlation du léger bouchon qui dansait sur l'eau.

(' Venez ». dit Jean à Henriette qui s'était arrêtée pensive devant le saut-de-loiip et regardait la maison, au bout de l'avenue. (( Les enfants sont loin...

— Quand je pense qu'il L'st là, peut-être!.. Car c'est de lui.. Jean, que cet homme a parlé... J'en suis sûre !..

— Yoilà bien votre imagination !.. Je vous demande un peu si les Macplierson ne peuvent pas recevoir d'autre visite que celle de Robert !

— Ne parlons plus de cela, JeanI Je n'en suis plus à m'alarmer pour si peu... Que m'importe, après tout!.. Votre ami est libre.. Moi aussi!.. »

El elle lui prit le bras résolument.

Les enfants avaient une assez grande avance : on les apercevait, k trois ou quatre cents mètres de là, qui regardaient du côté de la Seine, au lieu de courir dans la prairie. Jean et Henriette les eurent bientôt rejoints près d'une écluse où ils s'étaient arrêtés,

A la liauteur d'Ablon, la Seine est coupée par un barrage , Sur la rive gauche est Féchise : elle livre passage aux trains (bbois, aux bateaux chargés de sabb-, (]r meulière, qui descendent sur Paris, cl aux remor(|ueurs qui remontent les baleaux vides dans la haute Seine. Une moitié de l'espace conquis entre l'écluse et la rive droite hiisse passer le courant (pii se pré('i}>it»' avec vinlcncc dans cette sorte de défilé et forme une chute; le reste est coupé par une digue composée de

grosses portes de chêne mobiles qu'on dresse pour retenir les eaux d'amont quand elles sont basses et en empêcher l'écoulement trop rapide, ou qu'on abaisse, au contraire, lorsque ces eaux sont hautes et qu'il y a menace de crue.

Debout près crun gros môle en pierres de taille, où vient s'amorcer le barrage sur la rive droite , George et Marie contemplaient curieusement l'eau qui jaillit avec force, du côté d'aval, par les interstices des portes, la formidable pesée de la rivière, du côté d'amont, contre ce mur de bois fortifié par de solides armatures de fer, les tourbillons terribles du fleuve dans le voisinage de la chute. Il fallut que Yillecresnes donnât des explications. On jeta un l)àlnn. afin de mesurer la rapidité du courant : il disparut en tournoyant, entraîné par quelque remous, et ne reparut que bien loin. Marie se récria. « C'est comme ça, ma petite demoiselle, dit un éclusier qui se trouvait là. Et si c'était vous qui tombiez, vous ne reverriez plus jamais papa et maman!... »

Henriette sourit d'un air un peu gêné, et ses joues se colorèrent légèrement. L'iiomme con-

liniia : « Les remous, voyez-vous, c'est comme qui dirait des grosses sangsues qui vous tirent au fond par les pieds... »

Et il se mit à parler de son barrage avec enthousiasme et terreur, comme fait le peuple des grandes forces de la nature ou de l'industrie, qu'il admire sans comprendre... Il eu vivait, de cette écluse, depuis vingt ans; et il en mourrait, peut-être demain, dans un mois, qui sait? Un faux pas sur la passerelle : bonsoir, plus personne ; l'eau vous prend, vous roule sur les grosses meulières qu'on a jetées au fond pour empêcher les remous de ronger l'ouvrage par-dessous; elle ne se contente pas de vous noyer, la gueuse, elle vous met en charpie... Lu pêcheur l'avait échappé belle, la semaine derniiire : il s'était endormi, l'amarre s'était défaite, et son bateau s'en allait tout doucement au fil de l'eau vers la chute, tenez Là-bas, juste entre les deux môles. On criait, on coiirail sur le bord... Ali! bien ouiche! Le bachot allait, allait... Le diable, c'est qu'en amont on n'entend presque pas le ])ruit de la cliute : on peut arriver dessus sans que rien vous avertisse, pas même e

courant, qui ne devient plus fort qu'au moment même fie faire le saut... Heureusement un train d'Orléans avait passé en siftlanl de son gros sifflet enroué; riiomme s'était réveillé, avait eu le temps de sauter sur les rames et de s'éloigner.

« Et je vous réponds, monsieur, dit l'éclusier pour conclure, qu'en arrivant à terre il n'avait pas un (il de sec! »

L'histoire du pécheur avait fort intéressé les enfants. Cependant l'heure s'avançait; il fallait songer à partir. Il avait été convenu, le matin, qu'on rentrerait pour diner à Paris, chacun chez soi, car Yillecresnes ne venait plus aussi souvent qu'autrefois s'asseoir à la table de ses amis, depuis que la brouille s'était mise dans leur ménage. Mais au premier mot de retour George et Marie demandèrent à ne partir qu'après diner. Henriette et Yillecresnes se consultèrent un instant et finirent par céder : eux-mêmes trouvaient un charme inavoué h prolonger de quehjues heures cette bonne journée de campagne, à jouir de la présence lun de l'autre, sans contrainte, loin du monde, des sots préjugés bourgeois (pi'ils sentaient

vaguement conjurés contre leur intimité, et avec lesquels ils commençaient, d'un accord tacite, à compter maintenant, au lieu de les mépriser superbement, comme naguère... Ils se firent passer sur l'autre rive, se promenèrent encore quelque temps, dînèrent dans un autre restaurant au bord de l'eau, et ne prirent pour rentrer que l'un des trains du soir. Dans le wagon, les enfants s'étaient assis cliacim d'un côté d'Henriette. Ils ne tardèrent pas à s'endormir, la tête appuyée sur elle, qui avait écarté les bras, d'un mouvement de couveuse, pour les prendre tous les deux, et les tenir doucement pressés à la tiédeur de sa poitrine. Et comme elle était lasse aussi de sa marclie au grand air, elle s'endormit à son tour, sans cbanger de position, renversant seulement un peu la tête en arrière, la bouche entr'ouvt'rte et souriante. Dans les lilets du wagon, sur les banquettes, pèle-mèle avec les om- ])r('lh'S aux vives couleurs, les clia})eaux de paille, les manteaux, des bouquets, ou plutôt des ])rassées de Ib'urs des champs avaient été jetés, en désordre. Et tandis que le train filait dans la nuit, Villecresnes assis, seul, en face

d'eux, contempla longuement le charmant tableau de cette jeune femme et de ces deux enfants sommeillant parmi les bleuets, les coquelicots, les liserons, les marguerites, dans une pose d'innocence qui faisait d'Henriette, à ce moment, Timage auguste et chaste de la Maternité. A la voir ainsi, confiante, abandonnée, il parut à Jean que son amour s'épurait encore, se dégageait de tout ce qu'il y avait senti parfois remuer de charnel ; que cet amour enfin montait jusqu'aux régions sereines où le désir ne va pas. Il prit la main, qui pendait, de sa petite fille, et se pencha pour y poser doucement les lèvres : comme si cette caresse, sanctifiée en passant par son enfant, avait dû parvenir, ainsi qu'un fluide subtil, jusqu'à celle qu'il aimait, et lui arriver pure a l'égal d'un baiser de père.

Ce jour-là, Robert, qui avait dîué au cercle impérial, fumait un cigare sur la terrasse, quand un de ses compagnons — dont Henriette avait fort mal accueilli quelque trois ans auparavant les assiduités — lui dit tout à coup :

« Je ne vous demande pas de nouvelles de Mme de Ternois, mon cher; j'arrive de la campagne et je viens de l'apercevoir qui en revenait elle-même avec Villecresnes... On vous rapporte des gerbes de Heurs..,; on vous gâte, heureux homme!.. »

M. de Ternois n'était point de complexion jalouse : à force de rencontrer, dans le monde, des ménages à trois, d'avoir tenu au besoin sa

paiiio dans dos trios do cotto sorle, Robort s'était fait une philosophie hirgo ot tolérante. Détaché d'Henriette comme il l'était, il se fût contenté de sourire, sans doute, en découvrant le sentiment naissant de Mme de Ternois pour Villecresnes, Mais ce sont là des découvertes qu'un mari, mémo aussi dégagé de préjug-és bourgeois, aime mieux faire lui-même : quand on les fait à sa place, il se fâche, l'amour-propre étant, de sa nature, plus vivace que l'amour. Du moment où Robert put soupçoimer , au ton légèrement ironique de son compagnon de cercle, que le monde commençait à rire de lui, sa jalousie, qui dormait sur les deux oreilles et ne demandait qu'à continuer do le faire, s'éveilla tout à coup, ou plutôt un sentiment de vanité blessée, au(|uol on s'efforce en pareil cas de donner le ton et les allures de la jalousie, plus noble que lui, pour déguiser ce qu'il comporte do brutal, de tyrannique et surtout d'odieusement égoïste, (^otte forme de jalousie est fort répandue, surtout parmi les gens f|ui, comme M. de Ternois, n'ont guère pour morale, pour honneur, pour règle de vie, que l'opinion du monde. La sincère, celle qui jette do vrais

cris, (jiii pleure do vniies laiines, la jalousie de passion, iKJii (le vanil<'', esl un oiseau rare, comme la passion elle-même.

Robert quitta le cercle à neuf heures, de fort méchante humeur.

« Où est Madame? » demanda-t-il en rentrant à la femme de chambre.

(( Madame est descendue à la salle à manger après avoir cou<'lié monsieur George... »

Il entra dans la salle à manger. Henriette avait fait mettre les bouquets sur la table couvei'te d'une toile cirée, et, armée d'une paire de grands ciseaux de cuisine, elle conpait les queues de ses fleurs, les disposait dans des vases pleins d'eau. La jeune femme prenait jdaisir à sa jolie besogne, heureuse de voir toutes ces fleurs qui lui rappelaient les douces heures qu'(dle venait de passer avec son ami, là-bas, dans la pi'airie, au bord de l'eau miroitant sous le soh'il. 1^]11(^ les arrangeait avec amour, selon les harmonies secrètes de leur forme el de leur couleur, l'edressait délicatement les liges déjà lasses, piquait ici et là un long brin d'avoine encore verte, dont les clochettes i'elombant(^s semblaient sonner un ca-

rillon : puis, trompant dans Teau le ])onl de ses doigls, elle les secouait au-dessus de chaque bouquet terminé, et faisait ainsi tomber une petite pluie qui humectait les calices mi-clos et remplaçait pour eux la vivifiante rosée du soii". Elle ne s'interrompit pas en voyant son mari, et répondit tranquillement, sans même le regarder, au bonsoir qu'il lui donna. Selon qu'une femme aime ou n'aime plus, il tient dans un seul mot qu'elle prononce, dans un regard, dans un geste, un infini de tendresse ou d'indifférence.

« Tu rentres seulement? dit Robert.

— Mais oui.

— Je vois que tu es allée à la campagne.

— En effet.

— Tu aurais pu me j)révonir que lu ne rentrerais pas diner...

— A quoi bon?.. Yuus m"av<^z dit que vous deviez aller à la Marche aujourd'hui. ]N"avezvous pas l'habitude de dîner dcliors, les jours de courses à la Marche?..

— Quelquefois, en effet... Mais je suis revenu ce soir, pour ne pas te laisser dîner seule, et ne me suis décidé à dîner au cercle qu'en

voyant, à liuil heures, que lu no rentrais pas... Tu étais avec Villecresnes?

— Oui.

— Je le savais : on me l'a dit.

— Pourquoi nie le demander alors?

— J'espérais qu'on se trompait.

— Vous espériez..? Je ne comprends pas.

— Ne fais donc pas semblant, je te prie... Tu sais fort bien ce que je veux dire !..

— Je l'ignore absolument, au contraire.

— Ah!.. Eh bien, tu m'obligeras en renonçant désormais à aller cueillir des bouquets dans les champs avec Villecresnes...

— Pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que c'est inconvenant au dernier point;., parce qu'un capitaine de vaisseau n'est pas une dame de compagnie ; parce que cela fait jaser, de vous voir toujours ensemble... Ici, passe encore... Dehors, non!

— Et peut-on savoir qui jase?.. »

Sans paraître troublée le moins du monde, elle versait l'eau d'une carafe dans un vase. Cette lran(juillité dédaigneuse irrita M. de Ternois.

" Qui jase? reprit-il. Tous les gens, je pense, (jui ont quelque souci de la tenue...

— La tenue'... Ali uiiil,. Et en quoi ai-je manqué si gravement à la tenue, je vous prie?

— En vous affichant comme V(Uis venez de le faire aujourd'hui...

— M'afficherl.. Avec votre ami 1

— Permettez : avec le vôtre.

— Yillecresnes n'est pas votre ami?

— 11 ne Test plus.

— El depuis quand?

— Depuis qu'il vous aime! »

Une vive rougeur passa sur le visage de Mme de Ternois. Elle cessa de s'occuper de ses lleurs, et, regardant son mari bien en face :

« Alors, dit-elle, c'est une scène'... Vous êtes jaloux, vous osez être jaloux, vous!

— Mon Dieu, jaloux, c'est heaucouj) dire... La jalousie n'est pnjnl dans mon caractère : mais j'ai le souci de ma dignité, et quand je vois quelle est en péril, je mets le holà... Votre intimité avec Villecresnes devient comjU'omettante : il faut qu'elle cesse.

— 11 faut qu'elle cesse !.. Et de <piel droit tenez-vous ce langage ?

— De mon droit de mari!

— Vous l'avez perdu...

— Je le reprends, alors!.. El je le fcriii bien voir... »

Un geste de menace acheva sa pensée. 11 fit un pas vers la porte ; mais elle le devança, saisit le bouton et se tint devant lui, droite et pâle, les yeux brillants. D'une voix un [)eu sourde elle reprit après un silence :

« C'est de la folie... Que puuvez-vous repro- Ciier à Jean, d'abord?

— Votre émotion en ce moment!.. Je veux fpi'il sorte d'ici!

— • Qui donc l'y a fait entrer?

— Moi, c'est vrai... (ï'élail une faute.. Mais jHjur avoir été inijirudenl on n'est pas tenu d'être aveugle : Yillecresnes vous aime, et, qui sait, peut-être l'aimez-vous aussi...

— Et quand cela serait?.. Qui serait alors le plus coupable : de vous qui, non content d'introduire Villecresnes dans votre ménage, l'avez retenu quand il voulait partir, (pii avez autorisé, encouragé notre intimité, — ou de moi qui me suis laissée aller sans crainte comme sans leuiords à la sympathie qu'il m'inspirait et (|ui me semblait d'autant moins coupable ou dangereuse que vous ne l'avez jamais combattue?

Vous qui me faites des reproclies aujourd'hui, quels conseils m'avez-vous donnes alors? Yous qui deviez être mon guide, quand m'avez-vous montré où j'allais? Et si, comme vous le prétendez, nous avons plus que de l'amitié l'un pour l'autre, Jean et moi, quel mari étiez-vous donc pour m'avoir, de gaieté de cœur, exposée à ce péril?

— Une honnête femme se garde toute seule, ma chère!

— Pourquoi donc, alors, avez-vous chargé quelqu'un de me garder?..

— Je vous répète que j'ai eu lorl.

— Oui, et si c'était à recommencer, vous vous y prendriez autrement, n'est-ce pas? La combinaison cesse de vous plaire : vous l'abandonnez. Le malheur, c'est que j'y ai pris goût, à votre système ! Au moment où vous lui découvrez des défauts, je reconnais, moi, ses mérites. Et si vous y renoncez pour votre compte, je le conserve pour le mien 1

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire que vous m'avez donné de votre main un ami et que je n'entends pas me le laisser reprendre! Yous aviez raison, déci-

LE GARDE DU CORl'S 3:21

(lômeiiL : iiiu' femme seule courl des dangers. Elle esL préservée des chiiles vulgaires lorsqu'elle sent près d'elle un vaillant cœur pour la soutenir et la réconforter, Jean est ce cœur-là.

— Jean est un ami déloyal...

— Déloyal, lui!,. Mais qu'êtcs-vous donc, alors, vous? Quelle confiance a-t-il trompée, (|uei mensonge, quel parjure a-l-il fait, de quelle longue hypocrisie s'est-il rendu coupable?.. Vous me dites qu'il m'aime : est-ce que je le sais, moi? Pas plus que je ne sais si je l'aime!.. Nous nous occupons vraiment bien de cela quand nous sommes ensemble ! Croyezvous qu'il m'ait dit jamais un mot, un seul mot, que vous ne pussiez entendre?.. Tenez, vous n'êtes qu'un ingrat,., vous ne savez pas ce (|ue vous lui devez, à cet homme!.. Mais souvenez-vous donc, enfin! Depuis deux ans bientôt je suis abandonnée ])ai' vous autant qu'une femme peut l'èlre ; mon sort est de garder la maison tandis que vous courez les tripots et les filles. J'ai trente-trois ans, Robert, et si vous me prenez pour une sainte, vous vous trompez : je suis seulement une femme ayant le goût d'être honnête, qui no demande qu'à se bien

conduire, mais qui n'a pas la vertu ou la présomption nécessaire pour être sûre de marcher droit toujours, si quelqu'un ne lui montre pas la bonne route. Sans lui. sans l'ami dévoué, admirable, que vous calomniez, que serais-je devenue? Y avez-vous pensé, à ce que l'ennui, le dépit, peut faire d'une femme délaissée par son mari? >'e les connaissez-vous pas, ces hommes qui consolent mes pareilles... et qui les perdent? Eh bien, Jean vous a rendu le service de me sauver de l'ennui, du dépit et des consolateurs. Tandis que vous me livriez aux dangereuses inspirations de l'isolement, il prenait, lui, la plus haute et la plus noble part de ce rôle d'époux que vous aviez déserté, il s'emparait doucement de la direction de moi-même, il me guidait, d'une main légère et prudente, et moi, subissant l'ascendant de cette haute, de cette souriante sagesse, je comprenais que la plus grande joie, pour nous autres femmes, après celle d'aimer est celle d'obéir. Voilà ce qu'a fait Villecresnes! Maintenant, si vous en avez le cœur, incriminez les sentiments d'estime, de tendre affection que nous avons l'un pour l'autre ; cherchez-y je ne sais quel impur

f't lioiileux alliap' : jo vous dis, moi, puis- <|iM' vous no le comprenez pas, que cette amitié m'est nécessaire, que je n'admets point qu'après avoir eu le caprice de me l'imposer il vous vienne aujourd'liui la fantaisie de m'en priver; que je la garde, enfin, parce que cette amitié-là , voyez-vous , c'est ma vertu!,. »

Pour la seconde fois depuis son mariage, Robert découvrait le ressort d'énergie caché sous les frêles apparences de sa femme. En voyant qu'elle lui tenait tète avec cette vaillance, il eut de nouveau ce sentiment vague d'admiration qu'Henriette lui avait inspiré, quelques mois auparavant, lors de l'explication qu'elle avait eue avec Mme Macpherson, Il l'écouta complaisamment, sans l'interrompre; sa mauvaise humeur tomba, tandis qu'il la regardait parler. Quand elle eut achevé, M, de ïernois répondit d'un ton singulièrement radouci :

« Décidément, ma chère, tu es un merveilleux avocat... Tu viens de me dire des choses... pénibles... Mais, si cruels qu'aient été tes reproches, je reconnais qu'ils sonl. m jnirtie au moins, mérités...

— Il est LUI peu lard, malheureusomuul, [tuiir le recoimaitre !

— Co n'est pas charitable, ce que tu me dis là!

— Gharilable, i'avez-vous été pour moi?

— Si je ne l'ai pas été, sois généreuse, loi... Dis, Henriette, veux-tu oublier les torts que j'ai eus envers toi, et continuer à vivre comme par le passé, tranquille et lienreuse, entre ton mari et ton ami... puisque cet animal de Jean a trouvé le moyen de se rendre indispensable... Séparés de biens, soit, puisque j'ai fait des bêtises... Mais séparés... comme nous le sommes, c'est trop, c'est absurde... »

Il se rapprocha d'elle. Mais elle l'arrêta en lui mettant une main sur l'épaule et dit :

« Tu ne m'as [)as demandé où j'étais allée à la campagne, Robert... Je suis allée à Juvisy... Il y a par là, ])rès d'Athis, une propriété qui appartient à un Anglais... La femme de cet Anglais va se promener sur la Seine, les cheveux dénoués sur les épaules, avec un chapeau de marin... Elle a un amant... Cette femme est Mme Macpherson, et son amant c'est toi... »

Elle s'arrêta un instant pour le regarder, et

LE GARDE DU CORPS 32o

sans oolt'ic, avor une douceur qui disait l'absolu, ]'iri(''vo('al)lo détachemonl :

u Ne nio touche pas », fit-elle en l'écartant.

Robert sentit, mieux que le jour où il l'avait vn<' t(tiil<' vibrante encore des révélations faites par l'agence, qu'il venait de s'accom])li)- quelque chose d'irréparable. Tandis qu'elle sortait, sans se retourner, le coupable accablé la suivait d'un long' regard, regard de damné qui, un moment, a voulu sortir de son enfer, et qu'une force invincible arrête au seuil du Paradis, à jamais perdu.

Quand elle eut fermé la porte, Koberl se prit il méditer sur les inconvénients du système qui consiste à faire garder sa femme par un ami. Il lui sembla qu'une ))etite voix moqueuse murmurait à son oreille : (( Qui va à la chasse perd sa place! <> Il lit un geste d 'impatience, |)rit son chapeau, sa canne et sortit.

Il était dix heures. Au lieu de retourner au cercle, Ternois gagna les Champs-Elysées. Ses réflexions n'étaient point des plus gaies. i< Diable! pensait-il, Jean a fait la sourde oreille quand je l'ai engagé à s'en aller... Henriette refuse maintenant de le laisser partir : cela commence à devenir excessif... Ils finiront par faire rire de moi... Ma parole, je ne suis plus qu'un étranger dans ma maison... Tout cela, pour une maîtresse qui ne m"a jamais aimé et que je n'aime déjà plus... Il est temps d'en finir... Oui. mais comment?.. »

Le hasard voulut que, ce soir-là, Jean, après avoir ramené chez lui sa fille, eût l'idée d'aller faire un tour. Il monta jusqu'à l'Arc de

Triomphe, en repassant dans son esprit tous les incidents de la journée, le départ, l'arrivée à Juvisy, le déjeuner au bord de l'eau, sous les marronniers, la promenade dans la prairie, le retour dans le wagon plein de fleurs, le sommeil d'Henriette... Il se sentait plus épris encore, s'il était possible , plus touché de la grâce de son amie, plus irrité aussi contre Robert : car, à mesure que son sentiment pour Mme de Ternois devenait plus vif, Villecresnes se laissait gagner peu à peu par une sourde animosité contre le mari d'Henriette.

A la hauteur du Rond-Point, les deux hommes se rencontrèrent.

« Tiens, te voilà! dit Jean; tu n'es donc pas au cercle, ce soir?

— Mon Dieu non, comme tu vois... Je prends l'air... Veux-tu que nous fassions un bout de chemin ensemble?

— Si tu veux », répondit Jean. Ils firent quelques pas côte à côte, sans se parler.

« Parions, dit tout à coup Robert, que lu ne devines pas ce que je viens de faire il y a un instant?... Une scène de jalousie à Henriette, mon cher!

— Ail! .) fil Yillecresnes. du ton sec qu'on prend quand on veut couper court à un entrelien. Ternois, sans se laisser déconcerter, reprit aussitôt :

«■ Oui, une scène de jalousie!.. Tu ne me reconnais plus, n'est-ce pas?.. Moi non plus... Positivement, je vieillis;., j'ai envie de me rang-er tout à fait... Je t'assure, c'est extraordinaire comme mes idées changent depuis quelque temps...

— Vraiment!.. Je l'en félicite, car, quelles que soient les nouvelles, elles ne peuvent pas ne pas valoir mieux que les anciennes.

— C'est fort aimable, ce que tu me dis là!

— Ah çà ! mon cher, est-ce que tu ne crois pas que j'aie le droit de te juger avec quelque sévérité?

— A cause de ma conduite cnvcis Henriette? »

Jean le regarda bien en face et, après un silence, répondit froidement: « Non!.. A cause de ta conduite envers moi.

— Qu'est-ce que tu as à me reprocher? Je n'ai jamais eu ])0ur personne autant d'estime (fue poui" loi !

LE fiARDE nu CORPS 320

— Ton cslimo... loujoiirs ton L'slinicl.. Alil tii'us, ne m'en [)iii'l(' plus... VMc lu'a fait assez de mal, Ion estime!

— Je ne vois pas comment. »

Jean s'ari'èta et, se rroisanl les bras : « Ah çà! dit-il, elle ne finira donc jamais, cette plaisanterie de me répéter sans cesse que je suis un héros ou un ange !.. Ta madame Macplierson aussi m'a dit un jour, il y a ([uelques mois, liens, à cette soirée de l'hiver dernier, que j'étais un homme d'un autre Age : et j'ai à peine relevé ce sarcasme, j'ai même parlé, ce soir-là, le langage du rôle ridicule qu'il lui plaisait, à elle comme à toi, de m'attribuer!.. Fa j'étais sincère quand je débitais ces niaiseries sentimentales... c'est «pie, dans ce tempslà, j'ignoi'ais bien des choses que je sais à pi'ésenl... J'avais en moi-même une confiance superbe, ({ue j'ai perdue depuis... J'élais prèl. Dieu me jtardomie, à croii'e qu'il n'v a |)as de limite à la puissance de la vohuilé, non plus qu'à celle de l'abnégation...

— Et... tu as changé d'avis?

— ('om])lètenieiil !.. Tu me donnais à (Miteni\vr tout à riieni'e (pie lu es devenu meilleur et

que tu commences à te repentir de tes fautes : moi, je suis devenu moins bon, et je commence à me repentir de mes vertus!.. Tu avais la prétention d'être un cynique, moi celle d'être une manière de héros... C'était de la pose, vois-tu, pour l'un comme pour l'autre, et nous sommes châtiés, toi de tes fanfaronnades de vice, moi de mon orgueilleux idéal, par la vie elle-même, qui s'est chargée en quelques mois de nous faire rentrer l'un et l'autre, le sceptique et le croyant, dans la moyenne de l'humanité, laquelle n'est ni si laide que tu t'efforçais de la montrer en ta personne, ni si haute, si désintéressée, si pure, que j'ai tenté de la faire voir en la mienne !

« Tiens, tiens, pensait Robert, mais on m'a changé mon Villecresnes !.. » Il reprit d'une voix un peu railleuse :

« Tous mes compliments, mon ami ! Ce n'est pas moi qui te reprocherai d'être redescendu sur la terre... Vraiment c'était quelquefois humiliant pour nous autres, le vulgaire... Tu planais un peu trop...

— C'est fini, va... bien fini! J'ai cassé mes ailes d'ange... mais je me suis relevé homme,

c'est quelque chose ! Cela me préservera désormais de tomber dans les pièges du sentiment... Et quand je serai sorti — en laissant un peu de moi-même — de celui où je me suis laissé prendre...

— Do quel piège parles-tu, mon cher, sur ce ton? » interrogea vivement Robert avec quelque chose d'un peu provocant dans le ton. Villecresnes haussa les épaules et répliqua :

« Eh! parbleu.., de celui que tu m'as tendu!

— Moi?.. Ah çà! Jean, décidément...

— Oui, toi!.. Est-ce que je n'étais pas tranquille et heureux, ou à peu près, quand tu es venu me chercher, quand tu m'as attiré chez toi pour y jouer un rôle, — un rôle réservé d'ordinaire aux ouistitis et aux bouledogues, — celui de distraire ta femme et de garder ta maison?.. Mais ça te permettait de courir à ton aise, ça t'enlevait certaines inquiétudes.., et tu m'as pris...

— Je ne t'ai pas pris au collet, en tout cas, mon cher!.. Tu étais assez grand garçon, j'imagine, pour savoir ce que tu faisais en te mettant avec nous sur l(> pied de cette intimité (pie tu as le mauvais goùl de me reprocher en ce moment. . .

C'est trop bètf, ma parole, ces jérémiades de fille séduite!.. Que diable, tu as passé l'âg-e oii les cousins se croient obligés d'avoir un sentiment pour leur cousine... Est-ce ma faute, à moi, si tu n'as pas pu te tenir tranquille auprès d'Henriette?

— Pardon'... Tu savais la vie, toi! L'expérience qui me manquait, vi (jue j'ai si chèrement acquise, tu la possédais, et tu avais le devoir d'être prévoyant ]>our deux, puisque tu n'avais en face de toi qu'un ndif!.. Grâce à Dieu, je soutïrc seul, rassure-toi! Mais mon repos, Robert, qu'eu ns-tu fait, et comment me le rendras-tu?..

— Si tu avais voulu t'éloigner quand je l'ai indiqué qu'il était convenable de le faire...

— Ah oui! le jour même où tu as cessé d'avoir besoin de moi... Je me rappelle !.. Et tu ne comprends pas que, cette fois encore,, j'ai cédé à cette sotte manie de dévouement , et que ce n'est pas ])our moi, mais pour Henriette, pour toi, que je suis resté,., dans l'espoir d'être encore comme un trait d'union entre vous deux, d'empêcber cette rupture de devenir tout à fait ii'ié])aral)b'. ib' vous réconcilier, et de

partir après, bioii vite ctbit'ii loin, sans (jnr personne, ni toi, ni ta femme surtout, pût soupçonner pourquoi je m'en allais ainsi !.. »

Tout en causant, ils s'étaient eng-agés dans l'avenue (pii conduit du Rond-Point au Goursla-Reine, et Jean protitait de la solitude pour ])arler à voix très haute, avec de grands g-estes de passion. Ternois le regardait, étonné, ne retrouvant plus en Villecresnes l'homme calme, froid, toujours maître de soi qu'il avait connu.

Il icpril, après un silence :

M Ah! ces héros!.. Quand je pense qu'on ne j)eut jamais savoir s'ils sont sublimes ou s'ils sont bètes!.. Tu vois bien que tu en es toujours un!.. Et que tes ailes ont déjà repoussé, et que te voilà reparti!.. Allons, si tu y liens, je vais te faire des excuses poui- le mal que je t'ai fait, — paraît-il, ([uoique... Enfin!.. N'en parlons plus... Et maintenant il s'agit d'arranger tout cela... Tu recoiuiais toi-iuènic (|Me tu as besoin de l'absente)' uji peu... De uion coté, je ne sei-ais pas fâché de icutrer cliez moi... Penses-lu qu<' ma liaison avec... enlin la liaison ([ue tu sais... soit le seul obstacle à une réconciliation entre Henriette et moi?

— Il me sumblo que oui... Je ue vois rien d'autre, en tout cas. qui s'oppose à ce qu'elle te pardonne un jour, si tu es décidé — ce dont je me permets de douter — à te ranger pour de bon...

— Eh bien, écoute... Si je rompais?

— Oh! cela serait assurément la première chose à faire... Malheureusement, cette femmelà te tient... par ses défauts, qui flattent tes vices...

— Eh bien, pas du tout, mon cher! C'est ce qui te trompe!.. Nous nous ressemblons trop, elle et moi, et en amour, décidément, qui se ressemble... se sépare! Nous avons eu une curiosité l'un pour l'autre : curiosité de débutante qu'elle est pour un vétéran que je suis de la vie, et réciproquement : c'est toujours ainsi que cela se passe... Yeux-tu que je te dise ce qu'elle aura été, notre liaison? La rencontre de mon dernier caprice et de sa première fantaisie! Et c'est fini, maintenant; nous en avons assez tous les deux... Elle restera pour moi ce (jue j'appelle un joli souvenir, rien de plus... Tiens, sais-tu, une idée qui m'est venue? C'est qu'elle t'aurait aimé plus que moi... Oui. toi!.. Tu l'as

étonnéo, d'abord, le soir où tu as eu cet entretien avec elle,., et comme c'est une femme que rien n'étonne,., tu comprends!.. Et puis, il y a en elle quelque chose de singulier,., une dépravation mystique,., des imaginations de nonne qui a vendu son âme au diable... Je suis sur qu'elle eût été bien aise de faire tourner la tète à une espèce d'apôtre comme toi... Elle se serait figurée qu'elle débauchait le bon Dieu, et ca l'aurait énormément amusée !

— Joli exemplaire de femme !

— Oui... On nous en fait pas mal comme cela, maintenant... Ce n'est pas tout à fait leur faute si elles deviennent malfaisantes... C'est pour se distraire : elles s'ennuient tant!.. Encore une névropathe, mon cher! Elle a essayé de l'amour, comme elle aurait essayé des piqûres de morphine, et déjà il lui faudrait autre chose... Tu vois que je n'aurai pas de peine à rompre.

—- Hâte-toi donc de le faire, alors!

— Si je rompais... demain... qu'en dirais-tu?

— Je dirai que j'attendrai de le voir pour le croire.

— Eh bien, tu le verras... Donne-moi seule* nient jusqu'à la fin de la semaine...

oo6 LE GARDE DU CORPS

— Soit ! »

Robert parut liésitur iiu instant cl ajouta : «' Dès que j'aurai rompu , je partirai pour faire un petit voyage... Cela sera plus convenable... Tu pourras, si tu veux, préparer pendant ce temps-là Henriette à Tidée d'un raccommodement... et ensuite...

— Ensuite, je pourrai reprendre du service, n'est-ce pas?

— A moins que cela ne te paraisse trop pénible d'attendre jusqu'à notre réconciliation... Mais je souhaite que tu prennes sur toi de rester encore quelques jours... Ton influence sur Henriette... »

Jean l'interrompit en lui saisissant brusquement le bras, le regarda iixement pendant une seconde avec une expression singulière , puis de sa belle voix grave, qui résonnait dans le silence de l'avenue déserte :

« Mon cher, dit-il , nous avons l'habitude, dans mon métier, de ne quitter le bord, en cas de naufrage, que lorsque tout le monde est en sûreté'... J'attendrai que la paix soit complètement rétablie dans ton ménage... et je m'en irai après.

— Où? dit timidement Robert, sans oser le regarder.

— Mais du côté de Formose, apparemment...

— Il me semble que ce n'est pas la peine d'aller si loin... Voyons, Jean! »

Et il lui ouvrit ses deux bras.

« Pas de sentimentalité, mon ami! Je la déteste maintenant... » Ils restèrent en face l'un de l'autre un instant, sans parler.

« Ta main, Jean? » dit enfin Ternois. Jean la lui tendit. Robert la prit, et, vaincu, la voix humble, le geste presque suppliant :

« Pardon! » dit-il.

Alors ce fut au tour de Villecresnes d'ouvrir ses bras; et, repris par la bonne, la bienfaisante, la sainte amitié, ces deux hommes, presque ennemis nag-uère, s'unirent dans une muette et puissante étreinte, où tout ce qu'il restait en eux de défiance et de rancune se fondit.

C'avait été, en oflet, do tristes amours que les amours do Clorindo et do Robert : comme toutes celles oii manquent l'estime, la tendresse, la confiance, le dévouement, et qui, nées d'un caprice des sens ou de l'imagination , ne sont que la parodie grossière de ce qu'il y a de plus divin ici-bas.

Mme Macpborson était do ces femmes hardies qu'une liaison tranquille et cachée no saurait satisfaire, qui éprouvent le besoin d'afficher leur faute, comme si l'amour était chose fade quand une pointe de scandale ne le relève pas. Tornois eut beau lui prêcher la prudence : il fallut qu'il la conduisit dans les petits théâtres, dans les cabinets particuliers de restaurants à la modo,

OÙ elle traçait leurs initiales à lotis deux, avec sa liagiic, sur les glaces déjà rayées de noms d'iiomnies cl de femmes, sans qu'une pudeur la retînt au moment d'inscrire son amour sur le registre banal consignant le souvenir des grossières liaisons d'une nuit qui les avaient précédés dans ces endroits. Et Robert pensait, à part lui, qu'il y a quelque cbose d'encore plus irritant à voir une femme du monde qui prend modèle sur les filles, qu'une fille qui s'essaye à singer les femmes du monde.

Il trouva un autre sujet de mécontentement contre Clorinde dans l'affectation du dédain qu'elle marquait en toute occasion à l'égard de son mari. Quelquefois, dans le petit appartement où ils avaient leurs rendez-vous — un rez-de-cbaussée à deux issues, rue d'Edimbourg- — elle tressaillait tout à coup, écoutait, affirmait qu'elb» entendait uil pas, le pas de Lionel, et devenait pâle comme une morte. L'instant d'après, elle n'y pensait plus, se moquait de son effroi, et, lissant avec ses lèvres les moustaclies de Robert, lui disnit d'une voix Cîiline :

« Étais-je bète!.. Tu es si foi-t, toi!.. »

Et Robert fronçait les sourcils, car, quoique brave, il eût trouvé fort désagréable d'avoir une affaire avec Macpherson : la « mesure » n'interdit point de tromper un pauvre diable de mari qui vous veut du bien, mais elle dissuade d'ajouter à ce qu'on lui a mis sur le front trente grammes de plomb ou dix pouces de fer dans la poitrine. D'autre part, il est ennuyeux de recevoir, en pareil cas, ce qu'on doit s'interdire de donner.

Au bout de quelques mois, Robert s'aperçut que ces fantaisies de grisette choquaient le g'oùt qu'il avait toujours professé pour les convenances, et que ces alternatives de bravades ou d'absurdes terreurs le fatig-uaient horriblement. Aux yeux d'un viveur qui n'est plus jeune , le premier mérite dune liaison est d'être calme, bien ordonnée, correcte, reposante, si l'on peut dire : à quarante ans passés, on veut du confortable, même dans l'amour. L'élément fantasque, romanesque, dramatique même, que Clorinde y avait introduit, déplaisait fort à son amant. D'autre part, Mme Macpherson, qui avait cherché surtout dans cette liaison une raison de trouver la vie moins prosaïque

et moins monotone, était forcée de s'avouer que cette expérience n'avait abouti pour elle, comme pour tant d'autres, qu'à une amèrc déception. L'adultère lui apparaissait maintenant tel qu'il est presque toujours : dépouillé de tout prestige de poésie , suivi d'un cortège de petites turpitudes, de ruses, de cachotteries, de mensonges, d'épouvantes, plus plat, plus mesquin, plus bourgeois que le mariage même, non pas triomphant et théâtral comme elle l'avait rêvé. Néanmoins elle travaillait à s'étourdir, et, comme il arrive en pareil cas, à se persuader qu'elle était heureuse. De là, ces allures fringantes sur lesquelles Clorinde comptait, et pour retenir l'amour de Ternois, et pour se cacher à elle-même la décadence du sien. Un moment vint où tous deux reconnurent qu'ils s'étaient trompés en essayant de s'aimer : mais chacun avait honte de l'avouer le premier, et ils continuaient à se voir régulièrement, elle, apportant à chaque rendez-vous une passion de commande, une gaieté, un entrain factice, des sourires étudiés de comédienne qui joue les amoureuses; lui, s'appliquant à retrouver les ardeurs des premiers

342 LE GARLtE DU CORPS

temps. H réciter ces protestations vibrantes, ces grandes tirades qui avaient eu leur jour de sincérité et qui sonnaient faux, maintenant, à ses oreilles comme à celles de sa maitresse. Parfois ils s'interrompaient au milieu de leur rôle et restaient mut^ts un instant. (Morinde se disant : « Comme c'est surfait, l'amour; mais il n'y a donc rien, rien, rienî « et Robert pensant tout bas : « Cela devient tout à fait assommant », Puis ils recommençaient à se parler d'une voix tendre ou passionnée, heureux quand un désir jaillissant tout à coup sous les caresses distraites qu'ils échangeaient, comme jaillit soudain la flamme d'un tison, les jetait au bras l'un de l'autre . et leur donnait pendant un moment l'illusion qu'il restait en eux autic chose que les cendres de leur amour.

C'est un dimanche soir que Robert et Jean avaient eu aux Champs-Elysées cette conversation au cours de laquelle Ternois s'était engagé à rompre avec sa maitresse. Le lundi. Clorinde quitta Yalseine, — c'était le nom de la propriété des Macpherson, — après Ir déjeuner, t't vint rue d'Edimbourg, où Robert devait l'alteniln' à trois heures. Dans les pre-

LE GARDE DU CUUl'S o4o

niiers Idiots, elle |)ronait la peint- (riuvriilcr des explications destinées à rassurer Lionel sur les voyages qu'elle faisait à Paris. Mais elle avait fini par se lasser de cette contrainte, et ne daignait m«Miie pins donner de prétextes à ses fi-équentes absences, (^e jour-là elle eut la fantaisie de rester à dîner avec Robert, et tous les etVorls de celui-ci poui' la décider à rentrer comme d'oi-dinaire par le train de six heures furent inutiles. Il obtint seulement qu'elle expédiât à Mme Martin-Desnouetles un télégramme annonçant que, retenue par une de ses amies, Mme Giiaudel, elle ne rentrerait que dans la soirée. L<' repas fut très gai; Clorinde se montra étincelante de belle humeur et d'esprit. Robert, qui s'était promis d'entamer le jour même le chapitre de la ru])tia'e, ne put s'y résoudre encore. C'est un sentiment très humain que de trouver plus séduisante une maîtresse dès (|u"on a d<''cidé de la quitter. Ou fait l'inventaire de sa beauté, comme à la veille d'un long voyage on promène un regard mélancolique sur les lieux (ju'on abandonne; on s'attendrit à évoquer des souvenirs; (m trouve résistants encore mille petits liens que l'on

croyait brisés; il est bien rare que rameur, qui déjà battait en retraite, ne fasse un retour offensif juste à ce moment critique, et n'ajourne, quelquefois indéfiniment, la suprême résolution. Lart de rompre, surtout de bien rompre, est un art difficile. Il faut savoir se tenir à égale distance de la sensiblerie et de la brutalité, — Tune étant le propre des volontés cbancclantes, l'autre dos goujats, — il faut procéder, à la façon des médecins, d'un seul coup, rapide, sur, tranchant, comme la piqûre d'une lancette. Ternois recula devant l'explication décisive. Justement il avait reçu de Lionel un billet où le mari de Clorinde l'invitait <à venir dîner le lendemain. « Je trouverai bien l'occasion de causer un moment avec elle », pensa-t-il. Il la reconduisit à la gare, et, la suivant des yeux tandis qu'elle se dirigeait de son pas ferme et relevé vers la salle d'attente, droite , fière , dédaigneuse , il se demandait comment la même femme pouvait se montrer à quelques heures d'intervalle sous des aspects aussi différents.

Cette remarque le confirma dans une opinion qu'il avait depuis longtemps déjà, à savoir

que la véritable maîtresse est la femme du monde, par la raison qu'il y a deux femmes en elle, au lieu d'une : la première, qui se présente au public, belle de réserve, de dignité froide, de décourageante vertu; la seconde, qui se montre souvent tout autre à son amant; d'où un dualisme singulièrement piquant, des effets de contraste qu'on chercherait vainement ailleurs et qui stimulent fort l'imagination. Or, M. de Ternois était à l'Age où celle-ci commence à se ralentir : « C'est égal, se ditil avec un peu de regret en songeant à la rupture prochaine , elle avait bien des qualités!.. »

Lorsque Clorindt' rentra à Valseine. lo soir, vers dix heures et demie, sa mi?re hocha la tète et lui dit :

(( Tu tires trop sur la corde, poulette; elle cassera... Pense au divorce!..

— Eh hien, quoi!.. Qu'est-ce ({uil y a? Je liai pas le droit de diner une fois par hasard ehez Mme Giraudel?

— Es-tu bien sûre d'avoir dhié chez Mme Giraudi'l ? » deman(ha Mme Martin-Desnouettes d'un ton d'indulgente moquerie plutôt que de sévérité, car depuis quelque temps elle soupçonnait bien des choses, et commençait à s'inquiéter un peu de ce qu'elle croyait deviner : inquiétude exempte d'indignation, d'ailleurs,

LE GAkDE DU CURl'S 347

comme il (.•onvieul quaiid <>ii osl Mii-rc. mais mère ayant eu soi-même autrefois le ('u'iir sensible e( fie l'imagination.

« 11 a grogné? » dit élégamment Clorindc, sans répondre à la question de sa mère, qui sut décidément à quoi s'en tenir.

« Grogné, non; tu sais l)ien (|ue ce n'est [las sa manière... Mais il a paru un peu agité après avoir lu ta dépêche, il n"a pas dit quatre mots à table et est monté chez lui avant neuf heures... Je te demande un peu si tu ne pouvais pas rentrer diner... (^est de l'enfantillage, ma chère, du pur enfantillage...

— Enfin, crois-tu qu'il soit en colère?

— Va donc le lui demander, ma belle!.. Estce qu'on peut savoir?.. Bien sur que ça ne Ta pas enchanté, parbleu... Tu vois bien comme il s'est radouci depuis (jue nous sommes ;i Valseine, comme il tourne autour de toi... Tu ne me diras pas qu'il ait gardé sa raideur de l'hiver dernier... Il est plus nmoureux (|ue jamais, ([uoi! Çii saute ;iux yeux! Et c'est juste au moment où lu le reprends tout à fait, où lu vas jilus (pie jamais pouvoir faire de lui tout ce que tu voudras — en y met-

tant un peu du tien, bien entendu, en renonçant à ces idées absurdes d'il y a six mois qui l'ont exaspéré — c'est maintenant que tu commets des imprudences pareilles!.. Non, vois-tu, ma pauvre Glorinde, tu ne feras jamais que des sottises!.. Enfin, te voilà prévenue. Tâche d être aimable avec lui demain... Proposelui quelque chose qu'il aime, une promenade en Seine ou bien dans la forêt... Ah! poulette, si tu savais t'y prendre... Ça n'est pourtant pas bien difficile, va!.. »

Et, sans s'expliquer davantage, la digne femme embrassa sa fille, dit avec un ton de tendre admiration : « Est-elle assez jolie, la coquine! » puis se retira pour faire dans sa chambre, avant de se mettre au lit, ses dévotions ordinaires à saint Joseph.

Le lendemain matin, en descendant, Glorinde apprit que son mari était parti pour Paris. Les deux femmes déjeunèrent en tête-à-tête. Mme Martin-Dosnouellcs paraissait un peu soucieuse.

« A propos, dit négligemment sa fille, tu sais que M. de ïernois vient dîner ce soir?

— Allons, bon! répliqua la veuve d'un air

de mauvaise humeur. Il arrive bien, celui-là!

— Et pourquoi donc, s'il te plaît! Lionel a bien le droit de l'inviter.

— Ah!... c'est ton mari qui l'a invité?.. Alors je n'ai plus rien à dire... c'est très bien... Tout de même, je ne serais pas fâchée de savoir ce qu'il est allé faire à Paris...

— Une visite à M. (^harcot, parbleu, tu sais bien qu'ils travaillent ensemble ! » fit Mme Macpherson avec une moue dédaigneuse.

« Et si c'était à Mme Giraudel? » répliqua sa mère en la regardant fixement.

Clorinde pâlit. Mme Martin-Desnouettes se pencha à son oreille et lui dit :

« Tu vois bien, menteuse, que tu n'as pas dîné chez elle !.. »

Et lui tendant un morceau de papier qu'elle tira de sa poche :

« Allons, rassure-toi, dit-elle; lis, et viens embrasser ta petite maman. »

C'était le texte d'une dépèche qu'elle avait portée elle-même à la station voisine, dès le matin, en apprenant que son gendre allait à Paris. Le télégramme était i-édigé en ces termes :

.SoO LE r.ARDE DU CORPS

u (UûriiuiL' a diué chez vous hier stiir. On viendra peut-être demander nouvelles : dites que l'avez reconduite vous-même gare de Lyon pour train 9 h. 1/2. Très important. Expliquerai vive voix. '>

Clorinde regarda sa mère, éclata de rire et, se jetant dans ses bras :

u Ah! maman, comme tu es forte! dit-elle.

— Et tu te moqueras encore de saint Joseph, petite peste! répliqua la veuve, (l'est après lui avoir fait ma })rière, ce malin, ([ur j'ai eu l'inspiration de descendre un peu voir ce qui se passait du côté de ton mari, et que j'ai appris qu'il parlait avant déjeuner pi.ur Paris... Tu vois ! . .

— Et alors tu penses que Mme Giraudel saura . . .

— Sois donc trantpiille : c'est une femme de tète et d'expérience..., elle en a vu bien d'autres!... Mais tu ne recommenceras plus, au moins!.. Sans cela, tu sais, je me fâche!.. »

Vers sept heures, (Uorinde était dans sa chambre et finissait de s'arranger pour dîner quand on frappa à la porte.

u Entrez ! » dit-elle, croyant que sa femme de

LE GARDE DU CDRI-S '5.'i I

cliaiiihic Nciiail luiaimuiicci' rarrivét' de Itoljfil.

La porte s'oiivril cl Lionel panil : c'était la promièro fois (|ii'il entrait dans la cliamln'e de sa femme depuis l'explication ({u'il avait eue, quelque six mois auparavant, avec Mme Martin- Dosnouêttos. (ïlorindc eut besoin de faire un grand effort sur elle-même pour ne point laisser paraître le vague ellVoi dont celle visite inattendue la frappa tout à coup.

Ébloui ])ar réclal de deux grandes lamjtcs et de plusieurs bougies qui éclairaient la pièce — dont (Uorinde avait fait fermer les fenêtres et tirer lesrideanx, car elle ne pouvait, disait-elle, s'iiabillej- (ju'à la lumière, — Lionel s'arrêta une seconde sur le seuil, puis referma la porte et vint se placer près de la cbemiuée.

« Vous m'excuserez, dit-il, d'entrer cliez vous... J'ai quelques mots à vous dire...

— Inutile de vous excuser : n'êtes-vous pas mon mari? »

Ln pâle sourire, d'une ironie douloureuse, répondit seul à ces mots, que Clorinde s'était efforcée de dire sur un ton d'aimable enjouement. Il reprit :

« Votre mère a dû vous apprendre, cet Iiiver,

que je ne voulais plus me souvenir que vous fussiez ma femme, si ce n'est au cas où vous l'oublieriez tout à fait vous-même...

— Je ne vous comprends pas : veuillez vous expliquer, mon ami », dit-elle tranquillement, tandis qu'une horrible angoisse la serrait à la gorge. Et pour cacher son trouble elle feignit d'apporter la plus grande attention à un détail de sa toilette, une fleur qu'elle piquait dans ses cheveux, devant la glace de la psyché.

« Qu'allez-vous faire si souvent à Paris depuis quelque temps? demanda-t-il.

— Mais vous le savez bien : voir mes amies, faire des emplettes, courir les magasins...

— Vos amies ne sont pas à Paris en ce moment,., à l'exception de Mme Giraudel peutêtre, que j'ai vue aujourd'hui... Une assez mauvaise connaissance pour vous, d'ailleurs, chez qui je n'aimerais pas à vous voir dîner souvent... Quant aux emplettes et aux magasins, vous me permettrez de croire que cela ne suffit pas à remplir des journées entières... »

Elle s'était remise de sa frayeur en voyant qu'il avait seulement des inquiétudes vagues. Avec son audace habituelle, Glorinde reprit :

« Si VOUS ne me croyez pu«, il faut m'accompagner vous-même ou ])ien me faire suivre... »

Puis, le sourire aux lèvres, elle vint se mettre devant son mari. D'une voix caressante que Lionel ne lui connaissait pas et qui l'enivra :

« Suis-je bien, ainsi? » dit-elle. Il murmura : (( Vous êtes plus belle que jamiiis! »

Ils restèrent ainsi en face l'un de l'autre, sans parler, pendant un instant : lui la couvant des yeux, elle se raidissant pour supporter sans faiblir ce regard brillant où se reflétait l'éclat des lumières, ce regard fixe, aigu, qui semblait fouiller au plus profond d'elle-même et qui la g-ênait.

Il lui tendit les deux mains, et Clorinde, sentant qu'il fallait à tout prix reconquérir cet homme, mit ses mains dans les siennes ; il l'attira vers lui, d'un mouvement lent, et la jeune femme, domptant un sentiment de répulsion, ordonna à sa chair d'o])éir; puis, sans la quitter des yeux, Lionel dit, kii parlant de très près :

« C'est parce que vous êtes si belle (jue je suis jaloux et que je soulîrc... Regardez-moi bien... Jurez-moi que vous n'en aimez pas un autre,

3o4 LE GARDE DU CORPS

car, depuis hier surtout, cette idée me met au supplice... I)

Elle rassembla tout ce qu'il lui restait de force pour lutter contre le trouble physique inconnu qui l'envahissait :

<( Je... vous... le... jure », dit-elle d'une voix faible et bégayante, sans détourner son regard d'un point lumineux qu'elle fixait obstinément depuis une minute, au centre de la prunelle de Macpherson.

Et soudain ses pupilles se dilatèrent, ses yeux s'ouvrirent démesurément, toute expression disparut de son visage, paf^ une fibre ne remua sur ses traits, figés dans une rigidité marmoréenne. Son masque se pétrifia, comme celui de ces malheureuses hystériques que Lionel avait si souvent étudiées à la Salpêtrière : elle restait immobile, la tète en avant, les épaules relevées, les bras pendant le long du corps, le regard rivé par une force insurmontable au regard de son mari. Alors il se passa quelque chose d'étrange et d'ellrayant : Lionel avait pris entre ses bras ce beau corps qui no repoussait plus, cette fois, son étreinte ; il mangeait de baisers ce visage de marbre. Serrant, dans un enlacement de pas-

sion, ce cadavre conlre sa poilrine, il lui disait qu'il l'aimait, qu'il n'avait jamais aimé qu'elle, qu'elle était l'adorée, l'uniijue, relie dont l'image hantait ses nuits ! et Clorinde le regardait toujours fixement, de ses grands yeux sans vie. Il commanda, d'une voix impérieuse : " Mais aime-moi donc! » Et d'un mouvement raide, automatique, elle approcha ses lèvres du visage de Lionel et lui donna des haisers, des baisers savants, pleins de caresses, non pas des baisers morts, les seuls qu'il eût jamais reçus d'elle. Soudain il pensa que la volonté de cette femme était maintenant esclave de la sienne, qu'il pouvait pénétrer jusqu'au fond même de sa conscience et lui arracher le secret qu'elle y cachait peut-être, ce secret qui depuis des mois le torturait, qu'il avait cher-^ ché, le jour môme, à surprendre chez Mme Giraudel .

« Clorinde, dit-il, aimez-vous votre mari?.. Parlez, je le veux! »

Elle répondit d'une voix sourde, sans timbre :

(( Non... je le hais...

— Aimez-vous un autre homme?

— Oui. »

3ô6 LE GARDE DU CORPS

L'expression d'une douleur atroce passa sur le visage de Macplierson, « Cet homme est-il votre... ?

— Clorinde . Clorinde ? cria la voix de Mme Martiu-Desnouettes dans le corridor voisin, M. de Ternois est en Las.. Descends!,. »

Lionel tressaillit. Le pas de Mme Martin- Desnouettes se rapprochait de la porte. Il souffla légèrement sur les yeux de Clorinde ; ses membres contractés se détendirent aussitôt ; elle s'affaissa doucement dans un fauteuil, et. promenant autour d'elle un regard étonné, parut sortir d'un profond sommeil. La porte s'ouvrit au même instant, et Mme Martin-Desnouettes entra dans la chambre :

(( Tu ne m'entends donc pas? Tiens, vous voilà, Lionel... Ah çàî mais qu'est-ce qu'il y a donc?

■ — Rien, répondit-il, une petite syncope... C'est fini...

— Allons, boni.. Encore une... On n'a pas idée d'être nerveuse comme cela... Il faudra décidément te soigner cet hiver... A table, à table... Le dîner te remettra...

— M. de Ternois est-il arrivé, maman? " dit Clorinde en se levant.

LE GARDE DU CORPS 3o7

Lionel sortit de la chambre.

« Est-ce que tu as eu une scÎ3ne avec lui? demanda ])i'(''ri|»ilanim<'nl la veuve.

— Mais non, au contraire, tout s'est très bien ])ass(''... J'ai été très aimable, comnie tu me l'avais recommandé... Par exemple, je voudrais bien savoir quand et comment je me suis évanouie... Croirais-tu que je ne me le rappelle plus du tout!

— Tu sais bien que c'est toujours comme cela quand tu as tes crises... Allons, tu t'es assez regardée à la glace... tu es belle... Descendons... »

Robert attendait au salon et, par la portefenêtre qui s'ouvre sur le perron, regardait la pelouse où le soleil couchant projetait l'ombre des grands arbres du parc. Une main se posa sur son épaule, et la voix de Lionel, (ju'il n'avait pas entendu venir, lui dit :

« Bonsoir, mon cher Ternois! »

Il tressaillit, se retourna brusquement, et répondit :

« Que le diable m'emporte!.. Vous m'avez fait peur, mon cher... On ne surprend pas les gens comme ça!.. Comment vous val.. ^>

Et il lui serra vigoureusement la main. Explique qui pourra la chose : depuis qu'il était l'amant de la femme , Robert éprouvait une véritable sympathie pour le mari.

LE GARDE DU CORPS 3o9

« Foi'l bien, commu vous voyez », répliqua Macplierson. Ternois no put s'empêcher de remarquer, en dépil de cette assurance, que son ami était pâle comme un mort, et que ses traits livides semblaient plus tourmentés encore , que de coutume.

Mme Martin-Desnouettes et sa fille entrèrent l'instant d'après.

« Excusez-moi de vous avoir fait attendre, cher monsieur, dit Clorindc; imaginez que j'ai eu le ridicule de me trouver mal au moment de descendre, ce qui m'a mise en retard... Oh! rien du tout, n'est-ce pas, Lionel?.. »

Pendant tout le dîner Glorinde fut très gaie, d'une gaieté un peu fébrile, nerveuse, qui gênait Robert. Il aurait voulu lui faire signe d'en modérer les éclats : mais chaque fois qu'il se tournait vers sa voisine, il rencontrait le regard de Macplierson obstinément fixé sur elle ou sur lui. Alors, tout en parlant à Mme Martin-Desnouettes de l'autre côté de la table, il allong-ea la jambe du côté de Clorinde et presvsa le bout de son pied, dans l'espoir qu'elle comprendrait cet avertissement. Mais la jeune femme, de plus en plus excitée par le Champagne frappé, dont elle

avait déjà vidé trois ou quatre coupes, crut que c'était un jeu, et sans doute le trouva charmant, car elle lui rendit pression pour pression, et se mit à rire de plus belle. Au dessert, elle eut envie d'une cerise qui était dans l'assiette de Robert, et la prit, sans voir que cette fantaisie de mauvais goût mettait son amant au supplice. En se levant de table, elle cueillit une fleur dans la corbeille et l'offrit à Ternois pour la mettre à sa boutonnière. Et, lorsqu'en rentrant dans le salon il lui dit à voix basse :

« Vous voulez donc nous faire casser la tête!..

— Allons donc! » répliqua-t-elle avec une moue dédaigneuse, en liaussant imperceptiblement les épaules.

On apporta le café et les liqueurs sur un plateau. Un flacon d'une main, un petit verre de l'autre, elle vint se mettre en face de Robert, tandis que sa mère échangeait quelques mots avec Macpherson, et, tournant le dos à son mari :

« Un peu de cognac, monsieur? » dit-elle. Tout en lui tendant le verre, elle le reg^ardait avec un sourire discrètement libertin. Soudain, il revit le petit appartement de la rue d'Édim-

bourg-, un chapeau, de longs gants de femme jetés sur un meuble... Et, plus que la veille, il se sentit irrésolu. « Bah! pensait-il, j'ai bien le temps... J'y mettrai quinze jours au lieu de huit... Jamais elle n'a été si jolie... » Et, prenant le verre qu'elle lui offrait, il frôla légèrement, d'une caresse furtivc, le bout des doigts de Clorinde, en la couvant d'un regard profond.

Le dîner avait duré assez longtemps ; la nuit était venue.

(( Quel beau clair de lune! s'écria tout à coup Mme Martin-Desnouettes. Nous devrions aller respirer un peu dehors... Qu'en ditesvous, messieurs,., en fumant vos cigares?..

— Vous plaît-il que nous allions faire un tour? demanda Lionel h Robert.

— Comment donc! mais très volontiers! » On prit des chapeaux, des manteaux et l'on

sortit. Ternois offrit le bras à Mme Martin- Desnouettes, et l'on s'achemina doucement, tout en causant, par la grande avenue, du côté de la Seine. Quand on fut arrivé à la terrasse du bord de l'eau :

« Tiens, une idée ! dit Clorinde. Si nous allions

faire une promenade en canot?.. Il fait clair comme en plein jour : ce serait charmant...

— Il fait bien fi-ais.., ne craignez-vous pas l'humidité du soir? demanda Ternois, que cette nouvelle fantaisie alarmait fort.

— Oh! le frileux! Est-ce que nous n'avons pas de quoi nous couvrir?.. Et puis, je suis bien habituée... Yous n'êtes pas encore venu, le soir, sur l'eau avec nous..., mais, tenez, la semaine dernière nous avons fait faire un tour en Seine après dîner au baron Taillandier et à votre ami Pomerol...

— Oui, interrompit sa mère, et tu as assez taquiné le baron! Figurez-vous, monsieur, que ma tille s'est moquée de ce pauvre homme toute la soirée, sous prétexte qu'il avait eu peur (h' la chute...

— La chute... quelle chute?

— Il y a une écluse au-dessous de nous, à un kilomètre d'ici... Allons, voyons, décidément, allez-vous faire une petite promenade sur l'eau?.. Oui : alors je rentre, il fait trop frais pour moi, c'est bon pour les jeunes... Ne soyez pas trop longs, n'est-ce pas? Toi, Clorinde, si demain tu as un rhume de cerveau

qui t'omp(''clie de cliaiilor, tu sauras à qui l'on proudi'o... A tout à riicurc... Lionel, ne descendez pas trop près du barrage!.. »

Elle s'éloigna, et ils prirent place dans le canot, un de ces clippers, munis d'un mât à l'avant, qui ne vont qu'à la voile, mais qu'on peut manœuvrer au besoin avec une godille^ sorte de rame mobile placée à l'arrière, dont on se sert, soit que le vent vienne à manquer, soit qu'on veuille parcourir un petit trajet sans prendre la peine d'appareiller. Lionel, aidé de Robert, hissa la voile, puis il prit le gouvernail, et bientôt la lég'ère embarcation eut quitté la rive.

« De quel côté allons-nous? demanda Lionel.

— En descendant, répondit Clorinde. C'est bien plus joli du côté d'Ablon. »

Ils descendirejit, et se trouvèrent en quelques minutes dans le voisinage de la jetée qui annonce l'écluse.

« Tenez, dit Clorinde, voici le barrage, et là-bas, entre ces deux gros môles blancs, la chute dont ce pauvre baron a eu peur la semaine dernière. »

Robert se pencha pour regarder sous la voile, qui l'empêchait de voir en avant.

« On n'aperçoit pas grand'choso, dit-il. Si vous ne me disiez pas que c'est là. je ne m'en douterais pas... Et c'est curieux, on n'entend rien... »

Macpherson lui expliqua, comme l'éclusier l'avait fait quelque temps auparavant à Yillecresnes et aux enfants, que le bruit de la chute se fait plutôt entendre en aval qu'en amont.

" Et quand vous arrivez où nous sommes en ce moment, qu'est-ce que vous faites?

— Je donne un coup de barre et je vire.

— Et s'il n'y avait pas de vent?

— Alors, dit Clorinde, on prend la godille et l'on gagne la rive... Rien n'est plus simple.. >-

A ce moment, le canot vira de bord en décrivant une courbe gracieuse et ils remontèrent du côté de Yalseine.

C'était une de ces belles nuits comme il y en a dans cette saison. La lueur blafarde de la lune s'étalait sur le fleuve en large nappe d'argent. Une brise légère ridait à peine le grand miroir poli, et bruissait faiblement dans le feuillage toujours inquiet des hauts peupliers qui bordent la rive droite. Fendue par l'avant de la barque, l'eau faisait contre les

bordages un clapotis doux et monotone. Derrière, le bateau laissait un sillage triangulaire qui allait en s'élargissant vers les deux rives. A droite, la colline paraissait mouchetée de plaques blanches : c'était la façade des maisons semées çà et là, au milieu des vignes, qui réfléchissait le clair de lune. Autour d'eux, une chauve-souris décrivait sans bruit les orbes capricieux de son vol tremblotant ot brisé, on passant si près de leurs tètes, que Clorinde crut sentir sur sa joue le frôlement doux d'une aile de velours. Parfois des poissons sautaient hors de l'eau : car c'était l'heure où les chasseurs nocturnes, brochets et perches dans le lleuve, chauves-souris dans l'air, commencent k leur tour l'œuvre de destruction qui jamais ne chôme, afin de faire équilibre à celle de création, qui jamais non plus ne se lasse. Ils croisèrent un long train de bois qui descendait sur Paris au fil de l'eau, si lentement qu'il semblait immobile. Au centre de l'interminable radeau, près d'une hutte de branchages, des hommes étaient assis autour d'un feu, alhuné sur quelques briques recouvertes de terre : ils tendaient les mains à la chaleur du foyer, sans

parler, et la flamme marquait par moments d'un dur relief des figures farouches, basanées, de bûcherons du Morvan et de mariniers, hommes des bois v[ hommes du fleuve, barbus, rêveurs, muets, dont la pensée, plus lente que leur paresseuse rivière, sommeille pendant les longues heures de la descente, s'ensevelit dans la matière comme celle des grands bœufs qui ruminent. A larrière du train de bois, un jeune garçon vêtu d'une peau de bique, debout, appuyé sur une longue perche comme sur une lance, chantait en patois, d'une voix traînante , on ne sait quelle \ icille Complainte populaire, infiniment triste, et regardait la lune. Assis en face l'un de l'autre, Robert et Clorinde ne parlaient pas, mais leurs yeux se disaient tout ce que leurs bouches étaient forcées de taire. Oubliant presque la présence de Lionel, gagnés par une sorte d'ivresse, grisés par le silence, la solitude, la nuit, ils se donnaient l'un à l'autre dans de longs regards. Lui, le mari outragé, l'ami trahi, les épiait silencieusement: et le crime commis envers lui par ces deux êtres lui semblait si noir qu'il essayait de douter encore. Il repassait en lui-

même tout eu qui s'était accompli depuis la veille : le voyage de sa femme à Paris, quelque chose d'uu peu indécis et d'embarrassé qu'il avait cru surprendre dans l'air et dans les réponses de Mme Giraudd lorsqu'il était allé la voir, les aveux de Glorinde endormie, sa tenue à table, dans le salon... Elle se baissa tout à coup pour ramasser son mouchoir; Robert se pencha aussitôt, afm de lui éviter la peine de le chercher au fond du bateau : ils restèrent ainsi une seconde, se touchant pres- (|ue de la tète, et Lionel crut voir que leurs mains s'étaient pressées dans l'ombre. Alors il ne douta phis ; il se vit indignement et impudemment trompé par la femme qu'il avait comblée de. sa tendresse et de ses bienfaits, par l'homme qu'il regardait comme son unique ami. Un grand déchirement se fit en lui; il se sentit pris d'un dégoût, d'une haine de tout, plus grands qu'il ne les .avait jamais éprouvés aux plus sombres jours de spleen; en même temps (pi'une colère d'indignation, l'horreur d'être, l'àpre convoitise du néant, montait comme un vertige de folie ou d'ivresse au cerveau de ce désespéré.

La brise était tombée; la voile flottait le long du mât, et le bateau, immobile au milieu de la rivière, commençait à descendre doucement, entraîné par le courant.

u II me semble que nous ne marchons plus, dit Robert.

— Laissons-nous descendre au lil de l'eau, répondit Clorinde. Il fait si bon... Quand nous serons près du barrage, il sera toujours temps de revenir au bord à la godille... »

On entendit les accords lointains d'un piano : le son s'échappait des fenêtres ouvertes d'une maison de plaisance, sur la rive, et arrivait jusqu'à eux, porté par l'eau.

« Si vous nous chantiez quelque chose, dit Lionel à sa femme. Je ne vous ai pas entendue depuis un soir de cet hiver où votre voix était superbe ! . .

— Vous le voulez... soit! »

Et se levant elle jeta dans la nuit claire et sonore l'admirable romance des Pêcheurs de Perles : « Ma bien-aimée — est enfermée — dans un palais d'or et d'azur », un des morceaux favoris de Lionel. Quand elle eut fini :

« Quelque chose encore, voulez-vous? dit Robert...

— Quoi?

— Les Stances de Saplio. . . C'est si beau ! . .

— Sans accompagnement?.. Enfin!., pour vous faire plaisir... »

Et le chant sublime, « 0 ma lyre immortelle, » monta, s'étendit, glissa sur le fleuve, remplit la campag-ne silencieuse et recueillie. Robert contemplait sa maîtresse. Comme elle disait les vers :

Adieu, flambeau du monde, Descends au sein des (lots, Moi je descends sous l'onde, Dans l'éternel repos!

Lionel se pencha en dehors du bateau, et l'on entendit un léger clapolement d'eau remuée. Ce bruit se perdit dans les notes graves que donnait au même instant Clorinde :

Ouvre-toi, gouffre amer, Je vais dormir pour toujours dans la mer, Dans la mer!

Elle avait fini et passa la main sur son front, puis, promenant les yeux autour d'elle : « Où sommes-nous? » dit-elle.

Tout à coup elle poussa un cri terrible, cri

d'angoisse, de désespoir, de folie :

« Le barrage ! »

Robert entendit un grondement sourd et formidable; il vit le bateau filer avec rapidité le long d'une jetée de pierre; se penebant sous la voile qui flottait le long du mât et Tempêchait de voir, il regarda : la chute était à moins de cent mètres.

«La godille 1 » cria-t-il.

Debout à l'arrière du bateau, la figure pâle, spectrale, les yeux brillants, tète nue, ses longs cheveux en désordre formant une sorte de nimbe autour de son grand front d'illuminé, Lionel la lui montra qui flottait à quelques mètres du canot. Et devant la solennité tragique de ce geste Ternois comprit tout et recula épouvanté.

« Au secours! » criait (^lorinde affolée. Elle voulut prendre le bras de son mari, mais il la repoussa en disant :

(( Allez demander secours à votre amant ! »

Éperdue, elle se jeta sur Robert, l'enlaça de ses bras :

(( Sauvez-moi!... J'ai peur, j'ai peur! »

Il faisait des efforts pour se dégager d'elle, tout en mesurant de l'œil les cros bouillons de

la rivièro, qui passaient en tournoyant autour de la barque. Le grondement de la chute devenait plus effrayant, un brouillard glacé les enveloppait; des remous profonds commençaient à saisir la quille du bateau, l'ébranlaient, secouaient le mfit comme la hampe d'un drapeau et faisaient courir des ondulations dans la voile. Les bras croisés, les yeux tournés vers le ciel, Lionel chantait à voix basse, comme perdu dans un rôve :

Ma bien-aimée

Est enfermée Dans un palais d'or et «l'azur,

Je l'entends rire

Et je vois hiire Au fond du gouffre obscur

Son regard pur!

Un craquement, deux cris terribles..; et ce fut tout.

Le surlendemain, on lisait dans le Figaro : « Un épouvantable malheur vient de frapper deux familles appartenant au liigh ///«? parisien. Mme Macpherson — celle que l'on appelait la belle Mme Macpherson — son mari, et un de leurs amis, M. Kohert de Ternois, le sportsman bien connu, se sont noyés en faisant le soir une promenade en canot sur la Seine, du côté

d'Ablon. Soit fausse manœuvre, soit violence du courant, le bateau h voile où ils étaient montés s'est trouvé entraîné dans la chute d'un barrage, et a chaviré. Les éclusiers accourus pour leur porter secours ont pu seulement assister à la catastrophe. D'après leur témoignage, l'un des deux hommes — M. de Ternois sans doute, dont les amis connaissent la force athlétique — aurait été aperçu un instant, à la faveur du clair de lune, au milieu de l'écume des remous, soutenant d'un bras la jeune femme et nageant vigoureusement de l'autre. Mais alors, l'autre homme — M. Macpherson — se serait cramponné à lui... Quoi qu'il en soit, les trois corps, qu'on a retrouvés après plusieurs heures do recherches, formaient un groupe horrible à voir : M. Macpherson tenait encore étroitement enlacés sa femme et son ami. Le visage de la malheureuse jeune femme exprimait une terreur indicible... »

Au cercle, le soir, Pomerol dit en abordant Taillandier :

« Eh bien', en voilà une histoire... Cette pauvre Mme Macpherson!...

— Que voulez-vous, mon ami?.,. Les jolies

femmes doivent se défier des chutes... quand elles en ont fait une... et quand c'est un mari jaloux ([ui lient la barre...

— Alors vous croyez que Macpherson...

— Lésa noyés?... Parbleu! 11 y avait un vieux fonds de spb-cn et de f(die chez ce sauvage-là : rappelez-vous ses yeux... Ayant eu l'idée de boire un coup dans la Seine, il n'aura pas résisté à la tentation d'offrir à l'amant de sa femme et à sa femme f'iiospitalité du fond de la rivière : liabiliVle écossaise, mon cher !

— Dites donc, baron, on dit que Mme Martin- Desnouettes hérite...

— Hérite de qui?

— De sa fille, parbleu, à qui Macpherson avait assuré par contrat un apport de deux millions...

— Eh bien, après?

— Eh bien.., si vous l'épousiez?

— Mon bon, si j'avais dix ans de moins, je ne dis pas... Mais à l'Age que j'ai, voyez-vous, elle est un peu mûre pour moi... Poires blettes à vingt ans , Pomcrol , pommes vertes à soixante... )>

Ils se mirent à rire.

« Et ce pauvre Robert, à propos, quand Tenterre-t-on ? reprit Pomerol.

— Demain matin... J'irai au cimetière.

— C'est bien loin...

— Écoutez donc, je lui dois bien ça pour les mille louis que je lui ai gagnés cet hiver... C'était un brave garçon, tout de même... il avait une bien jolie jument...

— Ça, c'est vrai... Pauvre Robert!

— Pauvre Robert... Si nous faisions un petit rubicon?

— Volontiers. »

Ils s'assirent à une table de jeu. Tout en donnant les cartes . Taillandier dit tout à coup :

H Devinez à quoi je pense. Pomerol?.. A cette conversation que nous avons eue l'an dernier, ici même...

— Parfaitement... El où je vous ai expliqué le système de ce pauvre Ternois...

— Oui... Eh bien, savez- vous quelle est la philosophie de cette histoire de Robert et de Mme Macpherson, du Garde du Corps et de Mme de Ternois?

— Non...

— C'est que le système de Robert était mauvais, décidément, et que parmi les choses qu'un mari doit faire lui-même... la seconde est de garder sa femme... Cinq cartes qui sont bonnes, quinte majeure, et quatorze de valets : quatrevingt-quatorze !..

Quelques mois après ces événements, vers la fin de décembre 1884, Mme de Ternois achevait de s'installer dans l'appartement qu'elle avait loué après la mort de son mari. Un petit appartement bien modeste, au quatrième, et qui ne rappelait que de loin la luxueuse installation d'autrefois, dans le bel hôtel du boulevard Haussmann. Robert n'avait laissé que des dettes : mais Henriette n'avait pas voulu jouir du bénéfice de la séparation de biens. Tout — plus de cent mille francs — avait été payé par elle : ce qu'elle ne savait pas et ne sut jamais, c'est que Yillecresnes en avait, de son côté, payé à peu près autant. Parmi les notes de fournisseurs qui lui furent présentées alors, se trouvait celle du tapissier qui avait meublé le rez-de-

chaussée de la rue d'Edimbourg où Robert et Clorinde avaient leurs rendez-vous. Elle voulut visiter cet appartement et, furetant dans tous les coins avec une curiosité triste, qu'elle s'étonnait de sentir exempte de jalousie rétrospective, elle trouva, dans le cabinet de toilette, de longs cheveux blonds engagés entre les dents d'un peigne, une paire de gants de femme, encore imprégnés de cette même odeur qu'elle avait un jour respirée sur les moustaches de son mari, des lettres enfin, qu'elle voulut lire et dont la lecture la fit rougir. Elle les jeta dans la cheminée, les brûla; puis elle se rendit au cimetière, pria sur la tombe de l'homme qui l'avait si indignement trahie, et pardonna.

Un soir, elle était au salon, et tricotait comme d'habitude une petite brassière de pauvre, en laine brune. Assis l'un près de l'autre, les enfants travaillaient sur la table, à la clarté de la grande lampe à abat-jour rose. George, élève de sixième maintenant, avait fini une rédaction d'histoire en relard sur « les Lois de Manon », si sagement inscrites, alors, au programme de sa classe. L'enfant demandait à l'Ami — qui continuait à lui servir de répéti-

leur — des roiiscignoments sur certaine princesse de Babylone . E t Villecresnes lui expliquait , avec le livre, que cette princesse, après la mort de son premier mari, avait épousé le roi Nabou-Natsir, — que l'on a si légèrement appelé Nabonassar, sur la foi d'un livre sans critique, la Bible.

Le petit garçon parut méditer profondément.

« Maman, dit-il tout à coup, puisque papa est mort, pourquoi est-ce que tu ne te maries pas avec l'Ami? »

Par-dessus la tête des enfants, Henriette rougissante, Jean très pâle, se regardèrent.

Et ce regard — leur premier regard d'amour — les fiança.

Coulomniiers. — Iiii|i. P. Huudaiid et Gallois.

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