ACTE II
LE DUC
Vous?
MADAME DE PRIE
Moi!
LE DUC, ironiquement.
Une femme de sang royal ?
Ce qu’il y a de plus royal.
LE DUC
Après moi, s’il vous plaît...
MADAME DE PRIE
Non, pas même après vous.
LE DUC
Voyons, que voulez-vous dire? Quelle est celte femme?
MADAME DE PRIE. Elle se met vivement an bureau à droite, écrit, et dit :
D’abord, écrasons le cardinal, et pour cela délivrons-nous sur-le-champ de cette odieuse petite infante, louche, noire, contrefaite, qui ne sera jamais assez loiu de Versailles.
LE DUC
Encore un coup de tête !
MADAME DE PRIE, écrivant.
Duc, voulez-vous être encore longtemps premier ministre, ou avoir cessé de l’être dans un mois, avant un mois?
LE DUC
Mais...
MADAME DE PRIE, toujours assise.
Envoyez au gouverneur du palais l’ordre d’en laisser sortir 1 infante et de la confier à monsieur de Saint-Lacerne, capitaine des gardes, qui la reconduira sur-le-champ à Madrid... Vous hesitez?
LE DUC
Je refuse ! (h «-assied à gauche.)
MADAME DE PRIE, allant au Duc et tenant A la main l’ordre qu’elle vii nt d’écrire.
Alors, vous consentez au mariage de Louis XV avec l'infante? Alors, vous voulez que monsieur de Fleury, devenu maître de l’Elatpar ce mariage, vous exile à votre château de Chantilly?...
Alors... choisissez. ( Elle met vivement l’ordre sous les yeux du Duc. )
Voulez-vous signer cet ordre?
LE DUC, écartant l’ordre.
Sur mon honneur ! je ne signerai rien que vous ne m’ayez dit d’abord quelle est la femme que vous destinez au roi.
MA U AME Ht PRIE.
L’est une femme aussi noble que vous, je vous l’ai dit, aussi noble que le roi ; jeune, belle, instruite, qui descend du plus grand capitaine qu’ait jamais eu la France...
LE DUC
Nommcz-la!... mais nommez-lal...
MADAME DE PRIE
Son Altesse royale, la princesse de Vermaitdois.
Ma sœur!...
MADAME DE PRIE
Elle-mcrue.
LE DUC
Ma sœur est au couvent; elle est chanoinesse.
MADAME DE PRIE
Mais elle n’a pas encore pris le voile, mais elle n’a pas encore fait de vœux. Je l’ignorais; c’est le cardinal qui vient de me l’apprendre, en refusant une dernière fois, pour ce motir, de la nommer supérieure. Elle sera reine de France. (Lui donnant «ne
plume. ) Signez donc!... ( Le Duc signe et to lève. Madame de Prie sonne ; un Valet parait, elle lui donna le papier.) Ceci pOUl' le gOUVemeUP
du palais. (Le valet sort.) Pas de temps à perdre, inon cher duc. le vais partir pour Fontevruut, où est votre sœur, la princesse de Vermandois. Je m’y introduis sous un nom d’emprunt, et à la faveur de cet incognito que rien 11e trahira, j’étudierai attentivement lesgoùts et le caractère de la jeune chanoinesse. Si je la trouve comme nous voulons, je lui remettrai une lettre que vous m’enverrez pour elle, et où vous lui annoncerez son prochain avènement à la couronne.
LE DUC
Mais encore, faut-il que Louis XV, de son côté, accepte...
MADAME DE PRIE
Oh ! ce serait trop beau, si nous étions déjà sûrs!... Mais outre sa noblesse, outre sa naissance, devant laquelle le cardinal sera forcé de s’incliner, votre sœur est une des plus ravissantes femmes du royaume; sa réputation de beauté est allée jusqu’à Louis XV. Donc, je pars à l’instant même pour Fontevraut, et j’en ramène votre sœur.
LE DUC
N'est-ce pas un rêve que tout ceci?
Rêve ou réalité, agissons!... Nous verrons ensuite.
LE DUC
Ma sœur reine !...