‹ Le gendre de m. Poirier; comédie en quatre actesChapitre 12 sur 37 · GASTON, ANTOINETTE · texte numérisé non relu

GASTON, ANTOINETTE

Gaston (s'assied sur un canapé, ouvre une revue, bâille, et dit à sa femme) : Viendrez-vous ce soir aux Italiens ?

Antoinette. Oui, si vous y allez.

5 Gaston. J'y vais... Quelle robe mettrez- vous ?

Antoinette. Celle qui vous plaira.

Gaston. Oh! cela m'est égal... je veux dire que vous êtes jolie avec toutes.

Antoinette. Vous qui avez si bien le sentiment de lo l'élégance, mon ami, vous devriez me donner des conseils.

Gaston. Je ne suis pas un journal de modes, ma chère enfant ; au surplus, vous n'avez qu'à regarder les grandes dames et à prendre modèle. . . Voyez madame de Nohan, madame de Villepreux . . .

15 Antoinette. Madame de Montjay. . .

Gaston. Pourquoi madame de Montjay plus qu'une autre ?

Antoinette. Parce qu'elle vous plaît plus qu'une autre.

20 Gaston. Où prenez-vous cela?

Antoinette. L'autre soir, à l'Opéra, vous lui avez fait une longue visite dans sa loge. Elle est très jolie. . . A-t-elle de l'esprit?

Gaston. Beaucoup. {Un silence.) 25 Antoinette. Pourquoi ne m'avertissez - vous pas, quand je fais quelque chose qui vous déplaît?

22 The boxes of continental theaters are usually rented, for the whole theatrical season, by people prominent in society, and during intermissions often are the scène of short visits.

Gaston. Je n'y ai jamais manqué.

Antoinette. Oh! vous ne m'avez jamais adressé une remontrance.

Gaston. C'est donc que vous ne m'avez jamais rien 5 fait qui m'ait déplu.

Antoinette. Sans aller bien loin, tout à l'heure, en insistant pour que vous prissiez un emploi, je vous ai froissé.

Gaston. Je n'y pensais déjà plus.

10 Antoinette. Croyez bien que, si j'avais su à quel sentiment respectable je me heurtais. . .

Gaston. En vérité, ma chère enfant, on dirait que vous me faites des excuses.

Antoinette. C'est que j'ai peur que vous n'attribuiez 15 à une vanité puérile. . .

Gaston. Et quand vous auriez un peu de vanité, le grand crime !

Antoinette. Je n'en ai pas, je vous jure.

Gaston (se levant). Alors, ma chère, vous êtes sans

20 défauts : car je ne vous en voyais pas d'autres. . . Savez-

vous bien que vous avez fait la conquête de Montmey-

ran? Il y a là de quoi être fière. Hector est difficile.

Antoinette. Moins que vous.

Gaston. Vous me croyez difficile? Vous voyez bien 25 que vous avez de la vanité, je vous y prends.

Antoinette. Je ne me fais pas d'illusion sur moimême, je sais tout ce qui me manque pour être digne de vous. . .mais si vous vouliez prendre la peine de diriger mon esprit, de l'initier aux idées de votre monde, je vous 30 aime assez pour me métamorphoser.

Gaston (hti baisant la main). Je ne pourrais que

18 yV votis J7ire : Frcnch prefers strong e.\pressions (cf. page 22,line 13), which, to adapt theni to the English idiom, should be softened in translation. — 30 vous : cf. page 2g, line 15. — 22 // . . . quoi: see quoi.

perdre à la métamorphose, madame; je serais d'ailleurs un mauvais instituteur. Il n'y a qu'une école oîi l'on apprenne ce que vous croyez ignorer : c'est le monde. Étudiez-le.

5 Antoinette. Oui, je prendrai modèle sur madame de Montjay.

Gaston. Encore ce nom ! . . . me feriez-vous l'honneur d'être jalouse? Prenez garde, ma chère, ce sentiment est du dernier bourgeois. Apprenez, puisque vous [o me permettez de faire le pédagogue, apprenez que dans notre monde le mariage n'est pas le ménage ; nous ne mettons en commun que les choses nobles et élégantes de la vie. Ainsi, quand je suis loin de vous, ne vous inquiétez pas de ce que je fais ; dites-vous seulement : [5 « Il fatigue ses défauts pour m'apporter une heure de perfection. . .ou à peu près.»

Antoinette. Je trouve que votre plus grand défaut, c'est votre absence.

Gaston. Le madrigal est joli, et je vous en remercie.

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