‹ Le gendre de m. Poirier; comédie en quatre actesChapitre 19 sur 37 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LE MARQUIS Seul, pllis POIRIER

Gaston. Il n'y a pas à dire, elle est plus jolie que madame de Montjay... Que le diable m'emporte si je ne suis pas en train de devenir amoureux de ma

20 femme ! . . . L'amour est comme la fortune : pendant que nous le cherchons bien loin, il nous attend chez nous, les pieds sur les chenets. {Entre Poirier.) Eh bien! cher beau-père, comment g-ouvernez-vous ce petit désespoir? Êtes-vous toujours furieux contre votre panier

25 percé de gendre? Avez-vous pris votre parti?

Poirier. Non, monsieur; mais j'ai pris un parti.

22 Cf. La Fontaine, Fables, VIT, 12. — 25 f. For the play on words, see pa7-ti.

Gaston. Violent?

Poirier. Xécessaire !

Gaston. Y a - 1 - il de rindiscrétion à vous demander. . . ?

5 Poirier. Au contraire, monsieur, c'est une explication que je vous dois... (// lui montre un siège; ils s'asseyent toits deux, l'un à droite et l'autre à gauche de la table du milieu.) En vous donnant ma fille et un million, je m'imaginais que vous consentiriez à prendre une lo position.

Gaston. Ne revenons pas là-dessus, je vous prie.

Poirier. Je n'y reviens que pour mémoire. . . Je reconnais que j'ai eu tort d'imaginer qu'un gentilhomme consentirait à s'occuper comme un homme, et je passe 15 condamnation. Mais, dans mon erreur, je vous ai laissé mettre ma maison sur un ton que je ne peux pas soutenir à moi seul ; et, puisqu'il est bien convenu que nous n'avons à nous deux que ma fortune, il me paraît juste, raisonnable et nécessaire de supprimer de mon train ce 20 qu'il me faut rabattre de mes espérances. J'ai donc songé à quelques réformes que vous approuverez sans doute.

Gaston. Allez, Sully ! allez, Turgot ! . . . coupez, taillez, j'y consens! Vous me trouvez en belle humeur, 25 profitez-en î

Poirier. Je suis ravi de votre condescendance. J'ai donc décidé, arrêté, ordonné. . .

Gaston. Permettez, beau-père : si vous avez décidé, arrêté, ordonné, il me paraît superflu que vous me con- 30 sultiez.

Poirier. Aussi ne vous consulté-je pas: je vous mets au courant, voilà tout

Gaston. Ah ! vous ne me consultez pas ?

Poirier. Cela vous étonne?

Gaston, Un peu; mais, je vous l'ai dit, je suis en belle humeur.

Poirier. Ma première réforme, mon cher garçon...

Gaston. Vous voulez dire mon cher Gaston, je pense? 5 La langue vous a fourché.

Poirier. Cher Gaston, cher garçon. . .c'est tout un. . . De beau-père à gendre, la familiarité est permise.

Gaston. Et, de votre part, monsieur Poirier, elle me flatte et m'honore. . . Vous disiez donc que votre pre- 10 mière réforme ? . . .

Poirier (se levant). C'est, monsieur, que vous me fassiez le plaisir de ne plus me gouailler. Je suis las de vous servir de plastron.

Gaston. Là, là, monsieur Poirier, ne vous fâchez I s pas !

Poirier. Je sais très bien que vous me tenez pour un très petit personnage et pour un très petit esprit ; mais ...

Gaston. Où prenez-vous cela?

20 Poirier. Mais vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau.

Gaston. Ah! fi! voilà qui est trivial. . .vous parlez comme un homme du commun.

Poirier. Je ne suis pas un marquis, moi ! 25 Gaston. Ne le dites pas si haut, on finirait par le croire.

Poirier. Qu'on le croie ou non, c'est le cadet de mes soucis. Je n'ai aucune prétention à la gentilhommerie, Dieu merci! je n'en fais pas assez de cas pour cela. 30 Gaston. Vous n'en faites pas de cas?

Poirier. Non, monsieur, non ! Je suis un vieux libéral, tel que vous me voyez; je juge les hommes sur leur mérite, et non sur leurs titres ; je me ris des hasards de la naissance; la noblesse ne m'éblouit pas, et je m'en

yZ LE GENDRE DE M. POIRIER

moque comme de l'an quarante : je suis bien aise de vous l'apprendre.

Gaston. Me trouveriez-vous du mérite, par hasard? Poirier. Non, monsieur, je ne vous en trouve pas, 5 Gaston. Non ! Alors, pourquoi m'avez-vous donné votre fille?

Poirier (interdit). Pourquoi je vous ai donné... Gaston. Vous aviez donc une arrière-pensée? Poirier. Une arrière-pensée?

10 Gaston. Permettez ! Votre fille ne m'aimait pas quand vous m'avez attiré chez vous ; ce n'étaient pas mes dettes qui m'avaient valu l'honneur de votre choix ; puisque ce n'est pas non plus mon titre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arrière-pensée. 15 Poirier (se rasseyant). Quand même, monsieur! . . . quand j'aurais tâché de concilier mes intérêts avec le bonheur de mon enfant, quel mal y verriez- vous ? qui me • reprochera, à moi qui donne un million de Mia poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dé- 20 dommager de mon sacrifice, quand d'ailleurs il est aimé de ma fille? j'ai pensé à elle d'abord, c'était mon devoir; à moi, ensuite, c'était mon droit.

Gaston. Je ne conteste pas, M. Poirier. Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de manquer de confiance en moi. 25 Poirier. C'est que vous n'êtes pas encourageant.

Gaston. Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries? Je ne suis peut-être pas le plus respectueux des gendres, et je m'en accuse; mais dans les choses sérieuses je suis sérieux. Il est très juste que vous cher- 30 chiez en moi l'appui que j'ai trouvé en vous.

I /\in çuarante : according to some based on the alleged superstition that the end of the world would come in 1040; according to others a royalist phrase signifying that the Republic would never see its f ortieth year. — 3 Ma : cf. page 29, line 1 5.

PoiRïER (o part). Comprendrait-il la situation?

Gaston. Voyons, cher beau-père, à quoi puis-je vous être bon? si tant est que je puisse être bon à quelque chose.

5 Poirier. Eh bien, j'avais rêvé que vous iriez aux Tuileries.

Gaston. Encore ! c'est donc votre marotte de danser à la cour?

Poirier. Il ne s'agit pas de danser. Faites-moi l'hon- 10 neur de me prêter des idées moins frivoles. Je ne suis ni vain ni futile.

Gaston. Qu'êtes vous donc, ventre-saint-gris ! expliquez-vous.

Poirier (pitcusciucnt). Je suis ambitieux! 15 Gaston. On dirait que vous en rougissez; pourquoi donc? Avec l'expérience que vous avez acquise dans les affaires, vous pouvez prétendre à tout. Le commerce est la véritable école des hommes d'État.

Poirier. C'est ce que Verdelet me disait ce matin. 20 Gaston. C'est là qu'on puise cette hauteur de vues, cette élévation de sentiments, ce détachement des petits intérêts qui font les Richelieu et les Colbert.

Poirier. Oh! je ne jirétends pas. . .

Gaston. Mais qu'est-ce qui pourrait donc l^ien lui 25 convenir, à ce bon monsieur Poirier? l^ne préfecture? fi donc ! Le conseil d'État ? non ! l ' n poste diplomatique? justement l'ambassade de Constantinople est vacante. . .

3 si tant est cjuc : see tant. — 5 at^er aux Tuileries ^= to présent one's self at court, as proof of espousing the cause of the Orleanists. Cf. Introduction, page 10, and page 13, note. — 19 This petty falsehood (cf. page 36, line 20 ff. to page 37, line 5) is a trait for which M. Levrault of .S'aes et parchemins and, consequently, Sandeau are responsiljlfc.

Poirier. J"ai des goûts sédentaires: je n'entends pas le turc.

Gaston. Attendez! (Lui frappant sur l épaule.) Je crois que la pairie vous irait comme un gant. 5 Poirier. Oh ! croyez-vous ?

Gaston. Mais, voilà le diable! vous ne faites partie d'aucune catégorie ... vous n'êtes pas encore de l'Institut . . .

Poirier. Soyez donc tranquille! je payerai, quand il lo le faudra, trois mille francs de contributions directes. J'ai à la banque trois millions qui n'attendent qu'un mot de vous pour s'abattre sur de bonnes terres.

Gaston. Ah ! Machiavel ! Sixte - Quint ! vous les roulerez tous !

15 Poirier. Je crois que oui.

Gaston. Mais j'aime à penser que votre ambition ne s'arrête pas en si bon chemin? Il vous faut un titre.

Poirier. Oh ! je ne tiens pas à ces hochets de la vanité: je suis, comme je vous le disais, un vieux libéral. 20 Gaston. Raison de plus. Un libéral n'est tenu de mépriser que l'ancienne noblesse ; mais la nouvelle, celle qui n'a pas d'aïeux . . .

Poirier. Celle qu'on ne doit qu'à soi-même!

Gaston. Yows. serez comte.

25 Poirier. Xon. Il faut être raisonnable. Baron, seulement.

2 le turc recalls the Turkish cérémonies in Molière's Le Bourgeois gentilhomme (act IV, scènes 5 ff., and act V, scènes i and 2). — 7 Gaston thinks that to belong to the Institut is the least valuable claim to the peerage. — 10 Poirier intends becoming a landed proprietor, so as to establish the first necessary condition toward obtaining the peerage.— 13 Sixtus V. is said to hâve secured his élection to the papacy (1585) by feigning a serions illness and debility of old âge. He was one of the most energetic popes and had far-reaching plans concerning the extension of his power both ecclesiastically and politically.

Gaston. Le baron Poirier ! . . . cela sonne bien à l'oreille.

Poirier. Oui, le baron Poirier !

Gaston (le regardant et partant d'un éclat de rire). Je 5 vous demande pardon ; mais là, vrai ! c'est trop drôle ! Baron ! monsieur Poirier ! . . . baron de Catillard !

Poirier (à part). Je suis joué! . . .

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