SCÈNE IX
LES MÊMES, GASTON, qui va à la table et cherche fiévreusement dans les papiers et albums qui la couvrent
20 Poirier. Vous cherchez quelque chose, monsieur.'' Gaston. Oui, une lettre.
4 Another feli(itous expression of Poirier's all-absorbing selfishness.
Poirier. De madame de Mont j av. Ne cherchez pas, elle est dans ma poche.
Gaston. L'auriez-vous ouverte, par hasard?
Poirier. Oui, monsieur, je l'ai ouverte. 5 Gaston. Vous'-l'avez ouverte? Savez-vous bien, monsieur, que c'est une indignité, que c'est l'action d'un malhonnête homme?
Verdelet. Monsieur le marquis ! . . . Poirier !
Poirier. Il n'y a qu'un malhonnête homme ici, c'est lo vous !
Gaston. Pas de reproches ! En me volant le secret
de mes fautes, vous avez perdu le droit de les juger! Il
y a quelque chose de plus inviolable que la serrure d'un
coffre-fort, monsieur; c'est le cachet d'une lettre, car il
15 ne se défend pas.
Verdelet (à Poirier). Qu'est-ce que je te disais?
Poirier. C'est trop fort. Un père n'aurait pas le droit!. . . Mais je suis bien bon de répondre! Vous vous expliquerez devant les tribunaux, monsieur le marquis. 20 Verdelet. Les tribunaux !
Poirier. Ah ! vous croyez qu'on peut impunément apporter dans nos familles l'adultère et le désespoir? Un bon procès, monsieur ! un procès en séparation de
corps
25 Gaston. Un procès? où cette lettre sera lue? Poirier. En public; oui, monsieur, en public! Verdelet. Es-tu fou. Poirier? un pareil scandale. . . Gaston. ]\Iais vous ne songez pas que vous perdez une femme !
30 Poirier. Vous allez me ])arler de son honneur, peutêtre?
Gaston. Oui, de son honneur, et, si ce n'est pas assez pour vous, sachez qu'il y va de sa ruine. . .
23 Actual divorce did not become légal in France until 1882.
Poirier. Tant mieux, morbleu, j'en suis ravi! Elle ne sera jamais trop punie, celle-là !
Gaston. Monsieur. . .
Poirier. En voilà une, par exemple, qui n'intéressera 5 personne! Prendre le mari d'une pauvre jeune femme après trois mois de mariage !
Gaston. Elle est moins coupable que moi, n'accusez que moi . . .
Poirier. Si vous croyez que je ne vous méprise pas 10 comme le dernier des derniers ! . . . N'êtes - vous pas honteux? sacrifier une femme charmante... Que lui reprochez- vous ? Trouvez-lui un défaut, un seul, pour vous excuser ! Un cœur d'or ! des yeux superbes ! Et une éducation ! Tu sais ce qu'elle m'a coûté, Ver- 15 delet?
Verdelet. Modère-toi, de grâce...
Poirier. Crois-tu que je ne me modère pas? Si je m'écoutais! , . . mais non. . . il y a des tribunaux ... je vais chez mon avoué.
20 Gaston. Attendez jusqu'à demain, monsieur, je vous en supplie. . .donnez-vous le temps de la réflexion.
Poirier. C'est tout réfléchi.
Gaston (à Verdelet). Aidez-moi à prévenir un malheur irréparable.
25 Verdelet. Ah! vous ne le connaissez pas!
Gaston (à Poirier). Prenez garde, monsieur. Je dois sauver cette femme, je dois la sauver à tout prix. . . Comprenez donc que je suis responsable de tout!
Poirier. Je l'entends bien ainsi.
30 Gaston. Vous ne savez pas jusqu'oîi le désespoir pourrait m'emporter!
Poirier. Des menaces?
12 ////; cf. page 29, Une 15. — 14 Observe the ridiculous anticlimax in Poirier's enumeration.
Gaston. Oui ! des menaces ; rendez-moi cette lettre . . . Vous ne sortirez pas !
Poirier. De la violence! faut-il que je sonne mes gens?
5 Gaston. C'est vrai ! ma tête se perd. Écoutez-moi, du moins. Vous n'êtes pas méchant ! . . . c'est la colère, c'est la douleur qui vous égare.
Poirier. Colère légitime, douleur respectable !
Gaston. Oui, monsieur, je reconnais mes fautes je ïo les déplore ... mais, si je vous jurais de ne plus revoir madame de ]\Iontjay, si je vous jurais de consacrer ma vie au bonheur de votre fille?
Poirier. Ce serait la seconde fois que vous le jureriez. . . Finissons ! 15 Gaston. Arrêtez! vous aviez raison ce matin, c'est le désœuvrement qui m'a perdu.
Poirier. Ah ! vous le reconnaissez maintenant.
Gaston. Eh bien, si je prenais un emploi? . . .
Poirier. Un emploi? vous?
20 Gaston. Vous avez le droit de douter de ma parole, je 'le sais; mais gardez cette lettre, et si je manque à mes engagements, vous serez toujours à temps. . .
Poirier. C'est vrai, oui, c'est vrai.
Verdelet. Eh bien, tu acceptes? Tout vaut mieux 25 qu'une séparation.
Poirier. Ce n'est pas tout à fait mon avis. . . Cependant puisque tu l'exiges... (Au marquis.) Je souscris pour ma part, monsieur, au traité que vous m'offrez . . . Il ne reste plus qu'à le soumettre à ma fille. 30 Verdelet. Oh ! ce n'est pas ta fille qui demandera du scandale.
Poirier. Allons la trouver. (A Gaston.) Croyez bien, monsieur, qu'en tout ceci je ne consulte que le bonheur de mon enfant. Pour que vous n'ayez pas le droit d'en
douter, je vous déclare d'avance que je n'attends plus rien de vous, que je n'accepterai rien, et resterai Gros- Jean comme devant.
Verdelet. C'est bien, Poirier.
5 Poirier (à Verdelet). A moins pourtant qu'il ne rende ma fille si heureuse. . .si heureuse! . . . (Ils sortent.)