VERDELET, ANTOINETTE
Verdelet. Ton père est absurde! si on le laissait faire, il rendrait tout rapprochement impossible entre ton mari et toi.
Antoinette. Qu'espères-tu donc, mon pauvre Tony? 15 Mon amour est tombé de trop haut pour pouvoir se relever jamais. Tu ne sais pas ce que monsieur de Presles était pour moi ...
Verdelet. Mais si, mais si, je le sais.
Antoinette. Ce n'était pas seulement un mari, c'était 20 un maître dont j'aurais été fière d'être la servante. Je ne l'aimais pas seulement, je l'admirais comme le représentant d'un autre âge. Ah! Tony, quel réveil!
Un Domestique (entrant). Monsieur le marquis demande si madame peut le recevoir?
25 Antoinette. Non.
Verdelet. Reçois-le, mon enfant. (Au domestique.) Monsieur le marquis peut entrer. (Le domestique sort.)
Antoinette. A quoi bon? (Le marquis entre.)
28 See âon.
LE GENDRE û© M. POIRIER 99
Gaston. - Rassurez-vous, madame, vous n'aurez pas
longtemps Tennui de ma présence. Vous l'avez dit hier,
vous êtes 'veuve, et je suftr trop coupable pour ne pas
sentir que votre arrêt est irrévocable. Je viens vous dire
5 adieu.
Verdelet. Comment, monsieur?
Gaston. Oui, monsieur, je prends le seul parti honorable qui me reste, et vous êtes homme à le comprendre.
Verdelet. Majs, monsieur. . .
10 Gaston. Je vous entends... Ne craignez rien de
l'avenir, et rassurez monsieur Poirier. J'ai un état, celui
de mon père: soldat. Je pars demain pour l'Afrique
avec monsieur de Montmeyran, qui me sacrifie son congé.
Verdelet (bas, à Antoinette). C'est un homme de 15 cœur.
Antoinette (bas). Je n'ai jamais dit qu'il fût lâche.
Verdelet. Voyons, mes enfants... ne prenez pas de résolutions extrêmes . . . Vos torts sont bien grands, monsieur le marquis, mais vous ne demandez qu'à les 20 réparer, j'en suis sûr. ^
Gaston. Ah! s'il était une expiation! (Un silence.) Il n'en est pas, monsieur. (A Antoinette.) Je vous laisse mon nom, madame, vous le garderez sans tache. J'emporte le remords d'avoir troublé votre vie, mais vous êtes 25 jeune, vous êtes belle, et la guerre a d'heureux hasards.
9 Verdelet fears that Gaston may harbor thoughts of suicide { cf. page 92, line 29 ff. — ai il est always in higher diction (style soutenu) for il y a. — 25 Gaston alludes to the possibility of his death in battle and Antoinette's complète release from her marriage bonds.
SCÈNf III LES MÊMES, LE DUC
Le Duc. Je viens te chercher.
Gaston. Allons! (Tendant la main à Verdelet,) Adieu, monsieur Verdelet. (Ils s'embrassent.) Adieu, madame, adieu pour toujours.
5 Le Duc. Il vous aime, madame.
Gaston. Tais-toi ! ""
Le Duc. Il vous aime éperdument ... En sortant de l'abîme dont vous Tavez tiré, ses yeux se sont ouverts, il vous a vue telle que vous êtes.
10 Antoinette. Mademoiselle Poirier l'emporte sur ma^ dame de Montjay? . . . quel triomphe! . . .
Verdelet. Ah! tu es cruelle!
Gaston. C'est justice, monsieur. Elle était digne de l'amour le plus pur, et je l'ai épousée pour son argent. 15 J'ai fait un marché! un marché que je n'ai pas même eu la probité de tenir. (A Antoinette,) Oui, le lendemain de notre mariage, je vous sacrifiais, par forfanterie de vice, à une femme qui ne vous vaut pas. C'était trop peu de votre jeunesse, de votre grâce, de votre pureté: 20 pour éclairer ce cœur aveugle, il vous a fallu en un jour me sauvçr deux fois l'honneur. Quelle âme assez basse pour résister â tant de dévouement? et que prouve mon amour, qui puisse me relever â vos yeux? En vous
x8 C^ était , , . de : see trop. "^ 21 He refers to her generosity în redeemîng his pledge to his creditors, and to the destruction of the fatal letter. — 22 f. et que prouve . . . yeux ? The construction is plain, i.e., Qu'est-ce que mon amour prouve qui (= Quelle preuve mon amour peutil vous donner qui) puisse^ etc. The meaning (in some éditions distorted beyond. récognition) clearly is : " and what does my love prove that might . . . ? = my love proves nothing — i.e., is not a test — that
LE GENDRE DE M. POIRIER lOI
aimant, je fais ce que tout homme ferait à ma place; en vous méconnaissant, je fait ce que n'eût fait personne. Vous avez raison, madame, méprise? un cœur indigne de vous; j'ai tout perdu, jusqu'au droit de me plaindre, et 5 je ne me plains pas. . . Viens, Hector.
Le Duc. Attends. . . Savez-vous, où il va, madame? Sur le terrain.
Verdelet et Antoinette. Sur le terrain?
Gaston. Que fais-tu?
10 Le Duc. Puisque ta femme ne t'aime plus, on peut bien lui dire. . . Oui, madame, il va se battre.
Antoinette. Ah! Tony, sa vie est en danger. . .
Le Duc. Que vous importe, madame? Tout n'est-il pas rompu entre vous?
15 Antoinette. Oui, oui, je le sais, tout est rompu. . . Monsieur de Presles peut disposer de sa vie... II. ne me doit plus rien ...
Le Duc (à Gaston). Allons, viens. . . (Ils vont jusqu'à la porte.) 10 Antoinette. Gaston!
Le Duc. Tu vois bien qu'elle t'aime encore!
Gaston (se jetant à ses pieds). Ah! madame, s'il est vrai, si je ne suis pas sorti tout à fait de votre cœur, dites un mot ... donnez-moi le désir de vivre. (Entre 25 Poirier.)