CHAPITRE XXXllI
commande d'éviter des explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols. « Vous m'enverrez deux estafettes par jour ; en cas d'événements majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance ; vous me renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette dépêche ; vous lui remettrez un rapport détaillé (1).
« Napoléon. »
On le voit, Napoléon ne s'abuse plus, la réalité des choses lui apparaît tout entière ; ce n'est plus à un vieux roi débonnaire, à un favori ambitieux et cupide qu'il a affaire : c'est toute une nation qui, blessée dans sa fierté, se lève contre lui ; ce ne sont plus des enfants, des conscrits qui suffiront pour en imposer à l'Espagne, Il prononce même ce mot qui n'est que trop prophétique : « Si la guerre éclate, tout est perdu. » Et cependant, il ne s'arrête pas et ne doit pas s'arrêter ; il lui faut l'Espagne. « S'il faut refaire l'œuvre de Louis XIV, je suis prêt, » dit-il.
Toute cette lettre est d'ailleurs des plus curieuses, comme étude du caractère de Napoléon. On y trouve cette faiblesse que trop souvent il eut à l'égard de certaines gens qui gâtaient ses afifaires. Ainsi, il désapprouve évidemment la conduite de Murât, il est mécontent de la manière dont cette affaire est engagée, l'ambition de Murât lui cause un embarras de plus. Eh bien, il se contente de transiger en quelque sorte
(l) Correspondance de Napoléon, t. XVI, n« 13,696 (29 mars 1808). m 10
avec cette ambition, et seulement de la faire changer d'objet.
L'Empereur, voulant se rapprocher des événements, partit de Paris le 2 avril 1808. Après s'être arrêté quelques jours à Bordeaux, où il fut rejoint par l'Impératrice, le 14 avril, ils arrivèrent à Bayonne. Le château de Marrac, à peu de distance de la ville, avait été préparé pour leur habitation.
Cependant de nouvelles troupes françaises pénétraient chaque jour en Espagne. Murât était à Madrid avec le corps de Moncey ; le général Dupont occupait Aranjuez et l'Escurial ; chaque jour la surexcitation des esprits gagnait dans le pays*
Ce qui se passait à Madrid et à Aranjuez montre dans quel état de confusion, de désordre, la faiblesse, la corruption, le marasme moral et politique avaient jeté l'Espagne.
D'un côté le vieux roi protestait contre l'abdication que, disait-il, on lui avait arrachée. La reine et lui n'avaient d'autre pensée que de sauver leur ami Godoy, qui était toujours en prison, et de se soustraire euxmêmes au pouvoir de leur fils qui voulait les faire partir pour Badajoz. Leurs regards, leurs prières se tournaient vers Napoléon, comme le protecteur à la merci duquel ils se mettaient.
Murât, qui depuis longtemps entretenait des relations assez étroites avec le prince de la Paix, leur donnait son appui. D'ailleurs, suivant les ordres de l'Empereur, il n'avait point reconnu Ferdinand comme roi. Ce dernier s'efforçait par tous les moyens de l'attirer, de lui complaire, et, par la confusion la plus bizarre, il l'avait