PRÉFACE NECESSAIRE
Lettre du Général Boulanger autorisant la publication de ce livre
Je suis de ceux (et ils étaient légion!) qui ont suivi le général Boulanger; j'étais de ceux (et le nombre en était moins grand!) qui voulaient énergiquement le conserver à la République.
Attaché au regretté Prince Impérial par des souvenirs d'enfance et de famille Je suis devenu républicain de raison, franchement rallié à ce régime; j'ai compris qu'il mefal-
G LE GÉNÉRAL nOULANGKR
lait passer par la porte « boulangiste » comme première étape, pour entrer dans la place, puisqu'une secte politique, entachée d'un exclusivisme jaloux, tenait la grande porte obstinément fermée et barrait la route à tous les hommes de bonne volonté qui n'étaient pas de leur camérilla.
Je vis le Général et, comme tous ceux qui l'ont approché, je fus séduit par le charme de sa conversation, attiré par sa bonne humeur, enthousiasmé par les éclats vibrants de son très réel patriotisme et conquis par sa franche et cordiale camaraderie.
Mon rôle acl if commença en janvier 1889, lors.de la fameuse élection de Paris. Je fus aussi du voyage de Tours, au mois de mars suivant.
Le 31 de ce même mois, je dînai chez le général en compagnie de plusieurs hommes politiques et d'intimes.
Le lendemain, quelle ne fut pas ma stupeur, quand j'appris la fuite en Belgique !
Je me raisonnai toutefois, et estimant que lorsqu'on est entré dans une voie qu'on croit être celle de la vérité, il faut y persister, je rejoignis le Général à Bruxelles et le suivis ensuite à Londres.
Je remplissais auprès de lui et de Dillon une mission absolument volontaire et désintéi'essée (l), c'est ce qui m'a permis de voir de près des choses curieuses, d'assister à des tripotages sans nom, à de scandaleux marchandages, à de révoltantes infamies, à de sourdes menées.
Je croyais toujours au triomphe final de la cause boulangiste, car je ne doutais pas du républicanisme du Général; mais, cruelle déception, les événements prirent une autre tournure. M. Dillon s'était jeté en plein orléanisme; des candidats soi-disant révisionnistes passaient à la caisse du baron de Mackau, et ces mêmes émargeurs deve-
(1) Mes voyages et mon logement à Londres étaient seuls remboursés d'après les ordres du Général.
liaient les candidats agréés par Dillon. Au milieu de cette comédie, le Général, toujours souriant, gardait Tattitude de l'effacement et, malgré une certaine apathie, se portait garant du succès final.
En août, le spectacle que j'avais journellement sous les yeux n'était pas fait pour me plaire, à ce moment le Général, malgré quinze jours d'hésitation et de refus de la part du comte Dillon, me mit à la tète d'un service que je créai, rue Galilée, en vue des élections de province, ainsi qu'on le verra dans un chapitre de ce volume ; je m'adonnai énergiquement à ma tâche, décidé à lutter jusqu'au bout, malgré mon écœurement et mon découragement. J'avais promis : ma parole valait un serment.
Et, faut-il le dire? par moments je me prenais à espérer encore un succès prochain, car je savais le Général capable d'envoyer, un beau matin, promener tous ces fantoches, tous ces conspirateurs orléanistes, en dépit
môme des promesses, des visites et de tous les engagements pris en son nom.
Les élections eurent lieu : la défaite fut irrémédiable.
J'avais suivi un. homme qui devait me mener à la République; cet homme disparu, la République restait.
Si tous ceux qui naguère criaient à tuetête : a Vive la République! » avaient gardé leur foi, la France serait aujourd'hui moins divisée, parlant plus forte.
J'ai cru le moment opportun pour faire paraître ce livre. Le boulangisme fait aujourd'hui partie de l'histoire, c'est du domaine public. Je n'ai voulu spéculer ni sur le scandale, ni sur de malsaines curiosités ; je n'ai voulu répondre à aucune publication à titre affriolant et le Général, s'il vivait encore, approuverait hautement mon œuvre.
Voici une lettre qu'il m'écrivait à ce sujet, en 1890, elle est curieuse à plus d'un titre.
10 LK GÉNÉRAL BOILAXGER
« Saint Brelade's villa Jersey
Saint-Brelade, le 18 septembre 1890
(( Mon cher Verly,
a J'ai été très sensible à votre bonne lettre et vous remercie de la sympathie et du dévouement que vous me témoignez' à l'occasion des attaques auxquelles je suis en butte. Ce sont des gredins et des voleurs qui mènent cette odieuse campagne.
« Je vous autorise à répondre et à agir comme vous l'entendrez.
« Vous pouvez écrire et dire ce que vous savez et avez vu, car je ne crains pas la vérité. Elle ne peut que me servir et confondre mes calomniateurs. Je dis, me servir, parce que, loin de partager votre opinion sur la situation actuelle, je ne me crois pas
irrémédiablement vaincu . Quoi qu'en disent mes adversaires, quoi qu'en aient pensé un peu trop tôt ceux qui me trahissent aujourd'hui, je suis persuadé que mon rôle n'est pas terminé, et que la cause à laquelle je me suis dévoué triomphera avec moi.
(( Les calomnies et les mensonges ne m'enlèveront pas la confiance du peuple, et tous mes partisans sincères, ceux qui sont venus à moi sans arrière-pensée, sont heureux de voir le parti se purifier et mon ancien entourage disparaître.
« Pour moi, quel débarras !
« Je regrette vivement les circonstances qui vous ont obligé à renoncer à votre voyage à Jersey. Inutile de vous dire que quand vous viendrez, vous serez toujours le bienvenu.
« Recevez, mon cher Verly, l'assurance de mes sentiments affectueux.
« G'^ Boulanger »