‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 116 sur 165 · Hion ;"i Laclos, i décembre · texte numérisé non relu

Hion ;"i Laclos, i décembre

3(i8 LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS

» nouveau prix à cette inarque de leur civisme. » La nuit se passa en farandoles à la lueur d'un feu d'artifice K Laclos porta le lendemain ses plaintes aux commissaires. L'un d'eux était Carnot. Il prit ardemment contre les bureaux, le {)arti de ses anciens camarades de l'armée royale : « Je vous en- » voie, chers collègues, écrit-il à la Convention, » diverses pièces qui prouvent évidemment ou la » malveillance du Ministre de la Guerre, ou son » impéritie absolue, ou enfin qu'on ne veut point » d'armée des Pyrénées. Je pourrais vous en en- » voyer beaucoup d'autres qui prouvent ou son igno- » rance, ou son mépris profond pour les lois dont » l'exécution lui est confiée. »

Le 23 novembre, Pache écrivit enfin à Laclos pour lui parler de stratégie. Il fit observer que les deux défilés par lesquels on pouvait traverser les Pyrénées étant très éloignés l'un de l'autre et séparés par des hautes montagnes, l'armée devait être, elle aussi, séparée en deux coips distincts. 11 lui commandait donc de se porter à Perpignan, tandis que le général Dubouqiiet se porterait à Bayonne. Les troupes seraient dirigées dans ces deux villes. « Convaincu » que l'obéissance des fonctionnaires publics est émi- » nemment une vertu républicaine », Laclos cependant ne craignit pas de repousser ce plan « avec la » franchise d'un homme libre. »

« Je connais comme tout le monde, écrivit-il à )' Pache, les deux principaux débouchés par lesquels » on peut traverser les Pyrénées. Ils ne sont pas les » seuls. Vous savez sans doute aussi bien que moi le » parti qu'a tiré le maréchal de Beauveau d'un dé-

1. Joiinia/ univeniel et impartial de la Haute-Garonne et Affiches de Toulouse, 19 iiov. 1790. Cliaravay. Corresp. de Carnot, I, p. 263.

(( hoiu'hë plus central, pour traverser les mêmes ') montagnes dans la guerre pour la Régence. » Mais, sans imiter cet exemple, que Pache ignorait <:ertainement, Laclos voyait au rassemblement des troupes à chaque extrémité de la frontière les plus grands inconvénients, « tant politiques que militaires )). « C'est à moi de les mettre sous vos yeux et » c'est à vous de les juger. » D'abord l'Espagne s'etïraierait d'un procédé si menaçant et y répondrait en hâtant ses préparatifs. D'autre part, le général Servan, « qui sait la guerre », voudra certainement laisser ignorer à l'ennemi, le plus longtemps possible, le véritable point d'attaque et, pour y parvenir, il désirera que ses forces disponibles soient rassemblées sur le centre de la frontière, et un peu en arrière, c'est-à-dire dans la position qu'occupe Toulouse par rapport aux Pyrénées, et d'où l'on a les communications les plus faciles avec les différentes parties de ces montagnes. L'armée, séparée en deux corps, distants de plus de 80 lieues l'un de l'autre, ne pourrait plus se réunir, si les circonstances venaient à modifier le plan d'attaque. Enfin, l'on aurait mangé à l'avance le pays, qui devra nourrir la guerre. En conséquence, Laclos demandait à conserver le point central, choisi par Servan et lui comme quartier général, c'est-à-dire Toulouse. Servan appuya vigoureusement ces raisons. Pache protesta aussitôt que ses principes étaient de laisser les généraux maîtres de diriger leur plan de campagne. Quand la guerre éclata, au mois de mars 1793, le premier soin de Beurnonville, qui remplaçait Pache, et de Servan fut de faire occuper le défilé central du Val d'Aran, que le coup d'œil militaire de Laclos avait aussitôt désigné à l'attention du ministre. Après la retraite des Prussiens, une folie héroïque

s'était emparée de lu France. i\os années déboident loules l(>s fronlières. Elles sont eoinniaiuli'es par des lionnnes de 1 ancien régime, heaiicoiii» moins sensibles à l'esprit révolntionnaire, qn'avides de gloii-e et s'abandonnant aux séductions de l'inconnu. Laclos les connaît tous. La [dupait sont de son âge. C'est Custine, lieutenant de Biron, qui révolutionne l'Allemagne ; c'est Dumouriez, dont les deux lieutenants sont, à Jemmapes, Labourdonna^'e et le duc de Chartres ; c'est Montesquiou, qui entre à Chambéry, et Anselme, qui, de PSice, veut pousser jusqu'à Rome. Naples tremble devant les vaisseaux de Latouche, l'ancien chancelier du duc d'Orléans. L'ai-niée des Pyrénées sera-t-elle donc la seule sacrifiée? Ce ne sont pas seulement des armes et des soldats qui lui manquent, c'est un ennemi à coml»atti-e. Malgré les provocations dont elle est l'objet, l'Espagne ne demande {[ue la paix. ÏNotre ambassadeur Bourgoing l'affirme. Charles lY n'a ni soldats, ni bateaux, ni argent. Au fond de l'Escurial, il lit avec épouvante les exploits des soldats de la République, et le seul nom de jacobin le fait trembler. Par Itonheur, la Convention, qui provoque l'Europe entière, oublie ce royaume, qui somnole derrière ses montagnes. <( J'espère, écrit Pache à Laclos, que la République » française et l'Espagne conservei'ont la paix qui les » unit. J'en sei'ai fâché pour votre gloire; mais, » comme citoyen, je ne puis souhaiter que la Répu- » blique ait contre elle toutes les puissances del'Eu- » rope. 1) Assurément, le bon sens est cette fois du côté du « père Pache ». Mais ce n'est point là^l'aflaire du général Laclos, qui brûle, comme à Châlons, de faire la guerre. « Son 0})inion personnelle » est qu'il importe à la gloire et même à [la sûreté ■» de la République française de déclarer la guerre

» au gouvernement espagnol. » Voilà ce qu'il éeril de Toulouse, le 19 novembre ; de Perpignan, le capitaine Lacuée lui fait écho. On veut nous dégoûter », confie-t-il à Laclos. Il se traite à Paris quelque grande affaire, et Ton ne nous garde plus ici que comme des « é|»ouvant;iils ». « Un i( cri général, annonce-t-il à P.iche, se fait entendre » poui- déclarer la guerre à l'Espagne. » Le citoyen Bourgoing prétend que ce pays désaiane ; mais des correspondants, que « Tiunour de la République lui piocure », lui font savoir, à lui Lacuée, qu'elle arme par terre et par mer. Et Lacuée interpelle Bourgoing : <( JN'est-il j)as un endormeur ou un » endormi ? Pourquoi laisse-t-il Laclos et lui » comme des voyageurs altérés pendant un orage? » Qu'il ne se fie pas aux ministres espagnols ! La » foi d'un ministre n'est-elle pas la plus punique de )) toutes, celle d'un roi exceptée. J'aimerais mieux le » billet de Ninon, car celle-là n'avait qu'un genre » de faiblesse. »

Le l"' décembre, le général Laclos prit sa bonne [dume, dans laquelle il n'avait pas moins de confiance que dans son épée, et il entreprit, dans une longue lettre, la séduction du « père Pache ». C'était seulement quelques réflexions, disait-il, qu'il soumettait (I bien moins au citoyen ministre qu'au ministre citoyen ».

<' Je ferai ce dilemme : Voulez- vous la guerre avec » l'Espagne, hâtez-vous de rassembler une formi- » dable armée vers les Pyrénées. — Voulez-vous la » paix avec l'Espagne, hâtez-vous plus encore de » former une armée encore plus formidable vers les » Pyrénées.

» Etes-vous sûr d'avoir la paix avec l'Espagne » seulement, hâtez-vous d'assemlder une formidable

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