A. G. Archives de l'armée de Naples
2. Lespagnol (Pliili|)pe-Nicolas), né le 19 lévrier 1775 à Maiibort- Fontaine (Ardennes). Son père était cavalier de la maréchaussée. Il s'engagea à IB ans, fut élève sous-lieutenant à 19 ans et avait déjà fait 6 campagnes sous Jourdan, Bonaparte et Champion net, ([uand Laclos le choisit pour aide de camp, le 20 juin 1800. Il se distingua, en 1812, à la défense de Badajoz et, en 1814, à celle de Bayonne et fut retraité, en 1835, comme colonel (A. G. Dossier Lespagnol).
de poste de Milan à Ghambéry pour la voir quelques heures. Cette fois, il ne résiste pas à lui consacrer un post-scriptuin : « J'écris par ce courrier à la » petite M""" Lespagnol, qui sans doute ne sera pas » au désespoir de ce retour inattendu. Je me fais » une fête de la rosser pour des reproches mal fon- » dés qu'elle m'a faits dans quelques-unes de ses ') lettres et qui m'ont faits de la peine. » Ainsi se termine, jiar quelle suprême ironie de l'amour et de la vie, la dernière lettre de Choderlos de Laclos.
Mais Paris est trop loin pour le malade ; il faudra se contenter de Naples, ovi M'"^ de Laclos pourra i-ejoindre son mari. Justement Alquier vient d'adresser à son vieil ami de La Rochelle « une » lettre charmante, avec toutes les propositions de » l'amitié, depuis celle d'asile et des soins, jusqu'aux » offres pécuniaires ». Laclos mourant veut lui dicter ses remerciements et l'on retrouve encore dans sa lettre la grâce raffinée et la sombre amertume de l'auteur des Liaisons : « tel à peu » près, » écrivait il jadis, » au monument élevé par » Pigalle, on ne voit point sans effroi sous une " draperie moelleuse le spectre de la mort fortement » prononcé. »
Le généralLaclos, Inspecteur d'Artillerie, a Son Excellence le citoyen Alquier, Ambassadeur de la République Française près Sa Majesté le Roi des Deux-Siciles.
« Si j'avais seulement une main hors de la fosse, » je m'en servirais avec empressement, mon cher » Ambassadeur, pour répondre moi-même à votre » tant aimable lettre ; mais croyez-moi, quoiqu'on » publie à Naples que j'en suis dehors jusqu'aux
'i70 LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS
» talons, j'y suis bien encore au uioins jusqu'aux )) coudes, ou peut-être même jusqu'au cou. Dans » ces circonstances, c'est le citoyen Lespagnol, » capitaine daitilleiie à cheval et mon aide de » camp, qui veut bien me prêter la maiu en ('cri- » vant sous ma dictée, et c'est aussi lui ([ue jacci-c'dite » auprès de vous, pour le cas où je ne poiu-rais ni » dicter, ni signer.
» Dans le triste état où je suis, je ne croyais » guère être susceptible d'éprouver un plaisir vif. » C'est pourtant ce qui m'est arrivé, en trouvant » dans votre lettre tant de mar([ues d'amitié, pré- » sentées avec tant de grâces. Je n'ai à ma disposi- )) tion ([u'un seul moyen de vous prouver ma » reconnaissance de toutes vos offres obligeantes, )' c'est de les accepter toutes, depuis l'asilejusqu'aux » offres pécuniaires, mais avec les modifications que » les circonstances devront y apporter.
» Si par exemple, et ce qui me paraît le plus pro- » bable, mon séjour à Naples devait se prolonger » plusieurs mois, je vous prierais de me trouver » pour ma femme, ma fille et moi, un logement )) modeste, qui nous sauve de l'aulterge, et une cui- » sinière, qui sait faire du bouillon, du rôti et du » grillé ; si au contraire, je ne passe à Naples que » peu de jours, il en sera comme vous voudrez.
» Si jamais nous nous revoyons, je vous soumettrai » les raisons qui m'ont empêché de vous écrire » depuis ma destination pour le royaume de Naples : » vous les jugerez. Mais, bonnes ou mauvaises, elles » sont bien étrangères à notre ancienne et inalté- » rable amitié, car elles sont toutes purement diplo- )) matiques. J'écris par le même courrier à M"'" de » Laclos et je lui fais connaître en gros le contenn » de votre lettre et celui de ma réponse. Je la prie
» de s'entendre avec vous. Je souhaite bien vive- » ment qu'elle et ma fille viennent me retrouver à » Naples. Etre réuni aux objets de ses affections » n'est assurément pas un moyen pour ne pas » mourir, mais au moins c'est celui, et c'est le » principal, de vivre jusqu'à la fin de sa vie.
» Adieu, mon clier Alquier, je finis sans autre » protocole que l'assurance bien sincère de mon » inviolable amitié.
« D'après ce que je vous mande relativement au • citoyen Lespagnol, je l'invite à joindre dans cette » lettre sa signature à la mienne.
Laclos. Lkspagnol.
Saisi par la mort, Laclos ne })rononce pas le nom de Dieu. Il n'a connu le devoir que })ar les inspirations d'une conscience droite. Au lieu de s'épouvanter tout seul devant l'avenir mystérieux, il se retourne vers la vie, comme vers la seule réalité. Ainsi qu'en prison, à la veille de la guillotine, il ne veut penser qu'à ceux qu'il aime, et leur faire encore un peu de bien. Il dicte pour sa femme des conseils détaillés sur l'administration de sa petite fortune et l'avenir de ses enfants. Il espère, dit-il, la revoir bientôt. Un souci ronge et désespère ce chef de famille si économe, c'est qu'il laisse les siens sans ressources et chargés des dettes, qu'il a contractées pendant son voyage et sa maladie. C'est pour demander l'aumône, que le général Laclos, qui jadis' distribuait les trésors du duc d'Orléans, dictera ses deux dernières lettres <.
1. Laclos, qui se débattit toute sa vie dans la gène, avait acquis à Anzin des terrains carbonifères, qui enrichirent ses descendants.
C'ost (l'iihord à Marmont, à son plus sûr protecteur qu'il s'adi'esse :
» Général,
» Je suis si près du désespoir al)Solu et ma situa- » tion est en effet si affreuse que je crois avoir une » sort(^ de droit à vous impoi'tuner, non comme » Preuiier Inspecteur, mais comme *j:énéral Mar- » mont, bon et sensible, a^ant de l'amitié pour moi )) et les miens.
» Vous savez déjà, connue (juoi le comman- » dément que vous m'avez fait avoir, (^t pour le quel » vous pouvez vous souvenir que ma seule condition » était que ce fut pour faii-e la guerre, vous savez, » dis-je, (ju'il est devenu tel que, sans aucune espé- » rance de gloire ni d'avantage d'aucune espèce, il » se borne à tenir garnison à 550 lieues de ma » famille et de mes amis, dans le climat le plus » malsain de l'Italie, pour être considéré ensuite )) comme n'ayant pas servi .ictivement dans la » guerre présente.
» Dans les nombreuses victimes qu'a déjà faites » l'insalubrité du pnys, je suis compris pour une » maladie telle, que les médecins espèrent seulement » me mettre en état d'aller respirer l'air de France, » sans lequel ils prétendent que je ne puis me » rétablir entièrement, et où je prévois qu'il me » faudra des soins longs et coviteux.
» Déjà ces médecins ont fait leur ra})port au » général Saint-Cyr, et celui-ci est disposé à auto- » riser mon départ quand j'en aurai la force, mais » voilà ma situation :
» Après avoir mangé dans ce voyage environ » 6.000 francs de mon ;n*gent, tant en frais de poste » qu'en achat de chevaux, établissement de maison.
» etc.. je 1110 trouve ici, vis-à-vis dune trentaine » de louis, au courant de mes appointements, ayant y h |)a\er les frais d'une maladie qui iront au moins )• il 3 ou 4.000 francs, en payant mal tout et tout le » monde ; de plus, ayant à faire une route de 250 » postes dans laquelle les médecins assurent que je » ne pourrai faire plus de 10 à 12 lieues par jour, » ce qui fait la dépense de 60 à 70 jours d'auberge, )) en sorte qu'il faut que je meure à Tarente, si je » n'y reçois pas un secours de 12.000 francs au )) luoins.
» Quel autre que le Premier Consul peut me » rendre ce service ? Quel autre que vous peut le » lui demander pour moi ? J'ai laissé à Paris ma » femme chargée de ses trois enfants et sans res- » sources pécuniaires; elle vendrait tout son mobi- » lier ([u'elle n'en retirerait pas de quoi me tirer » d'ici... Je ne croyais pas en partant de Paris que » l'issue de ce voyage serait de venir à Tarente pour » y demander l'aumône.
» Je suis bien malheureux ; les larmes me » gagnent : Adieu, Général, je me recommande à » votre jimitié pour moi.
Laclos.
En même temps qu'il adressait ;i Mnrmont cette letti'o déchirante, le général Laclos faisait parvenir ;iu dieu de ce monde, à Bonaparte, cette dernière prièie :
u Au quartier général de Taronte, 15 fructidor, an XI.
» Général Premier Consul,
« Je profite des quelques instants qui me restent » encore à vivre pour dicter les derniers vœux de
» mon cœur. Je désire, général Premier Consul, » qu'ils Yous soient connus.
» Le bonheur de ma patrie, le succès de vos » armes, le sort de ma malheureuse famille, Yoilà » ce qui m'occupe au mom(»nt où tout va finir pour » moi.
» La triste position de mon épouse et de mes trois » enfants, que je laisse absolument sans ressources, » m'afflige; mais l'espoir dans lequel je suis que » vous les secourerez me fait mourir plus tranquille.
» Cette consolante idée, qui me ranime un instant, » me donne encore la force de vous assurer de toute » la sincérité du dévouement et de l'admiration que » j'ai eus et que je conserverai pour vous jusqu'à » mon dernier soupir.
» J'ai l'honneur de vous saluer très respectueu- » sèment '.
Laclos.
Le général Laclos mourut le 5 septembre 1803 (18 fructidor an XI) après une maladie de 54 jours. « Le sang froid et la patience avec lesquels il a vu )) approcher son dernier moment, » écrit au Ministre le chef de bataillon et de l'Etat-major de l'artillerie d'Anglemont, « ne peuvent qu'ajouter à » l'idée avantageuse qu'on avait déjà de son carac- » tère et de sa fermeté... toute l'armée est très » alî'ectée de la perte qu'elle vient de faire du » général Laclos. » Le chef de brigade Deyssautier, directeur du parc d'artillerie de campagne, fut désigné pour le remplacer '-.
1. A. G. Dossier Laclos. Cette lettre, contenue en copie dans la correspondance de famille, se trouve en original, Je la main de Lespagnol, aux Archives de la Guerre.