A. G. Dossiers Laclos et Charles de Laclos
» pleurer avec moi mon époux, un homme qui a » été si l'econnnandable sous tous les rapports, » comme citoyen et comme homme privé, dont la » mort a été belle comme sa vie et fait honneur à )> la philosophie. Vos regrets, monsieur, honorent » sa mémoire et donnent à ses vertus Féclat qu'elles » méritent. C'est à un nom comme le vôtre et d'une » réputation {sic) qu'il appartient de le louer comme il » faut qu'il le soit. C'est par les sentimens du cœur » que l'on peut faire entendre la vérité, et qu'elle » peut être reçue. Si le ciel m'a voit accordé d'autres » facultés que celles d'adorer et d'admirer un être » que j'ai toujours vu parfait, je romprais un » silence que son inaltérable tranquillité lui a tou- » jours fait garder. Mon ame est oppressée de ma » faiblesse. Je voudrois que tout le monde le connut » comme moi. Je reçois, il est vrai, des témoignages » bien flatteurs de la considération qu'il avoit )) inspirée, et les noms de ceux qui lui donnent des )) regrets font la plus belle a{)ologie qu'un homme » sage comme lui pouvoit souhaiter. Etre aimé et » estimé des personnes distinguées par leur lumière )) et leur moralité est certainement être arrivé au » but que le Sage prétend. Ses mânes peuvent être » satisfaites du tribut de sentimens que ses amis lui » ont donné ; mais le cœur d'une femme tendre » s'arrête difficilement dans les vœux qu'elle forme » pour l'étendue de la gloire d'un époux adoré. Ne » vous étonnez donc pas de mon ambition. Elle » obtiendra peut-être votre assentiment. Si je ne ]ne » trompais pas, mon cœur reprendrait un nouvel » essor. J'aimerais à vous le devoir et à consacrer à » la reconnaissance le reste de mes jours. — Yeuil- » lez. Monsieur, interpréter, mieux que je ne puis » m'exprimer, tous les sentiments que vous m'ins-
» pirez ef en recevoir riiomniagc le plus pur, tel que » vous méritez qu'il vous soit oU'eit ^
iVI. Charles de Laclos conserva j)ieusement, après sa mère, la mémoire d'un père, qu'il avait |»eu connu. Il écrivait au roi Louis-Pliili|»pe, en lui rappelant les services rendus à sa maison. Mais quand Lacretelle fit paraître, en 1832, son Histoire de l'Assemblée Constituante, il ne put lire sans s'émouvoir que son père avait peut-être été l'auteur des journées des 5 et 6 octobre. Il protesta par une lettre indignée. Il écrivit de même à M. de Lamotte-Langon, à la suite d'un article du Constitutionnel. Il défendait plus timidement le trop fameux ouvrage du général Laclos, renvoyait les chercheurs à sa correspondance avec M'"" Riccoboni et déclarait que son père avait [)révu, en démasquant le vice, l'orage qu'il attirait sur sa tète. Les Liaisons dangereuses, dont le redoutable succès avait tant pesé sur la destinée de Laclos, ne laissaient pas de gêner encore et d'importuner après lui les enfants qu'il avait tant aimés. Sans doute, ils eussent vivement désiré d'en débarrasser sa mémoire.
C'est ])0urtant par ce petit livre qu'il a vécu cet ardent ambitieux, qu'il n'est plus possible à présent de confondre avec les personnages qu'il enfanta. Ses rares facultés, son tempérament d'action lui méritaient et lui tirent désirer d'autres gloires. S'il fut né plus tôt, trouvant tous les chemins fermés, peut-être se fut-il résigné à créer de nouveaux chefs-d'œuvre. S'il eût abordé la Révolution à l'aube de la jeunesse, la guerre ou la politique l'auraient
1. B. N. ms. fs. 12.84(). — Parmi boaucoup d'autres lettres de condoléance, M'"" de Laclos en reçut une de Talloyrand.
poussé sans doute au premier rang. Si même ce capitaine d'artillerie fut simplement resté dans le rang, il eut été à Valmy avec le régiment de Toul, et sa vieille expérience l'eût rapidement imposé à la tète des armées républicaines. — Mais il voulut, déjà sur son déclin, faire violence à la fortune. Comme il possédait encore l'audace de la jeunesse, il se flatta d'en éprouver le bonheur. Cet homme si froid devint, à cinquante ans, impatient et félirile. Pressé par le temps, il regardait trop loin et visait trop haut, chevauchait des coursiers de fortune, galopait en éclaireur, se jetait dans les chemins de traverse et perçait sur la grande route, mais toujours avant l'heure. Il avait de la divination sans prévoyance. Vn dieu malin semblait condamner ce romancier d'un jour à concevoir dans hi réalité de perpétuels romans. Précurseur de Talleyrand, rival de Dumouriez, auteur, avant Bonaparte, de j^rojets contre les Anglais dans l'Inde, il imagine encore le plébiscite, propose le divorce, invente l'obus ; il donne le l)ranle à la Révolution, lui trouve une caisse et indique à l'opinion la solution la plus raisonnable. Mais il travaillait toujours dans l'ombre et pour les autres, se consumait loin des grands théâtres et ne faisait figure que d'intrigant. Honnête et sensible, il s'agitait parmi les fripons et les débauchés. Après avoir été primé par les grands seigneurs, il eut encore l'humiliation de se voir écarter par les grands révolutionnaires et mourut loin de son foyer, sans argent, sans amis et sans gloire. — Parvenu au milieu de son âge et dominant, en quelque sorte, cette ingrate destinée, il jeta un cri de colère et ce cri l'a immortalisé.
Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Chauderlos écrive bien. L'esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis le féliciter d'employer ses talens, sa facilité, les grâces de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de Laclos doit avoir deux objets en se faisant imprimer : celui de plaire, et celui d'être utile. En remplir un, ce n'est pas assez pour un homme honnête. On n'a pas besoin de se mettre on garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et j'invite M. de Laclos à ne jamais orner le vice des agrémens qu'il a prêté à M"^*^ de Merteuil.
M. de Laclos remercie bien sincéi-ement M'"e Riccoboiû de la bonté qu'elle a eue de lui faire parvenir sou avis sur l'ouvrage qu'il vient de faire paraître. Il lui doit bien plus de remerciements encore de l'indulgence qu'elle a porté
1. B. N. ms. fs. 12.845. — Les lettres de M™" Riccoboni sont en original et celles de Laclos en minutes de sa main.
CORRESPONDANCE AYÈC M-" RICCOBONI 481
dans son jugement littéraire ; mais il la supplie de lui permettre quelques réclamations sur la sévérité avec laquelle elle a jugé la morale de l'auteur.
M. de L... commence par féliciter M""' R... de ne pas croire à Texistence des femmes méchantes et dépravées ; pour lui, éclairé par une expérience plus malheureuse, il assure avec chagrin, mais avec sincérité, qu'il ne pourrait effacer aucun des traits (pi'il a rassemblés dans la personne de M'"<^ de M..., sans mentir à sa conscience, sans taire au moins une partie de ce qu'il a vu. Serait-ce donc un tort, dans l'indignation de ces horreurs, les dévoiler, les combattre, et peut-être en prévenir de semblables.
Si M. de L... peut être nccnsé d'avoir donné, par là, aux étrangers une idée si révoltante des rnœurs de sa nation et du goût des compatriotes, il faut faire le même reproche au peintre de Lovelace, à l'auteur des Egarements du cœur et de l'esprit.
Sans quitter l'ouvrage dont il est (piestion, si les étrangers apportent dans ce pays la crainte salutaire des M..., on sentiroit de même le prix des Tourvel et des Rosemonde; et se plaindra-t-on d'eux s'ils jugent les femmes d'après ce qu'en dit cette même M"*" de Rosemonde, lettre 130 ?
Enfin M. de L... n'a point cherché à orner le vice des agréments qu'il a prêtés à M™*^ de M.... Mais il a crû qu'en peignant le vice, il pouvoit lui laisser tous les agréments dont il n'est que trop souvent orné; et il a voulu que cette gravure dangereuse et séduisante ne put affaiblir un moment l'impression d'hommes que le vice doit toujours exciter, tel à peu près, au monument élevé par Pigal, on ne voit point sans effroi sous une draperie moelleuse le squelette de la mort fortement prononcé.
M. de L... n'en sent pas moins que les regards pourront être blessés de quelques-uns des tableaux qu'il n'a pas craint de présenter; mais son premier objet étoit A'être utile, et ce n'est que pour y parvenir qu'il a désiré de plaire.
Quand ses lecteurs, fatigués d'une image attristante, voudront se reposer sur des sentiments plus doux; quand ils rechercheront la nature embellie, quand ils voudront con-
noitre tout ce que l'esprit et les grâces peuvent ajouter de charmes à la tendresse, à la vertu, M. de Laclos les invitera à lire Ernestine, Fanny, Caterly, etc. Et si h la vue d'aussi charmants tableaux, ils doutoient de Texistence des modèles, il leur dira avec confiance : ils sont tous dans le cœur du |)eintre. Peut-être alors conviendront-ils que c'est aux femmes seules, qu'appartient cette sensibilité précieuse, cette imagination facile et riante qui eml)élit tout ce qu'elle touche, et crée les objets tels qu'ils devroientêtre, mais que les hommes condamnés à un travail plus sévère ont toujours suffisamment l)ien fait quand ils ont rendu la nature avec exactitude et fidélité.
M. de Laclos osera-t-il joindre à cette justification peutêtre trop longue, un exemplaire de son ouvrage? M"^*" R... (acceptera) cet hommage avec indulgence, si elle veut bien en juger moins sur sa valeur que sur le sentiment qui le fait présenter.
Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellementexprimés, à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un ouvrage dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité d'un auteur. Je le suis de si peu de choses, qu'en lisantun livre nouveau, je me trouverois bien injuste et bien sotte, si je le comparois aux bagatelles sorties de ma plume et croyois mes idées propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme, monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de M""^ de Merteuil. Si, comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe, je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.
Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable présent que vous avez bien voulu me faire. Tout
Paris s'empresse à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur d'occuper les habitans de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir. Personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentimens qui vous sont dus,
Votre très humble et très obéissante servante,
RiCCOBONI.
14 avril 1782.
C'est encor moi. Madame, et je crains bien que vous ne me trouviés importun ; mais le moyen de ne pas répondre à votre obligeante lettre! de ne pas vous remercier de vos remerciements ! enfin, que vous dirai-je ! cette correspondance peut cesser, et môme je m'y attends ; je sais que vous avés le droit de vous taire, et que je n'aurai pas celui de réclamer contre votre silence; mais sans doute vous ne vous attendes pas que ce soit moi qui en donne l'exemple ; ce sera bien assez de m'y conformer. J'ai appris depuis longtemps à supporter des privations, mais non pas à m'en imposer.
Non, Madame, je ne vous ai point soupçonnée de la partialité d'un auteur^ et qui pourroit vous en inspirer ? que pourroit-on écrire qui détruisît jamais le charme de ces ouvrages délicieux, que vous seule nommés des bagatelles, qu'on chérira toujours, tant qu'on sentira le prix des sentiments honètes délicatement exprimés. Mais, dittes-vous, vous êtes femme et Française ! Hé bien ! ces deux qualités ne m'effraient point. Je sens dans mon cœur tout ce qu'il faut pour ne pas redouter ce tribunal.
Peut-être ces mêmes liaisons dangereuses, tant reprochées aujourd'huy par les femmes, sont-elles une preuve assés forte que je me suis beaucoup occupé d'elles ; comment s'en occuper et ne les aimer pas ?
Que si j'en ai rencontré quelques-unes jettées en quelque sorte hors de leur sexe par la dépravation et la méchanceté;
APPENDICi:
si froppr (lu mal (ju'elles faisoieut, des maux qu'elles pouvoicnt faire, j'ai répandu rallanne et dévoilé leurs coupal)les artifices ; qu'ai-je fait en cela, que servir les femmes honôtes, et poîir quoi me reprocheroient-elles d'avoir combatu Tennemi (jui l'aisoit leur lionte, et poiivoit faire leur malheur ?
Mais, poursuit-on, vous créés d(>s monstres pour les combattre ;; de telles femmes n'existent point. Supposons-le, j'y consens : alors, pourquoi tant de rumeur ? Quand D. Quichote s'arma pour aller combattre les moulins à vents, quelqu'un s'avisa-t-il d'en prendre la défense ? On le plaignit, on ne l'aima point. Revenons à la vérité.
On insiste et l'on me demande, M"'^' de M... a-t-elle jamais existé? Je l'ignore. Je n'ai point prétendu faire une libelle, mais quand Molière peignit le Tartuffe, existoit-il un homme, qui, sous le manteau de la religion, eut entrepris de séduire la mère dont il épousoit la fille, de ]>rouiller le fils avec le père, d'enlever à celui-cy sa fortune et de finir par se rendre le délateur de sa victime pour échapper à ses réclamations ? non sans doute, cet homme n'existoit pas ; mais vingt, mais cent hypocrites avoient commis séparément de semblables horreurs : Molière les réunit sur un seul d'entre eux et le livra à l'indignation publique.
Vous ne me soupçonnerés pas, sans doute, de me comparer à Molière; mais j'ai pu, comme lui, rassembler dans un même personnage les traits épars du même caractère. J'ai donc peint, ou du moins j'ai voulu peindre les noirceurs que des femmes dépravées s'étoient permises, en couvrant leurs vices de l'hypocrisie des mceurs.
Si aucune femme ne s'est livrée à la débauche en feignant de se rendre à l'amour, si jamais une autre n'a facilité, provoqué même la séduction de sa compagne, de son amie; s'il ne s'en trouve point qui ait voulu perdre, qui ait perdu en effet son amant, devenu trop tôt infidèle; si l'on eu a point vu, dans ce choc des passions viles, se permettre un grand mal pour lui très léger intérêt ; si enfin ce mot de gaîté n"a pas été prophané indistinctement par les hommes et par les femmes, pour exprimer des charmes qui doivent révolter
CORRESPONDANCE AVEC M'"« RICCOBONI 'iS5
toute âme honête; si tout cela n'est point, j'ai eu tort d'écrire... mais (jui osera nier la vérité de tous les jours.
Voilà, Madame, une partie des raisons que je me suis dittes avant de pidilier mon ouvrage, et que peut-être je serai obligé de dire un jour à tout le monde. J'en ai d'autres encor, mais ce n'est pas avec vous qu'il est besoin de tout dire.
J'ajouterai cependant que M™^ de M... n'est pas plus une Françoise qu'une femme de tout autre pays. Partout où il naîtra une femme avec des sens actifs et un cœur incapable d'amour, quelque esprit et une âme vile , qui sera méchante, et dont la méchanceté aura de la profondeur sans énergie, là existera M™'^de M..., sous(juelque costume qu'elle se présente, et seulement avec des différences locales. Si j'ai donné à celle-cy l'habit français, c'est que, persuadé qu'on ne peint avec vérité qu'en peignant d'après nature, j'ai préféré la draperie que je pouvois avoir sous mes yeux, mais Treuil exercé dépouille aisément le modèle, et reconnoit le nu.
Soyés donc, Madame, femme et Françoise; chérisses votre sexe et votre patrie, qui tous deux doivent s'honorer de vous posséder ; j'y trouverai un motif de plus de désirer votre suffrage, mais aucune raison nouvelle pour ne pas l'obtenir.
J'ai l'honneur d'être. Madame, etc.
Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j'étois farouche. Je le suis en effet. Mais l'antre où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnoitrois mal la bonne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paroissois insensible aux égards dont vous m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire, mettre au rang de ses privations la négligence d'une femme dont il a
pu entendre parler h sa grancrmère ! Gela ne vous fait-il pas rire, monsieur?
Vous avez la fantaisie de me persuader, môme de me convaincre par vos raisonnemens, qu'un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre imagination. N'est-ce pas là votre idée ? En le supposant, toutes les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui sans doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables. Mais leur vice est puni parles loix. Tartuffe, que vous chargez à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a su rassembler des traits frappans sur ce personnage, le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre que Richardson lui donne pour Glarice le met absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et vain, s'en rapproche bien davantage. Il trompe, il trahit de sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne sauroit faire.
Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former un vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chacjue page : cela n'est point, cela, ne sauroit être 1 L'exagération ôte au précepte la force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion salutaire. Il en a trop dit, on ne le croit pas. Ce sont les vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur ; on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas
besoin de prévenir contre les crimes, tout le monde en conçoit de rhorreur. Mais des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité, monsieur, un style si aimable ! Pourquoi ne pas les employer à présenter ces caractères que Ton désire d'imiter. Vous prétendez aimer les femmes ? Faites-les donc taire, appaiser leurs cris et calmer leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous regreterez un jour leur amitié ; elle est si douce ; elle devient si agréable à votre sexe, quand les passions amorties lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même, mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et consolantes dont l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de sistème, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de la moitié du monde, excepté de la mienne, pourtant. Car je vous pardonne de tout mon cœur, et je vous excuserai même, autant que je le pourrai sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur d'être, monsieur,
Votre très humble et très obéissante servante
RlCCOBONI.
Vendredi, 19 avril 1782.
Vous croire dispensée de me répondre, Madame, et vous donner mon adresse, c'estdénotter unepeiite contradiction ; mais désirer de recevoir de vos lettres, et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir, en eût été une autre. Forcé de choisir, j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui do mes craintes. Ce que je ne voulois pas devoir à mon indiscrétion, j'espêrois l'obtenir de votre politesse; et il est si difficile de s'arrêter dans ses désirs que je souhaite actuellement mériter qu'au moins par la suite
votre politesse ne soit plus le seul motif de votre correspoudance. Je m'attends encore que (;et espoir sera déçu, et cependant si je connaissois quelque moyen |)our qu'il ne le lut pas, je n'en négligerois aucun. C'est toujours même conduitte, comme vous voyés; et que ce soit votre faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne pas me corriger. Je ne peux pas môme gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans votre silence! Et cependant je me rappelle foi't bien d'avoir entendu, comme vous dittes, Madame, parler de vous fi ma grand'mère; j'en parle même encor tous les jours avec mon père, qui n'est plus jeune ; et pour tout dire, je ne le suis plus moi-même ; mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur tour; et sj après vous avoir lue, ils ne regardoient pas comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerois bien peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver ces torts par le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est pas de même de ceux que vous trouvés à mon ouvrage. Une longue justification est si près d'être ime justification ennuieuse, qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.
Je conviens avec vous. Madame, que toutes les campagnes n'offrent point V aspect dC un joli paysage^ et que cest au peintre à cJioisir les vues qu'il dessine. Mais si quelques-unes nous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, les précipices, les goufres et les volcans? et la paisible habitante de Paris sera-t-elle authorisée à reprocher au peintre du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m'en souviens bien, Yernct fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre.
Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre comme on le sent, et leur force et leurs grâces, et
leur courage et même leurs faiblesses ! toutes les vertus embélies, jusqu'aux défauts devem'is séduisants! la raison sans raisonnement, l'esprit sans prétention! l'abandon de la tendresse et la réserve de la modestie, la solidité de l'âge mûr et l'enjouement folâtre de l'enfance! que sais-je... Mais surtout comment ne pas laisser là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer Julie; il essaya de la peindre; il porta l'enthousiasme jusqu'au délire, et vingt fois cependant il resta au-dessous de son sujet.
Sans doute, une femme née avec une belle âme, un cœur sensible et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle trace, une partie des charmes qu'elle possède; elle jouit dans son travaille d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d'ellemême. Mais quel homme assés froid peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur? quelle main ne sera pas tremblante? quels yeux ne seront point troublés?... Et si cet homme impassible existe, par là même, il ne fera qu'une image imparfaite ; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer : celle-là ne peut se reconnoître qu'aux transports qu'elle excite, et celui qui les ressent s'occupe-t-il à les peindre.
Vous voyés. Madame, combien je suis loin encore de faire taire les femmes, d'appaiser leurs cris et de calmer leur co/ère. Heureusement j'avois déjà quelques-unes d'elles pour amies, et mon criminel ouvrage ne m'a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui disoit en parlant de Dieu : « Les réprouvés, )) dit-on, le haïssent; il faudroit donc qu'il m'empêche de » l'aimer «.J'ose dire comme elle. Je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas espérer de la conserver, peutêtre même d'en obtenir encore. Poiu- vous. Madame, il y auroit sûrement de l'indiscrétion à vous demander plus que de l'indulgence... je sens qu'il faut m'arrêter icy pour ne pas tomlier encor dans une petite contradiction.
Cette longue lettre ne répond, comme vous voyés, cju'à une partie de la vôtre, et je n'ai même dit encor qu'une partie de mes raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous
craignes un second volimie, il sera nécessaire que vous me le iassiés scavoir ])ientôt.
J'ai riionneur d'être, etc.
YII
Cette lettre n'est, Madame, que la continuation de celle que j'ai eu l'Jionneur de vous écrire il y a quelques jours. Il me semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en profite pour éclairer les objets qui me restent à traiter avec vous.
Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d'tm désir incestueux. Si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étois assuré d'être entendu; c'est de plus que je ne prétendois pas apprécier le péché, mais seulement le procédé; or l'action considérée sous cette face et relativement à Orgon me paroit absolument la môme. 11 n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte, et j'aurois dû dire : de séduire la femme de l'homme dont il éipousait la fille. Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dittes de cette pièce; c'est que Tartuffe n'est point puni 'par les loix., mais par l'authorité. Je fais cette remarque parce qu'il me semble que le droit du moraliste, soit dramatique, soit romancier, ne commence qu'où les loix se taisent. Molière lai-même paroit si bien de cet avis, qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en effet les hommes une fois rassem])lés en société n'ont droit de se faire justice que des délits (pie le gouvernement ne s'est pas chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les défauts, et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe n'est-elle même qu'une suite de l'indignation du prince; et le châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui seront passées durant le cours de la pièce.
Mais combien cette salutaire indignation publique n'estelle pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle
CORRESPONDANCE AVEC M-"» RIGCOBONI 491
semble se relâcher ! C'est ce que j'ai voulu faire. M™" de M... et V... excitent dans ce moment une clameur généralle. Mais rappelés-vous les événements de nos jours, et vous retrouvercs une foule de traits sem])lal)les dont les héros des deux sexes ne sont ou n'ont été que mieux accueillis et plus honorés. J'ajoute même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui mancjuent à mes caractères par la seuUe raison qu'ils étoient trop récens et trop connus, et que l'honnétc homme en diffamant le vice répugne cependant à diffamer les vicieux.
Les niceurs que jai peintes ne sont pourtant pas, Madame, celles de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie; mais ce sont celles de ces femmes, plus villes encore, qui sçuvent calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à ces vices infâmes, et Cfui en redouhlent le danger par la profanation de l'esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je l'avoue; mais il est vrai ; et le mérite que je reconnois à tracer des sentiments qu'on désire d'imiter^ n'empêche pas, je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se deffendre.
Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, Madame, de l'honnêteté avec laquelle vous avés combattu mon avis, et même encor de la complaisance que vous avés eue de la combattre, et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention volage du public; c'est particulièrement par l'occasion que j'y ai trouvé de faire parvenir jusqu'à vous, et de pouvoir vous adresser moi-même l'assurance et l'hommage des sentiments d'estime et de respect que je vous ai voués pour la vie.
J'ai l'honneur d'être, etc.
A Monsieur, Monsieur de La Clos, à Vhôtel de la Garde, à Paris^ V» rue Mellée,
Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination, on a
souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence les personnes qui n'aiment ni à disserter, ni à soutenir leur opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer une dispute dont nos derniers neveux ne verroient pas la fin, si elle continuoit. Lo brillant succès de votre livre doit vous faire oublier ma légère censure. Parmi tant de suffrages, à quoi vous serviroit celui d'une cénobite ignorée ? Il n'ajouteroit point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paroit une trahison, et je vous tromperois en feignant de me rendre à vos sentimens. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis. J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante.
RiCCOBONI.
Ce vendredi.