Duc de Lévis. Souvenirs et Portraits, Paris
jl se cachait un esprit supérieur et plein de feu. On I trouvait chez elle la meilleure compagnie de la Cour, qu'égayait le poète Ducis, le chevalier de Chatellux, « qui a^ait la manie des caiembourgs », le marquis de Créqui, « médisant et caustique ». Laclos s'y montrait avec un abord froid, « spirituel sans être aimable ». M. d'Angivilliers avait hérité de la confiance que Louis XYl avait eue en Vergennes, son ami. Il protégeait ce sceptique et brillant Sénac de Meiliian, qui prétendait à remplacer .Necker. Son influence, dit le duc de Lévis, était assez grande quoique peu connue.
D'après Talleyrand, Laclos écrivit à cettt» époque des articles de journaux « qui prouvaient la versati- » lité de ses opinions, comme celle de son talent ». On ne trouve dans ses papiers qu'une lettre à un journal, datée de La Fère, le ITjuin 1787, proposant un nouveau système de numérotage des rues et des maisons pour se reconnaître facilement dans Paris K Mais il n'est pas douteux que, par les salons, il ne s'eflorçât d'accéder à la j)olitique.
Un grand vent soufflait en ouragan sui- la vieille monarchie, mugissant à travers les cimes et l'ébranlant jusque dans ses fondements vénéiables. L'Assemblée des iXotables, la suppression du Parlement, l'avènement de iNecker, tous ces événements retentissaient profondément dans les cœurs enfiévrés. Les clubs se multipliaient, les brochures se répandaient à profusion. Des hommes nouveaux brandissaient des drapeaux neufs, qui claquaient dans les airs, portant les grands mots de justice et de liberté. L'armée discutait âprement ; elle était frondeuse ; jamais
1. B N. 12 846. Laclos propose d'ajouter à l'écriteau de chaque rue une lettre et un numéro, correspondant à une lettre et un numéro indiqué sur le plan.
il n'en fut de moins respectueuse pour le gouvernement. Les soldats se révoltaient sous les coups de plat de sabre et jalousaient les régiments étrangers, qu on leur citait sans cesse en exemple. Les officiersroturiersetlessous-officiers, privés de tout espoir d'avancement, ne voyai(>nt d'avenir ([ue dans une révolution. Lesofticiersde petite noblesse ua aient été frappés à leur tour par une ordonnance de 1 788, qui réservait « à la première noblesse » les grades d'officiers généraux. « Au camp de Saint-Omer, dit Mio deMélito, » les entreprises du ministère Brienne étaient l'objet » de toutes les conversations, la résistance des Parle- » ments hautement applaudie, la conduite de la » cour blâmée sans pitié, ses désordres dévoilés et » exagérés. Le comte Charles de Lameth, colonel de » cuirassiers, se trouvait à la tète des mécontents et » professait déjà publiquement les opinions qui lui » acquirent dans la suite tant de célébrité ». On se moquait des chefs ; on discutait politique. On applaudissait les officiers anglais qui assistaient aux manœuvres, (c Voilà, disait-on, des hommes » libres, voilà des modèles que nous devons suivre, » et non des soldats-machines d'un roi despote ». Un corps d'élite, comme l'artillerie, ne se ressentait pas moins que les autres de cette désorganisation générale. « La discipline est moins bonne, » écrivent en 1789 au ministre les inspecteurs du » régiment de Tout, et la subordination est à réta- » blir... On s'en est aperçu avant même les ti'oubles « actuels ».Dans unpareilétat des esprits, que d'excitations pour Laclos. Tout le monde se nourrit d'espoir, et, depuis trente ans, il attend son heure. Chacun parle de justice, et il s'est érigé en justicier, de liberté, et il en est privé. Pour avoir flétri les vices de la cour, pourfendu les fausses gloires, il est déconsi-
déré, persécuté. Les philosophes régnent sur Topinion, et il est leur disciple enthousiaste.
Comme pour liquider son passé littéraire, il recueille tout son bagage épars, les poésies qui avaient paru dans VAlinanacJi des Muses, sa correspondance avec j^jme Riccoboni, et les publie avec une nouvelle édition des Liaisons chingereuses. Une amie , M™" Duchastellier, qui le remercie de l'envoi du volume, fait allusion à ses nouveaux projets. « Je » ne puis croire, écrit-elle, qu'avec tant de talents et » tant de moyens de les employer, la route de la )) fortune vous soit fermée, tandis que toutes les » autres vous sont ouvertes' ». Dans Tété de 1787, Laclos nourrit un instant Fespoir de partir pour Constantinople, où notre ambassadeui-, Choiseul- Gouftier, avait installé une mission militaire, chargée de fondre des canons pour la Turquie et d'instruire ses artilleurs. Justement la guerre venait d'éclater enti'e les Russes et les Turcs. Laclos fait écrire à Hennin, premier commis des Affaires étrangères, par son colonel, M. de Bellegarde. Celui-ci assure que son candidat « réunit toute l'instruction et les talents » que l'on peut désirer dans un officier d'artillerie )) aux qualités sociales et qu'il rem[>lirait à tous » égards les vues de la Cour. « La demande ne fut pas accueillie ~. Ne pouvant partir chez le Grand
1. B. N. 12 846. « hEptïre à Margot et le conte du Boi choir, » disait sa correspondante, sont deux chefs-d'œuvre. Je no crois pas » qu'il existe deux plus jolis vers que ceux-ci :
Ainsi Vénus pour enchanter la terre Se laissait voir et ne se parait pas.
« Laissez -vous voir beaucoup, Monsieur, ajoutait-elle plaisam- » ment, peut-être serait-ce un moyen de vous réconcilier avec les » femmes. Mais ce n'est pas dans ce sens que je l'entends. »
'2. A. E. Lettre du colonel de Bellegarde à Hennin, 31 août 1787, et réponse d'Hennin du 28 octobre.
Turc, Laclos s'cfïbrçn fl'ontrcr fl.ins la maison d'un prince. On assui-a plus tard qu'il rechercha une place chez le conile de Provence. Nous l'avons vu protégé par son premier o^entilhonmie, le Comte de la Châtre, et l'on sait que Monsieur aimait à s'entourer de gens de lettres. Le premier prince du sang, le duc d'Orléans, fut sollicité par le vicomte de Ségur de donner à Laclos une |)lace vacante de Secrétaire des commandements. La place fut obtenue, non sans peine, et Laclos se fit mettre en congé, au mois d'octobre 1788. Le duc d'Orléans était grand-maître de la franc-maçonnerie. Peutêtre Laclos se servit-il des loges, pour s'introduire auprès de lui. Le duc d'Aven et le vicomte de Noailles, ses protecteurs, étaient francs-maçons. Mais le caractère du duc d'Orléans suffit à expliquer son choix. Ce prince ne perdait aucune occasion de scandaliser l'opinion et d'irriter la cour. 11 avait pris pour chancelier un marin, le comte de la Touche, et trouva piquant d'avoir pour seciétaire, un romancier. Yalmont lui en imposait. Il com|)tait sur lui. « L'ambition de « Laclos, dit Talleyrand, son esprit, sa mauvaise » réputation lavaient fait regarder par M. le duc » d'Orléans comme un honnne h toute main, qu'il » était bon d'avoir avec soi dans les circonstances » orageuses 1. » C'est ainsi i|ue l'auteur des L?'r('/.ço//.ç dangereuses parvint au Palais-Royal. La suite de ce récit montrera qu'il n'avait tant étudié la politique de l'amour (|ue par amour de la politique.