A. G. Dossier Laclos
possible il égaler. Vallière et Gribeauval, qui la commandèrent, l'avaient dotée d'un matériel uniforme et perfectionné ; ils avaient créé de nombreuses écoles, réglé l'avancement par les ordonnances minutieuses et animé Tarme toute entière d'un admirable esprit de travail et de discipline. Les officiers sortis d'écoles spéciales étaient les plus instruits et les plus entre|)renants de larmée, et le règlement les tenait constamment en haleine. « On se levait à cinq heures du matin, écrit Dammartin, ]>our aller au polygone, et on travaillait toute la joui-née ».
Vers 1765, commencèrent les inspections générales régulières. Le régiment de Tout ne les craignait j)oint. M. de Gréaume, ([ui l'inspecte à Grenoble en 1771, déclare qu'il continue d'admirer, comme les années précédentes, « l'élégance de la tenue », l'instruction et la discipline du corps. « Il n'est pas même pos- » sible que ces objets essentiels puissent s'altérer » sous les ordres de chefs tels que M3L de Glinchamp » et de Malaviller, qui joignent à une expérience » consommée, les connaissances les plus étendues » sur le métier, ce zèle et cette aménité de l'ancien » temps qui, en leur conciliant les esprits de cette » troupe, y répandent l'harmonie la plus désirable. »
« En parcourant les rapports et les livrets des » inspecteurs généraux de ce temps, » écrit un contemporain, le général Susane, « on est surpris dere- » connaître combien nos prédécesseurs nous ont » laissé peu à faire... L'examen des officiers aupointde » vue de l'instruction et de la conduite, était beau- » coup plus sévère qu'il ne l'est aujourd'hui». Les notes données au lieutenant, puis au capitaine de Laclos par ses inspecteurs et son colonel sont excellentes. Chaque année, son zèle, son savoir, sa conduite lui méritent un concert d'éloges. On signale
«son sons droit», sa curiosité intelligente de toutes les parties de son métier, «rétendue de ses connais- » sauces et de son génitî», Il esta e\em[)t de salle» et «travaille par goût». D'ailleurs, (Urit un de ses protecteurs, (( il a trop d'esprit et d'intelligence «|)()up ne [las èti'e bien not*'». «Il est plein de ta- « lent el de mérite », ajoute un autre. On lui donne des missions de confiance, comme d'installer à Valence en 1777 une Ecole d'artillerie et un régiment, oîi devait, (pielcpies années plus tard, servir le lieutenant Bonaparte. En 1779, ses aptitudes techniques le font désigner pour aider dans la construction d'un fort à l'île d'Aix, Montalembeit, qui continue, en les renouvelant, les traditions de Vanban et bouleverse l'art de la fortification. Imbu des méthodes du maître, Laclos se mit avec ardeur à l'ouvrage. Le fort ('lait en bois et ne coûta que huit cent mille francs, cliilï're très inférieur à celui des ingénieurs. Chacun émettait des prévisions pessimistes. Gepen- (hint sa solidilé fut démontrée, le 7 octobre 1780, par une épreuve éclatante. Toutes ses batteries tirèrent à la fois sans l'ébranler. Montalembert attribuait à Laclos une bonne part de cette merveilleuse réussite. (( C'est un autre moi-même», écrivait-il au ministre^. Cependant la vie militaire, si active qu'elle fût dans l'artillerie, laissait encore de nombreux loisirs. CiOmmeut remplir le vide des longues soirées de province? Comment occuper les (c semestres » de congé, (lu'on obtenait tous les deux ou trois ans? Comment surtout, durant un ■ longue période de paix, dans une condition obscure et en pleine jeunesse, distraire un esprit vif, emporté vers la vie, de
1. Géiu'i'ul Susano, Ilisluire de l'Artillerie. — A. G. Dossier du régimcnl do Toul et dossier Laclos.
l;i monotonie de la servitude militaire, nourrir une intelligenetï vigoureuse et souple, tromper les impatiences d'une volonté froide et tenace. Faute de mieux, le jeune Laclos se répandait dans le monde et s'adonnait à la poésie. « Il est aimable en société », remarquent ses chefs, et (( s'occupe de littérature ». Tel était alors le ton de l'armée. « Le guerrier a » quitté son verre, sa pipe et sa moustache pour se «mettre à la suite des femmes et apprendre à juger » des modes ^ » Beaucoup d'officiers écrivaient en prose et en vers. L'Académie en comptait neuf ,dont Guibert, Boufllers et Florian. Le capitaine Carnot concourt aux Jeux tloraux et le lieutenant Bonaparte composera des Essais liistoriques^ dédiés à Raynal. La province française était alors beaucoup ]dus vivante qu'aujourd'hui ; la société y était nombreuse, la gaîté de mise et l'esprit en honneur ; les cercles littéraires y fleurissaient. Laclos avait infiniment d'esprit, il tournait des madiigaux aux daines ; entre temps, il collaborait à V AlmanacJi des Muses. Pendant ses semestres, il courait à Paris, fréquentait les hommes de lettres et le monde des théâtres et y acquérait la réputation d'un bel esprit de })rovince, galant et frondeur.
Son premier début ne fut que galant. Voici la petite pièce digne d'une Anthologie gauloise, qu'il adresse à V Almaiiacli des Muses, en 1767, tandis qu'il tient garnison à Strasbourg.
A Mademoiselle de Saint-S., eu lui envoyant des mirahelles de Metz.
Pierrette, vous avez six ans
Et les goûts heureux de votre âge.
1 Le soldai citoyen, 1780, p. 433.
Le bonbon doit être un hommage
Pour vous au-dessus de Tencens,
De votre mine enchanteresse,
Quelqu'autre un jovu" vous parlera,
Mais que de peines il faudra.
Pour obtenir votre tendresse !
Trop éloigné de mon printemps.
Je n'en pourrai plus prendre aucunes.
Et je veux profiter du temps
Où vous la donnez pour des prunes.
Quelques années après, il écrivait de Grenoble à quelque séduisante et mystérieuse «Eglé», les vers spirituels et délicats qu'on va lire.
Les Souvenirs ^
Du plaisir que Ton a pu prendre,
Eglé, vous ne voulez donc pas
Que, pour un cœur sensible et tendre.
Le souvenir puisse avoir des appas !
De cette erreur je devine la cause :
Près de vous, le plaisir renaît à chaque instant;
Le passé paraît peu de chose
A qui peut jouir du présent.
Moi, que l'ennui souvent accable,
Et qui n'ai pas, ainsi que vous, Le bonheur d'oublier un moment agréable
Dans des moments encore plus doux.
J'ai dû chercher dans ce système.
Quelque remède à ma langueur, ■ Et, quand ce serait une erreur,
Le souvenir de ce qu'on aime
Est au moins l'ombre du bonheur
Voyez cette jeune l»ergère,
Que son amant vient de quitter :