L'Emjiprcnir Léopold II, frère do Mario-Autoiiietto
laissait prudemment son prince à sa maîtresse. N'était-ce pas le meilleur moyen de faire sa cour à tous deux ? En revenant des courses ou d'un souper, le duc d'Orléans s'émerveillait de ses propres décisions. L'auteur de la Correspondance^ qui imprima les lettres du duc d'Orléans à Montmorin d'après les minutes, nous apprend qu'elles étaient, ]>our la plupart, de la main de Laclos ' ; or les expétlitions qui se trouvent aux archives des AfFaires Etrangères, sont toutes.de l'écriture du duc d'Orléans. Ainsi le maître recopiait le secrétaire. Ce trait les juge tous les deux. Le service des princes réservait à cet ambitieux subtil des plaisirs d'ironie plus délicats que ceux auxquels engagent les/ormes populaires. Il fréquenta l'entourage politique du Prince de Galles. La franc-maçonnerie lui ouvrit sans doute aussi bien des portes. 11 en retrouvait les adeptes dans les clubs, où l'on applaudissait aux événements de France, comme celui des Amis de la Révolution, que présidait Price. André Chénier, secrétaire de M. de La Luzerne, s'y rendait aussi. Peut-être dans les soirées brumeuses de Londres, se rencontrèrent ainsi l'infernal romancier des Liaisons dansei'euses et le doux chantre des Elégies'-.
1. Laclos, dans une lettre à sa femme du 26 brumaire an IX, (V. chap. XV, p. 427) rectifie ce renseig-nement.
Il déclare « avoir conscience « de l'authenticité du recueil et laisse entendre qu'il est « l'auteur de fait » des lettres du duc d'Orléans, mais il déclare que les minutes de sa main furent brûlées. « Tout le registre, écrit-il, doit être de la main de Clarke. « Par un usage, qui existe encore dans la plupart de nos ambassades, il apparaît donc que Clarke « archivait » les minutes « rédigées » par Laclos, qui étaient ensuite brûlées.
2. Il n'y eut, en tout cas, aucune sympathie entre eux. Deux ans après, Chénier écrivait :
Pour chanter à ces saints de dignes litanies. L'un demande Anacharsis Clootz :
Tilly et lui se retrouvèrent au lever du prince de Galles « qui, selon sa coutume de prince et sa » toilette d'un des plus beaux hommes de l'Europe, » se faisait démesurément attendre ». L'occasion était belle pour le beau Tilly d'apprendre, de la bouche môme de l'auteur, le secret d'un livre dans lequel il reconnaissait son ûme perverse et qui passait pour un roman à clefs. Plusieurs fois, à Paris, Laclos s'était défendu avec politesse ; cette fois, dit Tilly, l'ennui me le livra.
» M. de Laclos qui n'avait pas une grande tactique » de cour, mais toute l'impatience sombre d'un » philosophe ou d'un conspirateur, malgré son » flegme apparent, aima mieux causer que de tirer » sa montre et de s'agiter intérieurement. Voici à » peu près ce qu'il me dit :
« J'étais en garnison à File de Ré, et après avoir » écrit quelques élégies de morts qui n'en enlen- » dront rien, quel([ues épîtres en vers, dont la plu- » part ne seront jamais imprimées, très heureuse- » ment pour le puhlicet pour moi, étudié un métier » qui ne devait me mener ni à un grand avancement » ni à une grande considération, je résolus de faire » un ouvrage qui sortit de la route ordinaire, qui fit » du bruit, et qui retentit encore sur la terre quand » fy aurais passé. T n de mes camarades, qui porte » un nom célèbre dans les sciences, avait eu plu- » sieurs aventures d'un grand éclat, auxquelles il
L'autre veut Cabanis ou d'autres grands génies Et qui Grouvelle, et qui Laclos.
Mais non, nous entendrons ces oraisons funèbres, De la bouche du bon Garât ;
Puis lu les enverras tous au fond des ténèbres Lécher le c... du grand Marat.
Edit. Gabriel de Chénier. 1874, III, p.
» ne manquait qu'un autre théâtre. C'était un )) homme né spécialement pour les femmes, et pour » les perfidies dans lesquelles elles sont maîtresses » ])assées: en un mot, si c'eut été un Jioniiiie de cour, » il aurait eu la réputation de Lovelace, et aurait été » de meilleure compagnie que lui. Il m'avait pris » pour son confident ; je riais de ses espiègleries et » l'aidais parfois de mes conseils. Je lui avais » connu une maîtresse ([ui valait bien M"'' de » Merteuil, mais c'est à Grenoble que je vis l'ori- » ginal, dont la mienne n'est qu'une faible copie, » une marquise de L. T. D. P. M., dont toute la » ville racontait des traits dignes des jours des » impératrices romaines les plus insatiables. Je pris » des notes, et je me promis bien de les réaliser en )) temps et lieu. L'histoire de Prévan était arrivée, » il y a longtemps, à M. de Rochech...., officier » supérieur des mousquetaires. Il en fut déshonoré » et on en rirait à présent. J'avais par devers moi )) quelques petites historiettes de ma jeunesse, qui » étaient assez piquantes; je fondis ensemble toutes » ces parties hétérogènes ; j'inventai le reste, le » caractère de M™^ de Tourvel surtout, qui n'est pas » commun. Je soignais mon style autant que j'en » suis capable, et après quelques mois d'un dernier » travail, je jetai mon livre dans le public ; je n'ai » prescpie pas su depuis sa fortune, mais on me )) dit qu'il vit encore '. »
C'est ainsi qu'en paroles ardentes Laclos livrait à
1. Cos expressions un peu orutoires et dont je nie rappelle comme si c'était hier, me frappèrent d'autant plus que sa conversation froide et méthodique n'était nullement de cette couleur-là. (Note deTilly). — Nous avons cité en entier ces confidences de Laclos à Tilly, auxquelles nous avions déjà fait quelques emprunts. (Tilly. Mémoires, II, p. 320.)
■2i2 LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
A'almont lui-même le secret de sa vie. 11 avait voulu taire un livre ([ui retentit sur la terre et maintenant il affectait de ne s'en soucier plus. Ce n'était qu'un sombre cri de guerre, jeté d'en bas avant l'assaut; il l'avait oublié dans la bataille ; c'est par ses actes qu'il voulait désormais faire du bruit dans le monde, à la faveur d'un bel orage, plus propice an mérite que le calme d'airain qui l'écrasait autrefois.
Avant tout, il s'agit maintenant pour lui d'opérer une retraite honorable. « Le duc d'Orléans est à » Londres ; il négocie une affaire très importante au » salut de l'Etat », fait-il déclarer aux journaux à sa dévotion ^ Ensuite, on le verra reprendre du teirain, et conquérir de nouvelles positions, pour pi-éparer son retour et recommencer l'attaque. La Révolution l'a rejeté de l'intérieur, il va l'installer dans la diplomatie. Négociera tout pi'ix, obtenir un succès, en compromettant au besoin le roi et ses ministres ; sinon faire un éclat, sortir des grandes affaires avec un fracas indigné, pour rentrei' en victime auguste, tels sont les conseils (jue Laclos s'efforçait de glisser dans l'oreille distraite de son prince. Mais la destinée de cet homme, était, sans rien finir, de tout prévoir et, lancé dans les chemins de traverse, de percer quand même sur la grande route. Les hasards d'une intrigue l'ont jeté dans la diplomatie, et voilà qu'il ébauche des combinaisons toutes nouvelles. Il a parfois des allures de grand valet de tragi-comédie, Figaro taciturne et cynique traînant son Almaviva fatigué, et c'est un précurseur de Talleyranfl.