Ibld., t. II, p
De ces messieurs Paris abonde.
On ne voit queux dans le grand monde,
Bien scélérats, bien séduisants,
Petits despotes de tendresse,
Un peu français par la faiblesse,
Mais bien turcs par les sentiments.
Voilà l'auteur des Liaisons qui perce et qui ramasse déjà le fouet de la satire. 11 tournait fort joliment le petit Yers ironique, tendre ou badin, à la manière de Voltaire. Je regrette de ne pouvoir montrer qu'il excellait dans le conte grivois et dans la chanson à boire, tant aimés de nos pères. Mais sa muse légère répugnait à hausser le ton. Nous avons de lui une Épiti-e à la mort et des Avis aux Princes qui sont des modèles de platitude. Il ne réussit pas mieux dans le genre lyri([ue. Son imagination manquait d'envolée '.
Le 19 juillet 1777, on représentait, à la Comédie Italienne, Ernestine, opéra-comique en trois actes, tiré d'un petit roman fort tendre et touchant de jyjiuo Riecoboni.'- La reine, qui en aimait le sujet, soutenait la pièce. La musique était de Saint-Georges et les paroles de Laclos. Saint-Georges était un jeune mulâtre, connu dans tout Paris pour ses nombreux
1. B. N. Ms. Fr. Xl.^kh.Laprocession; Les Désirs contrariés ; Epîtrc a la mort. Cette dernière pièce fut publiée par VAlnianach des Muscs en 1777. Les Avis aux Princes le furent en lllk.
2. M™" Riccoboni, née Laboras de Mézières (1713-1792), épousa eu 173.5 Antoine Riccoboni, acteur italien, dont le père dirigeait à Paris la Comédie Italienne. Elle obtint peu de succès à la scène et, plus malheureuse encore en ménage, demanda des consolations aux lettres. Son succès comme romancier fut éclatant. Elle jouissait, en son temps, de la plus grande célébrité. Ernestine passait pour son chef-d'œuvre. M'°° Riccoboni a beaucoup de goût et de délicatesse, mais son style parait à présent bien pâle et ses livres ne sont plus guère lus.
lalcnts; ildausail à ravir, passait pour un iiiaitre en ('•quilalioii cl u'aNait pas d'égal à l'escrime, ce qui ne l'enipècliait pas de jouer fort bien du violon et de composer de la petite musique pour les concerts. La protection de la reine, la réputation tapageuse de Saiiit-tieorges, tout annonçait une «première» à sensation. Marie-Antoinette, Madame et la Comtesse d'Ai'lois s'y rendirent avec toute la cour. Hélas ! ce fut un succès, mais un succès de ridicule ; la salle siflla d'un bout à l'autre ; les vers furent jugés plus méchants encore que la musique. L'accident le plus comi{[ue fut celui d'un courrier qui arrivait pour faire le dénouement et criait, en claquant son fouet : ohé! ohé ! Tout le parterre en joie se mita crier ohé ! ohé ! La reine, en descendant l'escalier, criait aussi ohé ! et en montant en carrosse, elle dit à son cocher : « A Versailles, ohé ! » Ernestine tomba pour ne plus se relever et le crieur Arlequin, en annonçant la pièce du lendemain « fit son lazzi d'ohé ! » ^
Qu'on aimerait à connaître les amours de l'auteur des Liaisons dangereuses!
C'est à Grenoble que Laclos passa les plus vives années de sa jeunesse; il s'attendrissait plus tard en y pensant. Dans tout le Corps royal de l'artillerie, Grenoble avait la réputation justifiée de la garnison où l'on s'amuse. « Cette ville est très coû- » teuse et très dangereuse pour le jeu et pour les » femmes », écrivait le sage Lepelletier % Les officiers d'Italie déclaraient à la table de Moncey, de-
1 Bachaumont. Grimm. Laharpe. — Laclos composa un autre opéra comique, la Matrone, dont je n'ai pu trouver trace. De son propre aveu, la Matrone ne valait guère mieux qn Ernestine. «Ce n'est pas, dit-il dans une lettre, que ces ouvrages soient bètes, mais je ne les crois pas coupés pour le théâtre. »