Aulard, II, p
LACLOS AUX JACOBLXS 279
» On y reconnaîtra enfin qne la Révolution n'était » pas moins nécessaire pour le rétablissement des » mœurs que pour celui de la liberté... Placé chez » un peuple libre, oii les honneurs eussent été le prix « de Festime et l'estime celui des talents et des ver- » tus, Richelieu eût été toute sa vie ce qu'il fut à )) Gènes, ce qu'il fut à Mahon... » On voit donc que Fauteur des Liaisons dangereuses avait déjà les sentiments de futur Jacobin, quand il flétrissait en amour les crimes que la vanité des salons glorifiait à l'égal <( des talents et des vertus. »
Par la parole et par la plume, Laclos rendit de grands services à la cause jacobine. Le Journal des Amis de la Constitution fut entre ses mains un puissant instrument de propagande. Il contribua au développement et à l'activité des sociétés de province et les rattacha fortement à la <( Société mère. » Les demandes d'affiliation ne cessaient d'affluer. Une liste officielle du 7 mars 1791 contient 227 noms de communes, qui comprennent toutes les grandes villes de France. La Société de Paris n'accordait l'affiliation qu'à une seule société par commune. Une liste du 1''' mai 1791 contient 118 noms nouveaux. Du 1"' mai au 19 juin il y eut encore 61 affiliations. Dans la plus petite commune, le moindre jacobin, en lisant le journal de la Société mère, y retrouvait, venus de tous les points de France, l'écho de ses propres passions, prenait conscience de sa force, s'exaltait dans son ardeur, dans ses espoirs et sentait nettement qu'il faisait partie dubloc, qui grossissait et s'installait dans la nation. Le journal de Laclos profitait naturellement de ce mouvement. L'abondance des matières était telle qu'il s'imprimait presque entièrement en caractères minuscules. Le 5 février, la société de Tours se plaint que le journal de M. Cho-
(lerlos soit « trop j-esserré, trop succinct et ne puisse » suffire à des patriotes impatients de s'instruire et » d'apprendre les moindres éYenements d'une révo- » lution si belle et si contrariée ». « M. Cliodei-los, » écrivent les Jacobins de Carcassonne, u nous prive » du plaisir de voir nos lettres dans son journal. »
Le 8 mars, Laclos envoie une circulaire à toutes les sociétés affiliées et leur propose de s'abonner à un supplément de son journal, moyennant 24 livres par an. Chaque société pourra y faire imprimer ses communications, en entier ou par extrait, et toutes les recevront avec le journal. Laclos n'attendait que cent adhésions pour commencer K
Mais le journal des Jacobins, rédigé [)ar Laclos, et leurs débats même, bien qu'ils ne fussent pas encore publics, ne donneraient qu'une idée fort incom})lète de leur activité. Elle était surtout secrète. Dans une note de son numéro 6, Laclos fait savoir aux sociétés affiliées que seul le bureau de la Société a qualité pour recevoir leurs communications et qu'au surplus il ne peut rendre compte de la correspondance « qu'autant qu'elle a été communiquée à l'Assemblée par le bureau ». Une partie de la correspondance reçue restait donc enti'e les mains du bureau. D'autre part le prospectus annonçait qu'il ne serait répondu à aucune lettre ; c'était dire que la Société de Paris jetait d'avance le voile sur ses ]>ropies communications'^. 11 semble que tous les pa])iers du célèbre club aient été recherchés et brii-
1. On ne sait si ce projet fut mis à exécution. Le 1"' juin jiarul le Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, qui donne le procès-verbal de chaque séance, et auquel Laclos n"a eu aucune part.
2. Cf. Aulard II, p. 67, l'adresse imprimée aux Sociétés affiliées « pour reprendre la correspondance interrompue ».
l('s j);ir ordre de Napoléon. Toutefois on retrouve dans les archives de nombreuses communes des lettres émanant de la Société de Paris et signées par deux membres du Comité de correspondance. Sur un grand nombre d'entre elles figure, de novembre 1790 à juillet 1791, la signature de Laclos. Après son départ de la Société, on prit des mesures pour réorganiser (( le bureau de correspondance » ; faut-il en conclure, comme dit Taine, que Laclos ait été pendant cette période « le chef de la correspondance,... » le directeur occulte, effectif et permanent de toutes » les manœuvres » ' ? On peut assurer tout au moins qu'il everça la plus grande influence sur les commencements de (( la conquête jacobine » et qu'il fut, par son énergique et intelligente activité, un des premiers à lui donner le branle.
L'opinion ne s'y trompait pas. Sa fuite à Londres avec le duc d'Orléans avait signalé à l'attention publique et voué à la haine des royalistes le mystérieux auteur des Liaisons dangereuses . Depuis on le voyait imprimer au grand jour et sous son nom le Journal des Amis de la Constitution ; il paraissait fréquemment à la tribune du club ; on savait son influence considérable dans les conseils. Cette figure sombi-e et froide en imposait à tous'. On lui prêtait, non sans raison, de subtils desseins. (( Je lui » crois, écrivait ce grand fou de Desmoulins, une » profondeur de politique dont je ne me pique pas, » et cette seconde raison, comme dit Target, reculée » dans le fond de la méditation et de l'expérience
1 Taine, Révolution, II, p. '(3.
2. Staël écrivait, dès le 27 octobre ^790: « Le parti d'Orléans ne » se met pas en avant, mais tous les troubles ont commencé depuis » le retour du prince, qui a j)our conseiller M. de Laclos, un des )) plus grands et plus eapubles qui existent. »
» et qui ('claire la retraite du sage à qui il est donné » de gouverner des empires'-. L'autorité qu'il s'était acquise, la mauvaise réputation dont il jouissait, le prince dont il était le serviteur en titre, qui le logeait dans son palais, certes il n'en fallait pas tant pour qu'il devint le point de mire des attaques du parti adverse. h'Anii du Roi., Ic':^ Actes des Apôfres^ le Journal de la Cour et de la Ville, V Apocalypse, le Journal de Suleau, les Sabbats Jacobins, la Jacobinière, le Lendemain le couvraient d'injures. D'innombrables libelles, payés par la Cour et rédigés dans les officines de Lafayette et de Montmorin, s'acharnaient après lui. Ce grand homme « au teint basané, à la figure basse, au » regard traître et bas » était couramment désigné comme « Fauteur de tous les plans d'attaque des » troupes légères de la Révolution ». 11 voulait remplacer Lafayette par Santerre et Bailly pai' Pétion. On le fait habiter rue des Incendiaires, chez M'"^ Calomnie, sa sœur. C'est lui qui a « mangé » le cœur de Foulon. » Maq..., assassin, parjure étaient les épithètes habituelles dont on ornait son nom, à moins qu'on ne l'appelât « le candide Laclos », en le priant de « consacrer ses veilles à la régénéra- » tion des mœurs », ou en l'invitant « à faire un » choix de lectures pour le Dauphin. » L'enfer, pour se venger des humains, avait jeté sur la terre un pareil monstre. On lui refusait le nom d'homme et on souhaitait de le voir |)endre au gibet ou expirer sur la roue. Gorsas, Carra, Desmoulins, Marat, Fréron, Fabre d'Eglantine, étaient désignés pour ses journalistes à gages; Danton, Rotondo, Saint-Huruge et un certain Malga, « volontaire du bataillon de Théa-