Le général de la Moricière
C'est la triste destinée de ceux qui survivent à leur génération en se survivant à eux-mêmes, d'avoir à parler sur la tombe des amis, des compagnons, des chefs qui ont le bonheur de partir les premiers. Réduits à envier le sort de ces devanciers, ils cèdent volontiers à la tentation de tromper leurs regrets en recueillant leurs souvenirs ; en essayant ainsi de soulager leur douleur, ils croient, peut-être à tort, avoir quelque chose à apprendre aux contemporains oublieux ou à une postérité indifférente.
L'élite des hommes qui datent des premières années de ce siècle commence déjà à être décimée par la mort. Et cette mort, tout en les frappant d'un coup prématuré, et dans la pleine possession des dons que Dieu leur avait prodigués, a été souvent précédée d'une disgrâce ou d'une retraite si prolongée que l'on se trouve naturellement porté à les envisager comme entrés depuis longtemps dans l'histoire. Leur austère et mélancolique destinée, aggravée par Tin-
constance de leur pays, peut au moins servir à reculer la perspective d'où notre regard les contemple.
Quoi de moins semblable à l'époque où nous sommes que ces premières et splendides années de la royauté parlementaire qui furent celles où Léon de La Moricière fut révélé à la France et à la gloire? Toute une puissante génération, délivrée du despotisme militaire et de la censure impériale, affranchie, élevée ou complétée par le régime libre et loyal de la Restauration, était alors en pleine sève et en pleine fleur. Une pléiade d'hommes éminents, de talents originaux, de renommées populaires, apparaissait en tête de toutes les grandes directions de l'intelligence nationale. La première condition de la vie d'un peuple libre et maître de ses destinées était ainsi accomplie. Il était gouverné ou représenté par ses hommes les plus éminents. Toutes ses forces vives, tous ses besoins réels, tousses intérêts légitimes étaient représentés par d'incontestables supériorités. Les noms de Casimir Perier, Royer-Collard, Mole, Berryer, Guizot, Thiers, Broglie, Fitz- James, Brézé-Noailles, Odilon Barrot, Villemain, Cousin, Dufaure, aux luttes de la tribune et au gouvernement du pays par lui-même un éclat qui n'avait point été surpassé, même en 1789. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset marquaient la poésie française d'une empreinte aussi neuve qu'ineffaçable. Ary Scheffer, Delaroche, Delacroix, Flandrin, Bellini, Meyerbeer, dans les arts ; Cuvier, Biot, Thénard,Arago, Cauchy, dans les sciences ; Augustin Thierry, Michelet, Tocqueville, dans l'histoire et la philosophie politique, ouvraient des voies nouvelles où se précipitait une jeunesse ardente et fière. Lacordaire et Ravignan faisaient rayonner autour de la chaire chrétienne une auréole d'éloquence et de popularité qu'elle n'avait pas connue depuis Bossuet.
Mais on pouvait se demander si cette féconde éclosion de la vie politique, intellectuelle et morale rencontrerait un développement analogue dans la vie militaire ; si toute cette gloire purement civile n'éteindrait pas le prestige nécessaire de la gloire des armes. A ce doute, l'armée d'Afrique se chargea de répondre.
Dans ses rangs des hommes nouveaux et prédestinés à la gloire commencèrent bientôt à poindre. Chaque année, chaque jour augmentait leur renommée. Les vrais soldais de la France libre et
libérale étaient trouvés. Elle apprit à saluer avec une confiante admiration une nouvelle lignée de braves, aussi chevaleresques, aussi redoutables que les plus braves d'entre leurs pères, mais avec des vertus trop souvent inconnues aux soldais d'autrefois, des verlus modestes et austères, des vertus civiques qui furent l'honneur et le salut de la patrie au jour du danger social. L'illustre Changarnier est le seul de cette glorieuse phalange qui puisse encore recueillir ici-bas l'hommage de notre fidèle reconnaissance. De ses nobles compagnons, les uns, comme Damesme, Négrier, Duvivier, Bréa, se sont fait tuer dans les rues de Paris en 1848, pour que la France restât un pays civilisé; les autres et les plus illustres, Cavaignac, Bedeau, La Moricière, sont morts, un à un, obscurément et prématurément, rendus par une implacable destinée inutiles au pays qu'ils avaient sauvé. Cela serre le cœur, et, certes, cela ne fait pas honneur à notre temps.
De tous ces preux, le plus jeune , le plus sympathique, le plus brillant, le plus rapidement populaire fut ce La Moricière qui vient de nous être arraché, encore si plein de feu, de lumière et de vie, de force et de foi, de force physique et morale, de foi en Dieu et dans l'avenir de la France. Bien peu savent ou se souviennent aujourd'hui que le futur vainqueur d'Abd-el-Kader, simple lieutenant du génie à la prise d'Alger par le maréchal deBourmont, fidèle aux traditions de sa race royaliste, accompagna presque seul jusqu'au rivage le vainqueur indignement disgracié; puis revint prendre son rang dans l'armée où il devait conquérir la plus éclatante renommée, sans se douter assurément que lui aussi connaîtrait un jour l'injustice, l'ingratitude, la disgrâce et l'exil1. Mais tout le monde sait que le nom de La Moricière, comme celui de Changarnier, est, inséparable de l'épisode le plus dramatique de notre histoire africaine, des deux expéditions de Constantine. Le pinceau d'Horace Vernet nous a tous familiarisés avec ces exploits prodigieux : il a fait revivre pour nous l'inébranlable intrépidité de Changarnier, enfermé dans le bataillon carré qui sauva l'armée lors de la première retraite; puis la bouil-
* Il doit m'être permis de renvoyer, pour tous les détails de la carrière militaire du général de La Moricière, à l'article de M. de Meaux dans le Correspondant du 25 avril 1860.
lante audace de La Moricière à la tête de ses zouaves, le fez rouge sur la tête, le burnous blanc sur l'épaule, se précipitant le premier au sommet de la brèche, où il allait disparaître dans un nuage de fumée et de poussière, au milieu d'une effroyable explosion, pour être retrouvé, les yeux presque perdus, sous un groupe informe de soldats noircis par la poudre, aux vêtements calcinés, aux chairs brûlées % A partir de ce jour, il épousa la renommée. Toute la France éprouva ce qu'a si bien rendu Tocqueville dans une lettre intime du 14 novembre 1857 : « Je m'intéresse sans cesse et plus que je ne puis me l'expliquer à La Moricière... Cet homme m'entraîne malgré moi, et quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche et que toute mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi, je crois, pour la France; car je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général dans ce petit homme-là2. »
Incorporé aux zouaves, dès la formation de ce corps en 1830, c'est lui qui, en y gagnant tous ses grades jusqu'à celui de colonel, a créé le prestige européen de cette troupe incomparable ; en même temps que par sa vigilante activité dans les bureaux arabes, il préludait à l'exercice des plus rares facultés pour l'organisation et l'administration militaires.
1 Les Zouaves et les Chasseurs à pied, par S. A. R. le duc d'Aumale, 1855. Histoire de la Conquête oV Alger, par M. Alfred Nettement.
2 Tocqueville né le 29 juillet 1805, était presque du même âge que La Moricière, né le 6 février 1806. Avant d'être collègues et amis à la Chambre et au ministère, ils s'étaient rencontrés, tout jeunes encore, en 1828, à Versailles, où Tocqueville était juge auditeur, et où il reçut la visite de La Moricière, alors à peine sorti de l'École polytechnique. Dans une lettre de cette date, qui se trouve dans la précieuse collection publiée par M. Gustave de Beaumont, Tocqueville trace du futur héros un portrait qui demeura frappant de ressemblance jusqu'à son dernier jour. « Je te dirai que j'ai été enchanté de lui personnellement : j'ai cru voir en lui tous les traits d'un homme véritablement remarquable. Moi qui suis habitué à vivre avec des gens qui se payent assez volontiers de mots, j'ai été tout surpris du besoin de netteté qui a l'air de le tourmenter sans cesse. Le sang-froid avec lequel il m'arrêtait pour me demander compte d'une idée avant de me laisser passer à une autre, ce qui plusieurs fois m'a un peu déconcerté, sa manière de ne parler que de ce qu'il entend parfaitement, m'ont donné de lui une opinion supérieure à celle que j'ai presque jamais conçue d'un homme au premier abord. »
A trente-quatre ans, maréchal de camp; à trente-sept, lieutenant général; à trente-neuf, gouverneur général de l'Algérie par intérim; il ne quitta cette terre qu'après l'avoir rendue à jamais française, en réduisant Abd-el-Kader à livrer son épée au duc d' Aumale, jeune et vaillant prince dont la gloire naissante allait, elle aussi, descendre si promptement dans la triste nuit de l'exil. Il la quittait au commencement de 1848, emportant avec lui une réputation non moins pure que brillante et populaire ; une réputation dont pas une ombre, pas un souffle n'avait terni l'éclat. L'audace de son courage, l'habileté de sa stratégie, le nombre et l'éclat de ses succès, étaient rehaussés par la plus rigide intégrité, en même temps que par une humanité, une générosité d'autant plus méritoires qu'elles pouvaient coûter à son impétueuse nature, quand il fallait en faire profiter des ennemis barbares qui égorgeaient ou mutilaient nos soldats prisonniers l.
Il rentrait en France, déjà revêtu d'une sorte d'auréole légendaire et reconnu par tous comme le véritable type de l'héroïsme désintéressé, de la hardiesse intelligente, de la dignité morale, de l'indépendance un peu hautaine et des instincts libéraux qui convenaient aux armées de la France moderne, telle du moins qu'on se la figurait alors. Race à part, aussi brillante qu'originale dans l'histoire militaire de l'Europe, aussi étrangère aux allures brutales du soldat de fortune des armées de Gustave-Adolphe et de Frédéric II, qu'au farouche et cruel orgueil des lieutenants de Napoléon, ces Africains se montrèrent toujours les citoyens d'un pays libre et les missionnaires de la civilisation en même temps que les premiers soldats du monde.
1 «En s'éloignant de ces rivages qu'il avait abordés obscur et jeune, et qu'il quittait illustre sans paraître vieilli, il en emportait un souvenir plus précieux que Je bruit de ses exploits: sa gloire était sans tache, ses mains toujours ardentes aucombat ne s'étaient pas souillées des abus de la victoire. Au temps où l'irritation contre un ennemi qui massacrait nos soldats prisonniers était montée à son comble, La Moricière, poursuivant un jour une tribu soulevée contre nous malgré ses serments et l'ayant poussée jusqu'à la mer, arrêta tout à coup ses colonnes, et suspendit sa vengeance. Quelle crainte s'était donc emparée de son âme intrépide? Lui-même va nous le dire : « Dans la disposition d'esprit où étaient nos soldats, celte vengeance aurait été peut-être trop sévère. » Belles et touchantes paroles qui relèvent l'homme
Mais la gloire militaire ne suffisait pas à La Moricière. Entraîné par l'attrait alors tout-puissant de la vie politique, il y aspira ; et dès qu'il y fut initié, il la goûta et l'aima avec la passion qu'il mettait à tout. En 1846, il brigua et obtint les suffrages de ses concitoyens. Arrivé à la Chambre des députés, il y prit place parmi les députés de l'opposition modérée. Par un privilège bien rarement accordé, il lui fut donné de conquérir promptement, sur ce champ de bataille tout nouveau et si difficile, une notoriété et une autorité presque aussi reconnues et aussi légitimes que sur le théâtre de ses exploits d'Algérie.
La Moricière était né avec le don de l'éloquence ; ce don qui n'est la condition première ni de l'exercice du pouvoir ni de l'amour de la liberté, mais qui ne se sépare guère plus de l'un que de l'autre, dans les pays et les temps de discussion libre. Il réunissait les trois qualités très-rares que le plus brillant des orateurs contemporains, M. Thiers, exigeait dernièrement chez les hommes qui aspirent à gouverner: l'intelligence des affaires du pays, le talent de les exposer, le caractère nécessaire pour les défendre. Mais à l' encontre de la règle ordinaire, son éloquence n'était nullement le résultat du travail. Chez lui, l'orateur ne se dégagea pas lentement, comme cela est arrivé aux plus illustres, en marchant d'étape en étape par un progrès continu vers la perfection. Il se révéla tout à coup comme un improvisateur hardi et heureux qui, sur un terrain bien choisi, n'avait rien à redouter de personne. Il se moquait volontiers de ceux qui passaient pour éloquents sans avoir sa facilité prime-sautière : « Vous autres académiciens, disait-il, vous avez toujours besoin de faire la toilette de votre parole : vous n'êtes jamais prêts quand on a besoin de vous. » Quant à lui, il l'était toujours; et c'était un vrai plaisir de l'entendre etdele voir s'élancer àla tribune comme à cheval, l'enfourcher pour ainsi dire et la maîtriser tout d'abord avec l'aisance d'un parfait cavalier; puis aborder les questions les plus compliquées, provoquer les adversaires les plus redoutables, tels que M. Thiers luimême, dominer le tumulte, ramener et enchaîner l'attention distraite,
dans le guerrier et attestent la crainte des excès au sein d'un courage que n'arrêtaient pas les obstacles.» (Le général de La Moricière, parle vicomte de Meaux, p. H.)
instruire et charmer ceux même qu'il ne parvenait pas à convaincre. L'œil étincelant, la tête haute, la voix saccadée, il semblait toujours sonner la charge en parlant. Il maniait les chiffres, les images, les arguments, avec autant de prestesse, d'élan et de sans gêne que ses zouaves. Souple et impétueux, bondissant comme la panthère, il tournait autour de son adversaire, comme pour chercher le point vulnérable avant de se jeter sur lui et de le renverser. Rarement il descendait de la tribune sans avoir remué son auditoire, éclairci une question, dissipé un malentendu, réparé une défaite, préparé ou justifié une victoire. Jamais le fameux mot de Caton sur les Gaulois ne fut plus exactement vérifié que par La Moricière : Rem militarem et argute loqui. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, il a été le plus Français des Français de notre âge.
Cette double supériorité se manifesta avec un éclat aussi soudain que complet au milieu des effroyables périls suscités par la révolution de Février. Nommé ministre de la guerre par un dernier effort de la légalité expirante, il se présenta avec son intrépidité accoutumée à la populace insurgée. Elle le méconnut et l'outragea; renversé de son cheval, blessé de deux coups de baïonnette, il ne déroba qu'avec peine sa glorieuse vie à de lâches assassins. Quand le gouvernement provisoire sortit de cette émeute, il ne voulut ni le servir ni le combattre. Mais il promit d'accepter la République et de lui être fidèle si elle voulait respecter et conserver l'armée. Cette armée allait devenir, entre les mains de l'Assemblée nationale et sous les ordres des généraux africains, le boulevard suprême de la civilisation européenne. Quand les affreuses journées de Juin vinrent mettre à nu le fond de l'abîme que Février avait creusé, La Moricière était là à côté de Cavaignac, son ami, devenu son chef après avoir été son lieutenant, et qui, retenu lui-même loin de la lutte par ses devoirs de chef du pouvoir exécutif, se hâta de lui confier la principale part dans la répression de la plus terrible insurrection qui ail jamais éclaté dans la ville la plus révolutionnaire du monde.
Ceux qui étaient là, ceux qui ont respiré l'atmosphère enflammée de ces jours solennels et terribles, parcouru ces rues étroites, encombrées par des barricades de cadavres empilés et où coulaient littéralement des ruisseaux de sang, ces quais déserts et ces quartiers
bloqués dont le silence lugubre n'était interrompu que par ce que notre collègue Proudhon appelait la sublime horreur de la canonnade; ceux qui ont dû délibérer durant trois jours et deux nuits au bruit de cette canonnade, pendant que les messages de mort venaient alterner avec les bulletins de la plus triste mais de la plus nécessaire des victoires, ceux-là seuls peuvent savoir à quel prix et par quels moyens on devient réellement le sauveur de son pays, sans violer aucune des lois de la justice, de l'honneur ou de l'humanité.
Ceux qui n'étaient pas là ne se feront jamais une idée ni de l'intensité du péril, ni du précipice béant où nous faillîmes être engloutis, ni de l'admirable mélange d'opiniâtre énergie et d'invincible patience qu'il fallut déployer pour vaincre ces masses égarées, mais intrépides, aguerries, désespérées, et dont un trop grand nombre d'anciens militaires dirigeaient les coups contre l'inexpérience de la garde mobile ou l'hésitation des troupes récemment rentrées dans Paris.
La Moricière était plus que personne l'homme de la situation. Sa fougueuse nature le délivrait de cette tristesse patriotique qui fut si visible sur le noble visage du général Cavaignac pendant toute la durée de la crise sanglante qui devait l'élever au pouvoir suprême. En s'exposant comme à Constantine, et plus longtemps, plus dangereusement encore qu'à Constantine ; en se lançant le premier contre les barricades que défendaient des adversaires tout autrement redoutables que les Arabes ou les Kabyles; en prolongeant la lutte avec une résolution encore plus acharnée que celle des insurgés, La Moricière leur arracha Paris. La confiance qu'il inspirait aux troupes, l'entrain et la gaieté, l'héroïque insouciance qui se mêlaient à son indomptable obstination triomphèrent de tous les obstacles et décidèrent la victoire. C'est grâce à cette victoire, et à elle seule, que la France fut tirée de l'abîme et préservée de la barbarie.
Aussi, à son retour delà lutte, ce ne fut qu'un cri d'enthousiasme et de reconnaissance. Cavaignac s'empressa de mettre le sceau à cette acclamation générale, en l'associant à son gouvernement comme ministre de la guerre.
Il y eut alors une courte période de confiance, d'union, de calme et de sécurité relative. Ces jours, bien que cruellement laborieux, durent être doux aux deux amis, placés à la tête du pays qu'ils ve-
LE GÉNÉRAL DE LA M0RIG1ÈRE. Il
naient de sauver et qui ne leur marchandait pas alors une gratitude si bien méritée. Leur union intime et fidèle, cordiale et patente, contribua souvent à l'agrément, au bien-être de cette éclaircie. Elle reçut une consécration officielle et touchante pendant la discussion de la Constitution, à l'occasion des articles relatifs à la force publique. Ce fut une belle scène. Un imprudent, à propos de l'avancement quelque peu irrégulier du futur maréchal Bosquet, avait accusé de camaraderie le ministre de la guerre et parlé de ceux que le hasard et la fortune portaient à la tête de l'armée. La Moricière resta calme sous l'injure. Mais Cavaignac, assis à côté de lui sur le banc des ministres, en fut indigné. Montant lui-même à la tribune, il interpella l'agresseur : a II y a une chose qui m'étonne, monsieur, c'est « que vous qui étiez là, sur la terre d'Afrique, comme nous, vous « n'ayez trouvé d'autre motif à l'élévation de cet homme que le « hasard ou la fortune. Quant à moi, si j'ai une surprise à exprimer, « c'est de le voir au second rang quand je suis au premier1. » Belle parole, vraiment digne de la plus belle antiquité, et comme savait en trouver quelquefois (à côté d'autres très-malheureuses) ce fier et loyal Cavaignac, alors encore l'idole du mobile enthousiasme de la France conservatrice, qui allait bientôt ne lui laisser que le droit de dire avec non moins de modeste dignité : « Je ne suis pas tombé du pouvoir, j'en suis descendu. »
La Moricière était alors à l'apogée d'une fortune que nul n'était tenté de trouver excessive ou usurpée. A quarante-deux ans, investi d'une notoriété, d'une popularité universelles, il était le second personnage de France. La supériorité qu'il avait acquise sur les champs de bataille d'Afrique, et sur les barricades bien plus formidables des rues de Paris, il la maintenait et l'exerçait dans les conseils de son pays et sur le terrain mouvant et périlleux de la tribune 2. Même quand on n'était pas de son avis, ce qui est souvent arrivé à ses amis de la veille comme à ceux du lendemain, on regrettait et on
1 Séance de l'Assemblée nationale du 21 octobre 1848.
2 « Jamais on ne poussa plus loin l'intelligence, la puissance du travail avec la passion de la lutte sous toutes les formes qui crée la vie publique. » Discours du général Trochu sur la tombe de La Moricière à Saint-Philbert de Grand-Lieu.
s'étonnait de n'être pas en tout avec lui, on ne cessait de l'admirer, de se sentir entraîné vers lui. On savait, on sentait que si les passions ou les influences du moment pouvaient l'égarer, jamais les misérables instincts de l'envie, de la servilité, del'égoïsme, d'une basse et vile ambition, de la soif des richesses ne trouveraient place dans cette mâle poitrine. Nous l'aimions, même en le combattant. Et puis nous ne savions pas encore combien, sur divers points essentiels, il voyait mieux et plus loin, dans ses emportements et ses brusqueries, que bien d'autres plus calmes ou plus expérimentés, et qui se trompaient au moins autant que lui, mais autrement.
D'ailleurs, dans la vie publique des peuples libres et des grandes assemblées, si la lutte des opinions et des amours-propres engendre souvent des dissentiments trop bruyants et trop passionnés, ils sont rarement profonds et durables. On le voit bien par ce qui se passe chaque jour et depuis longtemps en Angleterre. On n'y est point réduit à couver dans le silence et les ténèbres des animosités que leur impuissance même rend incurables. Souvent, au contraire, dans cette vie au grand jour, les amitiés les plus sérieuses et les alliances les plus sincères succèdent à des malentendus ou à des emportements qui, chez les âmes bien nées, ne peuvent survivre à l'action du temps et à la lumière de l'expérience, quand on est d'accord sur les grandes conditions de liberté, de dignité, de probité et d'honneur, sans lesquelles tout est nul de soi. En outre, peu avant de quitter le pouvoir, La Moricière donnait, à ce qu'on appelait alors la réaction conservatrice, le gage le plus propre à faire oublier les discussions qui l'avaient séparé de nous : il dirigeait lui-même les premiers pas de l'expédition de Rome, et lui imprimait dès lors son véritable caractère, de défendre le Pape et d'assurer la liberté et la sécurité du chef de ï Église1.
A lui donc l'honneur d'avoir pris l'initiative de cette expédition, dont il devait écrire, douze ans plus tard, le douloureux épilogue, avec le sang des jeunes martyrs de Castelfidardo. A lui et aux deux Assemblées la responsabilité glorieuse de ce grand acte de la politique française, qui nous a été trop souvent reproché comme un crime par la
1 Dépêche du 27 septembre 1848 au général Mollière, publiée par Y Époque du 17 novembre 1865.
démocratie césarienne pour qu'on ait le droit d'en faire à d'autres qu'à nous un hommage mensonger.
Dès lors et depuis, quand la substitution du prince Louis-Napoléon au général Cavaignac l'eut éloigné du ministère; quand la destitution de ses amis Odilon Barrot, Tocqueville et Dufaure eut entraîné sa démission de l'ambassade de Russie, qu'il avait acceptée sur leur demande; quand enfin la majorité conservatrice le rencontra souvent parmi ses plus vifs adversaires, avant de se diviser et de se tourner contre elle-même, La Moricière conservait aux yeux de tous une attitude à part et un ascendant singulier. Dans le présent, il était déjà hors de pair; et l'avenir, quoi qu'il arrivât, semblait lui réserver une place toujours éminente et toujours prépondérante dans les destinées de la France et de l'Europe.
En un jour, ou plutôt en une nuit, tout ce présent et tout cet avenir s'écroulèrent. A quarante-cinq ans, La Moricière, tombant de la plus belle position qu'un soldat français pût occuper, sans qu'on eût à lui reprocher l'ombre d'un crime ou d'une faute, se vit fermer pour toujours l'accès des deux carrières où il avait conquis une si glorieuse illustration, où il marchait l'égal ou le supérieur de tous. Sa vie militaire et sa vie publique étaient closes. Le plus brillant de nos soldats succombait à une révolution militaire. L'homme d'État et de tribune, si épris des sympathies populaires, était emporté par un mouvement que venait sanctionner une incontestable popularité. Il fut brisé quand la loi fut brisée avec l'assentiment d'un pays éperdu; brisé pour être resté fidèle à une opinion qui avait pour elle le droit constitutionnel et l'inviolabilité du serment ; brisé bien moins encore par les impitoyables exigences de la victoire que par l'oubli et l'abandon de la France; brisé pour n'avoir pas compris que cette France avait tout à coup changé d'allures et de tendances, et ne croyait plus à rien de ce qu'elle avait prétendu croire ou vouloir depuis 1814. Il lui fut
donc imposé, à son tour, de subir ces prodiges d'inconstance et d'ingratitude où se complaît la France moderne à l'égard des princes, quand ils sont libéraux, et des hommes supérieurs, quand ils sont honnêtes.
Aucune amertume ne lui fut épargnée; je parle des amertumes de cœur et d'esprit, les plus poignantes et les plus incurables de toutes. Et je parle non-seulement pour lui, mais pour ses vaillants et infortunés compagnons de gloire et d'exil. Dans les premiers temps de cet exil il ne rencontra, en dehors de la famille de sa femme, que de trop rares sympathies, dans cette Belgique où les catholiques surtout étaient presque tous sous le prestige du vainqueur. A un âge où l'on a la conscience de la plénitude de ses forces et de ses moyens, où l'emploi de ces dons de Dieu est le premier des besoins , il se voyait condamné à se déshabituer, non-seulement de l'exercice du pouvoir et du maniement des grandes affaires, mais de toute vie publique, de toute vie active. Il avait beau se répéter la devise de son généreux émule et ami, Changarnier : Bonheur passe, honneur reste. 11 avait beau dire et écrire, comme le comte de Maislre après Tilsitt : L'Europe est à Bonaparte, mais mon cœur est à moi. Il lui fallut connaître et savourer longuement les langueurs mortelles du calme plat après les salutaires et vivifiantes excitations de l'orage; puis s'enfoncer dans cette oisiveté forcée, mère des désespoirs, dont parlait Fouquet à Pignerol. Il lui fallut apprendre à subir ces déchirements de l'impuissance, « cet amortissement du dépit, cette stérilité delà promenade et des livres pour un homme de son état, cet ennui d'une vie désoccupée, » dont la seule pensée faisait frémir Saint-Simon et l'enchaînait dans les antichambres de Louis XIV.
Mais voici une épreuve plus cruelle, plus amère mille fois, dont ni Fouquet ni Saint-Simon ne pouvaient se faire une idée.
La France va faire la guerre, la grande guerre : et ces vaillants, ces grands chefs de guerre n'y seront pas ! C'est d'Afrique que l'on tire les bataillons qu'ils ont formés, commandés, tant de fois conduits à la victoire et qui marcheront sous d'autres chefs à de nouveaux triomphes! Eux si longtemps les premiers et les seuls; eux, sur qui les regards de la France et de l'Europe étaient accoutumés à se fixer; eux, tout frémissants encore d'ardeur, de vigueur, de patriotisme ,
les voilà, sans avoir jamais failli à la patrie, à l'honneur, à la justice, les voilà condamnés à l'inaction, à l'oubli, au néant! Des renommées subalternes montent et s'emparent du premier rang dans l'attention du monde. Qui peut dire, qui peut concevoir les angoisses, les tourments de ces hommes si illustres, si intrépides, et qu'on ne l'oublie point, si innocents, si irréprochables devant le pays et devant l'armée ?
On nous dit aujourd'hui1 qu'un mot, un seul mot eût suffît pour obtenir leur rappel en France, des commandements en Crimée, le bâton de maréchal, et tout ce surcroît de splendeur et de prospérité que mène à sa suite la victoire. On n'en sait rien. Toujours est-il que ce mot, eût-il été écouté ou non, ne fut pas dit : et puisqu'il ne le fut pas, sans doute il ne devait pas l'être.
Mais quoi ! était-ce donc ce bâton de maréchal, si cruellement dérobé à ceux qui l'avaient si bien gagné ; étaient-ce les grades et les décorations, les dorures et les traitements, vulgaire pâture des âmes vulgaires; était-ce là ce qui attirait, ce qui enflammait ces âmes héroïques? Non, mille fois non; c'était le péril; c'était le dévouement ; c'était l'élan, l'action, le service de la France, l'amour du pays, l'amour du noble drapeau qu'ils avaient porté si haut pendant vingt ans; la glorieuse confraternité des armes avec tant de bons soldats, tant de braves officiers, issus pour ainsi dire de leurs flancs; c'était la soif inextinguible et mille fois légitime d'ajouter de nouveaux lauriers à leurs lauriers d'autrefois : en un mot, c'était l'honneur. Et précisément c'était l'honneur qui les condamnait à l'inaction, au silence, à la mort, la vraie mort et la seule qu'ils eussent jamais redoutée! — Jamais Calderon, le grand poëte espagnol, dans ces drames fameux qui roulent toujours sur les exigeances impérieuses, les raffinements impitoyables, les délicatesses torturantes de l'honneur, n'avait imaginé une situation plus saisissante, une épreuve plus poignante, un défilé plus étroit, un joug plus écrasant. L'épreuve fut subie, le défilé fut franchi, le joug fut porté jusqu'au bout. Nous ne pouvons pas tout dire : et ce que nous disons n'est rien auprès de la souffrance que nous avons vue, sentie, connue et partagée. Un jour viendra peut-être où ces
1 Voir le journal YÊpoque, du 13 septembre 1865.
angoisses seront comprises et payées de l'admiration qui leur est due. Un jour... Mais qui sait? il faudrait pour cela croire à la justice de l'histoire : et qui sait s'il y aura encore une histoire digne de ce nom? On peut en douter, quand on songea ce qui se passe autour de nous, en un siècle qui s'est longtemps vanté d'avoir régénéré l'étude de l'histoire, et où nous voyons des libéraux faire le panégyrique du Dix-Août, des chrétiens applaudir à la révocation de l'édit de Nantes, et des écrivains fort accrédités dans leurs divers partis entreprendre à l'envi de réhabiliter la Terreur, l'Inquisition et l'Empire romain, Robespierre et Tibère, Philippe II et Henri VIII!
Rien n'a manqué, avons-nous dit, à l'infortune de notre ami. Après huit ans d'exil en Belgique, son fils unique tomba malade en France, et pendant qu'on débattait avec le père désolé les conditions de son retour, l'enfant, le seul espoir de sa race mourut. Quand on lui permit enfin de rentrer, il était trop tard pour qu'il pût recueillir le dernier soupir de cet enfant. Il en fut désespéré : « On me rend mon pays, » disait-il, « mais qui me rendra mon fils ? » Ce n'était pas non plus son pays : du moins, ce n'était plus le pays tel qu'il l'avait connu, le pays surtout dont il avait été si connu, si vanté, si admiré. Le véritable exil n'est pas d'être arraché à son pays ; c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer1. Il ne s'en aperçut que trop tôt. Il comprit d'ailleurs la différence des temps et des hommes, et s'y conforma avec une mâle et intelligente résignation, qui ne tenait en rien de l'adhésion, qui n'ôtait rien, ni à l'énergie de ses convictions, ni à la dignité de son attitude. Du reste, il n'avait rapporté de la terre d'exil ni illusions d'émigré , ni animosités aveugles, ni amertumes mesquines ou bruyantes. Et cependant il n'était pas au bout de ses croix.
Il lui restait un dernier bien humain, une dernière planche sauvée du naufrage : sa vieille popularité parmi les contemporains et les compagnons de ce naufrage, auprès de ses vieux amis politiques, au sein du parti qu'il avait non-seulement servi et défendu, mais surtout honoré et protégé de sa gloire. Cette popularité, il la risque tout à coup au service de la cause la plus délaissée, la plus contestée, la
â Edgar Quinet.
plus vilipendée. Il la risque et il la perd. Un prêtre, qu'il avait connu soldat sur la terre d'Afrique et sous le drapeau de la France, avant de devenir son parent et son ami, vient lui offrir au nom de Pie IX l'occasion de courir à de nouveaux périls, avec la certitude d'être vaincu dans une lutte désespérée. Il y court. Aussitôt un long cri d'insulte et de dérision s'élève du sein de tout ce qui s'appelle la démocratie européenne. Il est traîné aux gémonies, lui et la poignée de jeunes braves qui s'élancent sur ses traces. Des bords de la Tamise à ceux de l'Arno, une hideuse clameur, sortie des profondeurs de la bassesse humaine, poursuit de ses invectives, de ses railleries, de ses calomnies la troupe dévouée et son chef héroïque. Le plats calomniateurs de la vertu désintéressée parlent tous à la fois et parlent tout seuls. L'Europe et la France leur donnent raison. L'Italie nouvelle rugit à son tour en se voyant abordée par des gens assez osés pour vouloir combattre et mourir sous les enseignes d'un pontife et d'un père. Elle demande et obtient la liberté de les écraser. Mais elle essaye de les tuer parle mensonge avant de les entamer par le fer, et par des mensonges tels que le monde n'en avait pas écouté depuis le guet-apens de Bayonne en 1808. Un Cialdini ose dire, dans un ordre du jour à son armée, que La Moricière et ses compagnons sont des mercenaires altérés par la soif de l'or et du pillage et le roi Victor-Emmanuel annonce à l'Empereur des Français « qu'il fait entrer ses troupes dans les Marches et l'Ombrie pour <( y rétablir Tordre sans toucher à l'autorité du Pape et pour livrer, s'il a le fallait, une bataille à la révolution sur le territoire napolitain1.» Huit jours après, les troupes de ce roi fondent dix contre un, sur la petite armée de La Moricière. La bourgade inconnue de Castelfidardo est immortalisée par celte boucherie : Pimodan y périt d'une mort digne de son chef: celui-ci, réfugié dans Ancône, capitule quand sa dernière pièce est démontée; ce général français, et quel vénérai! rend son épée à des Piémontais. Ses jeunes compagnons, prisonniers comme lui, traversent l'Italie au milieu des avanies et des
1 Circulaire de M. Thouvenel, ministredes affaires étrangères, du 18 octobre 1860. — V Opinion nationale, en digne Moniteur du Piémont, ajoute dans son numéro du 16 septembre 1860 : « Victor-Emmanuel se propose précisément de protéger Je S ùnt-Père et son autorité temporelle contre les entraînements des volontaires. »
outrages, et rentrés dans leur patrie, se voient contester jusqu'à leur qualité de Français. Lui-même relâché , dès que l'œuvre de spoliation est consommée, revient en France pour y être raillé par ceux qui l'avaient insulté au départ1.
Depuis lors tout s'est accompli, ou du moins tout a marché vers la lin prévue et voulue. Les plus sombres pressentiments, les plus tristes prédictions se sont vérifiées. La France chrétienne s'est résignée et l'Europe s'est habituée à ce qui paraissait, il y a cinq ans, le nec plus ultra de l'iniquité impossible : on en est venu à regarder le maintien de la spoliation dans ses limites actuelles comme un bienfait dont la certitude ferait éclater un Te Deum sur les lèvres des catholiques endormis ou trompés.
La Moricière a vu tout cela, a souffert tout cela, et ce n'a été que la dernière phase d'une disgrâce qui a duré quinze ans sans relâche et sans revanche. Comme cette vie ainsi déchirée en deux tirait à sa fin, par un jeu insolent de la fortune, par un contraste et une coïncidence dont l'étrange mystère sera un des étonnements de l'avenir, Abd-el- Kader arrive en France pour y être reçu en souverain!
Le vainqueur et le vaincu se sont rencontrés, dit-on, dans la rue; La Moricière à pied, confondu dans la foule, Abd-el-Kader avec toute la pompe de son attirail officiel, le grand cordon de la Légion d'honneur sur la poitrine. Ils n'ont échangé qu'un regard. Après quoi le prisonnier du duc d'Aumale s'est trouvé suffisamment vengé du prisonnier du 2 décembre. Poursuivant sa carrière à grand fracas, caressé, fêté, acclamé par les courtisans, les fonctionnaires et les francs-maçons, présenté à la jeunesse universitaire comme un type de la civilisation moderne et de la religion des grandes âmes, Abdel-Kader quitte en triomphateur le sol de la France, avec ses Circassiennes, pour aller retrouver son palais d'Orient.
1 « Quand artc un rare et désintéressé dévouement au grand intérêt religieux dont il était convaincu que la ruine entraînerait la ruine de Tordre social tout entier, il alla, malgré l'impuissance militaire évidente de l'effort qu'il méditait, offrir au Souverain Pontife l'appui de son nom et de son épée, il fut suspecté d'ambition, et ce fut une injure. Et quand il succomba dans une lutte que sa prodigieuse inégalité suffirait à ennoblir, il fut raillé. » Discours du général Trochu aux obsé- Tc^ues de La Moricière,
La Moricière rentre chez lui pour y mourir : et il y meurt tout seul, oublié de la foule, ignoré de la génération qui s'élève, enseveli dans le silence par les flatteurs et les satellites de la fortune. La mort de ce grand serviteur de la France est annoncée par le journal officiel de l'Empire français, parmi les faits divers, après un article sur la conduite des eaux dans Paris. Au déclin du jour, son cercueil, se dirigeant vers un cimetière de village, traverse obscurément les rues de cette Babylone qu'il a sauvée, réellement sauvée de la barbarie ; ces rues naguère sillonnées par le pompeux cortège d'un maréchal de France, devenu Grand-Veneur et Grand Maître de la franc-maçonnerie par décret impérial.
Pendant que les Cialdini, les Fanti et tant d'autres auteurs et fauteurs du guet-apens de Caslelfidardo, tant d'autres violateurs du droit des gens et de la foi jurée, survivent et triomphent, nageant dans l'opulence et la prospérité, La Moricière, pour avoir été fidèle à la loi, à l'honneur, à la religion, s'éteint et disparaît, vaincu, méconnu, oublié.
Je l'ai dit, les jugements de l'histoire me sont suspects, parce qu'elle est presque toujours la servante ou la prêtresse du succès; mais ses récits sont toujours instructifs, et je consens à ce qu'on l'interroge pour savoir si elle fournit beaucoup d'exemples d'une destinée plus tragique.
Cela dit, et après avoir ainsi touché le fond de l'abîme, l'âme oppressée se relève pour contempler et adorer la grandeur et la gloire de l'adversité. Sachons le reconnaître et le dire : La Moricière, triomphant et satisfait, maréchal de France, vainqueur à l'Aima ou à Magenta, salué par la curiosité empressée des multitudes, alourdi et engraissé par la prospérité, ne fût point sorti de la foule éclatante des généraux heureux, n'eût point atteint une autre gloire que celte gloire militaire dont la France a été de tout lemps éprise et de tout temps saturée. Sa figure, placée à son rang dans les galeries
de Versailles, au milieu de tant d'autres, n'eût éveillé dans les âmes qu'une émotion banale et passagère. Mais La Moricière, trahi par la fortune, disgracié, proscrit, insulté; La Moricière, vainqueur de l'anarchie et victime de la dictature; La Moricière, condamné par l'honneur au supplice d'une obscure oisiveté ; La Moricière, vaincu à Castelfidardo et captif à Ancône ; La Moricière, subissant l'injure du sort avec une modestie et une gravité toute chrétienne; puis, mourant tout seul, mais debout et le crucifix à la main -.voilà un personnage qui sort tout à coup des rangs vulgaires pour monter aux grands sommets de l'admiration humaine! Voilà une gloire tout à fait à part qui rajeunit l'âme, qui l'exalte en la purifiant, et qu'on ne voudrait échanger contre aucune autre. Voilà un spectacle comme l'histoire en offre trop rarement, et comme nous en avons besoin, nous surtout, nous Français, nous catholiques, trop dociles adorateurs de la force et de la fortune. Oui, cette gloire est enviable, et au fond la plus enviable de toutes. La nature a beau regimber; la raison et la foi ^ont d'accord pour le proclamer. Nous sommes tous émus par le souvenir de Catinat vieilli, mis de côté et résigné dans sa retraite, y rappelant « par sa simplicité, par sa frugalité, par le mépris du Tionde, par la paix de son âme et l'uniformité de sa conduite, le souvenir de ces grands hommes qui, après les triomphes les mieux mérités, retournaient tranquillement à leur charrue, toujours amoureux de leur patrie et peu sensibles à l'ingratitude de Rome qu'ils avaient si bien servie1.» Mais Catinat vraiment malheureux, Catinat prisonnier, exilé et disgracié, Catinat éloigné à la fleur de l'âge du commandement des armées eût été bien plus grand encore; comme notre La Moricière, il eût rappelé le souvenir sublime de saint Louis dans les fers. L'antiquité a dit que l'homme de bien aux prises avec l'adversité était le spectacle le plus digne, si ce n'est le seul digne des regards de Dieu. Le christianisme ajoute que c'est le spectacle le plus salutaire et le plus nécessaire à l'âme de l'homme.
La Moricière a été choisi parmi nous pour nous donner cette haute leçon dans toute sa majesté et toute sa beauté. Il a montré ce double caractère de docilité sous l'épreuve et d'empire sur le malheur qui
1 Saint-Simon.
fait les grands hommes et les grands saints. C'est qu'il y avait en lui l'étoffe d'un grand chrétien.
L'épreuve et l'exil développèrent rapidement dans cette belle âme les germes de la foi que l'éducation domestique y avait semés et que de purs et nobles exemples, tout proches de lui, lui faisaient chérir et admirer. Par son mariage avec la petite-fille de la marquise de Montagu, il était entré dans une famille où les calamités les plus atroces et les plus imprévues supportées avec une énergie surhumaine n'avaient laissé dans les âmes qu'une sérénité sublime, et une compassion plus grande encore pour les bourreaux que pour les martyrs. Enflammé par les récits d'une belle-mère qui est restée pour lui, jusqu'à son dernier jour, l'amie la plus dévouée et la plus enthousiaste, La Moricière eut la première pensée d'une publication destinée à compter parmi les trésors de notre histoire et dont il dirigea la première rédaction1. En apprenant à juger l'action de la vertu chrétienne sur les plus touchantes victimes de la Terreur comme sur les obscurs devoirs de la vie domestique, il fut conduit plus, loin et plus haut encore. L'étude, une étude active, ardente, approfondie des doctrines et des résultats de la religion, devint son occupation première ; il la poursuivit jusqu'à sa fin avec une persévérance infatigable. Une fois chrétien par la pratique comme par la foi, il voulut l'être au grand jour, et sans plus reculer devant le respect humain, devant les dédains de l'incrédulité, que devant les Arabes ou les barricades. On le voyait au pied de la chaire chrétienne 2, suivre la parole du prédicateur avec l'attention agitée, la vivacité de geste qui lui était habituelle , marquant sur ses traits si noblement accentués, et comme taillés par le ciseau du sculpteur, une adhésion expressive, quelquefois une contradiction impatiente de se manifester, comme s'il avait dû aborder à son tour cette autre tribune. Un jour, à Bruxelles, un ancien collègue et ami, qui l'avait connu tout autre, le trouva penché sur ses cartes, où il marquait, avec
1 Anne- Dominique de Nouilles, marquise de Montagu. Rouen, 1859, imprimerie Péron.
5 Tout Bruxelles Ta vu ainsi pendant les prédications de l'éloquent et pieux pt're Dechamps qui vient d'être appelé à l'évêché de Namur.
une fiévreuse anxiété et une sympathie passionnée, les progrès de nos armées en Crimée. Pour assujettir ces cartes déroulées, il avait employé les livres qui lui étaient devenus les plus usuels, le Catéchisme d'abord, son livre de messe, puis Y Imitation de Jésus- Christ, et je ne sais quel volume du père Gratry. A la vue de ces quatre témoins d'une préoccupation si nouvelle, le visiteur ne dissimula pas sa surprise : « Eh bien oui, dit le général, j'en suis là; je « m'occupe de cela ; je ne veux pas rester, comme vous, le pied en « l'air, entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit; je veux savoir « où je vais, à quoi m'en tenir. Et je n'en fais pas mystère. »
Ce courage public contre les ennemis de la foi lui valut, des mains de Dieu, le don inespéré, le don incomparable de la magnanime patience dont il avait besoin pour supporter et accepter son épreuve, pour offrir à Dieu tous les biens sacrifiés de sa glorieuse vie. Les progrès de cette grande âme devinrent ainsi chaque jour plus sensibles et se manifestèrent surtout par sa résignation en présence de la croix si lourde qui lui était infligée.
On salue la croix de loin, dit Fénelon, mais de près on en a horreur. Ce fut le contraire pour La Moricière : il ne l'avait guère saluée de loin ; mais quand elle vint, il l'embrassa, la souleva et la porta jusqu'au tombeau avec une générosité, une sérénité et une simplicité surnaturelles. L'expérience crucifiante qui, toujours selon Fénelon, doit nous arracher à nous-mêmes et aux désirs du siècle, ne trouva chez lui ni révolte, ni défaillance, ni mollesse impuissante. Il entra dans cette nouvelle carrière et il y marcha jusqu'au bout avec l'impétueuse et opiniâtre résolution de l'homme de guerre qui veut devenir l'homme de Dieu.
Un grand génie l'a dit : Il importe à l'honneur de l'espèce humaine que les âmes nées pour souffrir sachent bien souffrir. La Moricière n'était pas né pour souffrir ; il était né pour combattre et pour commander, pour vaincre et pour éblouir. Et néanmoins, quand la vie n'a plus été pour lui qu'une longue souffrance, il a su bien souffrir, souffrir en chrétien, souffrir en soldat de Jésus-Christ, en vainqueur du mal; souffrir non pas pendant quinze jours ou quinze mois, mais pendant quinze ans et jusqu'à ce que la mort vînt le relever du poste que l'honneur lui avait assigné et où la fortune l'avait oublié.
Nous tous qui l'avons connu et fréquenté dans cette seconde et douloureuse phase de son existence, nous lui devons de grands et utiles enseignements, que son souvenir et la leçon austère de sa mort doivent nous rendre à jamais sacrés. C'est beaucoup sans doute que les actes des saints, que les exemples des héros de la vie chrétienne, de leurs épreuves et de leurs triomphes, transmis par des historiens ou des commentateurs à leur postérité spirituelle. C'est beaucoup, mais ce n'est rien ou presque rien auprès de la présence réelle, si j'ose parler ainsi, d'un homme marqué du sceau des élus, d'un confesseur, non-seulement de la foi, mais de la vertu, de la patience, de la résignation et de l'abnégation chétienne. Quelle histoire, quelle prédication pouvait valoir un serrement de cette vaillante main, un accent de cette voix si vibrante, un regard de cet œil de lion, venant à l'appui de la vérité reconnue, proclamée et pratiquée par une âme de cette trempe?
Non, la flamme de ce beau regard si limpide et si lier ne sera jamais oubliée par aucun de ceux qu'elle a une fois transpercés, soit qu'elle fût allumée par les surprises d'une généreuse indignation, soit qu'elle fût tempérée par la sympathie et le désir de persuader ; et cette flamme, toujours vivante dans notre mémoire, continuera à illuminer pour nous les mystères de la vie et de la souffrance.
D'ailleurs, aucune métamorphose extérieure n'avait accompagné le changement profond et salutaire de son âme. Tel qu'on l'avait vu sur un champ de bataille ou dans les assemblées, au temps le plus brillant et le plus agité de sa carrière, tel on le retrouvait dans la solitude et l'obscurité de sa nouvelle vie. Il était resté bouillant et éblouissant comme autrefois, avec tout son feu et tout son charme, avec cette surabondance de vie, de jeunesse, d'originalité, d'ardeur, qui paraissait toujours vouloir déborder sur tout ce qui l'entourait. Seulement, l'aigreur, la colère, l'irritation même la plus légitime, semblaient désormais noyées dans une passion supérieure, la passion du bien ; dans la recherche et l'acceptation de la volonté de Dieu, dans l'amour des âmes1.
1 II en donna une preuve touchante par les vœux qu'il formait publiquement pour le succès de la négociation entreprise par M. Vegezzi entre le pape et le roi Victor- Emmanuel, pour la réorganisation ecclésiastique des provinces conquises/
Rien en lui n'était usé ou amorti ; mais tout était pacifié, réglé, animé d'un souffle plus haut et plus pur. Le touchant oubli de sa gloire humaine, humainement ensevelie, ne la rendait que plus chère et plus sacrée à ses vrais amis. Ces amis étaient encore nombreux : et amis, parents, anciens camarades, anciens collègues, nous étions tous fiers de lui, tous sous le charme, dès qu'il reparaissait, pour de trop courts instants, parmi nous. Rien de plus naturel, d'ailleurs, car je ne saurais assez le répéter; il avait conservé, dans ses relations privées, tout son prestige et tout son attrait d'autrefois. Essentiellement français, avec tous les bons et généreux instincts de notre pays ; essentiellement moderne aussi d'allures, d'idées, de convictions, n'ayant rien de renfrogné ou de suranné dans sa religion, voulant mettre au service du vieux droit et des vieilles croyances toutes les ressources de la civilisation moderne qu'il connaissait et qu'il appréciait mieux que personne; enfin, resté libéral en dépit de tant de mécomptes, de tant de défections, de tant de criminelles folies commises au nom de la liberté ; libéral plus modéré certes et plus pratique qu'aux jours de sa jeunesse, mais libéral, quoique soldat, comme nous l'affirme un de ces preux qui ont combattu avec lui à Castelfidardo : il pensait comme la nouvelle génération, il trouvait la liberté chose si belle et si bonne qu'il l'eût acceptée franchement, cordialement, de quelque main qu'elle fût donnée1.
Pour prix de sa souffrance, Dieu lui avait accordé la conversion de son âme. Pour prix de cette conversion, il lui fut donné de fixer une dernière fois les regards de l'Europe et de la postérité par une lutte aussi inégale que généreuse au serviced'une cause aussi légitime qu'abandonnée. Tout a été dit, avant comme après sa mort, sur la grandeur épique et sur l'héroïsme chrétien du sacrifice qu'il fit à la Papauté trahie. C'était, on ne se lasse pas de le répéter, le sacrifice non pas de sa vie, qu'il eût cent fois exposée avec bonheur sur n'importe quel champ de bataille; mais le sacrifice de son nom, de sa réputation, de son auréole militaire, de ses anciennes victoires. Se et ante actos triumphos libenter devovit, selon la devise vraiment romaine de la
1 Lettre du vicomte Joseph de Rainneville à la Gazette de France, du 18 septembre.
médaille qui lui a été offerte par la magistrature de Rome. « Il marchait, » a dit un vaillant qui s'y connaît, « avec la faiblesse contre la force, insigne et rare honneur qui demeure attaché à son nom, aux yeux des honnêtes gens de toutes les croyances et de tous les pays1. » Tâchons de nettement définir ce qui, en dehors même de la justice souveraine et de la sainteté du droit qu'il allait défendre, imprime à son dévouement le caractère d'une grandeur et d'une pureté hors ligne ; ce qui le met, oserais-jele dire? presque au-dessus de Lescure et delaRocheJacquelein.Le voici : Il n'était pas jeune, obscur et inexpérimenté comme ces héros si purs : il n'était pas entraîné par la nouveauté, l'appât irrésistible de l'inconnu, les chances de la lutte, la fortune des combats. Il était vaincu d'avance etil le savait : il allait de sangfroid au-devant d'une défaite inévitable, et d'une défaite qui n'était pas seulement matérielle. Pour cédera cette séduction sublime d'un devoir qui ne peut aboutir qu'à une catastrophe, il dut rompre avec, son passé, rompre avec son amour-propre, rompre avec beaucoup de ses amis politiques . Il savait parfaitement à quoi il s'exposait; il connaissait à fond la puissance cosmopolite et l'acharnement implacable du parti qu'il allait soulever contre lui. Il savait que l'impopularité cléricale est celle qui s'efface et se pardonne le moins. Il le savait et, comme autrefoisà la brèche de Constantine, il s'y jeta tête baissée. Il osa être impopulaire, et il le fut jusqu'à l'héroïsme. Étant donné cet homme tel que nous l'avons connu, avec son caractère, son âge et ses antécédents, j'affirme qu'à aucune époque la chevalerie chrétienne n'a rien imaginé de plus difficile, de plus méritoire, de plus digne d'une éternelle mémoire.
Aussi, dans ce qui devait être son échec, Dieu lui octroya dès icibas une gloire aussi rare que délicate et impérissable. Il a compté au premier rang de ceux qui sont les témoins de Dieu dans le grand duel du bien et du mal, des hommes prédestinés à être les répondants du bien, de l'honneur et de la justice 2. Une poignée de jeunes gens, misérablement exiguë par le nombre, répondit seule à l'appel d'un si magnifique, d'un si séduisant exemple; et de tous les symptômes
1 Discours du général Trochu.
- Mgr Dupanloup, Oraison funèbre d-ts morts de Castelfidardo.
de la décadence ou delà transformation européenne, il n'y en a point de plus alarmant, de plus humiliant, que cette exiguïté. Leur petit nombre les honore, mais il nous accuse, a dit avec trop de raison un homme de cœur, mort au moment d'aller les rejoindre. Mais ce petit nombre a suffi pour ce que voulait et ce que pouvait La Moricière. Il lui a suffi pour représenter l'honneur de la France catholique au milieu du lâche abandon de l'Europe. Il lui a suffi surtout pour arracher le masque au mensonge de l'usurpation piémontaise, et pour tacher de sang les mains hypocrites qui allaient se poser sur l'épaule et la blanche tunique du vicaire de Jésus-Christ.
Cela fait, il ne lui restait plus qu'à mourir comme il est mort. La mort arrive à l'improviste ; mais elle ne le surprend pas. Elle le trouve debout, vigilant, décidé, indompté, comme naguère au temps de sa jeunesse, quand il la regardait chaque jour en face. Elle le trouve de plus armé d'une force et dune foi qu'elle ne lui connaissait pas. En la voyant venir, « il décroche son crucifix comme autrefois il décrochait son épée. » Le mot est d'un évêque et il restera. « Elle a été douce envers la mort, comme elle avait été douce envers la vie, » disaitBossuet de sa Henriette d'Angleterre. Il aurait dit de notre héros qu'il a été fort contre la mort, comme il avait été fort contre la vie. Il aurait salué de ses accents immortels cette mort de soldat qui est encore et surtout la mort d'un saint. Quoi de plus admirable et de plus complet! Cette nuit dernière, après une journée partagée entre la prière humble et publique, et l'étude de l'histoire de l'Église où il aura sa page, et une page si resplendissante1; cette seule parole pour appeler un prêtre, ce cri unique pour se procurer la grâce de l'absolution ; ces rapides moments passés debout dans la solitude, le crucifix entre les mains; et enfin le moment suprême qui le trouve en pleine adoration, en pleine préparation, à genoux devant son Dieu ! Se peutil imaginer une vie plus généreusement et plus chrétiennement
1 On sait que le dimanche, veille de sa mort, il était sorti une dernière fois pour assister au salut dans l'église du village de Prouzel. Il y resta agenouillé pendant tout l'office. En rentrant il se met à lire Y Histoire de V Église, par M. l'abbé Darras. Ce fut sa dernière lecture. Le volume entr'ouvert était près de son lit quand il se leva pour appeler son domestique et lui faire chercher le curé qui eut à peine le temps de recueillir son dernier soupir, j
achevée, une mort plus heureuse dans sa soudaineté? Le voilà préservé de sentir goutte à goutte l'amertume delà séparation des siens, de la noble femme, toujours si digne de lui, que Dieu lui avait donnée pour compagne et pour lumière, puis de ses filles, adorées avec la tendresse et l'anxiété passionnée du vieux soldat! Le voilà transporté, du sein de son obscure et fatigante oisiveté, dans l'activité éternelle, dans une splendeur et une gloire que nul ne pourra plus lui enlever! Quelle triomphante sortie de l'exil d'ici-bas ! Quelle triomphante entrée dans la patrie céleste, dans l'armée des élus, des confesseurs de la foi, des chevaliers du Christ ! Te martyrum candidates laudat exer citas.
Combien il aime et estime à présent ces quinze années de disgrâce humaine, où la grâce divine envahissait son âme et le menait à travers les épines et les croix, les avanies et les désastres, les angoisses et les amertumes, au couronnement chrétien de sa carrière.
« J'irai, » disait l'évêque d'Orléans, en parlant de la tombe des jeunes soldats de La Moriciôre, immolés sous ses yeux dans sa dernière bataille ; « j'irai là, jeter un regard vers le ciel et demander le triom- « phe de la justice et de l'éternel honneur sur la terre. J'irai là, relève ver mon cœur de ses tristesses et fortifier mon âme de ses épuise- « ments... J'irai apprendre d'eux à conserver en moi la flamme du « zèle pour l'Église et pour les âmes, à vouer aux luttes de la vérité « et de la justice jusqu'à mes derniers accents et mes derniers sou- « pirs. »
Et nous, nous irons, et le grand et cher évêque y viendra avec nous, nous irons demander et apprendre tout ce qui nous manque, près de cette tombe creusée dans une lande de Bretagne, au pied d'une croix ignorée, où gisent les restes du chef immortel de ces jeunes victimes, de celui qui, comme Duguesclin, son compatriote Duguesclin, aurait mérité de dormir entre les rois à Saint-Denis. Tant qu'il y aura une France chrétienne, celte tombe lointaine et solitaire apparaîtra aux âmes parée d'une grandeur solennelle et d'une majesté touchante. Loin des enivrements du champ de bataille, loin du théâtre de ses luttes et de ses succès, sous le tertre qui recouvrira jusqu'au jour du jugement ce cœur intrépide et ce bras victorieux, c'est là qu'on aimera à évoquer une grande âme trahie par la fortune et grandie par le sacrifice. C'est
là qu'on admirera sans réserve le guerrier, l'homme public qui a su garder intact son honneur, l'honneur du soldat, du citoyen et du chrétien. C'est là qu'il faudra aller apprendre le néant des espérances humaines, mais apprendre aussi qu'il y a, môme en ce monde, une vraie grandeur et une vraie vertu. Cette tombe nous dira comment il faut s'y prendre pour mépriser les iniquités de la victoire; pour servir dans l'armée de la justice contre l'armée de la fortune; pour protester contre les mollesses énervantes, contre les complaisances serviles, contre l'idolâtrie du succès ; pour placer au-dessus des pauvres oripeaux d'une fausse grandeur, la fidélité aux convictions désertées, aux drapeaux déchirés, à la liberté reniée, aux amis persécutés, aux proscrits et aux vaincus. Cette tombe nous enseignera, dans la confusion et l'instabilité du monde actuel, à sauver avant tout le caractère, qui fait toute la puissance et toute la valeur de l'homme icibas. Mais de cette tombe sortira en même temps une leçon plus difficile et plus nécessaire encore. Elle nous enseignera à être doux et forts dans le malheur ; à trouver le calme et la joie dans la souffrance, à la supporter sans abattement et sans aigreur, à savoir accepter, quand il le faut, de n'être plus qu'un serviteur inutile, et à gagner ainsi la vie éternelle. Oui, tout cela nous sera révélé sur la tombe de celui qui ne sera point oublié, parce qu'il a réuni dans sa glorieuse vie ce qui a été trop souvent séparé : parce qu'il a été non-seulement un grand capitaine, un grand serviteur de la France, un fidèle soldat de la liberté, un honnête homme, un grand citoyen; mais encore un grand chrétien, un chrétien humble et intrépide, qui a aimé son âme et qui l'a sauvée.