PARIS
IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN, ET C* rue Neuve-des-BoDS-Enfants 3.
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LE GËNÊBÀl M LÂHORIGIËRË
« Apres seiÉe ans d*appli« cation constante, J*ap<* prends encore tous les Jours. •
{Lettre écrite d'Afrique par M. DE LamoriciÈRB, à un ami*)
Je ne veux mêler à cette esquisse d'one des physionomies militaires les plus sympathiques de Tarmée française aucune préoccupation politique. Cest surtout une des pages brillantes de notre histoire en Afrique que j'ai le désir de retracer dans la personne du général de Lamoricière, vieux souvenirs d*enfance sur lesquels tombera le rideau sanglant de février.
La destinée de la France s'accomplit à travers des péripéties sans nombre. La France est le héros, l'acteur prin(*jpal du monde. Elle joue aux yeux des peuples et pour l'amour des grandes choses le drame de la civilisation, et dans cette action de l'être collectif, nos frêles individualités sont broyées comme la paille sous le fléau.
Christophe-Louis-Léon Juchault de Lamoricière est un Breton de Nantes. 11 a aujourd'hui cinquante-deux ans. Il est né le 5 février 1806. C'est un militaire de la physionomie la plus agréable. Son éducation a été celle de la plupart de nos officiers distingués. Il a passé par le collège, l'école polytechnique et l'école d'application de Metz. Il était lieutenant du génie à vingtquatre ans, c'est-à-dire en 4830.
C'est en cette qualité qu'il fit partie de l'expédition d'Alger. On l'avait attaché à l'état-major du génie.
Peu de temps après la prise d'Alger, fut créé ce corps exceptionnel qui depuis a tant fait parler de lui et auquel on donna le nom de zouaves, M. de Lamoricière fat l'on des
premiers capitaines nommés à la création de ce corps. Il eut aussi cette singulière fortune de diriger le premier bureau arabe qui fut organisé en Afrique, lorsqu*en 4833 le général Trezel, sur l'avis du général Avizard, qui avait succédé au commandement par intérim du duc de Rovigo, eut appliqué ce système.
La création des bureaux arabes avait pour but d*étendre et de régulariser les relations avec les tribus, de centraliser toutes les affaires arabes, de traduire les correspondances avec les indigènes, de recueillir les documents de toute nature et d'ofiErir ainsi au général en chef le moyen de se rendre compte à toute heure de la situation du pays. Ils servaient aussi à transmettre les décisions du commandant supérieur. On sait que ces bureaux, auxquels le procès Doineau a donné un intérêt d*actualité, se composaient d'un chef, de deux officiers et de trois interprètes (0-
(1) On peut consulter avec fruit, sur ces matië« res, V l'Arrêté minhtériel tin i*^ févrieriSliky por*
Un écrivaia militaire, M. Hugonnet, donne la composition d'un bureau arabe de la manière suivante :
Un chef et son adjoint;
Un khadi et ses assesseurs ;
Un secrétaire français ;
Un secrétaire indigène (le khodja);
Un chaouch (huissier ou garçon de bureau) ;
Quelques cavaliers (spahis), pour agir au dehors, porter des ordres, etc.;
Un autre écrivain militaire, M. Couturier, devienne, ancien commandant d'état-major, dans un excellent livre intitulé Coup d'œil historique et statistique sur les forces militaires des principales puissances de r Europe ^ s'exprime ainsi sur les bureaux arabes :
« Nous voyons à chaque instant revenir les bureaux arabes ; c'est surtout au moyen
tant erganisation et direction des bureaux et des affaires arabes; 2" C Instruction du maréchal Dugeaud sur les règles à suivre pour gouverner et ad^ ministrer les Arabes; 3" la lettre du général Bedeau, dans le Journal la Presse^ du 7 septembre
des bureaux arabes que les heureux résultats ont été obtenus.
« Malheureusement il est survenu un Tait, un simple procès; mais ce procès est un gros événement ; mais de ce procès datera, croyons-nous, une ère nouvelle en Algérie : le procès Doineau , enfin !
« Or, voilà que, tout à coup, nous entendons dire qu'on fait disparaîlre des indigènes;,,, o Si les broussailles pouvaient parler^ » dit un témoin arabe...
« Puis on voit les chefs de tribus venant à la cour de M. le chef de bureau arabe qui était pour eux un sultan, dans la véritable acception du mot ; car qu'on consulte les pages si naïvement bonnes et spirituelles qu'a écrites M. Hugonnet dans V Illustration, et on verra que le chef du bureau arabe « est plus puissant que les pachas d'Orient, »
« Puis nous entendons parler de caisses secrètes, de fonds éventuels, de ventes de chameaux, d'amendes prononcées par M. le chef du bureau arabe.
«Et ces mots arabes, qui résonnent conti« Duellement, ont excité l'attention e( on so
demande ce que c'est que ce pouvoir terrible, ces satrapies au petit pied.
« D'abord, on se figure que le bureau arabe est un être collectif, comme qui dirait, si vous voulez, le grand être collectif au nom duquel, à tous les échelons, tant de bras agissent, tant de voix retentissent ; et ce nom est plein de mystères et en même temps de terreurs ; en un mot, comme qui dirait un gouvernement au petit pied!
« Eh bien, non.
a Le bureau arabe, c*est un seul homme, un jeune officier qui est rempli d'activité, de courage, qui a plus d'intelligence généralement que ses camarades, car lui, au moins, il s'est donné la peine d'étudier la langue da peuple qu'il doit combattre ou administrer.
« Cet officier est d'ordinaire d'un grade fort peu élevé, un capitaine ou un lieutenant, parce que, pour le bien du service, on enlèverait difficilement un officier supérieur à son bataillon, à son régiment. »
L'officier du bureau arabe n'agissait d'abord que par ordre de son supérieur. Il existait de sages prescriptions à cet égard. Le
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chef de bureau devait servir de trucheman entre l'autorité et les indigènes. Mais quelquefois au lieu d'éclairer il faisait les ténèbres.
<» Notre jeune officier est ardent, ambitieux, poursuit le commandant de Vienne ; tout bon militaire est ambitieux ; il voudrait un grade, une croix ; il va auprès de son général, et, sous un prétexte qu'il trouve, et comment n'en pas trouver toujours un dans la complication des intérêts qu'il a à manier, il persuade à son chef qu'il faut cbàtier telle tribu. Le général, qui ne voit que par les yeux de son bureau arabe, incarné dans notre jeune officier, qui n'entend que par une de ses oreilles, à qui la main pleine de vérités n'ouvre que le petit doigt, autorise notre officier à aller châtier la tribu, et, pour ne pas compromettre l'autorité militaire territoriale, il ne lui confie que quelques-uns de nos soldats.
« Le jeune officier assemble ses caïds, les fait monter à cheval avec leurs goums^ et tombe $ur la pauvre tribu ; il gagne un grade ou la croix.
« Un jeune chef de bureau arabe, qui depuis a fait un assez bel avancement, se trouvait avoir sous ses ordres la puissante tribu des Flittas (que M. le colonel Lepène fait venir des PhUistÎBS^ on ne sait trop pourquoi). « Comment^ disait notre jeune officier, ces gaillarda-là ne bougent pas depuis un an ! Ah ! il faut leur mettre le feu sous le ventre. »
« Et voilà comment il est arrivé parfois, au dire de militaires dignes de foi, qu'on a été tirer des coups de fusil à des malheureux qui ne savaient pas pourquoi.
« Notre jeune officier, qui est sultan, pascha, padischa dans son petit royaume, reçoit de la munificence française quelque chose comme 450 fr. par mois.
« Et cependant il est entouré d'aghas, de caïds, scheicks, etc^, qui tremblent à sa vue, qui rinvitent et lui donnent la diffa (c'est-àdire le régal de bienvenue), qui font pour lui des chasses à la gazelle ou à l'autruche; l'un d'eux lui amènera un beau cheval. Tautre une jolie ffile... Je ne connais que feu çaint Antoine pour résister une fois» deu:^
LE GfiNËRAL DE LAMORIGIÈRE 11
fois toujours à de pareilles séductions. »
M. de Lamoricière sut y résister pourtant.
Il déploya dans Texercice de ses fonctions des qualités d'administrateur qui, plus tard, devaient le signaler à Tattention du maréchal Bugeaud et du gouvernement de Louis- Philippe. Lanomination de M. de Lamoricière fut trèS'bien accueillie.
« On ne pouvait faire un meilleur choix, a dit un historien militaire (1), il connaissait assez Tarabe pour traiter et communiquer directement avec les indigèaes. Il était homme de résolution, plein de ressources dans Fesprit, éclairé, travailleur, animé de la généreuse ambition de se distinguer par quelque chose de grand et d*utile. £n se rendant seul au milieu des Arabes, il démontra le premier que Ton peut traiter autrement avec eux que par la force ou les armes. »
J*ai lu, dans le Dictionnaire de la couversation^ que M. de Lamoricière reçut des Arabes le surnom pittoresque de Bou Aroua,
(1) Annales uifériennts^ par Pélisaier,
En langue arabe Bou Aroua signifie Père du bâton. Il paraît qu'à l'époque où M. de Lamorlcière dirigeait un bureau arabe, il avait coutume de porter une forte canne. Et trouvant incommode d'être obligé d'appeler le chaouch, il avait quelquefois recours à sa canne.
Cette colonisation à coups de bâton est malheureusement un des faits caractéristiques de Fhistoire civile de notre domination en Afrique. Le procès d'Oran a jeté une vive lumière sur le gouvernement des bureaux arabes.
Disons bien vite que, d'après des renseignements plus précis, que je dois à l'obligeance d*un ancien fonctionnaire duministère de la guerre (1), à la suite des mauvais
(t) M. Â. Germain, ancien maître des requêtes au Conseil d'État, ancien directeur des affaires civiles d'Algérie au ministère de la guerre. M. Germain publiera prochainement un grand ouvrage sur l'Algérie, fruit de longues et consciencieuses études et d'expérience acquise. Ce livre sera inti« tulé : Histoire civile^ administrative et politique
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traitements et des exécutions ngoareases qui signalèrent les derniers actes de Tadministration du général Royigo, les Arabes avaient fui Alger, déserté les marchés et laissé la troupe au dépourvu de viandes.
Les populations étaient frappées d'épouvantes et exaspérées par la haine.
Dans une Histoire de l'Afrique française^ écrite par MM. Leynadier et Glausel, on rapporte que le duc de Rovigo, ayant attiré deux caïds qui lui avaient été désignés comme chefs d'insurrection, les fit exécuter sans tenir compte de la parole donnée et du sauf-conduit qui leur avait été remis.
Le peuple arabe avait fait de ces deux caïds des martyrs populaires.
On conçoit combien il était difficile de ramener des populations animées de pareils sentiments.
Au surplus, l'acte du duc de Rovigo trouva peut-être des approbateurs. Uidée de Textermînation eut longtemps cours en Afrique.
de la domination française en Algérie f depuis 1830 Jusqu'à nos Jours, 5 toU in-8\
« M, B... se sauve et coarî encore. Pardon de Vanecdote, mais j'en ai ri de si bon cœur, que j*ai cru pouvoir la rapporter ici.»
M. de Lamoricière se mit à parcourir les villages voisins, ramenant la confiance par la franchise et la persuasion de son langage. Lorsqu'il eut rassuré les indigènes, contrairement à M. de Rovigo, il leur fit faire un bon accueil. Les hommes considérables des tribus se tinrent néanmoins longtemps à Técart; la bienveillance et les efforts incessants de M. de Lamoricière les déterminèrent à se rapprocher. Il se multipliait. Partout où il y avait quelque trouble à conjurer, quelque danger à courir, quelque conquête morale à faire, on était certain de rencontrer M. de Lamoricière. La France lui dut réellement la pacification des tribus d«s environs d'Alger, avec lesquelles il entretint de constantes relations.
Lorsqu'eut lieu l'expédition de Bougie, M. de Lamoricière fut chargé de reconnaître la place. Il en sortit, non sans peine, ayant accompli cette dangereuse mission. On lui a reproché d'avoir exagéré la facilité de Tea-
LB «âllÉlUL DE LAMORIGIÊRE il
l^treprise ; mais la façon dont il paya de sa
{personne à la prise de la ville , excase large* ment ce léger tort. Dans les campagnes de 4833 à 4834, il continua, malgré les rigueurs |( de la guerre, son système de conciliation et 'j ménagea toujours dans ses prises les femmes i et les enfants.
Ce système contrastait d'une façon bien digne de sympathie avec les actes de bar* ri barie qui furent commis en diverses circons* I , tances de nos guerres d'Afrique. Deux bis* i toriens que nous avons déjà cités, MM.Ley* , nadier et Clausel, rapportent ainsi l'un de l ces déplorables épisodes. Il suffit pour caractériser les horreurs de la guerre :
I a Longtemps on entendit les cris des mal • f heureux que la flamme étouffait, qu'une ' chaleur brûlante calcinait jusqu'aux os., ; Puis, de temps a autre, des détonations. Se [ battaient-ils entre eux? Se donnaient-ils mutuellement la mort pour échapper à des tourments d'enfer? C'est ce qu'on a toujours ignoré. Puis, on n'entendit plus rien que Iç pétillement des bois verts qui formaient les fascines. Le lendemain, on put entrer dans
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la grotte. A l'entrée étaient des animant morts, enveloppés de couyertures de laine qui brûlaient encore : quelques taureaux avaient du sang aux cornes, ce qui dénotait que, furieux, ils avaient dans leurs courses éventré des femmes, des enfants, peut-être.
On arriva dans la grotte par une traînée de cendre et de poussièrQ d'un pied de hauteur. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu'ils avaient dû éprouver avant d'expirer, le sang leur sortait par la bouche; des enfants à la mamelle gisaient dans les bras de leurs mères ! Un grand nombre portaient des traces de coups de yatagan. Ah I si une lutte eut lieu, qu'elle dut être horrible, au milieu de ces cris déchirants de femmes, d'agonie d'enfants, de bestiaux en furie ; au milieu de quartiers de rocs qui se détachaient de la voûte, et ce feu qui bruissait terrible, impitoyable, dans ce tombeau sans issue 1 « Le nombre des cadavres s'élevait à mille, environ, etc. »
NouB ne trouverons rien de semblable à
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constater dans la carrière militaire de M. de Lamoricière.
Il arriva dans la provinee d*Oran après le désastre de la Macta, en 4835. Son avancement fut alors très-rapide. Nommé chef de bataillon anx zouaves peu de temps après la retraite, il fut chargé par le général Trézel de traiter avec Abd-el-Kader, s'opposa à rembarquement des troupes et de Tartillerie à Oran, et fit en sorte que le général Trezel put rentrer dans la place par la porte dont il était sorti.
M. de Lamoricière fut nommé lieutenantcolonel aux zouaves en 4835. Uannée suivante, le maréchal Qauzel échouait devant Gonstantine,et, en 4837, une nouvelle expédition était confiée au général Danrémont.
La première colonne d'assaut, composée de quarante sapeurs, trois cents zouaves et deux compagnies du V léger, avait à sa tète le jeune lieutenant-colonel. L'assaut fut donné à sept heures. Il ne fallut pas longtemps pour qu'on vit à traversla fumée d'une horrible fusillade flotter sur la brèche le drapeau français. C'était la colonne de M. de
2^' Lfi GËNÉRAX DE LilMOftlClËRB '
Lamorieîère qui Vayait planté. Déjà ces braves, cherchant passage dans la place, soutenaient ée maison en maison, de barricade en barricade, un combat acharné qui dura plusieurs heures.
M. de Lamoricière fut horriblement brûlé.
On crut d'abord qu'il perdrait la vue; on craignit môme pour sa vie. L'une et l'autre furent sauvées. Le brave colonel Combes fut tué dans ce combat, dont Horace Vernet a reproduit la situation principale, celle du passage de la brèche au moment où le lieutenant-colonel de Lamoricière arrive sur la hauteur.
Deux ans après M. de Lamoricière devehait colonel. Il avait alors trente et un ans.
Une occasion de mériter le grade de général s'oflfirit bientôt à lui. On n'a pas oublié les fautes commises en Algérie par le général Desmichels et par le maréchal Drouet d'Erlon. L'attention du gouvernement avait été éveillée par l'insuccès de la première attaque de Gonstantine, sous le maréchal Clauzel. Les esprits, fort divisés jusqu'alors sur la question de savoir si l'on restreindrai^
LE GëNËRâL D£ LAMORIGIÈRE %{
au si Ton compléterait roccupatiou, s'ét^ienf réanis en présence des mauvais résuU^tiS occasionnés par les tâtonnements de la pre* miëre période. La théorie de la domination complète prévalut, et, pour en unir, on fit choix d*un homme de la plus rare énergie, le général Bugeaud.
De f836 à iSH eut lieu cette brillante époque de nos guerres d'Afrique, qui se termina par la complète soumission de l'Algérie, et pendant laquelle les officiers généraux les plus distingués de notre armée actuelle ont presque tous fourni leur carrière.
Nous venons de voir comment, à la prise de Constantine, M. de Lamoricière conquit les sympathies de Tarmée et la faveur du gouvernement.
Après un court séjour, en i839, à Paris, où l'avait appelé le ministre de la guerre, M. de Lamoricière retourna sur cette terre d'Afrique, qui permit à notre armée française de ne pas perdre sa supériorité militaire, pendant le pacifique règne de Louis-Philippe. Il y arriva en 1840, au printemps, et !e SIf juin, à la suite du passage de la Uouzaïa^
St LE GÉNÉRAL DE LAMORIGIÈRB
il obtint le ^ade de marëchaUde-camp. Il avait occupé les crêtes da col de Tenlah, débusqué 1 ennemi et ouvert le chemin de Tarmée française.
L'année 1840 avait été signalée, en Afrique, par la nomination du général Bugeaud au gouvernement de T Algérie, en remplacement du faible maréchal Yalée. Jusqu'à* lors, si le général Bugeaud avait su vaincre, on n*ignore pas qu'il avait tiré peu de profit delà victoire. Abd-el-Rader, dont les derniers traités n'avaient fait qu'augmenter la puissance, en profitait pour tenter une insurrection générale et recommencer ce que les Arabes nommaient la guerre sainte.
Le général Bugeaud comprit alors qu'il fallait, à tout prix, exterminer les forces d'Abdel-Rader et ruiner son parti; que la domination militaire était inefficace sans la domination politique, la colonisation, l'agriculture et industrie.
Le maréchal emprunta, d'ailleurs, beaucoup à l'ennemi dans le gouvernement des indigènes. Le génie organisateur d'Abd-el- Kader Tavait frappé.
LÉ GÉNÉRAL DE LAMORICIÈRB t3
Il laissa donc la hiérarchie des ponvoirs dans l'état où il Tavait troairée* Elle était formée de la manière suivante et se corn* posait :
4« D'an khalifa (lieutenant).
2« De plusieurs aghas placés sous les ordres du khalifa. L'agha est à la fois chef militaire et administratif. Il perçoit les deux impôts, Vaach&ur (dlme des grains) et le xeceat (impôt des bestiaux).
3» Le Aratd, chef de trihu nommé à l'élection chaque année. Son action s'exerce sur la police intérieure.
4»Lec^etft(maire).
S^" Le kady (juge et notaire). Les affaires civiles en;re indigènes tombent seules sous sa juridiction.
6» Le medjles (juge d'appel).
7° Voukil (agent financier).
Dans le mouvement militaire et administratif que le général Bngeaud imprima si vigoureusement à l'Algérie, le général de Lamoricière trouva l'occasion de se distinguer, sous le double aspect de l'administraleur et du $oldat. Le général Bugeaud, à 1^
SI LE GÉII£RAL de LAMOKiCIÈRB
saite de rexpédition de Tagdempt et de Mascara, lui confia roccupation pennaneste de Maseara. Dans son rapport sur Texpéti* tion, le gouverneur général parla, de la oia* nlère la plus flatteuse, des services rendus par le général de Lamoricière.
Pendant cette occupation, le jeune général eut à soutenir de vives attaques. Hais il battit les troupes d'Abd-el-Kader, et fit en sorte que le ravitaillement de la place ae pût être empêché.
11 faut encore citer, parmi les prineipaax faits d*armes qui honorent la carrtère de M. de Lamoricière, la soumission de la tribu des Flittas. Ce dernier succès le fit élever au grade de général de division, le 9 avril «843.
On sait qu'à la fin de 48491, Abd-el-Kader, acculé entre le Ghélif et la Mina, réduit à une sorte de souveraineté insurrectionnelle, errait de tribu en tribu, suivi d'une petite armée de cavalerie, à travers les gorges du Jurjura. Là, il faisait appel aux sentiments religieux et patriotiques des populations, chez lesqœltes ces sentiments sodI poussés
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jusqu'au fanatisme. Un vaste rassemblement de ces malheureux, décimés, ruinés par nos armes, s'était groupé dans la montagne. Il fut dispersé.
Après le combat de TOued-Malah, en octobre 1843, Abd-el-Kader fut en pleine déroute.
C'est alors que cet homme, d'un courage à réprouve des plus hautes infortunes, conçut le projet de soulever le Maroc, où il s'était réfugié, et parvint, en effet, à armer contre nous une partie de ces populations.
Le général de Lamoricière, qui occupait le camp de Lalla Magrnia, se vit assailli par ces nouveaux soldats de la guerre sainte. Il les repoussa avec une vigueur qui lui valut une promotion dans la Légion d'bonneur :
le titre de commandeur. Le maréchal Soult, alors ministre de la guerre, écrivit au général de Lamoricière pour le féliciter sur ses uouveaux faits d^armes. Il l'approuva de n'avoir pas poursuivi les fuyards jusque dans le Nord, et lui apprit ce qu'on projetait à cet égard.
La bataille d'Isly, qui fat livrée au mois
S6 LE OÉNÉItAL DE LAMORIGIÊRË
d*aoùt 1844, et à laquelle le général de Lamoriciëre prit une part si brillante, mit le comble à sa renommée comme soldat. On sait qae notre petite armée, évaluée au quart environ de Tarmée ennemie, fit dans cette bataille des prodiges de valeur; elle montra, dans toute sa vérité, le triomphe de renseignement sur la force. Dirigée par le maréchal Bugeaud avec une sûreté de coup d'oeil digne des meilleurs capitaines, elle entra comme un coin dans les masses profondes de ces barbares, et les fendit, les dis* persa avec une facilité singulière, tant le vieux maréchal avait vu juste dans la disposition de son plan de bataille, tant ce plan fut exécuté avec précision par les officiers et soldats qui combattaient sous ses ordres 1 Complimenté par le maréchal Bugeaud, qui n^était pas prodigue d*éloges, M. de Lamoriciëre se vit, avant Tàge de quarante ans, dans une de ces positions si brillantes, qu'elles semblent, dans la vie, un point lumineux qui la domine et Téclaire. Pour atteindre aux honneurs suprêmes du maréchal^t» il ne restait au jeune général qu^une
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condition à remplir : irivre. Or, plein de force, de jeunesse et de santé, la vie s'on* Trait large et magniûque devant lai.
La politique, cet écueil oCi yiennent, en France, se briser un si grand nombre de nos gloires spéciales et, parmi celles-ci, en majeure partie nos gloires militaires, attira M. de Lamoricière dans son tourbillon. Le marécbal Bugeaud, en rentrant en France après la bataille dlsly, avait conûé au général de Lamoricière, Tinter im du gouvernement de l'Algérie.
Fji quittant TAfrique, le marécbal Bugeaud, faisant ses adieux à ceux qui Tentouraient, dit : « Je quitte l'Algérie, mais je latsse ses destinées en bonnes mains; |e voudrais vous embrasser tous, je vous embrasse dans la personne du général de Lamoricière. »
Mais sa façon de comprendre ce gouvernement et ses principes de colonisation ne s'accordaient pas avec ceux du vieux maréchal, qui avait sur cette question des idées Irès-absolues. Celles de M. de Lamoricière ne l'étaient sans doute pas moins. H (ut in^*
possible de s^entendre. Le général abandonna la partie etvint en France solliciter des électeurs du premier arrondissement de h viile de Paris, le mandat de député.
Le scrutin ne lui fut pas favorable. Mais M. Gustave de Beaumont, nommé à la fois à Mamers et à Saint-Calais, ayant opté pour le premier collège, M. de Lamoricière fat élu dans la Sartbe.
ïlûtses débuts à la chambre des députés, dans cette année 4847 qui vit éclore la campagne des banquets réformistes, et fut marquée de tant de signes néfastes qui annonçaient la chute prochaine de la moqarchie de Juillet. Il siégea sur les bancs de la gauche, entre ses amis : MM. de Toc^ueville et de Beaumont, et fit au gouvernement de Louis-Philippe une opposition fort modérée, d'ailleurs.
Cependant, il reparut encore sur le sol africain, pour prendre part aux derniers faits d'armes qui firent tomber entre les mains du duc d*Aumale la smala d'Abd-el- Kader. Nous avons va, sur le grand bassin des Tuileries, figurer, ooBuae une dépouille
opime, la tente qai abrita tant de fois le héros du désert. Une royauté mourante exhibait les insignes d*une royauté vaincue, et triomphait sur le bord de la tombe.
On sait la part que le général de Lamorieière avait prise à ces affaires. Ce sont les dernières pages de sa vie militaire. Elles ne cèdent point aux premières en éclat, en bravoure et en habileté. Il s'était rendu, de sa personne, au milieu du combat. Il s'avança jusqu'à Tlemcen. De nombreuses populations tombent entre ses mains. Aussi humain que généreux, M. de Lamoricière, qui aurait pu les écraser, se borna à les resserrer du côté de la mer. Il a doifné lui-même les motifs de sa noble conduite dans son rapport. Selon lui, cette vengeance eût été trop sévère. Il fit grâce de la vie à ces infortunés.
La reddition d'Abd-el-Kader termina la vie militaire du général de Lamoricière, en Afrique. Les discussions auxquelles donnèrent lieu, devant les chambres, la principale condition de cette reddition, sont encore présentes à l'esprit des lecteurs. Dans cette avalanche de petits faits qui s'amonce^r
30 LE GfiltfiRAL DE LAMOllICIÊRE
laient alors contre le trône de Louis^Philippe, celui-là tient sa place.
Un prince da sang royal, M. le duc d*Aamaie, avait ratifié la promesse faite par le général de Lamoricière à Abd-el-Kader, de le conduire à SaintJean-d'Acre ou à Alexandrie (4). On lisait dans le Moniteur du % janvier: a Je ratifie la parole donnée par le général de Lamoricière. Signé Aumale. » Le général lui-même, dans ses rapports des 46 et %% décembre, disait : « J'étais obligé de prendre des engagements, je les ai pris, et j'ai la ferme conviction que S. A. R. les ratifiera, si Témir se fie à ma parole. » Et ces deux paroles, celle de Tofficier-général et celle du prince, furent violées.
Quand survint la révolution de Février, le nom de M. de Lamoricière avait acquis en France, une grande popularité. On aimait cette jolie figure de soldat français, cette humeur insouciante qui lui fait pousser la bravoure jusqu'au dandysme des héros de TA-
(1) Mpport du duc d'Aumalt^ le 23 décembre 1847.
LS £ÉNÊAAL DE LAMORtGIÊRfi df
rioste ; on savait gré, à un homme comblé de la fortune, de faire si bon marché de sa vie. Les qualités d'administrateur, dont il avait fait preuve dans les bureaux arabes et dans le gouvernement intérimaire de TAlgérie, ajoutaient aux dons brillants dont la nature l'avait doué, cette solidité qui permet à un soldat d'arriver au maniement des affaires.
Parmi les combinaisons éphémères que le vieux roi Louis-Philippe imagina dans sa détresse, le nom du jeune général africain surgit un moment comme une espérance suprême.
Sur le boulevart, on le vit haranguer le peuple ; il proclamait la régence et la cessation des hostilités ; il parlementait, au pied d'une barricade, avec ceux qui Fentouraient en le menaçant. « Je suis porteur d'une proclamation annonçant l'abdication du roi ; la révolte n'a pas d'objet, et il faut se retirer chacun chez soi. »
Un interlocuteur dit qu'on ne laisserait pas approcher les militaires de la barricade ; il deoiande à voir la proclamation, lui seul
3t LE GÉNÉftAL DE LAMORIClftRC
pouvait en donner lecture. Le général la lui remet; mais celui-ci la met dans sa poche et remonte sur la barricade, sans rien lir^ ou dire à ses camarades. Ce combattant a chez lui cette proclamation, qu'il a fait encadrer et apposer sur les muis de son appartement.
Mais déjà le peuple enveloppait le château des Tuileries. Une poignée de gardes municipaux, retranchés dans le Châteaud'Eau, essayait une dernière et inutile résistance. Par toutes les grandes artères qui se croisaient sur la place du Palais-Royal, un peuple en armes débouchait à flots pressés et tumultueux.
Il ne s'agissait plus de nommer des ministres. On avait songé au dernier remède, l'abdication. M. de Lamorlcière vint, suivi de son aide de camp, M. Trigaut de la Cour, porter cette parole tartive aux insurgés de la place du Palais-Royal. Déjà le général Gourgaud avait échoué dans cette tentative.
MM. Baudin, Merruau ehde Girardin n'avalent pas mieux réussi. Les balles se croisaient en tous sens sur la place. M» de
M GftlffiRAL DE LAMORIGiÊRE 33
Lamoricière lance son cheval aa milieu de cette grôle de plomb et prétend parler à llûsurrection. Le bruit de la fusillade ne permet seulement pas de distinguer le bruit de sa voix. £u un instant, le voilà devenu le point de mire de tou& les fusils qui manquent de but. Son cheval est frappé d*un coup de feu et s'abat. On Tenveloppe, on le presse, on le menace de mort. Le général se défend ; mais un coup de baïonnette l'atteint au bras. Un canon de fusil s'abaisse et touche sa poitrine. Le chien tombe ; par bonheur, le fusil rate. M. Charles Lagrange, qui se trouvait là, se jette entre le cheval et la foule, fait face aux baïonnettes, et sauve, par son énergie, la vie du général.
M. de Lamoricière, que sa popularité n'eût pas sauvé alors, fut conduit à l'ambulance du docteur Pellarin, qu'on venait d'installer rud de Chartres.
Le soir même, le général se rendit à THôtel-de-YilIe et donna son adhésion au nouveau gouvernement; mais il refusa, ainsi qae son ami, le général Bedeau, le portefeoille de la guerre, qui lui fut offert.
34 L£ G&NÉRAL DE LAMORICIÊRK
Aux élections pour l'assemblée constU tuante, qui eurent lieu un Oiois après les éyénements de février, il fut nommé député par le département de la Sarthe, Vuu des départements les plus intelligents de la France, et qui, depuis une- cinquantaine d'années, s*est distingué par le caractère de ses élections. A Tasseinblée nationale, le général de Lamorieière prit quelquefois la parole.
Son éloquence rappelait un peu la manière administrative du pèrtf du bâton. M. Thiers en a su quelque chose dans la discussion relative à Tancien système de recrute* ment.
Il aborde la tribune comme une pUce forte, à fond de train, et ses discours sont de Véritables charges de cavalerie.
Un des malheurs du siècle d'agitation dans lequel nous vivons est de jeter, en dehors de la ligne de leur profession, une foule d'hommes qui, tôt ou tard, y laissent, les uns leur fortune, les autres leur carrière, leur popularité, leur existence même. Obligé de prendre part à la répression de Tinsarrection de juin, M. de Lamorieière se trouva»
LE GËNÉnAL DE LAMORICIÈRE 35
par la voie de la guerre civile, sur le chemia qui mène fatalement aux affaires.
Sa conduite dans les funèbres journées de juin 1848, fut celle de tous les gé;:éraux attachés au parti du général Cavaignac, et placés, d*ailleurs, sous son commandement.
Le quartier général de M. de Lamoricière était situé au Château- d*Eau, Il y arriva le 23, à deux heures de relevée, au moment où la garde nationale était le plus vivement exaspérée contre la commission executive.
H menait quatre colonnes ; elles se composaient du W'' léger, de deux bataillons de garde mobile, d*un escadron de lanciers et d'une batterie d'artillerie, auxquels il faut ajouter quelques bat.iillons de la V légion.
En arrivant à son poste, M. de Lamoricière s'aperçut, non sans inquiétude , que les méfiances de la garde nationale, d'abord sourde au rappel , avaient permis à Tinsurrection de s'étendre dans les quartiers voisins du Chàteau-d'Eau. D'innombrables barricades barraient les rues voisines; elles formaient un demi-cercle autour du quartier général. Le cercle, en se rejoignant.
36 * LE GÊiNÉRAL DE LAHORIGIÈRE
pouvait envelopper les quatre mille hommes de M. de Lamoricière. Aussi tinl-il ces quatre mille liomme continuellement en action, afin de les tromper, de les empêcher de reconnaître leur petit nombre et de faire supposer aux insurgés qu'il disposait de forces considérables.
La garde nationale était devenue belliqueuse, M. de Lamoricière paraissait peu compter snr elle. 11 fut agréablement sarpris de trouver en elle un énergique auxiliaire ; mais soa erreur ne fut pas immédiatement dis>ipée. ,
Dans son désir d'occuper les troupes et d'éviter d'être cerné, M. de Lamoricière faisait rayonner en tous sens des compagnies qui poussaient des reconnaissances dans les quartiers insurgés. Mais Tinsurrection gagnait toujours du terrain. Le général n'avait conservé près de lui que deux esf;adrons de lanciers, un peu de garde nationale et de la garde mobile. Il connaissait Torigine de cette troupe parisienne, formée, en quelque sorte, sur les barricades de Février, et il craignait que le souvenir de ses premiers exploits ne
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rentrainât dans le camp dps insorgés. Il se trompait. La troupe, d'ailleurs, paraissait manquer d'énérgte,comme il arrive toujours quand faiblit la main du commandement supérieur.
Or, le pouvoir était alors, on le sait, livré à la plus déplorable anarchie. La commission executive, assaillie par les partisans du général Cavaignac, navait pas encore résigné ses fonctions. Le, général Cavaignac, chargé du commandement supérieur, se renfermait dans cette attitude expectante que nous avons analysée dans une précédente notice {\).
L'orage était au ciel, comme dans le cœur des hommes. La patience de M. de Lamoricière était à bout; il comprit que, si on le laissait plus longtemps sans secours, le peuple insurgé serait bientôt maître de THôtel-de-Ville. Il envoya demander du renfort au général Cavaignac.
Celui-ci accueillait fort mal, depuis le matin, les demandes de ce genre. Les troupes
(1) Voir notre Portrait du général Camignac.
ii LB GÉNÉKAL I>È LAMÔMCIÊtlË
étaient insuffisantes et il en connaissait mal le nombre. 11 est juste d'ajouter que ces de* mandes de secours se multipliaient de telle sorte qu'une armée de cinq cent mille hommes n'eût pas suffi à y satisfaire.
Cependant, une demande de secours de la part d*un officier-général aussi intrépide que M. de Lamoricière, méritait toute l'attention du commandement supérieur. Il y avait deux motifs pour que le général Cavaignac accueillit bien la demande de M. de Lamoricièie : le premier , c*est que la division du Château - d'Eau était chargée d'opérations de la plus haute importance.
Il fallait aussi prévoir les chances d'insuccès. Or, dans le courant de la carrière des deux généraux que le hasard plaçait sur le même terrain, quelques difficultés s'étaient élevées; ils étaient, vis-à-vis Tun de l'autre, dans celte siiuation où Ton s'observe. M. de Lamoricière savait fort bien que les forces dont il disposait n'étaient pas proportionnées à l'importance des opérations qui lui étaient confiées. 11 n'eût certainement pas accepté la responsabilité d'un pi-
LS «£N£RAL de LAMOiUGiËRC 39
reil fait le lendemain ci*ane bataille perdue.
Le i^érdl Gayaignae comprii tq^ntes ces choses. Il répondit au garde Bational que M. de Lamoricière lui avait envoyé, gu*il allait, lui-même, marcher au secours de la division, à la tète d'une lorte colonne.
Nous avons analysé cette faute et expli* que ses motifs. Ce n'est pas ici le lieu d*y revenir.
M. de Lamoricière fut momentanénient dé-> gagé; mais Finsurreclion reprit pendant la nuit presque toutes ses positions , conséquence du système adopté par le général Cavaignac. La troupe était peu animée et la garde nationale perdait son énergie.
Ces divers motifs avaient exaspéré au suprême degré Fhumeur peu patiente du général Lamoricière. Il se crut trahi et perdit complètement patience, et, avec la pa« tience, la mesure. La paie des ateliers nationaux qui» sur Tordre dé MM. Senard et Cavaignac, s'élail faite jusque sur les barricades, fut cause de cette erreur.
M. de Lamoricière crut alors à la réalité de ce bruit, que les factieux étaient stipen«
lé LB GÉNÉRAL DÉ LAMORICTÉRÉ
aies par les puissances étrangères. Deux brigadiers des ateliers nationaux, chargés de la solde en ce quartier, manquèrent d'être fusillés par ordre du général. Il regrettait amèrement de ne pouvoir faire fusilier également ThonorableM. Lalanne, directeur des ateliers nationaux, qu'il croyait aussi dans le complot des puissances étrangères.
Il fit, en outre, arrêter M. Watrin, commandant de la 6« légion. Le crime de M. Watrin était d'avoir, par méprise, arrêté l'incendie d'une maison bombardée.
La garde nationale s'exaspérait. Il ne comprenait pas qu'elle ne rendit pas les mômes services que de vieilles troupes. Il ne pouvait souffrir qu'elle pliât.
Il eut alors recours à des moyens qui, au dire du vieux colonel Aliard, rappelaient le souvenir du siège de Saragosse. On sapa et on effondra les maisons. Grâce à cet expédient, on obtint quelques avantages.
Ces avantages prirent bientôt des proportions considérables. Dans la journée du lendemain, le général Lamoricière s'empara
LE GÉNÉRAL DR LAMOftlCIÊRR ii
de tous les hauts quartiers. An faubourg dB Temple, il s'arrêta.
Les insurgés demandèrent à capituler ; ils étalent représentés par un homme qui, depuis, a été pendu à Londres : Barthélémy.
Cet homme vint en parlementaire. Le général Lamoridère ne voulut rien entendre. Il continua sa marche, parles boulevarts, dans la direction de la Bastille, où il devait faire jonction avec le général Davivier.
Les journées de juin établirent momentanément, entre les principaux officiers génénéraux qui y prirent part, une sorte de confraternité qui se manifesta le lendemain «2e la victoire. Le général Cavaignac, placé à la tête du pouvoir exécutif, appela au miministère de la guerre le général de Lamoricière.
Au pouvoir , Vactivilé du général de Lamoricière se concentra sur deux points pr'ncipaux : l'organisation de la réserve et le mode de recrutement.
Le but que se proposait M. de Lamoricière, en réorganisant notre réserve militaire, était de maintenir les cadres, tout en allégeant
4^ LE GËNARAL db LAMORIGIÈRE
les charges de FÉtat. Il voulait amsi qae le mode de remplacement ne fût plus abandonné à rindastrie des marchands d*hom* mes, et que l'État centralisât cette opéralîon an profit de Tarmée. Ce principe a prévalu, sinon dans le détail de son application, au moins dans son esprit. M. Thiers l'avait combattu par des arguments qu'il serait trop spécial de reproduire ici.
M. de Lamoricière avait accepté, en con* sentant à le servir, le régime républicain, dont il était, sans doute, bien éloigné sous le règne de Loui$<-Philippe. Aussi, loin de s'attacher à la fortune de Louis-Napoléon, il n'avait rien négligé pour lutter, autant qu'il dépendait de lui, contre la candidature du prince à la présidence.
M. de Lamoricière accepta pourtant le poste d'ambassadeur auprès du czar, à l'époque où son ancien ami, M. de Tocqueville , devint ministre des affaires étrangères.
Il arriva à Pétersbourg dans des circonstances bien fatales à la cause des nationali^ tés, puisqu'il arrivait à la cour au moment
LC GÉNÉRAL DE LAMORfCfÉRE 43
OÙ la Hongrie, égorgiée par la Russie et rAutriche coalrsées , succombait sous le nombre et la trahison.
Aux élections de la législative, M. de La* moricière avait été élu à la fois dans le département de la Seine et dans celui de la Sarthe ; il opta pour le dernier. Sa politique fut celle de M. Dufaure et des constitution* nels. il fut même président du cercle de ce nom. Ce fut à cette époque que lui fut confiée Tambassade dont nous venons de parler, qu'il quitta spontanément, d'ailleurs, à la chute du cabinet Odilon Barrot et pour des causes qui ne peuvent trouver place ici.
La carrière parlementaire du général Lamoricière peut se résumer ainsi :
En 1848, il a rejeté le principe da mandat impératif.
De 1849 à 1850, il a proposé une nouvelle loi de recrutement sur un mode nouveau, volé contre le droit au travail , les deux chambres, le vote à la commune, l'amendementGrevy sur laqueslion de la présidence, le crédit foncier, la diminution de Timpôt du
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sel. Il a voté pour la proposition Râtean- Lanjuinais et la loi sur les clab?.
M. de Lamoricière a rempli les fonctions de ministre de la guerre après le général Subervic. Il est resté en fonctions jusqu'au ^0 décembre. On peut lui reprocher d'avoir apporté, dans ce court passage au pouvoir, un peu trop de cette fougue et de ces entraînements qui conviennent mieux à un officier de zouaves qu'à un homme d'État.
Mais cette ardeur ne l'empêcha jamais d'écouter les objections que ses subalternes lui présentaient. La promptitude de sa conception, l'étendue réelle de ses connaissances, sa rectitude d'esprit, rachetaient amplement les légers défauts que nous venons de signaler.
Ce dont il faut peut-être savoir le plus de gré à M. de Lamoricière, c'est d'avoir su, en arrivant au ministère de la guerre, se sépa.
rer des traditions militaires, pour devenir un administrateur impartial. Ses actes administratifs, relativement à TAlgérie, témoignent de son impartialité.
En reprenant à son origine Thistoire de
LE GÉNÉRAL 0Ë LAMORlGiÊRB 45
notre colonie d'Afrique, on remarque, en effet, que le pouvoir administratif et le pouvoir militaire y furent constitués, chacun dans leur sphère, avec une omnipotence qui effraya^les colons et éloigna les capitaux.
Les intérêts ne souffraient pas moins de l'antagonisme qui résultait de Faction de deux autorités parallèles : celle de Paris et celle d'Alger. Le ministre de la guerre adressait des décisions au gouverneur général, qui, retranché dans sou gouvernement comme dans une manière de pachalick , ne tenait pas toujours un compte fort exact des ordres de son supérieur.
Préoccupé delà pensée d'une assimilation plus complète de TAIgérie à la France, M. de Lamoricière résolut de battre en brèche le système légal exceptionnel pratiqué sous Louis-Philippe. Il créa d'abord une commission de révision de la législation de l'Algérie, fonda des colonies agricoles, leur donna un règlement sage et pratique; liquida les indemnités dues pour expropriation , depuis la conquête ; fonda, sur le sol d'Afrique-, la municipalité; détacha du ministèrb de la
guerre ce qui ressortait du droit des autres ministères , ûxa rîDtérèt légal, constitua la IMTopriété commanale, détermina la nature des revenus des communes, et mit en demeure les concessionnaires de mines et de terrains d'exploiter ou de déguerpir. L'organisation générale de FAlgérie, la création de préfectures et de tout un système civil confonne aux traditions françaises , couronna ces premiers essais.
Le général de Lamoricière s*est aussi beaucoup occupé de la question des haras, dans laquelle il est, dit-on, d'une force supérieure. Mais, sur ce point, nous en sommes restés à l'hippiatrique de Xénophon, que nous ne sommes pas bien certain d'avoir lue jusqu'au bout, et notre parfaite incompétence nous interdit d'exprimer une opinion sur l'énorme rapport in- 4" qu'il a publié en 1850.
Mais j 'ai sous les yeux un extrait du Journal des Haras et un extrait du Moniteur univer- »e/,qui reproduisent une discussion fort vive entre le général de Lamoricière, le Minrsfre de la guerre et M. Bocher. le n'aurais vraf-
ment pas cru, avant la lecture de cette discussion, qu'on pût apporter autant d'ardeur dans des questions de cheval. Il est vrai que ces questions se rattachent étroitement à nos intérêts agricoles et militaires, et, qu'à ce double point de vue, elles sont dignes, sinon de passionner, au moins d'éveiller la plus sérieuse attention. Mais, sur ce terrain spécial comme sur celui des idées spéculatives, les systèmes se heurtent. Inde irœ. Le système de M. de Lamoricière, dans la discussion dont il s'agît, avait pour mérite de rendre deux millions à l'agriculture , ea achetant en France les chevaux destinés à la gendarmerie, que Tadministratiou allait acheter en Allemagne.
Nous venons de voir M. de Lamoricière sur le champ de bataille, à la tribune, au pouvoir, examinons-le sous un autre aspect, sous l'aspect du publiciste ; car c'est encore un trait de caractère que nous devons relever ici. C'est au milieu des fatigues du soldat en campagne, au camp, au bivouac, le soir, sous la tente, qu'il a trouvé le moyen d'écrire de bonues et utiles pages sur les
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faits qa*il était à même d*observer. On y retrouve cette même iuteiligence qui sait exposer , discuter et grandir une question. Citons d'abord la brochure qu'il publia en 4836, soùs le titre : Réflexions sur Véiat actuel d'Alyer. Li couiiance que Tauteur y montre dans Tavenir de notre éta-blissement d'Afrique. l'éneif^ie avec laquelle il combat les incertitudes du pouvoir; ses vues sur les indigènes, qu'il juge susceptibles de se rattacher à nos intérêts ; sur Tavanlage de Toccupation générale , attirèrent Tattention du guuveruemeut, qui lui demanda un travail complet sur la colonisation.
Ce travail furme la contre-partie du système du maréchal Bugeaud; il est accompagné de divers travaux à l'appui : d'un Mémoii e sur la propriété territoriale dans les tribus, par M. Martinprey, aujourd'hui général; d un second mémoire sur le Mode de partage des terres^ par M; d'Uiers , et, enûn, d'une Etude historique sur l'assiette de la domination romaine dans la province d'Oran^ par M. Azema de Montgravier,
Le maréchal Bugeaud était naturellement irritable et ne souffrait point d*égal, notamment sur la terre d'Afrique. Il prit en haine le général de Lamoricière, qui déjà lui portait ombrage et, depuis 4844 jusqu'à la fin de sa vie, il perdit rarement une occasion de manifester ce sentiment d*hostilité.
Il publia une brochure intitulée : Observations du maréchal Bugeaud sur le projet de colonisation du général de Lamoricière, Ce travail est de mauvais ton, plein d'acrimonie. Il ne veut pas de la colonisation à bon marché de son adversaire; il lui faut, comme à un Romain du temps de César, le camp agricole et la colonisation civile par l'emploi de Tarmée ; aimable perspective pour le bourgeois du dix-neuvième siècle I D*aprè,s ce système, 450,000 hommes auraient coûté la bagatelle de 500,250,000 fr {\).
() ) Voici les conclusions des observations du maréchal gouverneur général 'sur le projet de M. de Lamoricière. Elles contiennent, en substance, toute la pensée du Mémoire.
u En résumé, le système proposé par M. de La-
Le brave maréchal s'oublia jusqa*à manifester à M. Germain, directeur des affaires civiles d'Algérie an ministère de la gaerre,
moricëre, n^est économique qa*en apparerce. Il ne garantit rien, ni pour la solution de la question, ni dans Tintérêt des familles, ni dans Tintérêt des entrepreneurs. Il présente au contraire, selon nous, en perspective, la ruine dos uns et dea autres. L^tat a besoin, avant tout, d*aller vite et sûrement dans la création d'une société assex fortement constituée pour dominer et modifier les Arabes. Le système que je combats ne peut réaliser ces vues. L*État, sans abandonner ses devoirs, ne peut, comme le veut le projet, renoncer à la tutelle de cette société nouvelle, et la livrer à la spéculation. Il ne peut, non plus, créer un aliment puissant pour l'agiotage, qui sera d'autant plus ardent que les premiers concessionnaires, s*apercevant de plus en plus que TafTaire est mauvaise, voudront s*en décharger sur la crédulité publique, en exaltant les avantages de leur entreprise pour vendre leurs actions.
« Nous repousserons donc de tout notre pouvoir le projet proposé, en tant qu*il serait considéré comme une base de la colonisation de l'Algérie. II est tout au plus bon à employer, par exception^
chargé de faire un rapport sur les deux systèmes, le désir que ce rapport fût défavora* ble à M. de Lamori^ière. Inutile de dire que M. Germain, en galant homme et en I on fonclionnaire, se borna à rester impartial.
dans quelques iocalités, pour remplir le cadre rigpQfeax exéé p^r le Gouveroemcnt.
« Mais de même qu*ea stierre, en occupation de pays, en ailministration des Européens et des indigènes, nous avon été et sommes encore condamnés à passer par toutes les illusions que produit la variété de l'esprit humain, nous consentons à essayer le système, sur trois ou quatre communes, de M. de Lamoricière, en choisissant celles qui n'exigent pas le déplacement des Arabes.
« Sans cet essai, nous serions sans cesse tourmentés far rinsistance des hommes qui auraient été séduits par la théorie du bon marché.
« Si, contre notre opinion, fondc^e sur Texpérience et un examen approfondi, Tessai réussissait de manière seulement à approcher des conditions que nous avons énoncées précédemment, pour atteindre le but que doit se proposer la France, nous nous empresserions de recoonaStre notre erreur et nous voterions des remerciments patriotiques à BI. de Lamoricière et aux officiers qui l'ont aidé,»
Tel est Tensenible de la carrière militaire el civile du général de Lamoricière.
Aux deroiers temps de l'assemblée législative, un rapprochement s*ctait formé entre les généraux Cbangarnier, Cavaignac et Lamoricière. Ce rapprochement devait les envelopper tous dans la même fortune. Le premier était soupçonné de nourrir des pensées de trahison envers les deux autres.
Les journalistes du parti anti-constltulionnel donnaient à celle union, plus ou moins provisoire, le surnom de triumvirat africain.
Quels qu'aient été les projets de ces soldats que le hasard des révolutions avait si brusquement transportés du terrain des batailles sur celui de la guerre civile et de la politique , il serait aujourd'hui bien superflu de s'y arrêter. Le général de Lamoricière partagea le sort de ses compagnons. Projets ou rêves, tout vint s'engloutir dans le même abîme. MM. de Morny et de Maupas, le t décembre 4851, firent arrêter ces officiersgénéraux. La Constitution de 1848 tombait, et bientôt, avec elle, le gouvernement dont elle était issue.
Voici en quels termes une brochure, signée Granier de Cassagnac, et qui parut le lendemain des événements de décembre, avec Tautorisation de la préfecture de police, rapporte les circonstances de l'arrestation du général de Lamoricière :
« Lorsque le commissaire de police Blanchet se présenta à la maison habitée par M. le général de Lamoricière, rue Las- Cases, H, le concierge refusa de donner de la lumière et d^indiquer Fappartement du général.
« Le commissaire de police sonne au premier étage; un domestique paraît et referme soudain la porte. Ilse.ravise, revient tenant une lampe à la main, et apercevant Técharpe da commissaire, éteint brusquemment sa lampe et se sauve par un escalier dérobé, en criant ; Au voleur ! Il est arrêté par des sergents de ville, placés dans la rue devant rhôtel. Il s'est a'ors résigné, et a guidé le commissaire vers la chambre de son maître.
« D'abord le général n*a pas dit un seul mot; puis il a jeté les yeux sur sa cheminée, et a demandé à son domestique ce qu'était
54 LE GÉNÉRAL DE LAMOlUGltRB
devenu Fargent qa'il y avait déposé. CeluM lui ayant réponda qa'il était en sûreté, le général a demandé ses vêtements et s'est habillé. Le commissaire lui dit : « Monsieur, l'observation que vous venez de faire est très-blessante pour moi, » — « Qui me dit que vous n'êtes pas des malfaiteurs? » répond le général ; à ces mots, le commissaire lui montre son écharpe. Le général garde le silence.
« M. Blanchetlui dit: « Général, j'ai reçu de M. le préfet de police Tordre de vous traiter avec tous les égards possibles. Je veux donc avoir pour vous tous les ménagements imaginables, et si vous me donnez votre parole que vous ne chercherez point à prendre la fuiie, je me ferai un devoir de vous mettre dans un coupé où vous n'aurez que moi pour gardien. » — « Je ne vous donne rien, je ne réponds de rien, faites de moi ce que vous voudrez. »
« On le fit alors monter dans un fiacre avec des agents.
« En face du poste de la Légion d'honneur, le général mit la tôte à la portière et voulut
haranguer la troape. Le commissaire ne lai laissa pas le temps de proférer une parole et lai fit observer qa'il se verrait forcé de le traiter avec rigaeur, s'il faisait une nouvelle tentative. Le général répondit : « Faites ce qa*il vous plaira. »
« A son arrivée à la prison Mazas, le général s'est montré beaucoup plus calme.
Il a prié le commissaire de ne point saisir ses armes précieuses, et de lui envoyer des cigares et l'histoire de la Révolution française. — Le commissaire accéda à son désir {\). »
Le général de Lamoricîère fut d'abord conduit au fort de Ham. Sa détention fut de courte durée. Il lui fut ensuite permis de se retirer en Suisse. A Tépoque où le nouveau gouvernement remit eu vigueur la formalité du serment, le général de Lamoricière aurait pu reprendre sa position dans l'armée; mais il était resté attaché à ses opinions, et il
(1) Récit complet et authentique des événements de déeemlfre 1851, à Paris et dans les départe^ menfs.
expliqua son refus motivé dans une lettre insérée dans les feuilles étrangères.
M. de Lamoricière habita ensuite la Belgique. Toujours aimable et bon camarade^ il a souvent fait servir sa fortune au soulagement de ses compagnons d'exil.
Deux fois le conseil général de la Loire- Inférieure a émis le vcéu de son rappel. Nous sommes heureux d'ajouter que ce vœu a été entendu. A Toccasion d'une grave maladie dont était atteint le fils du général de Lamo-; riciëre, le gouvernement a mis fin à Texil du père.
M. de Lamoricière, c'est le zouave par excellence. Il a été le premier colonel qu'on ait créé dans ce corps et, mieux que tout autre, il le personnifie. Il en représente l'humeur militaire en même temps que l'élan , l'ardeur, l'irrésistible impétuosité, la rapidité de mouvements stratégiques. II a façonné celte troupe, qui mêle aux plus solides qualités militaire je ne sais quelle narquoise et joyeuse insouciance des faubourgs de Paris.
Il a constitué sur un type intérieur éminemment français, ce soldat loustic qui rit de la
LE GÉNÉAAL DE LAMORICIËUE 57
misère, affronte la mort en plaisantant, ne connaît rien d'impossible, qui jurerait au besoin de prendre la lune avec les dents et la prendrait si elle n'était qu'au sommet des tours Notre-Dame.
Quand il fut question de coups d'État, et lorsque M. Changarnier proposait d'enlever ses camarades, un mot circula et l'on dit :
— a Cavaignac partira trop tard et Lamoricière partira trop tôt. »
Ce mot peint l'homme. Lamoricière, c'est le soldat du péril. Il flaire l'ennemi comme on bon limier évente une piste, et avant que Tennemi paraisse il est à sa rencontre.
Il fut certainement pour beaucoup dans ce succès de jambes, dans ces batailles et ces victoires à la course, auxquelles le maréchal Bugeaud attribuait le triomphe de nos armes en Afrique.
L'auteur indiscret des Mémoires d'un bourgeois de Paris, rapporte qu'à l'époque du projet de coup d'État Thiers, Morny, Changarnier, le premier se serait écrié : « Il y a un général qu'il faut arrêter en même temps qae le colonel Charras, c'est le général La-
moricière : celui-là est on cerveau brûlé en politique. »
Le général Changarnier combattit toutes les assertions de M. Thiers. « Vous êtes bien bon, lui dit-il, de vous préoccuper du général de Lamoricière ; je ne lui reconnais pas la moindre importance. »
Il est pourtant à remarquer que ce cerveau brûlé ne s'est pas écarté de la ligne très-modérée de MM. Dufaure et Ûdilon Barrot.
Le zouave faisait, en ce moment, un tort considérable à l'homme d'État.
J'ai entendu raconter cent anecdotes où la bravoure du général de Lamoricière , toujours empreinte de cette bonne grâce qui distingue Tofficier français , charmait en même temps qu'elle frappait d'admiration.
En voici une qui se rattache à je ne sais plus quel épisode des fatales journées de juin.
Les insurgés, pour ménager leur retraite, avaient coutume de laisser, entre le mur et la barricade, un étroit passage que le feu de la barricade suivante pouvait encore défeu-
dre, après Tabandon de la première. Une compagnie et son capitaine se trouvaient au pied d'ane de ces barricades abandonnées.
Par Tétroite ouvertare, un feu roulant faisait siffler les balles. Survient le général de Lamoricière,qui ordonne de franchir ce terrible défilé. Le capitaine pâlit. M. de Lamoricière s'en aperçoit, et, tout en causant avec le capitaine, comme pour lui expliquer le plan d'attaque , il franchit avec lui le passage en le couvrant de son corps.
Je ne sais si l'on sera de mon avis, mais ce qui double, à mon sens, le prix de cette bravoure, c'est que le général de Lamoricière est riche de son patrimoine, d'abord, et de la dot de M"* d'Auberville, qu'il a épousée, et qui est une femme aussi distinguée moralement que physiquement. Voilà bien des raisons d'apprécier le prix de la vie.
Depuis sa rentrée en France, le général de Lamoricière, retiré dans ses terres, loin du bruit de Paris, vit au sein de sa famille et d'un petit groupe d'anciens et fidèles amis.
60 I^ GÉNÉRAL DE lA1IORI€iÈRE
Les siècles s'écoulent, le progrè?, dît-on,' s'accomplit; mais fhomme, conforme à sa nature originelle, offre sans cesse le retour dn même spectacle. Ces guerres africaines, ces discordres civiles, ces généraux illustres cultivant leur jardin, tout cela ne ressemblet-ii pas à des feuillets détachés de Thistoire de Rome?
FLN.