III
Une nouvelle lutte, gaie et amicale, s'engagea entre le père et les enfants. (Page 68.)
« Dérigny, dit-il d'une voix sourde.
DÉRIGNY
Mon général?
Votre femme, vos enfants.... sac à papier! Pourquoi cherches- tu à te sauver, Jacques? Reste ici.... pourquoi as-tu peur, si tu es innocent?
JACQUES
J'ai peur, général, parce que je devine ce que vous voulez dire; vous êtes fâché et je sens que je ne peux pas me justifier.
Que crois-tu que je te reproche?
JACQUES
Vous m'accusez, général, ainsi que Paul et ma pauvre maman, d'avoir manqué de respect aux enfants de madame votre nièce.
Ah!! ! c'est donc vrai, puisque tu le devines si bien.
JACQUES
Non, général; c'est faux.
Comment, c'est faux? Je suis donc un menteur, un calomniateur.
JACQUES
Non, non, mon bon, mon cher général! mais....
je ne veux rien dire; papa m'a dit que c'était mal de vous tourmenter en rapportant de vos neveux et de vos nièces. »
Le général se tourna vers Dérigny; son vidage prit une expression plus douce, son regard devint affectueux.
Merci, mon bon Dérigny, de ménager mon mauvais caractère; et toi, Jacques, merci de ce que tu m^as dit et de ce que tu m'as caché. Mais je te prie de me raconter sincèrement ce qui s'est passent de m'expliquer pourquoi ma nièce est si furieuse.
^ Jacques, avec hésitation.
Pardon, général.... J'aimerais mieux ne rien dire.... Vous seriez fâché peut-être.... ou bien vous ne me croiriez pas..., et alors, c'est moi qui me fâcherais, et ce ne serait pas bien.
LE GÉNÉRAL, SOUriant.
Ah! tu te fâcherais? Et que ferais-tu? Tu me gronderais, tu me battrais?
JACQUES
Non, général ; je ne commettrais pas une si mauvaise action ; mais en moi-même je serais en colère contre vous, je ne vous aimerais plus pendant quelques heures; et. ce serait très-mal, car vous avez été si bon pour papa, maman, pour Paul, pour moi, que je serais honteux ensuite
d'avoir pu vivre quelques heures sans vous aimer.
— Bon, excellent garçon, dit le général attendri, en lui caressant la joue; tu m'aimes donc réellement, malgré mes humeurs, mes colères, mes injustices?
— Oh oui! général, beaucoup, beaucoup, répondit Jacques en appuyant ses lèvres sur la main du général, nous vous aimons tous beaucoup.
Mes bons amis ! et moi aussi je vous aime ! Vous êtes mes vrais, mes seuls amis, sans flatterie et avec un véritable désintéressement. Je vous crois, je me fie à vous et je veux votre bonheur. »
Le générai, de plus en plus attendri, essuyait ses yeux d'une main et de l'autre continuait à caresser les joues de Jacques. La porte s'entr'ouvrit doucement, et la tête d'Yégor parut.
« Mon oncle, maman vous fait demander de lui envoyer tout de suite le petit Français et la mère, pour les faire fouetter devant elle. »
Le général se retourna ; son visage devint flamboyant.
« Entre, » cria-t-il d'une voix tonnante.
Yégo entra.
Dis à ta mère que si elle s'avise de toucher à un seul de mes Français, qui sont mes amis, mes
enfants.... entends-tu? mes....en....fants! je la ferai fouetter elle-même devant moi , jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de peau sur le dos. Va, petit gredin, petit menteur, va rejoindre tes scélérats
Va, petit giedin, petit menteur.
de frères et sœurs. Et prenez garde à vous; si j'apprends qu'on a maltraité mes petits amis Jacques et Paul, on aura affaire à moi. » Yégor se retira effrayé et tremblant ; il courut
dire à sa mère, à ses frères et à ses sœurs ce qu'il venait d'entendre de la bouche de son oncle. Mme Papofski pleura de rage, les enfants frémirent d'épouvante.
Et vous savez comme je fouette quand je suis fâchée. (Page 7b )
Après quelques minutes données à la colère, Mme Papofski se souvint des six cent mille roubles de revenu de son oncle : elle réfléchit et se ^alma.
« Écoutez-moi, dit-elle à ses enfants; je veux que vous soyez doux, complaisants et même aimables pour ces Français. Si l'un de vous leur dit ou leur fait la moindre injure, leur cause la moindre contrariété, je le fouette sans pitié; et vous savez comme je fouette quand je suis fâchée! »
Les enfants frémirent et promirent de ne jamais contrarier les petits Français.'
« Et quand vous les verrez , vous leur demanderez pardon; entendez-vous?
— Oui , maman , répondirent les enfants en chœur.
— Et quand vous causerez avec votre oncle, vous lui direz chaque fois que vous aimez tous ces Français.
— Oui, maman, répétèrent les huit voix ensemble.
— C'est bien. Allez-vous-en. »
Les enfants se retirèrent dans leur chambre, et se regardèrent quelque temps sans parler.
« Je déteste ces Français, dit enfin Annoushka, qui avait cinq ans.
— Et moi aussi, dirent Sashineka, Nikalaï et Pavlouska.
— Chut! Taisez-vous, dirent Sonushka et Mitineka; si elle vous entendait, elle vous arracherait les cheveux. »
La menace fît son effet; tous se turent.
« Il faudra tout de même nous venger, dit Yégor, après un nouveau silence.
— Nous verrons ça, mais plus tard, » répondit Mitineka à voix basse.
Le général sortit, suivi de Dérigny, et se rendit au salon. (Page 80.)