‹ Le General Dourakine;Chapitre 36 sur 41 · VOYAGE PÉNIBLE. HEUREUSE FIN · texte numérisé non relu

VOYAGE PÉNIBLE. HEUREUSE FIN

« Le lendemain, je pris congé des femmes et je continuai ma route, bien décidé à ne plus demander d'abri à aucun être humain; j'avais encore soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le pain strictement nécessaire à ma subsistance, j'espérais pouvoir arriver jusqu'à Vologda; il y a, dans les environs de cette ville, beaucoup de fabriques de drap, de toile à voiles, et des tanneries où je pouvais trouver à gagner l'argent nécessaire pour arriver à la fin de mon voyage. Je marchai donc résolument, et Dieu seul sait ce que j'ai soulier t pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois, je sen-

tais faiblir mon courage ; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix en bois que je m'étais fabriquée avec mon couteau. Deux fois seulement j'entrai dans une maison habitée, pour y coucher; un soir, il neigeait, le froid était terrible, j'étais presque fou de fatigue, de froid, de misère ; Un besoin irrésistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara de moi ; une soupe aux raves bien chaude m'eût paru un régal de Balthazar ; je courus, sous cette impression, vers une lumière qui m'apparaissait à quelques centaines de pas; j'arrivai devant une izboucha (petite izba) habitée par un jeune homme, sa femme et deux enfants. J'appelai ; on m'ouvrit.

« Qui es-tu? Que veux tu? demanda le jeune « homme.

« — Je suis un voyageur égaré. J'ai froid, j'ai « faim; donnez-moi quelque chose de chaud à « avaler.

« — Entre; que Dieu te bénisse! Mets-toi sur « le banc ; nous allons souper. »

v Je tombai plutôt que je ne m'assis sur le banc devant lequel était la table chargée d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espèce de bouillie épaisse au sarrasin) et un cruche de kvass (boisson russe assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise et pitié ; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux

toute bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander; mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se mit à rire et me servit une seconde copieuse portion.

« — Mange, ami, mange ; si tu as peur des gen- « darmes, rassure-toi, nous ne te dénoncerons pas. »

« Je le remerciai des yeux et j'engloutis la seconde terrine. On me servit ensuite du kasha; j'en mangeai plusieurs fois; le kvass me donna des forces. Quand j'eus fini ce repas délicieux, je remerciai mes excellents hôtes et je me levai pour m'en aller.

« Où vas-tu, frère? dit le jeune homme.

« — Dajis les bois d'où je suis venu.

« — Pourquoi ne restes-tu pas chez nous? Ma « femme et moi, nous te prions d'accepter notre « izboucha pour y passer la nuit.

« — Je vous gênerais; vous n'avez qu'une « chambre.

« — Qu'importe ! tu nous apporteras la béné- « diction de Dieu. Viens; faisons nos prières dece vant les images et repose-toi ensuite ; tu es fa- « tigué. »

« J'acceptai avec un signe de croix, selon l'usage des paysans, et un « Merci, frère. »

« Nous nous mîmes devant les images et nous

commençâmes nos signes de croix et nos paklony (demi-prosternations); c'est en quoi consistent les prières des paysans russes. J'eus bien soin d'en faire autant que mes hôtes. Je m'étendis ensuite sur un banc, où je dormis profondément jusqu'au jour.

« Avant de quitter ces braves gens, j 'accepta, encore un repas de soupe aux choux et de kasha. On remplit mes poches de pain bis ; ils ne voulurent pas recevoir l'argent que je leur offrais, et je me remis en route avec un nouveau courage.

« A la fin d'avril, j'arrivai près de Vologda; je trouvai facilement du travail dans une tannerie située loin de la ville et de toute habitation ; j'y travaillai près d'un mois, et je continuai mon voyage avec cinquante roubles de plus dans ma poche.

« Je continuai à coucher dans les bois; j'eus le bonheur d'éviter toute rencontre de gendarmes et de soldats comme j'avais évité les ours qui remplissent les forêts de l'Oural.

« J'achetais du pain dans les maisons isolées que je rencontrais. Une fois, je faillis être dénoncé comme brigand par un vieillard chez lequel j'étais entré pour demander un pain. Il me dit d'attendre, qu'il allait m'en apporter.

« A peine était-il sorti, que sa fille courut à un

coffre, en retira un pain, et me dit en me le donnant :

« — Pars vite, pauvre homme, mon père est allé « à la ville chercher des gendarmes. Tourne dans

Je courus pendant plusieurs Heures.

« le sentier à droite qui passe dans les bois, et « cours pour qu'on ne te prenne pas Je dirai que « tes amis sont venus te chercher. »

« Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin que cette bonne fille m'avait indiqué. Je courus pendant plusieurs heu-

res, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage t devint de plus en plus périlleux à mesure que j'approchais du centre de la Russie. J'osais à peine acheter du pain pour soutenir ma misérable existence, quand je me trouvai près de Smolenk,dans les bois de votre excellent oncle, dont j'ignorais le séjour dans le pays, je n'avais rien pris depuis deux jours et je n'avais plus un copek, pour acheter un morceau de pain. Il y avait près d'un an que j'avais quitté Ekatérininski - Zavod , un an que j'errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont je garderai un souvenir reconnaissant jusqu'au dernier jour de mon existence.

— Bien raconté et bien terminé, mon pauvre Romane, dit le général en lui serrant les mains; vous nous avez tous fait frémir plus d'une fois d'indignation et de terreur ; ma nièce et Natasha ont encore des larmes dans les yeux; mais tout cela est du passé, Dieu merci ! et comme il faut vivre du présent et non du passé, je demande à entamer quelques comestibles, car je meurs de faim et de soif; il y a deux heures que nous vous écoutons.

— Ces heures ont passé bien vite, dit Natasha.

LE GÉNÉRAL, SOuHant.

Voyez-vous, la méchante. Elle trouve que vous n'en avez pas assez et que vous auriez dû subir d'autres tortures, d'autres malheurs, pour lui faire le plaisir de les entendre raconter.

NATASHA

Mon oncle, la faim vous fait oublier vos bons sentiments, sans q,uoi vous n'auriez pas fait une si malicieuse interprétation de mes paroles. Monsieur Jacks.... pardon, je veux dire prince Romane, demandez, je vous prie, à Dérigny, de nous passer quelques provisions. »

Le prince s'empressa d'obéir.

le général, riant et la bouche pleine.

Dis donc, Natasha, à présent que Romane t'apparaît dans toute sa grandeur, ne va pas le traiter comme un Jackson.

LE PRINCE

Au contraire, mon cher comte, plus que jamais elle doit voir en moi un ami dévoué prêt à la servir en toute occasion. Ne suis-je pas à jamais votre obligé à tous? Et j'ose espérer qu'aucun de vous n'en perdra le souvenir. N'est-ce pas, chère madame Dabrovine, que vous n'oublierez pas votre fidèle Jackson?

madame dabrovine.

Certainement non ; je puis bien vous le promettre.

Alors, jurons tous ; faisons le serment des Horaces !

Le général avança son bras, un os de poulet à

Le général avança son bras, un os de poulet à la main.

la main; ses compagnons ne l'imitèrent pas; mais ils se jurèrent tous en riant la fidélité des Horaces.

Mangez donc, sac à papier ! Il faut noyer, étouf-

fer le passé dans le vin et dans le bon pâté que voici. Eh! Dérigny, où avez-vous eu ce pâté?

DÉRIGNY

A la dernière station avant la frontière, mon général.

Bon pâté, parbleu ! c'est un dernier souvenir de ma pauvre patrie. Mange, Natasha; mange, Natalie; mange, Romane.

Et il leur donnait à tous des tranches formidables.

MADAME DABROVINE

« Jamais je ne pourrai manger tout cela, mon oncle.

— Allons donc! Avec un peu de bonne volonté, tu iras jusqu'à la fin. Tiens, regarde comme j'avale cela, moi. »

Mme Dabrovine sourit ; Natasha rit de tout son cœur; Romane joignit son rire au sien.

« On voit bien que tu as passé 1-a frontière, mon pauvre garçon ; voilà que tu ris de tout ton cœur.

ROMANE

Oh ! oui, mon ami, j'ai le cœur léger et content. »

Le repas fut copieux pour le général et gai pour tous, grâce aux plaisanteries aimables du bon gé-

néral. Quand on s'arrêta pour dîner, le secret du prince Romane fut révélé à ses anciens élèves et aux enfants de Dérigny. Lui et sa femme savaient dès l'origine ce qu'était M. Jackson. Alexandre et Michel regardaient avec une surprise mêlée de respect leur ancien gouverneur. Ils ne dirent rien d'abord, puis ils s'approchèrent du prince, lui prirent les mains et les serrèrent contre leur cœur.

ALEXANDRE

Je suis bien fâché.... c'est-à-dire bien content, que vous soyez le prince Pajarski, mon bon monsieur Jackson. Gela me fait Uien de la peine.... non, je veux dire.... que.... ce sera bien triste.... c'est-à-dire bien heureux pour nous de ne plus vous voir.... pas pour nous, pour vous, je veux dire.... Je vous aime tant!

Le pauvre Alexandre, qui ne savait plus ce qu'il disait, éclata en sanglots, et se jeta dans les bras de son ex-gouverneur. Michel fit comme son frère. Le prince Romane les embrassa, les serra contre son cœur.

LE PRINCE

Mes chers enfants, vous resterez mes chers élèves, si votre mère et votre oncle veulent bien me garder; pourquoi me renverrait-on, si tout le monde est content de moi?

ALEXANDRE

Gomment! vous voudriez.... vous seriez assez

C'est toi, mon potit Paul,' qui m'as trouvé le premier » (P, 335.)

bon pour rester avec nous , quoique vous soyez prince ?

Eh! mon Dieu oui! un pauvre prince sans le sou, qui sera assez bon pour vivre heureux au milieu d'excellents amis, si toutefois ses amis veulent bien le permettre.

Mme Dabrovine lui serra la main en le remerciant affectueusement de la preuve d'amitié qu'il leur donnait. Le général l'embrassa à l'étouffer ; Natasha le remerciait du bonheur de ses frères ; Jacques et Paul restaient à l'écart.

« Et vous, mes bons enfants, leur dit le prince en les embrassant, je veux aussi vous conserver comme élèves : je serai encore votre maître et toujours votre ami. C'est toi, mon petit Paul, qui m'as trouvé le premier.

PAUL

Je me le rappelle bien ! Vous aviez l'air si malheureux ! Gela me faisait de la peine.

JACQUES

J'ai bien pensé que vous vous étiez sauvé de quelque prison ! Vous aviez si peur qu'on ne vous dénonçât?

LE PRINCE

L'as-tu dit à quelqu'un?

JACQUES

A personne! Jamais! Je savais bien que cela nourrait vous faire du mal.

Brave enfant! Tu auras la récompense de ta charitable discrétion.

JACQUES

Je n'en veux pas d'autre que votre amitié à tous!

Tu las et tu l'auras, mon brave garçon. »

Le général, qui n'oubliait jamais les repas, appela Dérigny pour commander un bon dîner et du bon vin qu'on boirait à la santé de Romane et de tous les Sibériens.

Pendant qu'on apprêtait le dîner, Mme Dabrovine et Natasha allèrent voir les chambres où on devait coucher ; elles choisirent pour le général la meilleure et la plus grande; une belle à côté, pour le prince Pajarski, et quatre autres chambres pour elles-mêmes, pour les deux garçons, pour Mme Dérigny et Paul, et enfin pour Dérigny et Jacques. Elles s'occupèrent avec Mme Dérigny à faire les lits1, à donner de l'air aux chambres et à les rendre aussi confortables que possible.

Le dîner fut excellent et fort gai; on but les santés des absents et des présents. Le général calcula que le lendemain devait être le jour de la prise de possession de Gromiline par le prince Négrinski; ils s'amusèrent beaucoup du désap-

pointement et de la colère que devait éprouver Mme Papofski.

Natasha seule la plaignit et trouva la punition trop forte.

Tu oublies donc, Natasha, qu'elle voulait nous dénoncer tous et nous faire tous envoyer en Sibérie? Elle n'aura d'autre punition que de retourner dans ses terres, qu'elle n'aurait pas dû quitter, et de ne pas avoir ma fortune , qu'elle ne devait pas avoir.

NATASHA

C'est vrai, mon oncle, mais nous sommes si heureux, lous réunis, que cela fait peine de penser à son chagrin.

Chagrin ! dis donc fureur, rage. Elle n'a que ce qu'elle mérite, crois-moi. Prions pour elle, afin que Dieu ne lui envoie pas une punition plus terrible que celle que je lui inflige.

Le général voulut un jour les accompagner.

l'ascension.

Le voyage continua gaiement; on passa quelques jours dans chaque ville un peu importante qu'on devait traverser. A la lin de juin, on arriva aux eaux d'Ems; le général voulut absolument les faire prendre à Mme Dabrovine, dont la santé était loin d'être satisfaisante. La jeunesse fit des excursions amusantes et intéressantes dans les montagnes et dans les environs d'Ems. Le général voulut un jour les accompagner pour escalader les montagnes qui dominent la ville.

« Mon général, permettez-vous que je vous accompagne? dit Dérigny.

Pourquoi, mon ami? croyez-vous que je ne puisse pas marcher seul?

DÉRIGNY

Pas du tout, mon général; mais si vous aviez besoin d'un aide pour grimper de rocher en rocher, je serais là, très-heureux de vous offrir mon bras.

Vous croyez donc que je resterai perché sur un rocher sans pouvoir monter ni descendre ?

DÉRIGNY

Non, mon général, mais il vaut toujours mieux être plusieurs pour.... pour ce genre de promenade.

Ne serons-nous pas plusieurs, puisque nous y allons tous?

DÉRIGNY

C'est vrai, mon général, mais.... je serai plus tranquille si vous me permettez de vous suivre.

Je vois où vous voulez en venir, mon bon ami ! Vous voudriez me faire rester à la maison ou sur la promenade. Eh bien ! non ; la maison m'ennuie, la promenade des eaux m'ennuie; je veux respirer l'air pur des montagnes, et je les accompagnerai. »

L'air inquiet de Dérigny fit rire le général et l'attendrit en même temps.

« Venez avec nous, mon ami, venez ; nous grim-

perons ensemble ; vous allez voir que je suis plus leste que je n'en ai l'air. »

Le général fit une demi-pirouette, chancela, et se retint au bras de Dérigny, qui sourit.

« Vous triomphez, parce que mon pied a accroché une pierre! Mais.... vous me verrez à l'œuvre. Allons, en avant! à l'assaut! »

Les quatre enfants partirent en courant. Natasha aurait bien voulu les suivre ; mais elle avait seize a-ns, il fallait bien donner quelque chose à son titre de jeune personne; elle soupira et elle resta près de son oncle, qui marchait de toute la vitesse de ses jambes de soixante-quatre ans. Le prince Romane et Dérigny marchaient près de lui. Quand on arriva au sentier étroit et rocailleux qui se perdait dans les montagnes, le général poussa Natasha devant lui.

« Va, mon enfant, rejoindre tes frères et les petits Dérigny qui grimpent comme des écureuils. Il n'y a personne ici, et tu peux courir tant que tu veux. Moi, je vais escalader tout cela à mon aise, sans me presser. Romane, passe devant, mon fils; Dérigny fermera la marche. »

Le général commença son ascension, lentement, péniblement: il n'était pas à moitié de la montagne, qu'il demandait si on était bientôt au sommet. Natasha allait et venait, descendait en courant ce qu'elle venait de gravir, pour savoir comment son

oncle se tirait d'affaire. Romane précédait le général de quelques pas, lui donnant la main dans les passages les plus difficiles. Dérigny suivait de près, le poussant par moments, sous prétexte de s'accrocher à lui pour ne pas tomber.

« C'est ça! appuyez- vous sur moi. Dérigny! Tenez ferme, pour ne pas rouler dans les rochers, criait le général, enchanté de lui servir d'appui. Vous voyez que je ne suis pas encore si lourd ni si vieux, puisque c'est moi qui vous aide à monter. »

Les enfants étaient déjà au sommet poussant des cris de joie et appelant les retardataires. Le pauvre général suait à faire pitié.

« Ce n'est pas étonnant, disait-il, je remorque Dérigny, qui a encore plus chaud que moi. »

C'est que Dérigny avait fort à faire en se mettant à la remorque du général, qu'il poussait de toute la force de ses bras. C'était un poids de deux cent cinquante livres qu'il lui fallait monter par une pente roide, hérissée de rochers, bordée de trous remplis de ronces et d'épines. Romane l'aidait de son mieux, mais le général y mettait de l'amourpropre ; se sentant soutenu par Dérigny qu'il croyait soutenir, il refusait l'aide que lui offraient tantôt Romane, tantôt Natasha.

Enfin, on arriva au haut du plateau; la vue était magnifique, les enfants battaient des mains et couraient de côté et d'autre. Le général triom-

Les enfants étaient déjà au sommet. (Pago 34-2.)

phait et regardait fièrement Dérigny, dont le visage inondé de sueur témoignait du travail qu'il avait accompli. Mais le triomphe du général fut calme et silencieux. Il ne pouvait parler, tant sa poitrine était oppressée par ses longs efforts. Natasha et Romane contemplaient aussi en silence le magnifique aspect de cette vallée, couronnée de bois et de rochers, animée par la ville d'Ems et par le ruisseau serpentant bordé de prairies et d'arbustes. « Que cette vue est belle et charmante I dit Natasha.

— Et que de pensées terribles du passé et souriantes pour l'avenir elle fait naître en moi! dit Romane.

— Et quel diable de chemin pour y arriver ! dit le général. Voyez Dérigny! il n'en peut plus. Sans moi, il ne serait jamais arrivé!... Il fait bon ici, ajouta-t-il. Dérigny et moi, nous allons nous reposer sur cette herbe si fraîche, pendant que vous continuerez à parcourir le plateau. »

Le général s'assit par terre et fit signe à Dérigny d'en faire autant.

« Je regrette de ne pas avoir mes cigares, dit-il, nous en aurions fumé chacun un ; il n'y a rien qui remonte autant.

— Les voici, mon général, dit Dérigny en lui présentant son porte-cigares et une boîte d'allumettes.

— Vous pensez à tout, mon ami, répondit le général, touché de cette attention. Prenez-en un et fumons.... Eh bien! vous ne fumez pas?

DÉRIGNY

Mon général, vous êtes bien bon.... mais je n'oserais pas.... je ne me permettrais pas....

D'obéir, quand je vous l'ordonne? Allons, pas de résistance, mon ami. Je vous ordonne de fumer un cigare, là.... près de moi. »

Dérigny s'inclina et obéit; ils fumèrent avec délices.

« Tout de même, mon général , dit Dérigny en finissant son cigare, c'est un fier service que vous m'avez rendu en m'obligeant à fumer. J'avais si chaud, que j'aurais peut-être attrapé du mal si je ne m'étais réchauffé la poitrine en fumant.

Et moi donc! C'est grâce à votre prévoyance, à votre soin continuel de bien faire, que nous serons tous deux sur pied ces jours-ci; j'avais aussi une chaleur à mourir, et j'étais si fatigué, que je ne pouvais plus me soutenir; il est vrai que je vous ai vigoureusement maintenu tout le temps de la montée I

dérigny, souriant.

Je crois bien, mon général! je m'appuyais sur vous de tout mon poids. »

Un second cigare acheva de remonter nos fumeurs. Le général aurait bien volontiers fait un petit somme, mais l'amour-propre le tint éveillé. Il eût fallu avouer que la montée était trop forte pour lui, et il voulait accompagner les jeunes gens dans d'autres expéditions difficiles. Au moment où le temps commençait à lui paraître long, il entendit, puis il vit accourir la bande joyeuse.

« Mon oncle, je vous apporte des rafraîchissements, dit Natasha en s'asseyant près de lui et lui présentant une grande feuille remplie de mûres. Goûtez, mon oncle, goûtez comme c'est bon ! »

Le général goûta, approuva le goût de sa nièce, et continua à goûter, jusqu'à ce qu'il eût tout mangé.

Dérigny s'était levé en voyant arriver Natasha, le prince Romane et les enfants. Jacques et Paul avaient aussi fait leur petite provision ; ils l'offrirent à leur père , qui goûta ces mûres et les trouva excellentes ; mais il n'en mangea qu'une dizaine.

« Encore, encore, papa, s'écrièrent ses enfants; c'est pour vous que nous avons cueilli tout ça.

DÉRIGNY

Non, mes chers amis; j'ai eu très-chaud, et je me ferais mal s j'avalais tant de rafraîchissants ; gardez le reste pour votre dîner ou mangez-le, comme vous voudrez.

JA.CQUES.

Nous le garderons pour maman,

DÉRIGNY

C'est une bonne idée et qui lui fera plaisir.

Dérigny! Dérigny! nous nous remettons en route pour descendre dans la vallée. Prenez bien garde de tomber; tenez -vous aux basques de mon habit comme en montant; je vous retiendrai si vous glissez.

DÉRIGNY

Très-bien, mon général ! je vous remercie. » Natasha le regarda d'un air surpris.

dérigny, réprimant un sourire.

« C'est que, mademoiselle, le général m'a aidé à gravir la montagne; c'est pourquoi.... natasha, très-surprise.

Mon oncle vous a aidé 1... C'est lui qui vous a aidé?

dérigny, riant tout à fait.

Demandez plutôt au général, mademoiselle ; il vous le dira bien.

le général, se frottant les mains.

Certainement, Natasha; certainement. Sans moi, il ne serait jamais arrivé ! Tu vas voir à la descente ; ce sera la même chose. »

Natasha regardait toujours Dérigny comme pour demander une explication. Il lui fit signe en riant

que ce serait pour plus tard. Natasha commença à deviner et sourit.

« Partons, dit le général. Les enfants en avant, Natasha aussi ; Romane devant moi, pour être au centre de la ligne ; Dérigny derrière moi, pour ne pas tomber et pour se retenir à moi. »

Les enfants s'élancèrent en avant. La descente était difficile, escarpée, glissante ; les pierres roulaient sous les pieds ; les rochers formaient des marches élevées ; des trous, semblables à des précipices bordaient le sentier. Chacun s'appuya sur son bâton et marcha bravement en avant ; les garçons descendaient tantôt courant, tantôt glissant, et ne furent pas longtemps à atteindre le bas de la montagne; Natasha descendait d'un pied sûr, sautant parfois, glissant sur les talons, s 'accroupissant par moments, mais ne s'arrêtant jamais. Romane aurait fait comme elle, s'il n'avait été inquiet des allures désordonnées du général qui trébuchait, qui sautait sans le vouloir, qui glissait malgré lui, qui serait tombé à chaque pas, si Dérigny, fidèle à sa recommandation, ne l'eût tenu fortement par les basques de sa redingote.

« Tenez-vous ferme, mon pauvre Dérigny, criait le général ; ne me ménagez pas ; je vous soutiendrai bien, allez. »

Le pauvre général buttait, gémissait, maudissait les montagnes et les rochers. Dérigny suait

à grosses gouttes ; il lui fallait prêter une extrême attention aux mouvements du général pour ne pas le tirer mal à propos, et pour ne pas le lâcher, le laisser butter et tomber sur le nez. A moitié chemin, la descente devenait plus roide et plus rocailleuse encore; le général butta si souvent, Dérigny tira si fort, que le dernier bouton de la redingote sauta ; le général en reçut une saccade qui manqua le jeter sur le nez ; Dérigny donna, pour le relever, une secousse qui fit partir tous les autres boutons ; le général leva les bras en l'air en signe de détresse ; les manches de la redingote glissèrent en se retournant le long de ses bras, et le pauvre général, laissant son habit aux mains de Dérigny épouvanté, fit trois ou quatre bonds prodigieux de rocher en rocher, glissa, tomba et roula au fond d'un trou heureusement peu profond, mais bien garni de ronces et d'épines. Pour comble d'infortune, un renard, réfugié au fond de ce trou, se trouva trop serré entre les ronces et le général, et voulut se frayer un passage aux dépens des chairs déjà meurtries de son bourreau involontaire. Les dents aiguës du renard firent pousser au général des cris lamentables. Romane revint sur ses pas en courant ; Dérigny s'était déjà élancé dans le trou pour aider le général à en sortir; ses mains rencontrèrent les dents du renard ; ne sachant à quel animalil ayajt

Les dents aiguës du renard firent pousser au général des cris lamentables. (Page 350.)

affaire, mais comprenant la détresse du malheureux général, il enfonça son bras dans les épines, saisit quelque chose qu'il tira à lui, malgré la résistance qu'on lui opposait et, après quelques efforts vigoureux, amena le renard. Le tuer était long et inutile ; il le saisit à bras ie corps et le iança hors du trou; l'animal disparut en une seconde, et Dérigny put alors donner tous ses soins au général. Il le releva et chercha à lui faire remonter le côté le moins escarpé du trou ; efforts inutiles : le général grimpait, retombait, se hissait encore, mais sans jamais pouvoir atteindre la main que lui tendait Romane. Dérigny essaya de prendre le général sur son dos et de le placer contre les parois du trou ; mais il s'épuisa vainement : les grosses jambes du général ne se prêtaient pas à cette escalade, et il fallut toute la vigueur de Dérigny pour résister aux secousses que lui donnaient les tentatives inutiles du général.

Voyant que ses efforts restaient sans succès, il se laissa glisser le long du dos de Dérigny, et clil d'un ton calme :

« Romane, mon enfant, je n'en peux plus ; je reste ici; le renard y a demeuré, pourquoi n'y demeurerais-je pas? Seulement, comme je suis moins sobre que le renard, je te demande de vouloir bien courir à l'hôtel et me faire apporter et descendre dans ce trou un bon dîner, du vin, up

matelas, un oreiller et une couverture, et autant pour Dérigny, qui est la cause de mon changement de domicile.

Mon général, je vais vous avoir un petit repas et les moyens de revenir à l'hôtel. Le prince Romane voudra bien vous tenir compagnie en mon absence.

Tu es fou, mon pauvre camarade de prison; comment sortiras-tu d'ici?

DÉRIGNY

Ce ne sera pas difficile, mon général, dans une heure je suis de retour. »

Et Dérigny, s' élançant de rocher en rocher, d'arbuste en arbuste, se trouva au haut du trou avant que le général fût revenu de sa stupéfaction. Dérigny bondit plutôt qu'il ne courut jusqu'au bas de la montagne, où il trouva Natasha et les enfants, auxquels il expliqua en peu de mots la position critique de leur oncle; il continua sa course vers l'hôtel, où il trouva promptement cordes, échelles et hommes de bonne volonté pour sortir le général de son trou ; il prit un morceau de pâté, une bouteille de vin, et reprit le chemin de la montagne, suivi par une nombreuse escorte grossie de la foule des curieux qui apprenaient l'accident auquel on allait porter remède.

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Quand ils arrivèrent au trou qui contenait le malheureux touriste, Dérigny eut de la peine à arriver jusqu'à lui, les bords étaient occupés par Romane, Natasha et les quatre garçons qui faisaient la conversation avec le général. Pendant qu'on organisait les échelles et les cordes, Dérigny descendit les provisions, que le général reçut avec joie et fit disparaître avec empressement. Romane dirigea le sauvetage, pendant que Dérigny, redescendu dans le trou, aidait le général à grimper les échelons, soutenu par une corde que Dérigny lui avait nouée autour du corps. Les hommes tiraient par en haut, Dérigny poussait par en bas; rien ne cassa, fort heureusement, et le général arriva jusqu'en haut suivi de son fidèle serviteur. Chacun félicita, embrassa le général; Romane, Natasha et ses frères serrèrent amicalement les mains de Dérigny, et l'on se remit en marche, mais avec une variante.

Dérigny avait fait apporter une chaise à porteur dans laquelle on plaça le général, qui ne fit aucune résistance, les dents du renard ayant fait des brèches trop considérables au vêtement qui avait porté sur la tête de l'animal. L'agilité que Dérigny avait déployée en sortant du trou, la facilité avec laquelle il avait descendu et remonté la montagne, ouvrirent les yeux du général ; il comprit tout, la montée comme la descente, et

n'en parla que dans le tête-à-tête du soir avec son ami Dérigny.

Depuis ce jour, il ne proposa plus d'accompagner les jeunes gens dans leurs excursions; Mme Dérigny le remplaça près de Natasha, comme par le passé, et le général tint compagnie à sa nièce, Mme Dabrovine, dans ses tranquilles promenades en voiture.

On prit le chemin de la France.

xxn

Fil* DES VOYAGES. CHACUN CHEZ SOI.

La saison des eaux se passa sans autre aventure ; on se remit en route à la fin d'août et l'on prit le chemin de la France, cette chère France dont le souvenir faisait battre le cœur des Dérigny, un peu celui du général, et dont la réputation faisait frémir d'impatience Natasha et ses frères. Romane restait calme ; il se trouvait heureux et ne désirait pas changer de position. Il voulait seulement trouver une manière convenable de gagner sa vie quand il aurait fini l'éducation d'Alexandre et de Michel.

« Si Dieu voulait bien me faire sortir de ce monde quand cette tâche sera finie, pensait-il, ce serait un de ses plus grands bienfaits; quelle triste vie je mènerai loin de cette chère famille aue j'aime si tendrement!»'

Le général voulut rester quelque temps à Paris, une fois établi à l'hôtel du Louvre, il permit aux Dérigny d'aller rejoindre à Loumigny Elfy et Moutier, « Vous nous annoncerez, leur dit-il; et je vous charge, mon ami, de nous préparer des logements. »

Le général acheta une foule de choses de ménage et de toilette par Elfy et Moutier, et les remit à Mme Dérigny pour qu'elle n'arrivât pas les mains vides, attention délicate qui la toucha vivement.

Dérigny et sa famille se mirent immédiatement en route ; partis de Paris le soir, à huit heures, ils arrivèrent à Loumigny le lendemain de grand matin par la correspondance d'Alençon. Voulant faire une surprise à Elfy et à Moutier , Dérigny fit arrêter la voiture à l'entrée du village ; ils se dirigèrent à pied vers Y Ange-Gardien. Mme Dérigny eut beaucoup de peine à retenir Jacques et Paul, qui voulaient courir en avant; la porte de l'auberge était ouverte; les Dérigny entrèrent sans bruit, et virent Elfy et Moutier assis à la porte de leur jardin. Elfy pleurait. Le cœur de Mme Dérigny battit plus fort.

« Il y a si longtemps que je n'ai eu de leurs nouvelles, mon ami! disait Elfy Je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur. On peut s'attendre à tout dans un pays comme la Russie.

Ell'y pleurait, (l'âge JOU.j

— Chère Elfy, tu as donc perdu ta confiance en Dieu et en la sainte Vierge? Espérons et prions.

— Et vous serez exaucés, mes chers, chers amis!» s'écria Mme Dérigny en s'élançant vers Elfy qu'elle saisit dans ses bras en la couvrant de baisers.

Jacques et Paul s'étaient jetés dans les bras de Moutier, qui les embrassait; il quittait l'un pour reprendre l'autre ; il embrassa à les étouffer Dérigny et sa femme ; Elfy pleurait de joie après avoir pleuré d'inquiétude. Toute la journée fut un enchantement continuel; chacun racontait, questionnait sans pouvoir se lasser. Moutier et Elfy firent voir à leur sœur et à leur frère les heureux changements qu'ils avaient faits dans la maison et dans le jardin; ils accompagnèrent les nouveaux arrivés chez le curé, qui faillit tomber à la renverse quand Jacques et Paul se précipitèrent sur lui en poussant des cris de j-oie. Après les premiers moments de bonheur et d'agitation, les Dérigny lui donnèrent des nouvelles du général et annoncèrent son arrivée.

«Bon, excellent homme! dit le curé. Quel dommage qu'il ne soit pas en France pour toujours!

DÉRIGNY

Vous n'avez rien à regretter, monsieur le curé; il vient en France pour y rester. Il veut se fixer près de nous aux environs de Loumigny, dans une terre qu'il cherche à acquérir.

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