‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 12 sur 97 · DIV0" LOISON · texte numérisé non relu

DIV0" LOISON

Au Quartier Général à Baril, ce 3 prairial an VIII.

Gobert, Général de Brigade,

Au Général de Division Dupont, Chef de l'État-Major Général.

Je désire vous rendre compte de la journée du 2 prairial relative au fort de Bard.

Le Ier prairial vous aviez ordonné à un officier du génie de descendre de la montagne d'Albardo avec un détachement de sapeurs et de grenadiers, dans la ville de Bard, et de nous en ouvrir les portes. Nous en attendions l'ouverture avec une compagnie des grenadiers de la 58e demi-brigade et un détachement de i5o hommes du même corps.

Vers minuit, l'impatience des officiers généraux qui étaient présents aux barrières ne permit pas d'attendre et l'on ordonna à 8 sapeurs de la 58e de couper les deux premières barrières qui nous arrêtaient. Elles furent ouvertes, mais nous n'avions aucun outil propre à faire tomber le pont-levis. Pendant qu'on était allé chercher des outils pour en couper ou scier les flèches, le pont-lcvis tomba. Incertains si c'était l'ennemi ou les nôtres, qui nous frayait le passage, je

reçois l'ordre d'entrer dans la ville avec un détachement de a3o hommes environ de la 58e. Je trouve les sapeurs seuls qui avaient descendu de la montagne et qui nous avaient ouvert le passage, les grenadiers s'étant égarés dans leur marche sur la montagne.

De nouveaux obstacles se présentent, nous sommes obligés d'enfoncer deux barrières et une porte pour entrer dans la basse ville. Nous poussons devant nous, deux barrières et une porte sont encore brisées pour parvenir jusqu'à la haute ville dont les maisons sont adossées au rocher sur lequel le château est bâti. Les deux villes étaient évacuées par l'ennemi, mais le bruit que nous fîmes le réveilla et nous attira une grêle de mitraille et de balles qui n'ont blessé personne. Les portes et les barrières ont été ouvertes sur-le-champ du côté d'Ivréc, et la communication avec l' avant-garde a été libre.

On ne peut trop faire l'éloge des troupes qui ont été commandées pour cette expédition qui pouvait èlre 1res meurtrière et peut-être d'un succès impossible, si l'ennemi s'était bien gardé et surtout des sapeurs et des officiers du génie qui les conduisaient. Ce sont eux qui ouvraient la marche ; les deux ofliciers qui les commandaient ont été tués, par une erreur assez commune dans les attaques de nuit.

Nous ne pouvions pas pousser notre entreprise plus loin avec espoir de succès et nous sommes restés seulement maîtres des deux villes ou villages.

Hier, 2 prairial, la journée s'est passée assez tranquillement, malgré un très grand feu de l'ennemi. Nous avons eu un homme tué et cinq blessés, parmi lesquels se trouve le capitaine du génie Cazin.

Le château qui nous reste à prendre est d'un très difficile accès ; la nature l'a fortifié plus que l'art. Situé sur un rocher presque à pic. Je vois peu de possibilité de l'attaquer de vive force sans compromettre la vie de beaucoup de braves gens et avec peu d'espoir de succès. Le peu de moyens que nous en avons en artillerie ne nous permet pas d'espérer d'éteindre leur feu, et 600 hommes établis dans les deux villages de Bard et quelques démonstrations de forces dans la campagne suffiront pour nous le faire obtenir dans peu de jours quand ils manqueront de vivres.

Le passage par le grand chemin est très dangereux. On ne peut communiquer du côté d'Ivrée que la nuit et lorsque l'ennemi n'est pas sur ses gardes. Hier, vous vouliez faire essayer le passage d'une pièce de 4; le chemin a été couvert de fumier, les roues étaient, rembourrées, le commandant de celte pièce a été prévenu du moment où l'ennemi avait ralenti son feu et semblait endormi; il n'a pas voulu partir. Je crois que cet essai aurait réussi.

Nous avons pris à l'ennemi, dans la ville, quelques fusils et 5o à 60 sacs de farine. Ils seront évacués la nuit prochaine dans la basse ville, où nous avons les moyens de les faire manutentionner. C'est là que les Autrichiens venaient chercher leur pain avant que nous leur eussions ôté cette ressource, pour ménager leurs approvisionnements du château où ils ont des moulins à bras et des fours.

J'avais cru qu'il serait possible d'assurer la communication qui est très dangereuse entre la haute et la basse ville, par une tranchée et des gabions ; mais après une conférence cjue je viens d'avoir avec le Gal Marescot, je me suis convaincu qu'avec le peu de moyens que nous avons, ce ne pouvait être que très long et peu assuré, et qu'il vaut mieux continuer à communiquer la nuit comme nous le fesons.

Je me résume. On ne peut, pas attaquer le fort de vive force, ni l'enlever par surprise, avec quelque espoir de succès, d'après le peu d'instructions positives que nous avons. Le peu de moyens que nous avons en artillerie ne nous permet pas d'en entreprendre le siège. Il faut se contenter d'en faire le blocus et faire passer toutes nos pièces et nos troupes du côté d'Ivrée. Les moyens que nous avons pour y parvenir, quoique très longs et dispendieux, sont au moins assurés, et 600 hommes suffisent pour bloquer ce château auquel nous ne reconnaissons dans ce moment que deux issues du côté de la ville.

Salut et amitié,

Signé : Gobert,

DE l-8/| A MARENGO 79

Au Quartier Général au château d'Arnaz, le 3 prairial an VIII.

Gobert, Général de Brigade, Au Général de Division Dupont.

Dans le compte que je t'ai rendu ce malin, j'ai oublié un fait intéressant.

Dans le moment où le général du génie nous quittait à la ville haute, accompagné du commandant de ce poste, une grêle d'obus et de grenades tombe sur la ville avec un grand fracas, et aussitôt après on entend les pas des Autrichiens, du moins on croit les entendre. Aussitôt tout le poste se met en déroute et veut fuir. J'appelle à grands cris tous les grenadiers de la division, en nommant plusieurs corps, je les harangue et je dis que c'est le moment heureux d'entrer dans le fort avec eux. Je ranime les soldats et les fais rester à leur poste. Si les Autrichiens étaient descendus dans ce moment, nous étions cependant perdus. On a cru les entendre rentrer. Pour punir ce poste, qui avait marqué de la terreur, je l'ai fait relever sur-le-champ par une compagnie de Grenadiers delà 58e. Je le crois assuré.

Nous avons deux hommes blessés aujourd'hui, l'un par imprudence et l'autre pour porter vos

dépèches à l'avant-garde.

Je t'embrasse,

Signé : Gobekt.

Au Quartier Général au château d'Arnaz, le 4 prairial an VIII, à 4 heures du matin.

Gobeht, Général de Brigade,

Au Général Berthier, Commandant en chef l'Armée de réserve. Mon Général,

J'ai l'honneur de vous rendre compte de ce qui s'est passé cette nuit relativement au passage que vous vouliez opérer des pièces d'artillerie par la place de Bard.

Hier, à six heures et demie du soir, le général de division Loison et moi, nous avons donné tous les ordres qui dépendaient de nous pour assurer ce passage, et, après avoir visité les postes du blocus, nous nous sommes rendus à neuf heures à Bard pour nous assurer par nous-mêmes si tous les préparatifs que nous avions ordonnés avaient été faits. Tout y était prêt ; tout le monde était à son poste et toutes les rues étaient couvertes de fumier.

A dix heures et demie, heure fixée pour le passage des pièces, j'ai envoyé mon aide de camp pour les recevoir. A minuit, ne recevant aucune réponse, nous avons dépêché un officier du génie pour en accélérer le mouvement. A une heure, n'entendant parler de personne, le général Loison y a envoyé un de ses aides de camps. Enfin, à deux heures un quart, pensant qu'il était trop tard pour exécuter le passage des pièces avec sûreté, et croyant que peut-être vous aviez donné un contre-ordre, nous sommes sortis pour nous rendre à notre quartier général, et nous avons rencontré sur notre passage une pièce de 4 et un caisson chargé (sans rembourres aux roues et sans aucun apprêt pour empêcher le bruit des ferrements), qui arrivaient au poste de la chapelle. Là seulement, nous apprenons que le capitaine du génie Barailon, rendu à dix heures précises au parc avec cent hommes d'infanterie (d'après vos ordres), avait fait des efforts inutiles pour faire partir des pièces. 11 avait représenté vainement qu'un général de division et un général de brigade les attendaient ; que mon aide de camp avait joint sans succès ses efforts aux siens ; que l'officier d'artillerie s'était constamment refusé à faire partir les pièces, prétendant qu'il attendait un ordre de son général, et cjue cet ordre n'était arrivé qu'à minuit et demi.

Vous devez concevoir, mon général, l'indignation du général Loison et la mienne, en voyant des ordres militaires aussi mal exécutés. J'ai dit aux officiers d'artillerie, que, d'après la connaissance des localités, ayant la certitude que ces pièces ne passeraient pas, je les conseillais de les mettre à l'abrv jusqu'à ce soir ; qu'au reste, s'ils avaient un ordre impératif ils pouvaient l'exécuter.

Mon Général, d'après l'exemple d'hier et celui d'aujourd'huy, vous devez penser combien doivent souffrir les officiers qui ont du zèle pour le service, et tels sont les officiers du génie que nous avons employés cette nuit, et tous ceux qui étaient avec nous.

Il était quatre heures et grand jour quand nous sommes rentrés à notre quartier général.

Salut et respect,

Signé : Gobert.

Au Général Berthier, Commandant en chef l'Armée de réserve, A son Quartier Général

A. Verrez.

Au Quartier Général du château d'Arnaz, le \ prairial an \ 111.

Gobert, Général de Brigade,

Au Général de Division Dupont, Chef de l'Etat-Major Général.

Tu dois penser, mon Général, combien il est dur pour Loison et pour moi, d'avoir bivouaqué jusqu'à k heures du matin sans pouvoir parvenir au but que nous nous étions proposé : cela ralentirait le zèle si nécessaire dans ce moment et dégoûterait du service. Prends, je t'en prie, des mesures pour que pareille chose n'arrive plus. Je suis un peu excédé de fatigue, au bout de trois nuits de bivouac. Ce soir, le général Broussier me relève. J'espère qu'il sera plus heureux que moi.

Adieu, je t'embrasse,

Signé : Gobeut.

Au Quartier Général, château d'Arnaz, ce 5 prairial an VIII.

Gobeut, Général de Brigade,

Au Général de Division Dupont, à Verres.

Tu vois, mon cher général, qu'on peut faire passer de l'artillerie par la ville de Bard. Hier, on a passé 2 canons et un caisson, et si l'on avait commencé le jour que je l'ai proposé, toute notre artillerie serait déjà passée et nous n'aurions pas à tenter un assaut que je crois impossible, si les Autrichiens du château se défendent, comme il y a apparence. J'espère que tu en dissuaderas le général en chef et que tu nous feras passer bientôt en plaine, en laissant 6oo hommes devant ce fort, à cpii l'on a fait trop d'honneur jusqu'à ce moment.

Tu as auprès de toi un de mes parents nommé Gobert de la Jonchère. Il t'a été recommandé, à ce qu'il me dit, par le Gal Macdonald. 11 y a plus de i5 ans que je n'ai entendu parler de lui. Il est malheureux; il demande une sous-liculenancc à la suite, cela est aisé à accorder, et une place d'adjoint à l'état-major. J'imagine que tu en seras content ; vois ce que tu peux faire pour lui et pour moi.

On m'annonce dans ce moment que nous sommes relevés par la division Chabran. J'en suis content, moins pour moi que pour l'armée, parce que c'est une preuve que le siège se changera en blocus.

Je t'embrasse,

Signé : Gobeut.

(Billet adressé au Gal Dupont à Arnaz, sans date).

Je veux faire hier du monde à la ville haute du côté d'Ivrée et ne le puis ; M" les Autrichiens défendent le passage. Que ferons-nous donc ? Il faut recommencer le feu et le bien entre-

DE I784 A MARENGO 8l

tenir. Après que nous les aurons bien fatigués, nous aviserons aux moyens de passer ou de prendre le fort ; mais on ne doit pas leur, laisser un repos qu'ils emploient utilement. Je n'ai pas un officier du génie. Je n'ai, à la haute ville, que 5o hommes que je viens de faire compter, et ici environ a3o hommes. Ce n'est pas assez : il faut m'envoyer du monde, nourrir un feu vigoureux cl à la faveur de ce feu envoyer du secours à notre avant-garde. Je t'envoie deux lettres pour toi et le Gal en chef.

Signé : Gobert.

Au Chef de l'État-Major Général de l'Armée de réserve,

A Arnaz.

A la date du 3 prairial (20 niai), le général Dupont rendait compte au général en chef de la situation devant Bard, ainsi qu'il suit :

Au Quartier General à Verres, le 3 prairial an VIII, à 2 heures du matin.

Dupont, Gal de Div°", Chef de l'État- Major Gal de l'Armée de réserve, Au Général en Chef Berlhier.

J'ai quitté, il y a une heure, les batteries. Il était alors incertain si des pièces de k pourraient passer par la ville de Bard celte nuit. L'ennemi est sur ses gardes ; il jette beaucoup de pots à feu et de grenades sur le chemin ; il a allumé des feux sur le fort, qui jettent au loin une grande clarté, et il a tiré constamment du canon et des obus. Toutes ces dispositions annoncent qu'il s'attend à une attaepic de vive force ou qu'il veut s'opposer au passage de notre artillerie. Le général Gobert et le chef de bataillon d'artillerie Pernetti regardent comme impraticable le passage de nos pièces par la ville, pendant que l'ennemi sera aussi attentif. Il n'y a que portée de pistolet du chemin aux créneaux du fort, et, au sortir de la \ille, la route est enfilée l'espace d'une demi-lieue par ses batteries.

J'ai ordonné, d'après l'état des choses, au citoyen Pernetti, d'attendre le moment où l'ennemi fatigué de la sur\cillance lui donnerait l'espoir de surprendre un passage rapide, et de renvover au parc les caissons à munitions ; il m'a paru trop dangereux de les exposer au feu de la place, et si l'on réussit à faire passer une ou deux pièces, leurs munitions seront transportées demain par les hauteurs d'Albardo.

La pièce de 3 de la batterie d'Albardo a reçu un boulet qui l'a mise hors de combat.

Je ferai partir sous peu d'heures l'ingénieur géographe Schneider pour reconnaître un chemin que l'on m'assure être praticable pour l'artillerie et qui passe par Saint-Vincent, Grassanet, Fonlanamora, Les Liens et Saint-Martin.

Le chemin qui traverse les hauteurs d'Albardo et qui louche aux batteries sera réparé ; on commencera à y travailler aujourd'hui pour le rendre praticable à la cavalerie. Toutes ces précautions paraissent indispensables puisqu'on ne peut fixer le moment où le fort sera obligé de se rendre.

Je n'ai rien appris de nouveau du général Lannes. Le rapport des prisonniers et des déserteurs annonce cpi'il y avait dernièrement à Ivréc trois régiments d'infanterie et qu'ils ont fait un mouvement.

Salut et attachement.

Signé : Dupont.

A la date du 9J4 mai, les derniers échelons de l'armée de réserve franchissent le Saint-Bernard, l'opération avait duré dix jours pour le total des troupes. Continuant son mouvement sur Ivrée, la division Loison fut remplacée devant Bard parla division Ghabr an, le 26 mai. Chaque nuit, on passait un certain nombre de pièces par la ville, dont la rue était cou-

LE (ikNIRAL Dui'OST. (5

verte de fumier; les roues et les ferrures des canons étaient garnies de paille pour éviter tout bruit qui eût éveillé l'attention de l'ennemi; les soldats traînaient les pièces à la prolonge, et, aussitôt qu'elles avaient franchi le défilé, on les attelait pour les diriger immédiatement sur l'avant-garde. Les pièces légères passèrent par le sentier d'Albard.

Dans la nuit du 5 au 6 prairial (du 20 au 26 mai), un assaut fut donné au fort de Bard, sur l'ordre de Berthier. Le général Loison et le général Gobert conduisaient les troupes. Malgré leur intrépidité, les assaillants furent repoussés (1). — L'attaque fut renouvelée le Ier juin, au matin, par la division Chabran, et, le soir même, le fort capitula, au moment où les troupes se préparaient à monter à l'assaut. En rendant compte de cet événement au ministre de la guerre, par lettre du 4 juin, le général Dupont dit : « La prise de ce fort est importante, quoique nous ayons bravé le feu de ses batteries en faisant passer notre artillerie par la ville de Bard, qui est au pied du rocher. »

Dès que l'armée fut concentrée à Ivrée, quoiqu'elle n'eût que très peu de canon, elle déboucha dans la plaine du Piémont. L'avant-garde se dirigea vers le Sud, et, le 26 mai, la division Watrin, rencontrant l'ennemi retranché derrière la Chiusella, l'attaqua et le mit en déroute, malgré la résistance la plus opiniâtre. Bourdonner le change au général Mêlas, Lannes continua sa marche vers le Sud, sur Chivasso, rive gauche du Pô, comme si l'intention du Premier Consul eût été de marcher sur Turin. Pendant ce temps, le gros de l'armée, tournant à l'Est, se dirigea sur Santhia et Verceil; la cavalerie de Murât, les divisions Monnier, Boudet et Loison passèrent la Sesia près de Verceil, le 0 prairial, ayant Milan pour objectif ; le même jour, Murât entra à ÏNovare.

La principale armée autrichienne se trouvait alors sur la rive droite du Pô, et le généralissime Mêlas, apprenant la marche des Français sur Milan, eut un instant l'intention de passer le fleuve, d'attaquer Lannes sur le bas Orco, de l'accabler sous des forces très supérieures et de talonner l'armée de réserve vers Verceil, en menaçant ses communications; mais, dérouté par les événements qui se précipitaient, il ne sut pas prendre de détermination en temps utile, et resta sur la rive droite du Pô, entre Turin et Valenza, paraissant vouloir grouper ses forces vers Alexandrie. — Le 3o mai, le quartier général du Premier Consul était à Verceil; le lendemain, il se transporta à Novare, pendant que Murât, passant le Tessin de vive force, chassait les Autrichiens du village de Turbigo, et que Lannes, quittant Chivasso, se portait sur Verceil. — Le capitaine Morin, aide de camp du général Dupont, fui blessé grièvement au bras, au passage du Tessin, en donnant les preuves d'une étonnante bravoure. — Le 2 juin, les divisions Monnier et Boudet occupèrent Milan sans combat, en même temps que le général Lannes, devançant l'ennemi, prenait possession de Pavic, où l'on trouva 200 pièces de canon, des magasins immenses et un million de cartouches.

(1) Un passage du rapport de Berthicr au Premier Consul, en date du 28 mai, mentionne l'échec du 26. « En adressant le rapport à Paris, dit le capitaine de Cugnac, le Premier Consul supprima de sa main tout ce passage et le remplaça par la seule phrase suivante, qui ne parle pas de l'échec suhi et peut laisser croire que

l'attaque a réussi Une lettre écrite le 27 mai, d'Ivrée, par une personne de l'entourage du Premier Consul,

va plus loin et présente comme un succès l'assaut manqué du 26 mai. » Cette lettre fut insérée au Moniteur du 2 juin.

DE I784 A MAREPiGO 83

Dans la journée du 3 juin (i4 prairial), le général Duhesnie, avec les divisions Ooudet et Loison, ayant reçu Tordre de se rendre à Lodi, rencontra l'ennemi à Melegnano (Marignan), au passage du Lanibro, et le mit en déroule. Il força ensuite le passage de l'Adda à Lodi, et continua à poursuivre les Autrichiens, avec la division Loison, vers l'Oglio, tandis que la division Boudet, passant sous les ordres de Murât, se rabattait au Sud, pour passer le Pô à Plaisance.

De Milan, le ik prairial, le général Murât rendit compte de ses opérations par le rapport suivant :

Rapport des opérations et marches de l'Avant-Garde, commandée par le Lieutenant-Général Murât,

après le passage du Tesin.

Le général Monnier, maître de Turbigo, s'était porté sur Bufalora que l'ennemi avait évacué dans la nuit où je me réunis à lui le 12. Nous nous portâmes ensemble dans le même jour à Corbella. Pendant ce temps j'avais laissé L'adjudant général César Berthier, mon chef d'État-Major, pour accélérer le passage de la cavalerie et faire construire le plus promptement possible le pont volant sur lequel les premières troupes ont commencé à passer à 6 heures et demie du soir. J'avais donné ordre au Gal Lechi, après avoir poussé une reconnaissance sur Arona, d'essaver de passer le Tesin à Sesto-Calende, devant se porter de là sur Varèse ; le but de ce mouvement était de faciliter la jonction du général Moncey avec l'armée, en forçant à la retraite l'ennemi qu'il avait en opposition.

De mon côté ma marche de Bufalora sur Sedriano et celle de ma cavalerie de Turbigo sur ce même point, passant par Inveruno, devait nécessairement favoriser le mouvement du Gal Lechi sur Varèse.

Je partis de Corbetta hier i3 à une heure, pour me porter sur Saint-Pierre de l'Oulmc, où j'espérais trouver l'arrière-garde de l'ennemi pour le faire charger.

Les 3oc et 19e demi-brigades devaient partir de Turbigo pour me rejoindre; toute la cavalerie avait ordre de suivre son mouvement, mais l'ennemi ne m'ayant pas attendu et effectuant sa retraite avec précipitation, je traversai ce dernier village sans laisser de repos à mes troupes.

Déjà mon avant-garde de cavalerie se trouvait en présence de l'ennemi et aux portes de Milan. Au moment où je marchai avec toutes mes troupes pour la soutenir, on me rapporta que l'ennemi avait absolument évacué la ville dans la nuit et qu'il ne restait que quelques éclaireurs qui ont pris la fuite à l'arrivée d'un détachement de troupes légères, à la tète duquel étaient l'adjudant général Berthier et mon aide de camp Beaumont, qui avant pénétré dans la ville détachèrent sur-le-champ des patrouilles sur les routes de Pavie, Lodi et Cassano.

Je continuai alors ma marche jusqu'à la porte de Verceil ; là j'ai cliargé le GaI Monnier cle l'investissement de la citadelle ; la 19e légère, conduite par le Cen Moly, aide de camp du Gal Monnier, bloqua l'extérieur de la citadelle, tandis que le Gal Monnier avec la 70° effectuait entièrement le blocus du côté de la ville. Pendant ce temps-là, je fis porter des partis de cavalerie pour faire des reconnaissances sur Lodi, Pavie, Cassano, Côme et Varèse.

La reconnaissance sur Lodi avait rencontré l'arrière-garde de l'ennemi et elle était aux prises avec lui, et d'après la résistance qu'il paraissait vouloir faire, je crus devoir envoyer le ae Rég1 de chasseurs sur ce point, pour charger l'ennemi, mais il était déjà en fuite et fut vivement poursuivi par le détachement du 11e Rég' d'hussards, jusqu'en avant de S" Giuliano où l'ennemi a. jusqu'à Melegnano, 3 petits camps.

Il me serait difficile de pouvoir rendre l'ivresse et l'allégresse générale des habitants de Milan, à l'entrée des Français dans la ville. Il faut en avoir été témoin pour s'en l'aire une idée. La découverte sur Cassano rapporte que l'ennemi occupe cette ville. Celle du lac de Coino n'a rien aperçu, l'ennemi n'a point paru sur la roule de Pavie. Déjà Varèse est occupée par les

84 LE GÉNÉRAL Dl l'ON l

troupes françaises : dix chasseurs à cheval de l'avant-garde tin G"1 Moncey \ sont entrés hier malin à 10 heures.

Le Lieutenant Général,

Signé : Murât.

Conformément aux ordres du général en chef, le général Lanncs franchit le Pô en face de San Cipriano cl culbuta un gros détachement autrichien venu de Turin, qui voulait s'opposer au passage; il prit ensuite position à Stradella. Le quartier général de l'armée fut porté à Pavie, où le général Dupont se rendit, le 6 juin, avec tout l'état-major, venant de Milan. De son côté, Mural passa le Pô, le 7 juin, et s'empara de Plaisance après un brillant combat. — Le 9 juin, le Premier Consul, renseigné sur la position des Autrichiens par la prise d'un courrier, prescrivit, de Milan, de porter l'avant-garde de l'armée dans la direction de Yoghera. A ce moment, l'armée française, faisant face à l'Ouest, était à cheval sur le Pô, occupant le Tessin et Stradella, et, sur ses derrières, le général Duhesme avait poursuivi le corps du général Landon jusqu'au delà de Brescia.

Dans sa marche sur Voghera, le général Lannes rencontra, le 9 juin, à Casteggio, un corps autrichien, fort d'environ 18 000 hommes, sous le commandement du général Oit, qui se portait vers Plaisance pour rétablir la communication. Il l'attaqua immédiatement, avec ses seules forces; après cinq heures d'une lutte acharnée, le général Victor ayant fait donner fort heureusement la division Chambarlhac, l'ennemi fut culbuté sur tous les points et poursuivi au delà de Montebello, jusqu'à Voghera (1).

Remplacé à Plaisance par le général Duhesme avec la division Loison, Murât s'était mis en marche le 9 juin, dans la soirée, pour rejoindre le gros de l'armée. La force totale de sa cavalerie se montait à 2 428 hommes. — Chabran, rendu disponible par la prise de Bard, et Moncey, furent chargés de surveiller la rive gauche du Pô. Tout se prépara pour une concentration générale.

Dans la journée du 11 juin, Desaix se présenta au quartier général de Stradella; il revenait d'Egypte et avait fait la quarantaine à Toulon. Il se plaignait hautement des mauvais procédés de l'amiral Keith, et brûlait de se venger en se signalant sur les champs de bataille; ses aides de camp Bapp et Savary l'accompagnaient. Le Premier Consul l'accueillit avec empressement et lui donna le commandement des deux divisions Monnier et Boudet (2).

(1) Le Bulletin de l'armée de réserve publié dans le Moniteur du 28 prairial et qui figure à la Correspondance de Napoléon, présente la bataille de Montebello de façon à laisser supposer que l'bonneur en revient au Premier Consul, qui n'y assista point. Le nom du général Lannes n'est point prononcé dans ce Bulletin, où les généraux Watrin, Victor et Chambarlhac sont cités élogieusement. Le l5 juin, Maret écrivait, de Paris, au ministre de la guerre : « Le Premier Consul a quitté Milan le ao, est arrivé à Pavie, a complètement battu, le 21, le corps du général Oit, qui venait pour rétablir la communication avec Plaisance... »

(2) Dans cette conférence du 11 juin, le Premier Consul s'enquit longuement de Kléber, de la campagne d'Egypte, et notamment des négociations d'El-Arich. « Comment, dit-il, avez-vous pu, vous, Desaix, attacher votre nom à la capitulation d'El-A'rych ? » ■ — ■ « Je l'ai fait, répondit Desaix ; je le ferais encore, parce que le général en chef ne voulait plus rester en Egypte... Si vous m'aviez laissé le commandement de l'armée d'Egypte et que vous eussiez emmené Kléber, je vous aurais conservé cette belle province, et vous n'eussiez jamais entendu parler de capitulation. Mais enfin les choses ont bien tourné, et Kléber, à Héliopolis, a réparc les fautes qu'il axait faites depuis un mois. » Commentaires de Napoléon I'r.

nr. IyS/| \ MARENGO

L'arrivée du généra] Desaix à l'armée nécessita un nouveau groupement des divisions sous les ordres des lieutenants du général en chef. L'organisation suivante fut mise à Tordre du jour du in prairial (1 r juin) (1).

Avant-garde,

commandée par le général Lannes :

Mainoni, général de brigade

\\ atrin, général divisionnaire

Page 1