CHAPITRE Xlï
RÉGULIERS ET IRRÉGULIERS. — CAMPAGNE d'àTHÈNES.
Avril 1826. — Juillet 1827
État de la Grèce en 1826. — Fabvier et l'assemblée d'Épidaure. — Les réguliers à Mélhana. — Combats de Chaïdari — Démêlés de Fabvier et de Karaïskakis. — Fabvier à l'Acropole. — Efforts pour la délivrance de cette place. — Reddition de l'Acropole. — Traité de Londres —
L'échec de Fabvier en Eubée précéda de peu de jours la catastrophe de Missolonghi. On sait qu'après une année de résistance les défenseurs de cette place, réduits aux dernières extrémités, résolurent de tenter à tout prix une trouée à travers la masse des assiégeants; qu'un grand nombre d'entre eux périrent dans ce suprême effort; que treize ou quatorze cents à peine réussirent à passer : enfin que plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui n'avaient pu sortir de la ville ou qui y avaient été refoulés furent égorgés ou réduits en esclavage et transportés en Egypte pour y être vendus (12 avril 1826.) La cause hellénique parut alors tout à fait perdue. Les Turcs étaient maîtres de toute la Grèce occidentale. Ibrahim pouvait librement se retourner contre la Morée et consacrer la totalité de ses forces à compléter la conquête de cette presqu'île. Reschid pacha allait avec les siennes se diriger sans obstacle, à travers la Grèce orientale, vers l'Attique. Une fois qu'Athènes aurait succombé, il irait sans doute se réunir aux Égyptiens à travers l'isthme de Gorinthe. Que resterait-il alors de la Grèce?*Les îles. Combien de temps pourraient-elles tenir entre les deux flottes de Constantinople et d'Alexandrie? Le pauvre gouvernement de Nauplie était plus que jamais impuissant et misérable. Ses caisses étaient presque absolument
vides (i). 11 n'avait guère à son service sur terre que des bandes de Gleptes ou d'Armatoles qui souvent pillaient le pays beaucoup plus qu'elles ne le défendaient, sur mer que des pirates qui détroussaient les neutres et provoquaient fréquemment les menaces de répression des grandes puissances. L'armée régulière était réduite, par le feu de l'ennemi, les maladies et la désertion, à deux mille hommes formant trois groupes, le premier à Tinos, le second à Athènes, le troisième à Nauplie. La démoralisation y était telle qu'à Tinos le commandant du premier bataillon, Stephano, était assassiné par ses soldats; à Athènes les tacticos commençaient à céder aux séductions de Gouras; à Nauplie, Rhodios, profitant de Féloignement de Fabvier, venait de se faire nommer chef provisoire du corps et cherchait à se créer un parti parmi les officiers.
Au milieu de tous ces malheurs une nouvelle assemblée nationale s'était réunie le 48 avril et avait adopté les mesures de salut public que les circonstances rendaient nécessaires. La plus grave fut l'acceptation formelle de la médiation anglaise, dans les termes modestes où Canning l'avait fait offrir quelques mois auparavant par l'ambassadeur Stratford-Canning à Mavrocordato (4), la Grèce consentant maintenant à demeurer vassale de la Porte, à condition d'être évacuée par ses anciens maîtres et d avoir désormais un gouvernement autonome. Avait-elle quelque chance de faire triompher cet humble programme? Cela paraissait bien douteux à ce moment. En tout cas, la constiiution d'un pouvoir très fort et très respecté était la condition sine quâ non d'un pareil succès. Mais au gouvernement discrédité de Gondouriotis, qu'elle renversa, l'Assemblée ne sut que subsistuer un Comité de onze membres, fort peu
(1) Les revenus publics, qui avaient été en 1825 de 5 raillions et demi de piastres, ne furent, en 182ti, que d'un million et demi de piastres (1.200.000 trams )
(t) O diplomate, envoyé à Gonstantinople pour y représenter l'Angleterre, s'était arrêté quelque temps à Hydra et avait eu au sujet de la médiation un important entretien avec Mavrocordato, qui en avait rendu compte à Fabvier dans une longue lettre du 18 janvier 1826. (Papiers de Fabvier.)
d'accord, et que leur président Zaïrais n'était pas capable de dominer. De plus, en s'ajournant, elle tint à se faire représenter pendant son absence par une commission de treize députés, qui devait la convoquer avant la fin de Tannée et, en attendant, assister et contrôler le pouvoir exécutif, c'est-à-dire (vu l'état des partis et les habitudes prises) aggraver encore la faiblesse des nouveaux gouvernants. Ces derniers trouvèrent tout d'abord à Nauplie 60 piastres dans les caisses de l'État. Et bien-' tôt, menacés dans cette ville par les troupes irrégulières qui en occupaient les forts, ils durent, pour leur sûreté, aller s'enfermer à l'entrée du port, dans l'îlot de Bourdzi, comme des prisonniers (mai-juin 1826).
Beaucoup de philhellènes, et des plus braves, commençaient à se décourager. L'entourage de Fabvier s'éclaircit quelque peu dans les premières semaines qui suivirent son retour de Négrepont. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély repartit pour la France. Le capitaine Maillet qui, depuis si longtemps, s'était attaché à sa fortune, se sépara aussi de lui pour un temps (1). Pour lui, la malveillance et la perfidie ûVs généraux, comme des hommes politiques grecs, l'avaient profondément irrité. Les soldats qu'il avait voulu dresser à l'européenne n'avaient pas suffisamment répondu à sa confiance. 11 désespérait à certains moments d'en faire de vrais patriotes et ne les trouvait pas toujours suffisamment braves (2). Il n'est donc pas étonnant qu'il songeât à se démettre de son commandement.
Il offrit effectivement à cette époque sa démission. Mais son ami Mavrocardato lui représenta que sa retraite serait la ruine irrémédiable du corps régulier et que la Grèce était trop mal-
(4) Il retourna le trouver trois mois après (Papiers de Fabvier), el le colonel ne lui garda pas rancune. Maillet fut envoyé un peu plus tard par son chef à Paris, où une lettre de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély du 1er novembre signale sa présence. (Papiers de Fabvier.) Il fut très surveillé par la police pendant son séjour en France, d'où il repartit encore pour la Grèce en avril 1827. (Archives nationales, F7 6725.)
(2) « Le corps régulier, écrivait-il à Gouras (7 juin), participant des mœurs de la nation, n'a pas l'obéissance et l'habitude des devoirs pour chaque individu. Tous délibèrent et d'ailleurs ont peu d'envie de se faire tuer... » (Papiers de Fabvier.)
heureuse pour qu'un homme de cœur comme lui pût songer à l'abandonner. C'étaient là des arguments auxquels son âme généreuse ne pouvait résister. Des raisons analogues lui furent alléguées à l'Assemblée nationale, où il fut mandé, et, sans se faire prier, il consentit à rester à la tête du Ta<ticon. Il exigea, il est vrai, qu'on lui en garantît l'entretien régulier et qu'on lui confirmât, avec l'autorité pleine et entière qu'il prétendait exercer sur ses hommes, une liberté sans réserve au sujet des mouvements stratégiques. Tout lui fut assuré, en paroles, bien entendu, comme précédemment. Les paroles ne coûtaient rien ; et le trop confiant colonel n'était pas au terme de ses peines. De nouveaux déboires l'attendaient tout d'abord à Athènes, où les débris de l'expédition de Négrepont venaient d'être transportés. Quand il y rentra (au commencement de mai), il constata que Gouras lui avait débauché une partie de ses soldats. Ne pouvant même plus nourrir ceux qui lui restaient et n'obtenant aucun secours des autorités locales, il prit le parti de se retirer avec ce qui lui restait de troupes et de matériel (i) dans l'île de Salamine pour refaire ses malades, et un peu plus tard d'aller fonder dans la presqu'île de Méthana (sur les côtes de l'Argolide) une sorte de camp retranché où, indépendant de tout voisinage et à l'abri de tout conflit, il pourrait enfin (croyait-il) faire du co'-ps régulier l'armée modèle qu'il rêvait. Ce petit territoire, d'où il lui était facile de se porter soit dans les îles d'Êgine ou de Poros, soit en Attique, soit à Nauplie, n'est rattaché à la terre ferme que par un isthme de "quelques centaines de mètres de large. Il était donc aisé à défendre et offrait une grande sécurité tant pour la réorganisation du corps que pour la création des magasins et dépôts qui lui étaient nécessaires. Ajoutons qu'il n'était pas ruiné comme presque toutes les autres parties de la Grèce et pouvait suffire à la subsistance de plusieurs milliers de soldats. Aussi Fabvier s'empressa-t-il non seulement d'en prendre possession avec les forces qu'il ramenait d'Athènes, mais d'y amener aussi le
(1) Ce matériel, d'après ce que nous lisons dans plusieurs lettres de lui, avait une valeur de quatre à cinq ceut mille piastres. (Papiers de Fabvier.)
bataillon de réguliers qu'il avait laissé l'année précédente k Nauplie et qu'il alla y reprendre vers la fin de mai. Ce ne fut pas, il est vrai, sans difficulté qu'il put l'enlever à Rhodios. Un certain nombre d'officiers, gagnés par ce dernier, refusèrent de le suivre et aimèrent mieux démissionner. Mais la plus grande partie du bataillon se soumit en somme (1) ; et, tant bien que mal, aux premiers jours de juin, l'ensemble du corps régulier se trouva réuni à Méthana, que Fabvier appela dès lors Tacticopolis.
A cette époque un vaillant philhellène anglais, le colonel Gordon, qui avait déjà servi la Grèce (2), revenait de Londres avec 14.000 livres sterling destinées, disait-il, exclusivement à l'entretien du Tacticon et dont 3,000 furent dès le mois de mai délivrées à Fabvier pour lui permettre de payer un acompte sur l'arriéré de la solde. En outre, d'autres philhellènes qui, sous l'influence de Rocbe, avaient jusqu'alors fait bande à part à Nauplie, vinrent, renforcés de nouvelles recrues arrivées de Marseille, former à Méthana une belle compagnie de 95 hommes (3), dont le chef, Pisa (4), fut dès lors un des auxiliaires les plus énergiques du colonel Fabvier. Enfin ce dernier vit aussi peu après (5) Roche lui-même quitter la Grèce et lui laisser le champ libre.
L'intrigue orléaniste avait complètement échoué. L'attitude hostile de Charles X et de Villèle avait obligé Louis-Philippe à répondre négativement (en avril) (6) à la demande d'engage-
(1) Il ho resta à Nauplie que deux compagnies, qui continuèrent à serrir de garde au gouvernement. (Byzantios, p. 75.)
(2) En 1821 et 1822.
(3) C'est le total que donne l'état nominatif de celte compagnie, qui se trouve dans les papiers de Fabrier.
(4) Cet officier, d'origine italienne, resta plus tard au service de la Grèce et publia en 1841 un Résumé de» lutte» de Vannée régulière.
(5) Vers le milieu de juin.
(6) Le duc d'Orléans ne répondit pas lui-même, mais fit adresser aux auteurs de cette demande une longue note rédigée par Benjamin Constant, accompagnéo d'une lettre explicative du général Sébastiani (15-. 17 avril.) Une copie de ces deux pièces, qui, du reste, ont été publiées, se trouve dans les papiers de Fabvier. Il ressort du reste d'une lettre de Regnaud de Saint-Jean-d'Ângély à Fabvier (du 17 sept 1826) et d'une autre de l'amiral de Rigny au ministre de la marine (9 août) que le du*
ments et de garanties qui lui avait été adressée en janvier, et peu après (fin de mai) l'agent de Roche, Vitali, avait été expulsé de France et rembarqué manu militari par ordre du gouvernement (1). Le comité de Paris avait enfin cru devoir rappeler de Grèce un représentant qui J'y avait compromis malgré lui par ses menées dynastiques. Instruit du véritable état des choses par d'autres émissaires (Gérard, Piscatory) (2), il était maintenant prêt à seconder sans réserve le chef des réguliers. Son nouveau fondé de pouvoirs, le comte Emmanuel d'Harcourt, allait peu après (juillet) arriver en Grèce avec de l'argent, des armes, des provisions de toute sorte et montrer au Tacticon, dans l'emploi de ces ressources, autant de générosité, autant d'abandon que Roche lui avait témoigné de parcimonie et de méfiance.
L'intention de Fabvier était de se jeter de nouveau dans l'Attique, quand il aurait refait moralement et matériellement sa troupe, pour défendre cette province et surtout Athènes contre Reschid pacha. Après la prise de Missolonghi, le séraskier, séparé d'Ibrahim (qui était retourné en Morée), s'était ébranlé avec toutes ses forces disponibles et débouchait, en juin, dans la plaine de Béotie, voulant établir à Thèbes sa base d'opérations et ses magasins avant de marcher sur Athènes. Il n'était pas probable qu'il pût d'un mois encore menacer sérieusement cette dernière ville. Il eût fallu que Fabvier pût
témoigna un vif dépit de l'opposition qui avait été faite à Roche. (Papiers de Fabvier. — Arch. de la marine, BB4 473.)
(i) « Georges Vitali est de retour (lisons-nous dans une lettre de Mavrocordato à Fabvier du 8 juin 1826), après soixante-trois jours de quarantaine. On ne lui a pas permis de communiquer et, ne voulant pas quitter le lazaret, on l'y a forcé par le moyen des gendarmes. » Le fait est confirmé par Regnaud de Saint-Jean-d'Angély qui, le 4 août, écrivait au colonel : « ... II a été si déraisonnable, si indiscret dans ses propos, qu'on l'a gardé pendant deux mois au lazaret. Défense est venue de Paris de le laisser rentrer en France; ordre de le faire rembarquer sur-le-champ et, comme il s'y refusait, dix gendarmes ont été le prendre et l'escorter... » (Papiers de Fabvier. — Y. aussi le dossier de police de Vitali, Archives nationales, F7, 6722).
(2) « Tous les deux sont revenus dernièrement (lit-on dans une note de police du 13 août 1826); ils se sont mis en route pour Paris. Ce dernier (Gérard) témoignait des préventions contre le sieur Fabvier avant son départ; il en fait actuellement l'éloge. » (Arch. nat., F7, 6725.)
jusque vers le milieu de juillet poursuivre tranquillement ses travaux à Tacticopolis.
Par malheur, il n'en fut pas ainsi. Dès les premiers jours de juin, il fut requis avec instance, comme Tannée précédente, par les primats d'Hydra qui, plus que jamais, se croyaient menacés par la flotte ottomane. A Nauplie on fut quelque temps persuadé que cette île riche et tentante, principal foyer de la résistance navale des Grecs, allait effectivement être attaquée et Ton donna des ordres en conséquence. Fabvier, qui ne le croyait pas (non plus que Mavrocordato), dut, à son corps défendant, dès le milieu de juin, mettre à la disposition des Hydriotes la meilleure partie de son infanterie, c'est-à-dire deux bataillons formant un effectif d'environ i, 200 hommes.
Il lui fallut aussi, dans le courant du même mois, se séparer pour un temps de sa cavalerie, qu'il venait de réorganiser à grand'peine sous un brave officier portugais (ou espagnol) nommé d'Almeïda. Ce renfort était nécessaire à Golocotronis, qui luttait alors pied à pied contre Ibrahim en Morée (1) et à qui les réguliers montés furent d'un grand secours tant pour éclairer ses mouvements que pour enfoncer à l'occasion les solides carrés de l'infanterie égyptienne. Fabvier ne garda donc à Méthana qu'environ 500 hommes, c'est-à-dire un bataillon de ligne qu'il était en train de reformer, quelques cavaliers sans chevaux dont il fit, en attendant mieux, une compagnie de voltigeurs; enfin sa petite compagnie d'artillerie remise sur pied et le groupe de philhellènes qui s'était attaché à sa fortune. Il s'efforça du moins de tirer de ce peu de monde le meilleur service possible. Sans négliger les exercices militaires et tout en travaillant au rétablissement de la discipline (2), il créa des magasins, un arsenal, un hôpital, un parc d'artillerie de quinze pièces de campagne. Le camp fut assaini, fortifié par de bons retranchements. Enfin, pour le mettre à l'abri des
(i) Non seulement pour l'empêcher d'achever la conquête de cette presqu'île, mais pour le tenir éloigné de l'isthme de Corinthe, par où il aurait pu vouloir rejoindre Reschid pacha devant Athènes.
(2) Les meurtriers du commandant Stéphano furent châtiés et deux officiers qui avaient voulu violenter une jeune fille furent ignominieuse-* ment chassés du corps.
attaques extérieures, Fabvier commença la construction de deux redoutes qu'il appela le fort Thésée et le fort Diamanti.
Cependant les Turcs commençaient à se montrer (le 10 juillet) sous les murs d'Athènes, d'où une grande partie de la population, affolée, s'enfuit à Salamine. Le 28 du même mois, le séraskier s'en approchait avec le gros de ses troupes et fixait son quartier général à Patissia. 11 devenait urgent de marcher au secours de la place, dont la vaste enceinte ne pouvait être sérieusement défendue par les faibles bandes de Vassos, Kryézotis, Mamouris, et surtout de l'Acropole, où Gouras, avec 400 mercenaires albanais, d'une fidélité douteuse, ne semblait pas capable de faire une longue résistance. Le 22 juillet Fabvier alla lui-même redemander aux Hydriotes les deux bataillons qu'il leur avait prêtés et dont il était démontré maintenent qu'ils n'avaient pas besoin. 11 n'était que temps. Plusieurs centaines d'hommes, mal nourris, mal payés, avaient déjà déserté. Le colonel prit en toute hâte ce qui restait et fit transporter à Salamine ces deux bataillons, avec tout ce qu'il put tirer de Méthana, Il eut ainsi au commencement d'août, dans le voisinage de l'Attique, un petit corps d'armée qui, en y comprenant l'infanterie, la compagnie des voltigeurs, les Philhellènes, enfin les artilleurs avec quatre pièces de campagne (1), devait former un effectif de quinze à seize cents hommes (2).
Ce petit nombre de soldats, suffisant pour combattre une simple avant-garde, ne pouvait entrer en ligne contre le corps principal de l'armée turque, qui comptait sept à huit mille hommes et possédait une nombreuse artillerie. Le gouvernement grec aurait donc dû réunir en toute hâte d'autres troupes qui, jointes aux réguliers, pussent avec quelques chances de succès lutter contre Reschid pacha. Tandis que Golocotronis
(1) Les cavaliers étaient encore au fond de la Morée et, à ce moment même (31 juillet), taillaient en pièces près de Tripolitza un bataillon égyptien. Ils ne purent rejoindre le corps régulier que vers la fin d'août. (Byzantios, 76. — Papiers de Fabvier.)
(2) Byzantios (p. 78). D'après Gervinus (II, 300), Fabvier n'aurait eu en tout sous ses ordres, dans cette expédition, que 920 hommes, y compris les Philhellènes.
continuait à occuper Ibrahim en Morée, il avait envoyé vers l'Attique toutes les bandes irrégulières dont il pouvait disposer et, comme elles se composaient en grande partie de contingents de la Grèce continentale, il en avait déféré le commandement supérieur à un chef rouméliote fort populaire dans ce pays, mais qui, comme tous les capitaines clephtes ou armatoles, n'avait qu'antipathie et malveillance pour le commandant du corps régulier. Ce chef, Karaïskakis, soldat vigoureux, actif et brave, était rusé, mêlant, et sa loyauté ne passait pas pour être à la hauteur de sa vaillance. En tout cas, il n'était pas facile de le faire marcher d'accord avec un soldat aussi loyal, mais aussi entier, aussi peu endurant que Tétait Fabvier. Le gouvernement, n'osant pas subordonner lun à l'autre, avait cru se tirer d'embarras en les juxtaposant, avec invitation de. concerter ensemble de bonne foi leurs opérations. C'était rendre inévitable entre eux un conflit d'où ne pouvait résulter que du mal pour la cause hellénique.
Ce conflit se produisit dès leurs premières entrevues dans l'île de Salamine. Fabvier eût voulu que, prenant cette île pour base, toutes les forces grecques se portassent sur le Pirée et, une fois maîtresses de cette position, marchassent en masse à travers la plaine pour pénétrer dans Athènes en culbutant sur leur passage les troupes ottomanes, encore dispersées et sans cohésion. Mais Karaïskakis, comme tous les irréguliers, habitués à combattre derrière des rochers ou à l'abri de petits retranchements improvisés, répugnait absolument à combattre à découvert. Il fallut faire ce qu'il voulait, c'est-à-dire transporter toute l'armée grecque à Eleusis, où, à l'abri des montagnes qui séparent cette ville d'Athènes, elle pût à loisir préparer son mouvement d'attaque. Ce mouvement, Fabvier aurait au moins voulu le brusquer en se jetant tout de suite sur le monastère de Daphni, point dominant de la chaîne, qu'il jugeait facile à enlever. On l'en empêcha en alléguant que les Turcs étaient déjà en force sur cette position, ce qui n'était pas. Bref, grâce à.ces retards, Reschid put s'emparer de la ville d'Athènes, dont les murailles, dépourvues d'artillerie, furent à peine défendues quelques instants (15 août). Ce qui y restait
de femmes et d'enfants se réfugia, avec quelques centaines dirréguliers (sous Mamouris et plusieurs autres), dans l'Acropole. Mais combien de temps l'Acropole, à son tour, pourraitelle résister?
Enfin, le 17 au soir, l'armée d'Eleusis se mit en mouvement. Le lendemain matin elle était au débouché des montagnes, appuyée au jardin de Chaïdari, en vue d'Athènes, dont la séparaient une plaine et un bois d'oliviers où les Turcs, encore fort en désordre, auraient pu,' de l'avis de Fabvier, être mis en déroute par une attaque réglée. Mais Karafskakis leur laissa le temps de prendre l'offensive.
t Le lendemain matin, lisons-nous dans une lettre de Fabvier (i), l'ennemi nous entoure; tous de trembler et lui de mettre un canon sur la hauteur, nous lancer des obus... Je sortis avec nos troupes et forçai toutes les positions. Nous arrivâmes jusqu'au bois d'oliviers, l'ennemi en pleine déroute. J'appelai tous les capitaines pour venir avec nous. Nous saccageons tout le camp; on voyait lever les tentes, charger les mulets. Impossible d'arracher un de ces chiens-là, il fut même difficile de leur faire faire des tambours sur le terrain que nous avions gagné. »
La journée du 18, qui se passa bien comme il le raconte (2), ne fut donc pas décisive. Après cette première action, le chef des réguliers persistait à vouloir que la marche en avant fût continuée le lendemain à travers la plaine. Karaïskakis et les
(4) Lettre du 26 août 1826 au commandant Inglessi. (Archives historiques et ethnologiques d'Athènes, 1629.)
(2) Voir le récit des deux journées du 48 et du 20 dans Byzantios, p. 78- 98. V Observateur autrichien (25 septembre, 16 octobre 4826) semble confondre quelque peu la première avec la seconde. « Le peu de concert qui régnait entre les chefs, écrit l'amiral de Rigny (lettre au ministre de la marine, 28 août); les habitudes des palicares, qui ne se hasardent jamais en plaine, ne permirent pas de profiter des avantages de la surprise... Fabvier voulait marcher en avant... et nul doute qu'avec un peu de décision et -d'ensemble les Grecs ne fussent arrivés, en traversant le camp dispersé du pacha, jusque sur les mortiers qui battent la citadelle et qu'ils ne se fussent emparés du matériel rassemblé. Toutes les troupes turques alors sur ce point ne dépassaient pas trois à" quatre mille et occupaient un grand développement. Au lieu de ce mouvement offensif, les Grecs restèrent en position... » (Arch. de la marine, BB4 473.)
irréguliers voulaient au contraire maintenant gagner Eleusis. Bref on se cantonna de nouveau dans la position de Chaïdari, l'on perdit vingt-quatre heures et le troisième jour (20 août) on fut encore assailli, mais cette fois par un ennemi plus fort que Favant-veille et mieux ordonné.
< L'ennemi avait reçu deux mille hommes de renfort et nous attaqua sur tout le cercle. Le voyant prêt à établir une batterie, je voulais défendre la position. Le 4" bataillon se battit très bien, et l'ennemi, avec une grande perte, se retirait quand notre cavalerie à pied (4) prit la déroute sans un coup de fusil. Les deux canons cassèrent leurs affûts, nos gens se retirèrent en désordre et nous perdîmes sept où huit hommes. Enfin l'ennemi établit sa batterie, dont il nous écrasa toute la journée. Il allait encore en établir une autre; nous l'enlevâmes de suite. La journée se passa ainsi (2). Le soir, Karaïskakis me dit qu'il allait faire une charge générale; que pendant ce temps il fallait que nous gardassions le jardin, sur lequel il se replierait en cas de revers. Au lieu de cela, le traître partit avec tout son monde sans nous prévenir et l'ennemi arriva de toutes parts sur le jardin sans que nous l'attendissions. Ainsi la retraite fut faite dans le plus grand désordre et cependant nous ne perdîmes qu'environ quinze hommes, dans toute la journée environ cinquante à soixante... (3) »
(1) C'est-à-dire la compagnie de voltigeurs formée des cavaliers du corps régulier dépourvus de chevaux.
(2) Fabvier n'ajoute pas que Karaïskakis soutint vigoureusement les réguliers au moment où ils fléchissaient, et que ceux-ci, plus tard, lui rendirent vaillamment la pareille. En somme, malgré de grandes pertes, les Grecs s'étaient maintenus dans leurs positions jusqu'au soir et pouvaient prendre l'offensive le lendemain. L'inconcevable panique qui se produisit pendant la nuit changea seule cette journée douteuse en désastre.
(3) « ... Le lendemain, dit do Rigny, les Turcs vinrent les attaquer. Les pahYares, à leur ordinaire, occupaient des tambours ou des masures où ils s'étaient logés; les tacticos seuls étaient à découvert. Deux pièces turques les inquiétaient Celles qu'avait Fabvier se brisèrent. On se tirailla ainsi jusqu'au soir... Quoique moins favorisés que la veille, les Grecs pouvaient encore avec sucrés tenter de se faire jour. Karaïskakis et Fabvier convinrent d'un mouvement en avant combiné des palicares et des tacticos Mais les premiers a> ant au contraire commencé à rétrograder, la déroute se mit parmi les autres et tous s'en furent au pas de
Karaîskakis avait-il trahi Fabvier? Nous n'oserions l'affirmer. Ce qu'il y a de certain, c'est que la fuite des Rouméliotes changea en revers lamentable une bataille qui aurait pu être fort honorable pour les armes grecques. La débandade entraîna jusqu'à Eleusis les tacticos aussi bien que les irréguliers. Les Turcs, heureusement, ne s'engagèrent pas à la poursuite de ce troupeau. Peut-être craignaient-ils que la garnison de l'Acropole ne profitât du moment pour les attaquer par derrière. Mais Gouras resta, du commencement à la fin des combats de Chaïdari, immobile sur son rocher, craignant, dit Rigny, que, «'il tentait une sortie, ses compagnons ne lui fermassent la porte et ne l'empêchassent de rentrer (1).
Arrivés sur le rivage, les fuyards reprirent un peu de sangfroid. Le comte d'Harcourt, monté sur l'escadre française, avait assisté de loin à la bataille. Il accourut pour réconforter et secourir les Grecs et particulièrement les réguliers. Rigny, qui n'estimait guère les Grecs, mais qui avait pour Fabvier une vive amitié, ne voulut écouter en cette circonstance que la voix de l'humanité, recueillit et fit soigner à son bord plusieurs de ses blessés, s'entremit auprès du séraskier pour empêcher la toise à mort de plusieurs Français qui venaient d'être faits prisonniers (2); enfin facilita le transport du Tacticon dans l'île de Salamine, où Fabvier résolut de se fixer pour réorganiser une fois de plus ce malheureux corps.
Exaspéré contre Karaîskakis, ce vaillant homme déclarait maintenant ne plus vouloir marcher avec les irréguliers. Il tenait à ne rentrer en campagne qu'avec l'indépendance pleine et entière de ses mouvements. Mais il lui fallait pour cela des renforts considérables. Le gouvernement de Nauplie, toujours misérable, ne pouvait à peu près rien pour lui. Par contre, les comités philhelléniques d'Europe mettaient chaque jour plus d'empressement à lui venir en aide (3). En France, le nom de
course pour se rembarquer, jetant armes et bagages et abandonnant deux canons et trois drapeaux aux Turcs... » Lettre au ministre de la marine, du 28 août 1826. (Arch. de la marine, BB4 473.) . (1) Lettre du 28 août 1826 au ministre de la marine.
(2) Jbid.
. (3) Dans toute l'Europe se produisait une recrudescence notable do
Fabvier, malgré les clabauderies de Roche et de ses comparses, devenait chaque jour plus populaire (i). Les envois d'argent, d'armes, de munitions, de vêtements à l'adresse du corps régulier se multipliaient et permettaient à son chef l'espoir de réunir des moyens suffisants pour l'entreprise qu'il méditait. Cette entreprise, comme il ressort des lettres de Mavrocordato, consistait à porter rapidement sur les derrières de l'armée turque en Béotie une force capable de s'emparer de Thèbes et de menacer ainsi les communications du séraskier avec la Thessalie^'où il tirait surtout ses approvisionnements, ce qui l'obligerait à lever le siège de l'Acropole.
Le succès d'une pareille expédition était subordonné à bien des conditions, et à celle-ci entre autres que le canal de Nègrepont, par où, à défaut de Thèbes, Reschid pouvait faire venir ses vivres et ses munitions, fût rendu intenable aux Turcs. Fabvier comptait beaucoup, pour remplir cette tâche, sur son dévoué corsaire de Groze, qui commandait toujours la goélette l'Euphrosyne. Malheureusement cet officier qui, demeuré français et n'étant pas régulièrement au service de la Grèce, ne se
philhellénisme, qui se manifesta par des envois plus abondants que jamais d'argent et de secours de toute nature. Le roi de Bavière, Louis Ier, dont le fils devait être plus tard roi des Hellènes, se signala particulièrement par son dévouement à la cause des Grecs. Par une lettre du 10 août 1826, que je trouve dans les papiers de Fabvier, le banquier Eynard, qui était l'âme du philhellénisme, recommandait au chef des réguliers le colonel de Heideck, aide de camp du prince de Wrède, et dix autres officiers bavarois, qui allaient prendre part à la guerre de l'Indépendance.
(1) C'est ce que Rogoaud de Saint-Jean-d'Angély, à peine rentré en France, écrivait à Fabvier (le 4 août 1826), lui rendant compte de l'accueil enthousiaste qu'il avait trouvé à Marseille, a Lyon, et ajoutant : « ... On me rend tant d'honneur, à moi qui ne suis qu'une si faible fraction près de vous, que je ne sais ce qu'on réservera à votre retour, et ce seront des arcs de triomphe qui accueilleront votre passage... Vous êtes le héros du jour et votre portrait est chez tous les marchands d'estampes... » Regnaud informait son ancien chef que Roche, rentré en France, s'efforçait de répandre contre Fabvier les imputations les plus malveillantes, allant jusqu'à l'accuser d'avoir voulu trahir les Grecs au profit d'Ibrahim pacha. Dans une autre lettre (17 septembre) il lui racontait que, ce général ayant publié, dans le Constitutionnel, un rapport sur sa mission, où l'expédition de Carysto lui avait paru exposée d'une façon blessante pour Fabvier, il était allé le trouver, en compagnie de Manuel, et lui avait arraché une rétractation en règle. (Papiers de Fabvier.)
bornait pas à attaquer des bâtiments turcs, mais capturait à l'occasion des navires neutres sous prétexte de contrebande de guerre, ne paraissait pas aux amiraux des grandes puissances (4) différer beaucoup des pirates de l'Archipel dont ils s'efforçaient de réprimer les méfaits. Dès le mois de juillet, l'amiral de Rigny l'avait dénoncé à Fabvier comme tombant sous le coup de la loi française du 10 avril 1825 sur la piraterie (2). Le gouvernement grec, qui venait de se lier les mains par un décret analogue (8 juin 1826), n'avait pu le défendre ouvertement. Fabvier et de Groze avaient, il est vrai, voulu discuter et, en attendant, YEuphrosyne continuait à battre la mer. En septembre elle faisait encore une très heureuse pointe dans le canal, où elle prenait ou mettait en fuite plusieurs bâtiments turcs. Mais ce fut là son dernier exploit. Rigny finit bientôt par parler si net que de Groze, vers les derniers jours de ce mois, prit le parti de résigner son commandement et quitta la Grèce (3). Que devint-il? Nous l'ignorons. Quant à YEuphrosyne,
(1) Qui, comme l'amiral Paulucci, chef de l'escadre autrichienne, coulaient bas sans pitié les corsaires grecs qu'ils pouvaient alors rencontrer ou les contraignaient à rendre leurs prises. Sur la piraterie en Grèce» voir Jurien de la Graviêre, fa Station du Levant, II, 1-20.
(2) « ... Une goélette sous pavillon grec (écrivait-il le 20 juillet au ministre de la marine) fait en ce moment la course. Elle est commandée par un Français, M. de Croze, ex-aspirant de la marine... Cette goélette a déjà arrêté plusieurs bâtiments sous pavillon russe et autrichien; et le brick du roi le Loiret a récemment délivré une de ces prises... La loi du 10 avril 1825 sur la piraterie a établi une grande différence entre les Français qui allaient se perdre comme individus dans les débats étrangers et ceux qui, sans l'autorisation du roi, iraient commander ou servir sur des bâtiments de mer armés en course, dont les actes, en tant qu'ils attaqueraient des pavillons neutres ou alliés de la France, pourraient compromettre la bonne foi nationale La même loi a prononcé des peines très sévères pour les auteurs ou complices de tels délits. La goélette de M. de Croze est dans ce cas... J'ai fait donner connaissance de ces dispositions au colonel Fabvier... » (Archives de la marine, BBS 473.)
(3) 11 écrivit à Fabvier, le 29 septembre, pour prendre congé de lui, une longue lettre où nous lisons le passage suivant : « ... 11 est positif que la première velléité qui pourrait venir à M. de Rigny de m 'arrêter et de me déshonorer par une accusation infamante serait justiûée par la loi qui me désigne comme pirate simplement pour commander un bâtiment armé étranger sans l'autorisation du roi, que je n'ai pas... Je serais entièrement a sa discrétion tant que je continuerais à servir la Grèce. N'est-il pas juste et raisonnable qu'un tel danger fasse taire toute autre considération? J'ai quitté la France précisément pour sortir de la dépendance de
elle ne paraît plus avoir été dès lors pour le corps régulier qu'un simple bâtiment de transport.
Fabvier éprouvait, du reste, à la même époque bien d'autres mécomptes. Voulant pouvoir se passer du concours des bandes «régulières, il avait imaginé de faire venir des îles Ioniennes un corps de volontaires dressé à l'européenne, que le colonel Gordon était en train d'y organiser. Mais cet officier, malgré sa sympatbie personnelle pour Fabvier, ne se pressait guère de le lui amener. Il répugnait en sa qualité d'Anglais à venir se placer sous les ordres d'un Français, et il atermoyait, sans doute pour laisser le temps d'arriver à ceux de ses compatriotes à qui la nation grecque allait donner le commandement en chef de ses forces de terre et de mer.
Le parti anglais était à ce moment plus que jamais prépondérant en Grèce, non seulement parce que le cabinet de Saint- James avait déclaré se charger de la médiation qui lui avait été demandée par l'assemblée d'Épidaure, mais parce qu'antérieurement même il avait conclu avec la Russie, relativement à l'exercice de ladite médiation, ce protocole du 4 avril 4826 (4) d'où devait plus tard, par l'accession de la France, résulter l'affranchissement de la Grèce. On attendait impatiemment l'amiral Cochrane, qui s'était engagé dès 4825 au service des Hellènes. Toutes les forces navales de la nation devaient être placées sous ses ordres. De plus, on parlait de prendre sur terre pour généralissime un autre Anglais, Richard Church, connu de plusieurs chefs grecs, et l'arrivée
son gouvernement... Aujourd'hui, me souroettrai-je à cette dépendance, qui peut me conduire, au moindre caprice d'un chef auquel il est possible que je ne plaise pas, sur les bancs d'accusation comme un pirate?... » (Papiers de Fabvier.)
0) Ce protocole stipulait que la Russie admettait la médiation de l'Angleterre entre le gouvernement hellénique et la Porte et qu'elle y coopérerait; que les deux puissances demanderaient pour la Grèce l'autonomie: que ce pays devait n'être plus que tributaire de la Turquie; qu'il nommerait lui-même le chef de son gouvernement, sauf ratification de la Porte; que chacune des parties contractantes renonçait d'avance à tout avantage qui ne dût pas être conjmun aux autres États de l'Europe par suite de la pacification de la Grèce; enfin, que la garantie du futur état de choses serait demandée aux grandes puissances.
de ce dernier était également annoncée comme prochaine (1).
La pensée qu un Anglais viendrait commander en Grèce était insupportable à Fabvier, qui n'en était que plus impatient de marcher seul à l'ennemi. Aussi le voyons-nous à cette époque surmonter sa répugnance à faire appel aux irréguliers et chercher à en prendre à sa solde plusieurs centaines, ce à quoi, du reste, il ne réussit pas. Il n'a donc pour grossir sa petite armée que les volontaires — peu nombreux — que peuvent encore lui procurer ses agents recruteurs. Ce sont des Grecs peu disciplinables, peu faciles à dresser, peu solides dans le rang (2), ou des philhellènes ramassés un peu partout par les comités et qui ne lui donnent pas toujours non plus une satisfaction complète (3). Bref, au commencement d'octobre, il n'est point encore parvenu à constituer le corps d'armée qu'il lui faudrait pour son entreprise, et d'Harcourt se demande s'il ne ferait pas mieux d'y renoncer et de s'en aller avec ce qu'il a sous la main tenter une diversion en Crète, où l'insurrection hellénique vient de se rallumer (4).
Sur ces entrefaites, la mort de Gouras, qui fut tué le 42 octobre en faisant une reconnaissance aux abords de l'Acropole, obligea Fabvier à se retourner, bon gré mal gré, du côté d'Athènes. Les troupes de ce capitaine, déjà peu sûres et démoralisées par sa perte, ne pouvaient plus être regardées comme nne garnison suffisante pour la place si importante qu'il avait jusque-là défendue. Le gouvernement résolut de les faire ren-
(1) Richard Church, né en 1784, était entré dans l'armée britannique dés l'âge de seize ans et, chargé comme major (en 1809) de former un régiment d'iof.mterie grec aux lies Ioniennes, puis comme lieutenantcolonel (en 1812) d'en former un second, avait eu Colocotronis sous ses ordres. Il avait plus tard servi dans l'armée napolitaine. 11 s'attacha définitivement au service de la Grèce sous le roi Othon et mourut à Athènes en 1873.
(2) «... « Que faire, lui écrivait d'Harcourt, avec des hommes qui ne se battent point, qui désertent avec armes et bagages et qui assassinent leurs chefs pour se disculper de leur lâcheté?... • (Papiers de Fabvirr.)
(3) « Je fais tout au monde, lui écrivait le 4 août Regnaud de Saint- Jean-d'Angdy, pour arrêter ces multitudes de véritables meurt-de-faim qu'on vous expédie sous le nom de philhellènes. parce que je sais de quelle uiililé ils vous sont... » (Papiers de Fabvier.)
(4) Lettre du 4 octobre. (Papiers de Fabvier.)
forcer sans retard par les trois à quatre cents irréguliers du capitaine Kryézotis. Mais pour que ce dernier pût pénétrer dans l'Acropole, il fallait détourner de cette citadelle l'attention des Turcs. 11 fut donc arrêté que Karaïskakis qui, tant bien que mal, avait reconstitué ses bandes à Eleusis, se porterait de nouveau vers Chaïdari, tandis que Fabvier, avec un millier d'hommes, ferait une pointe plus hardie à travers les défilés du Cithéron, dans la direction de Thèbes. Pendant ce temps Kryézotis serait transporté avec ses hommes sur la plage de Phalère et, à la faveur de cette double démonstratian, se porterait rapidement vers la forteresse.
Fabvier se déclara prêt à marcher. Il demanda seulement 600 irréguliers, sous Stepho et Kalergis, pour lui servir d'arrière-garde et tenir la passe du Cithéron par laquelle il aurait pénétré dans la vallée béotienne de l'Oropo. On ne les lui refusa pas. Mais à peine avait-il atteint cette rivière que ces auxiliaires, pris de peur à la nouvelle que des troupes turques approchaient, abandonnèrent le défilé et se débandèrent honteusement. Fabvier vit sa ligne de communication coupée par l'ennemi et dut en toute hâte se retirer par des chemins détournés jusqu'à Gondura et Mégare (22 octobre). Ce nouveau mécompte l'irrita contre Karaïskakis peut-être plus encore que celui de Chaïdari. Ce personnage portant le titre dégénérai en chef de la Grèce continentale, il le considéra comme responsable de la fâcheuse conduite des irréguliers et le soupçonna d'avoir usé à son égard, pour se débarrasser de lui, d'une abominable perfidie.
Karaïskakis n'était pas sans doute si criminel. Mais le chef des réguliers était maintenant séparé de lui par une insurmontable méfiance. Aussi se montra-t-il peu après, malgré l'invitation du pouvoir exécutif, fort peu disposé à s'unir au chef rouméliote, qui, ne croyant plus pouvoir débloquer Athènes par une attaque directe contre Reschid, proposait maintenant une diversion dans la Grèce centrale, vers Arachova et Salona, pour menacer les communications du pacha avec Missolonghi. Il faut dire que le gouvernement (Fabvier en eut plus tard la certitude) n'était pas fâché d'éloigner pour quelque temps un chef aussi
fier et aussi ombrageux, pour que Cochrane et Church, qu'on attendait, ne le trouvassent pas devant eux quand ils viendraient se faire investir de leurs commandements. Le colonel soupçonnait-il cette arrière-pensée? Ou n'était-il mû que par son animosité contre Karaïskakis? Le fait est qu'après avoir allégué qu il était inhumain d'aller soulever des populations qu'on abandonnerait ensuite à la vengeance des Turcs; qu'il se faisait fort de battre Reschid devant Athènes si on voulait l'y aider; qu'il ne pouvait s'engager avec son artillerie dans des montagnes impraticables pour elle, qu'on ne pouvait lui garantir un service de vivres régulier, etc., etc., il finit par refuser formellement de marcher et, dans la première quinzaine de novembre, rentra au camp de Méthana, pendant que Karaïskakis se dirigeait vers Arachova (4).
Cette intransigeance fut jugée excessive non seulement parles ennemis de Fabvier, mais par des hommes impartiaux, qui n'avaient point contre lui de préventions, et aussi par un certain nombre de ses soldats. La désertion recommença bientôt d'affaiblir le corps régulier. Les succès que Karaïskakis remporta bientôt dans la Grèce centrale augmentèrent sa popularité et firent naître peut-être quelque regret de ne l'avoir pas suivi dans l'âme de Fabvier, qui n'en fut dès lors que plus désireux de ramener à lui par un coup d'éclat l'admiration publique.
Le gouvernement, d'autre part, souhaitait toujours son éloignement, l'arrivée de Church et de Cochrane paraissant très prochaine. Le siège d'Athènes lui en fournit enfin tout à point une excellente occasion qu'il s'empressa de saisir.
La garnison de l'Acropole, renforcées par Kryézotis (23 octobre), paraissait résolue à se défendre. Mais, vers la fin de novembre, il lui fallut constater que les munitions étaient sur le point de lui faire défaut. Un de ses chefs, Macryannis, étant parvenu à traverser les lignes turques, alla exposer au gouvernement cette situation si critique. Mais comment introduire les munitions demandées dans l'Acropole? 11 fallait litté-
ralement passer sur le corps des assiégeants et cela sans riposter aux coups que Ton recevrait, pour ne pas augmenter le risque de mettre le feu aux poudres dont on serait porteur. Telle est la singulière aventure qui fut offerte au chef des réguliers. Dans l'état d'esprit où il était à ce moment, il n'était pas homme à reculer et la proposition, avec tous ses risques, fut acceptée par lui sans hésitation.
Tout au plus crut-il devoir demander l'assurance qu'une fois sa mission remplie, il ne serait pas obligé de demeurer dans l'Acropole. Cette assurance lui fut donnée dans les termes les plus nets. par un membre du gouvernement, Tricoupi, qui lui écrivit le 7 décembre : € ... Après avoir effectué le projet dont dépend le salut d'Athènes, vous êtes en liberté de transporter les troupes sous vos ordres où l'intérêt du corps et de la patrie l 'exige (1). » Fabvier, sans soupçon, pressa donc ses préparatifs qui ne durèrent que peu de jours. Le 12 décembre, ayant choisi dans tout le corps régulier les hommes les plus énergiques et les plus sûrs, au nombre de 530, avec ses meilleurs officiers (Robert, Pissa, Abbati, Pisa, etc.), il s'embarqua pour la plage de Phalère, où il descendit dans la soirée, et fit connaître à tout son monde le but de l'expédition. Enflammés par son exemple et par sa mâle éloquence, les soldats l'acclamèrent et s'écrièrent qu'ils le suivraient, qu'ils mourraient de bon. cœur pour le salut d'Athènes. Aussitôt il fit prendre à chacun un sac de poudre, en prit un lui-même sur ses épaules, ordonna d'enlever les pierres des fusils, pour n'être pas tenté de tirer, et se porta rapidement, à travers une plaine de plusieurs kilomètres et par un clair de lune tel que sa troupe était vue comme en plein jour, sur les retranchements turcs, entre la colline du Musée et l'Acropole.
« Nous arrivâmes, lisons-nous dans un de ses rapports (2), les philhellènes en tête, à demi-portée de fusil de la tranchée des Turcs; elle était profonde et bien gardée. 11 était une heure après minuit, la lune dans son plein. Découverts, nous prîmes le pas de charge, les armes non chargées. Les philhellènes en
(2) Ibid.
tête, nous traversâmes la tranchée et l'espace qui la sépare du fort sous un feu assez vif de mitraille et de fusil. Nous eûmes quatre hommes tués et 12 blessés. Le brave et malheureux Robert (4), chef du l*r bataillon, mourut huit jours après. Notre intention était de jeter les munitions aux avant-postes et revenir sur-le-champ par le môme chemin. Mais on ne pouvait (contre toute règle de la guerre) entrer que par un et courbé; le jour vint, il fallut remettre notre départ à l'autre nuit. 11 était trop tard; nous avions porté le poison avec nous. Notre guide avait une lettre d'un membre du gouvernement engageant les Athéniens à faire tous leurs efforts pour me retenir. Chaque fois que je voulus persuader les capitaines que je serais plus utile dehors que dedans, les soldats s'insurgeaient, déclarant n'avoir confiance que dans mon corps; que s'il partait, ils suivraient tous. Deux fois je voulus attaquer les postes de l'ennemi, deux fois je vis toute la garnison derrière moi, n'attendant que de voir le passage ouvert pour s'enfuir. »
Ces assertions sont confirmées par les historiens, et notamment par B yzantios, qui rapporte que les magistrats d'Athènes, enfermés dans la forteresse, avaient un ordre du gouvernement prescrivant à Fabvier d'y demeurer avec la garnison. Gela n'aurait sans doute pas suffi pour l'y retenir. Et il fit effectivement plusieurs tentatives pour se retirer avec sa troupe. Mais il put chaque fois constater que, s'il parvenait à faire sa trouée, les défenseurs de l'Acropole en profiteraient pour s'enfuir. Il resta donc, ne voulant à aucun prix causer la perte d'une place qui avait alors pour les Grecs une si capitale importance. Mais il resta la rage au cœur, exaspéré contre le gouvernement qui l'avait trompé, exaspéré aussi contre les irréguliers qui le récompensaient si mal du service qu'il venait de leur rendre.
Il fut dès lors à côté de ces derniers, durant plusieurs mois, dans une situation singulière, ne voulant ni recevoir d'ordres des capitaines ni leur en donner, prenant part à la défense de la place quand l'occasion s'en présentait, mais avec une
(1) Cet officier, oé à Nancy, avait servi autrefois dans la légion de la Meurthe et, depuis 1820, s'était attaché a la fortune de Fabvier.
entière indépendance, et vivant avec les irréguliers dans des rapports que les souffrances du siège ne pouvaient rendre que plus difficiles et moins amicaux. Sans parler du feu de l'ennemi, les réguliers et les philhellènes, moins aguerris que les palicares, furent, à mesure que les blocus se prolongea, plus cruellement éprouvés que les autres défenseurs de l'Acropole par les intempéries et les privations. Ajoutons qu'il leur en fut fait plus que leur part légitime. Alors que les irréguliers étaient cantonnés sous des toits et chaudement vêtus, les soldats de Fabvier, en plein air, manquaient de couvertures, de capotes, de manteaux. Vers la fin de janvier, le bois, l'eau commencèrent à devenir rares; la viande aussi se mit à faire défaut; on dut utiliser pour l'alimentation des troupes les' quelques chevaux que l'on possédait dans l'Acropole. Ceux des Athéniens et des irréguliers qui s'étaient constitué des approvisionnements particuliers se mirent à vendre aux tacticos les objets de première nécessité à des prix exorbitants et les dépouillèrent en peu de temps de leurs faibles ressources pécuniaires.
Le froid, les privations, la malpropreté engendrèrent des maladies graves et la population de l'Acropole tomba peu à peu dans un profond découragement, d'où seul pouvait la relever l'espoir d'un effort sérieux pour sa délivrance (1).
Le gouvernement grec voulait bien sauver la place, et le voulait à tout prix, comprenant que, si elle succombait, il pouvait en résulter dans toute la Grèce un irrémédiable découragement et, au dehors, des conséquences politiques d'une désastreuse gravité. L'AngleteriNp^êt la Russie ^négociaient en effet à ce moment avec la Fraîicê pour transformer le protocole du 4 avril en un traité à trois. La chute d'Athènes pouvait rendre cet accord impossible. 11 était pour le moins à craindre qu'après cet événenieiit les trois puissances ne posassent en principe que le futur État ne comprendrait pas la Grèce continentale. Il paraissait donc nécessaire que la résistance de la place se prolongeât jusqu'au moment où le traité serait conclu, du moins virtuellement.
(1) Byzantios, 106-115.
- Pour toutes ces raisons un effort d'une certaine importance fut tenté en février, d'ailleurs sans succès, pour débloquer enfin l'Acropole. Tandis que Gordon, avec le corps qu'il avait formé à Zante et les quelques centaines de tacticos restés à Méthana, débarquait au port de Phalère et s'emparait des hauteurs de Munychie, mais se voyait arrêté par la résistance des Guègues, enfermés près du Pirée, dans le monastère de Saint- Spyridion, le Céphalonien Bourbaki (1), Vassos et quelques autres chefs qui avaient préféré partir d'Eleusis s'avançaient au nord-est d'Athènes jusqu'à Khassia, puis à Kamatero. A ce dernier endroit, le corps de Bourbaki, enveloppé par la cavalerie turque et abandonné par les irréguliers, fut taillé en pièces, et les palicares se débandèrent comme à Claïdari (8 février). Après cela, Reschid n'eut qu'à se retourner avec toutes ses forces contre Gordon (40 février). Ce dernier le tint, il est vrai, en respect. Mais le siège de l'Acropole ne fut pas levé. Deux diversions essayées dans le canal de Négrepont; par Colettis et par Heideck, n'amenèrent pas davantage ce résultat (février-mars). Cependant les assiégés, dont quelques émissaires parvenaient de temps en temps à franchir les lignes turques, adressaient au gouvernement des appels de plus en plus pressants. Le corps exécutif finit par rappeler Karaïskakis, qui, abandonnant la Grèce centrale, se rapprocha d'Athènes dans les premiers jours de mars et, avec trois ou quatre mille irrégttliers, vint s'établir à l'entrée de la plaine d'Athènes, près de Keratsini, comme pour tendre la main à Gordon, établi de l'autre côté du Pirée (46 mars).
C'est sans doute vers ce temps-là que Fabvier écrivait les lignes suivantes, citées par Jurien de la Gravière, sans indications de date (2) :
« ...Je devrais être dehors; je sais quelles difficultés auront les généraux grecs à marcher en champ ouvert avec des
(1) Cet officier avait servi dans l'armée française pendant l'Empire et 'était parvenu du grade de colonel. Mis en demi-solde sous la Restauration, puis démissionnaire, il était en 4826 parti pour les lies Ioniennes, et les instances du gouvernement d'Ëgine l'avaient déterminé à se porter au secours d'Athènes.
(S) la Station du Levant, II, 40t.
irréguliers. Avec nous, au contraire... le succès me paraîtrait certain. Je ne vois pas aussi clair, si l'on attaque sans nos tacticos les Turcs retranchés... Heureusement, Karatekakis est prudent. Il n'ignore pas que son armée est la dernière espérance de la Roumélie. Il me trouvera toujours zélé, quoiqu'il se soit laissé entraîner par quelques coquins à de fausses idées sur mon compte... »
Le vaillant chef des réguliers souhaitait plus que jamais de pouvoir quitter l'Acropole. Mais les irréguliers se montraient toujours prêts à la quitter avec lui. Et le gouvernement se prétait moins que jamais à son désir, ce qu'on s'explique parce que c'est justement à cette époque qu'après de si longs retards Church et Cochrane débarquaient enfin sur le sol hellénique.
La Grèce à ce moment semblait sur le point de retomber dans la guerre civile. Le gouvernement et la commission des treize ayant convoqué à Égine une assemblée nationale, leurs ennemis (Golocotronis, Condouriotis, etc.) en avaient réuni une autre à Hermione (en Argolide). En janvier et février 4827 ces deux assemblées siégeaient en face Tune de l'autre, se refusant à tout accommodement, chacune délibérant et légiférant de son côté. C'était l'anarchie pure et simple, comme en 1824. Les choses en étaient là quand Church se présenta, d'abord à Hermione (9 mars), puis à Égine (41 mars), suivi bientôt de Cochrane, qui vint enfin, avec deux navires (17 mars), se mettre à la disposition de la nation.
Ces deux personnages, indignés de la folie des Grecs, commencèrent par déclarer qu'il ne fallait compter ni sur leur concours personnel, ni sur la continuation des bons offices du gouvernement anglais, si l'on ne mettait sans retard un terme à d'aussi funestes divisions. Il leur fallut quinze jours pour faire rentrer les Grecs dans leur bon sens. Enfin le 1" avril les deux assemblées, réconciliées, se réunirent en une seule à Damala (près des ruines de Trézène). Peu après (H avril), cette nouvelle représentation nationale conféra solennellement à Cochrane le titre d'archinavarque et. à Church celui d'archistratège de la Grèce. C'était le triomphe du parti anglais. Mais
ce triomphe ne fut pas sans contre-partie. Car le parti russe, qui s'était singulièrement relevé en Grèce depuis l'avènement du nouveau tsar (Nicolas I,r) ot surtout depuis le protocole du 4 avril, exigea et obtint une compensation de la plus haute importance. Comme la commission executive des onze devait résigner ses pouvoirs et que la nécessité de la remplacer par un magistrat unique était universellement reconnue, Colocotronis, chef dudit parti, eut assez de crédit pour assurer l'élection de Capodistrias, ancien ministre du tsar Alexandre qui. quoique absent (il était toujours à Genève), fut nommé président pour une durée de sept ans (1).
Fabvier, bien qu'enfermé dans l'Acropole, ne tarda pas à être informé de ces choix. Il fut profondément irrité de voir les Grecs, pour qui lui et ses compatriotes avaient déjà tant fait, confier ainsi leurs destinées à des hommes dont le principal titre était de représenter à leurs yeux la Grande-Bretagne et la Russie. Il eût renoncé immédiatement à les servir si à ce moment il eût été libre. Il prit sans doute dès cette époque la résolution bien arrêtée de ne pas les servir sous les ordres d'un Anglais et de quitter leur pays dès que le nouveau président y serait lui-même arrivé. Mais pour le moment, enfermé dans une forteresse assiégée, ayant encore la responsabilité du commandement spécial qu'il avait assumé, il lui fallait bien s'accommoder aux circonstances et coopérer aux nouveaux efforts qui allaient être tentés pour la délivrance de l'Acropole.
Cette délivrance, du reste, il faut le reconnaître, Cochrane et Church en firent dès le début de leur commandement leur principal objectif. L'amiral avait reçu récemment, en traversant la France, de puissants secours des comités philhelléniques de Paris et de Marseille (2), qui lui avaient de toutes leurs forces recommandé Fabvier. Il s'intéressait particulièrement à ce vaillant et malheureux chef. 11 tenait à la gloire de le
(i) Une commission provisoire formée de Georges Mavromichalis, de Miiaïti8 et de Nako, fût chargée d'exercer le pouvoir exécutif en attendant son arrivée.
(2) Le comité de Paris avait acheté pour lui. au prix de 260,000 francs, le brick le Sauveur, armé de dix-huit canons, et lui avait, de plus, fourni une somme de 355,000 francs.
sauver (4). Aussi à peine eut-il pris son commandement qu'il annonça, d'accord avec Church, l'intention de porter droit sur Athènes toutes les forces qu'ils pourraient rassembler à eux deux, avec l'aide du gouvernement de Poros (2). 11 eût été plus sage, vu la répugnance des troupes grecques à se hasarder en plaine et en bataille rangée, de procéder par quelque diversion lointaine qui eût pu déterminer enûn le séraskier à lever le siège. Ils n'en jugèrent pas ainsi. Church croyait trop à sa lactique. Cochrane, qui parlait déjà de replanter l'étendard de la croix sur Sainte-Sophie de Constantinople, ne doutait pas que Kiutahi (3) ne fût aisément culbuté par les onze ou douze mille hommes qu'ils parvinrent en quelques jours à réunir à l'entrée de l'Attique. Malheureusement l'organisation, l'union, l'harmonie morale faisaient défaut à leur armée, qui formait deux groupes distincts : celui de Gordon, du côté de Phalère et du Pirée, disposé à risquer la bataille ; celui de Karaïskakis (le plus nombreux), à. Kératsini, préférant opérer dans les montagnes et derrière des retranchements. Cependant chaque jour qui s'écoulait augmentait la détresse et les angoisses des défenseurs de l'Acropole. Reschid bombardait nuit et jour la forteresse. Le feu de l'ennemi, les maladies, les privations décimaient de plus en plus la garnison. La viande manquait totalement; on se nourrissait d'orge, dont on avait encore une assez grosse provision. L'eau devenait de plus en plus rare. Le combustible faisait presque absolument défaut. Des dix-sept canons de le forteresse, il n'y en avait plus que sept en batterie; les affûts des autres avaient été brûlés. La garnison épuisée, affaissée, ne voulait plus se battre. Fabvier, qui rêvait
(1) « J'ai l'honneur, lui écrivait-il dès le 31 mars, de vous faire part de mon arrivée ici aujourd'hui, et de vous assurer que vous puissiez (sic) compter sur une franche et sincère coopéraUon de ma part en tout ce que vous vouliez entreprendre pour la liberté de la Grèce... » Cette lettre, tout entière de la main de Cochrane, et en français, se trouve, avec un certain nombre d'autres du même auteur, dans les papiers de Fabvier.
(2) C'est dans cette lie que le pouvoir exécutif provisoire venait de se transporter, en attendant de pouvoir rentrer & Nauplie.
(3) C'est le nom que les Grecs donnaient souvent à Reschid, parce qu'il avait été pacha de Kiutahie (ou Koutaieh.)
toujours de sortir avec sa petite troupe (i), fut, vers cette époque, s'il faut en croire Byzantios, dénoncé par les irréguliers au séraskier, qui prit toutes les dispositions nécessaires pour l'arrêter (2). Et le chef des tacticos écrivait tristement à Cochrane, le 20 avril, les lignes suivantes :
«... Depuis longtemps les soldats irréguliers sont fatigués des promesses de cinq jours, de dix jours. La seule manière de les faire patienter, c'est de. leur montrer de la besogne.. Les miens sont plus calmes, quoique les plus maltraités de toute la Grèce. Cependant le moment viendra bientôt où la patience échappera à tout le monde à la fois. Chacun répète : Quinze mille hommes réunis î Et ils n'osent marcher contre cinq mille au plusî... — Quant à moi personnellement et à ma faible troupe, nous sommes entrés ici en passant sur le ventre des Turcs. Je suis peu embarrassé de recommencer. L'état de la forteresse m'a seul engagé à y rester. Kryézotis est malade. Son corps est le pire de tous. Les gens du château veulent ouvertement la reddition. J'ai soixante hommes de morts par le feu ou la maladie. Les autres, rongés par la fièvre, privés de tout, n'en restent pas moins fidèles à leur devoir (3)... »
Cette lettre piqua sans doute au vif Cochrane, qui pressa Church de commencer sans nouveau retard ses opérations. Gordon, renforcé, attaqua de nouveau violemment par terre le monastère de Saint-Spyridion (obstacle à sa jonction avec Karaïskakis), pendant que plusieurs navires, embossés dans le Pirée, le bombardaient de leur côté à outrance (25 avril). Les deux cent cinquante Albanais qui défendaient cette position consentirent enfin à se rendre (28 avril). Mais une fois sortis du couvent, ils furent, au mépris de la capitulation, presque tous massacrés par les irréguliers grecs. Gordon, Cochrane et Church, révoltés d'un tel crime, menacèrent aussitôt de quitter le service de la Grèce. Le gouvernement les calma tant bien que mal. Mais pleins de mépris pour les irréguliers, ils persis-
(1) En emmenant les femmes et les enfants.
(2) Byzantios, 127.
(3) Lettre citée par Jurikn de la jGravière (La Station du Levant, II, 122-123.)
tèrent plus que jamais à vouloir diriger à leur guise leurs opérations et ne tinrent aucun compte des avis de ceux qui, comme Karaïskakis, préféraient à une attaque à découvert dans la plaine d'Athènes des mouvements sur les flânes ou sur les derrières de l'ennemi. Karaïskakis, du reste, fut tué le 4 mai dans une escarmouche et ils crurent dès lors pouvoir réaliser leur plan sans difficulté, sans opposition.
C'était encore de leur part une grave erreur. D'abord, démoralisés par sa mort, les six ou sept mille hommes de Karaïskakis se tinrent dès lors à l'écart et, le jour du combat, ne bougèrent pas. Ce jour-là (6 mai) Church ne put faire opérer que les quelques milliers d'hommes qu'il avait du côté de Phalère et auxquels il donna l'ordre d'avancer à travers la plaioe avant d'avoir débarqué lui-même pour les soutenir.
c Le dimanche 6, lisons-nous dans un rapport adressé le 15 mai à l'amiral de Rigny (1), un corps de trois mille Grecs, soutenu par une batterie de pièces de 6, a débarqué sur la plage dans le sud-est de Phalère et marché sur les derrières des postes turcs les plus rapprochés de l'Acropolis. Ce corps devait être soutenu par les troupes en position au nord du port du Pirée (2) et par celles qui occupaient les hauteurs du Phalère (3). Des mesures mal entendues et la non-exécution des corps qui devaient soutenu* les troupes débarquées ont laissé celles-ci sans appui. Elles s'étaient avancées dans la plaine, lorsqu'un corps de deux mille cavaliers turcs envoyés contre elles les a enveloppées. Une charge de dix minutes faite par mille cavaliers a suffi pour les mettre dans une déroute complète; mille cinq cents ou deux mille hommes ont péri; dans leur nombre se trouvent quatorze philhellènes (4) et deux cent quatrevingt-dix hommes du corps régulier commandé par le sieur Inglessi (5). Les généraux Church et Cochrane ont failli être
(1) Par le commandant Leblanc, de la frégate la Junon, qui croisait alors dans le voisinage.
(2) C'est-à-dire par le corps de Karaïskakis.
(3) Le corps de Gordon.
(4) Sur 26 qui prenaient part au combat.
(5) Inglessi fut tué dans l'action ; quant au chiffre de 290 hommes indi*
32S LE GÉNÉRAL FABYIER
pris. Le dernier ne s'est sauvé qu'en se jetant à la nage pour gagner une embarcation... Trois des quatre pièces d'artillerie ont été enlevées et les canonniers qui les servaient ont été tous tués avant d'avoir pu se mettre en batterie. Les restes de cette malheureuse expédition se sont retirés sur la hauteur de Phalère. Cet événement désastreux pour les Grecs a jeté la consternation dans leur camp. Pendant la nuit une grande partie des troupes s'est retirée sans en avoir reçu l'ordre (1)... »
Si l'on ajoute à ces détails que, les Turcs ayant fait deux cent quarante prisonniers, le séraskier en fit décapiter deux cent trente-huit, pour venger les victimes de Saint-Spyridion, on comprendra le découragement des Grecs, qui gagna Cochrane et Church, au point de leur faire admettre aussitôt comme inévitable la reddition de l'Acropole. Dès le 7 mai, n'osant négocier directement avec le pacha, que le souvenir de la convention violée du monastère eût peut-être rendu réfractaire à leurs avances, ils s'adressaient au commandant Leblanc (2) et le priaient : i* d'aller solliciter du pacha la vie et la liberté pour la garnison de l'Acropole ; 2° de communiquer à Fabvier, qu'ils regardaient comme le commandant en chef de cette place, une lettre par laquelle Church l'autorisait à capituler (3). Cet officier, qui connaissait les intentions de son chef (4), ne crut pas devoir se dérober à cette mission d'humanité (8 mai) et se rendit au camp de Reschid, qui, après trois
que par Leblanc, c'est en réalité celui des réguliers présents au combat; celui des tués fut à peu près de la moitié.
(1) Archives de la marine, BB4 488.
(2) Lettre citée par Jurien de la Gravie re, La Station du Levant, II,
(3) «... Le courage, écrivait Church, la persévérance avec lesquels vous avez défendu jusqu'à ce moment la forteresse placée sous votre commandement, ne laissent point de bornes & ma confiance. Je ne crois pouvoir vous donner une plus grande preuve de mon estime que de remettre entièrement a votre sagesse le soin d'arrêter les stipulations nécessaires... » Jurien de la Graviére, II, 130.
(4) Dès le 7 avril, Rigny avait écrit au ministre de la marine à propos de Fabvier : «... Je ne serai pa* blâmé, j'en suis certain, en employant mes efforts personnels pour sauver, si je le puis, lui et ses compagnons... » (Archives de la marine, BB4 488.)
jours de pourparlers, finit par consentir aux conditions suivantes : le colonel Fabvier garderait ses armes et pourrait se retirer librement avec ses bagages ; les troupes de la garnison' déposeraient les armes et se retireraient ensuite librement, étant entendu que si parmi elles il se trouvait des « sujets de Sa Hautesse » qui voulussent rentrer à son service, ils y seraient admis et seraient traités comme les autres soldats du sultan. Enfin des précautions convenables seraient prises et des otages échangés pour garantir la sécurité de ladite garnison pendant sa marche de l'Acropole au lieu de son embarquement.
Cela fait, Leblanc dépécha vers la forteresse un autre officier français, M. de Reverseaux, commandant de la frégate la Pomone, avec la lettre du général Church. Mais cet officier, à son grand étonnement, ne fut même pas reçu par le colonel Fabvier, qui, exaspéré sans doute d'être traité par Church en subordonné, refusa de le voir et lui fit par écrit la rude réponse que voici : « Monsieur, n'étant pas habitué à parlementer, je ne sais pas pourquoi vous vous adressez à moi. M. le général Church, comme général en chef, pouvait écrire aux chefs grecs; c'est à eux à répondre... J'ai l'honneur de vous saluer. » En même temps, le bouillant soldat répondait en ces termes au commandant Leblanc : < Vous êtes dans l'erreur; je ne suis ici que par accident et non pour commander. Je transmets votre lettre aux chefs de l'Acropolis. »
11 fallut donc que Church écrivît une seconde lettre adressée, cette fois, non plus à Fabvier, mais aux chefs de l'Acropole, c'est-à-dire aux capitaines grecs qui commandaient dans cette place. Le lendemain, 12 mai, cette missive leur fut remise. Mais irrités sans doute du traitement privilégié que la convention assurait à Fabvier, comptant aussi peut-être sur un retour offensif de l'armée de secours, dont une partie était encore si près d'eux à Phalère, ils répondirent avec hauteur que, déterminés à vivre libres ou à mourir, ils ne rendraient par leurs armes; que si le pacha les voulait, il n'avait qu'à venir les prendre (1).
(I) Papiers de Fabvier.
11 eût fallu, pour qu'un tel langage ne parût pas hors de saison, ou que la garnison fût capable de se débloquer ellemêgae, et il était évident qu'elle ne l'était pas, ou que Church tentât sans retard un nouvel effort pour la délivrer. Or, ce général ne put bientôt plus même se maintenir dans ses positions de Phalère. Découvert sur sa gauche par la dispersion de l'ancien corps de Karaïskakis, dépourvu de vivres et voyant ses troupes décimées par la désertion, il crut devoir, le 27 mai, évacuer les postes qu'il occupait à proximité d'Athènes et embarquer pour Égine le peu qui lui restait de soldats. Mais, chose singulière, au moment même où il abandonnait ainsi l'Acropole, il semblait croire (étant sans doute informé qu'il lui restait encore un peu de vivres) qu'elle pouvait prolonger sa résistance et même admettre comme possible un mouvement offensif de ses défenseurs contre les Turcs. Il écrivait en effet à Fabvier pour lui faire part de son nouveau plan de campagne, qui consisterait à essayer d'intercepter les convois de l'armée assiégeante. Si le colonel croyait devoir s'échapper avec son corps, il l'engageait à se jeter dans les montagnes de l'Hymette, à traverser cette chaîne jusqu'à la côte opposée, où des bâtiments grecs iraient les prendre (1).
De pareilles instructions durent paraître dérisoires à Fabvier et plus encore aux chef irréguliers qui, se voyant maintenant abandonnés par le généralissime, n'eurent plus d'autre idée en tête que de traiter avec l'ennemi, à condition d'obtenir la vie sauve et la liberté. Des assemblées tumultueuses où les soldats, plus désireux d'en finir que les officiers, imposèrent leur volonté, eurent lieu dans la forteresse (2). Dans le même temps, le séraskier, qui voulait à tout prix occuper la place avant que la négociation de Londres aboutît à la Triple-Alliance, se montra disposé à signer une capitulation avantageuse et
(1) Jcrien de la Gravière, la Station du Levant, II, 136.
(2) « ... Les irréguliers se soulevèrent, mirent à la place de leurs chefs une Epitropie et on reprit les ouvertures. La terreur la plus vive occupait l'âme des capitaines. L'horrible manque de foi du monastère ne leur laissait aucun espoir... Les soldats l'emportèrent et là capitulation fut acceptée... » Rapport de Fabvier au gouvernement grec. (Papiers de Fabvier.)
honorable pour les assiégés. Un officier de la marine autrichienne alla, le 31 mai, faire connaître officieusement ses intentions aux chefs de l'Acropole. Ces derniers lui répondirent qu'ils étaient prêts à traiter. Mais — n'ayant sans doute qu'une confiance médiocre dans la médiation de l'Autriche (puissance trop partiale en faveur des Turcs) — ils demandèrent que la négociation fût conduite aussi par des officiers des escadres française et anglaise et voulurent que Fabvier s'unît à eux pour solliciter l'intervention collective des trois puissances. Le chef des réguliers ne s'y refusa pas.
Le lendemain, 1" juin, l'amiral de Rigny, arrivé dans' les eaux de Salamine, voulut bien, les chefs des escadres anglaise ' et autrichienne n'étant pas là, se charger seul de la négociation, ce dont les assiégés lui témoignèrent leur reconnaissance. Dès lors l'affaire ne fut plus conduite que par lui.
t Le 4" juin, raconte-t-il, j'arrivai au mouillage de Salamine... J'y trouvai un brick de guerre autrichien dont le capitaine vint le lendemain me donner communication des pièces ci-jointes, nM 2 et 3, desquelles il résultait que la garnison désirait reprendre la négociation...
« Le 2 juin, je reçus par les avant-postes turcs... la lettre ci-jointe n° 5, par laquelle les chefs de TAcropolis stipulaient les conditions qn'ils désiraient obtenir, en me laissant toutefois quelque latitude pour les modifications (1). J'entrai alors immédiatement en communications avec le visir et, après trois jours de discussions, il consentit à accorder la capitulation (pièce nd 6).
« Le 5 juin au matin, elle fut acceptée par les chefs de la garnison.
« Dès le 2 juin j'avais fait prévenir de ce qui se préparait les chefs grecs à Égine, le "gouvernement grec à Poro et quel-
(1) La principale de ces conditions était que toute la garnison pût sortir avec armes et bagages. Le pacha ne voulut d'abord accorder cet avantage qu'à Fabvier et à ses réguliers, le refusant aux autres, & moins que les habitants d'Athènes enfermés dans l'Acropole (il y en avait envi-* ron 800) ne fussent exclus de la condition de sortir libres. Mais l'amiral insista tellement qu'après trois jours de résistance, Reschid finit par céder sur tous les points.
332 LE GÉNÉRAL FABYIER
que bâtiment de guerre anglais que ce soit qui se trouverait sur ces points.
• Mais avant de mettre à exécution la capitulation il était obligatoire pour moi... de prendre les mesures que l'agitation et le ressentiment manifestés dans le camp turc ne rendaient que trop nécessaires... Les troupes albanaises se rappelaient le massacre de leurs compatriotes, après qu'ils eurent capitulé au Pirée; elles paraissaient disposées à se venger. . t Le visir parvint à faire reculer ces Albanais en les faisant contenir par sa cavalerie. Je plaçai trois de mes officiers à la tète de la colonne (1) et je me mis moi-même à Tarrière-garde "avec les trois chefs albanais que les Grecs avaient demandés pour otages. On se mit en marche en cet ordre et nous arrivâmes à la marine, où les embarcations des bâtiments de Sa Majesté et celles d'un brick et d'une goélette de Sa Majesté Impériale, à défaut de bateaux grecs, dont aucun ne se présenta, embarquèrent 1,838 personnes, femmes, enfants, malades, blessés, etc., avec armes et bagages, et qui furent ensuite déposées par nos soins sur l'île de Salamine.
« J'ose me flatter que dans cette circonstance critique j'ai obéi aux vœux de l'humanité. . . Je crois qu'il est peu d'exemples dans la guerre actuelle et dans de telles circonstances d'une capitulation aussi avantageuse et aussi fidèlement exécutée (2)... »
Ainsi se termina, moins tragiquement que celui de Missolonghi, mais après avoir duré presque aussi longtemps, ce siège d'Athènes qui avait, lui aussi, durant de longs mois, tenu toute l'Europe anxieuse et en suspens. Sans doute la capitulation de l'Acropole paraissait pour la Grèce un- désastre irréparable, puisque la Roumélie tout entière était maintenant au pouvoir du séraskier. Mais la résistance des assiégés s'était prolongée assez pour que l'Angleterre, la France et la Russie, qui négociaient depuis si longtemps, se missent enfin d'accord. La Triple-Alliance était déjà virtuellement conclue au moment où les Grecs sortaient des murs de l'Acropole. Le traité fut
(1) Le colonel Fabvier marcha lui aussi à la tête de la colonne.
(2) Archives de la marine, BB4 488.
officiellement signé peu après (6 juillet) et dès lors la Grèce put se considérer comme sauvée.
Il n'est pas téméraire d'affirmer que ce traité n'eût pas eu lieu — ou qu'il eût été moins avantageux pour les Grecs — si l'Acropole se fût rendue longtemps auparavant, par exemple en décembre 1826. Or cette prolongation de la résistance pendant six mois était due au colonel Fabvier qui, dans les circonstances que l'on sait, avait renouvelé aux assiégés leur provision de poudre. N'eût-il rien fait de plus pour le peuple hellène, il eût pour cela seul mérité son éternelle reconnaissance.