FUNÉRAILLES DE MANUEL
133 voix, tandis que le cultivateur Nicolas Tronchon en obtint 138. Le lendemain 23 juin. La Fayette fut élu par 14 1 voix contre 139. Il ne l’emportait que de deux voix sur son concurrent (1). Un nouveau deuil le frappa: le grand orateur Manuel mourut, au château de Maisons, chez son ami Laffitte, le 20 août 1827, dans la force de l’âge et dans la maturité de son talent. Le 24, une foule immense de citoyens accompagna ce patriote au cimetière du Père-Lachaise. Sur la tombe, La Fayette fit un vigoureux éloge de son vaillant compagnon, qui allait reposer auprès de deux autres serviteurs des idées libérales, le général Foy et Stanislas Girardin. Il s’écria, en terminant :
11 vous a été dit, et tous les amis de Manuel attesteront que, depuis le jour de sa retraite jusqu’au dernier jour de sa vie, il a souhaité, espéré, voulu fortement, comme il faut le vouloir, la liberté de sa patrie. Quant à nous, citoyens, c’est sur la tombe des fidèles serviteurs du peuple qu'il nous convient de nous pénétrer de plus en plus de notre respect, de notre dévouement pour ses droits imprescriptibles, d’en faire le principal objet de nos plus vertueux, de nos plus énergiques désirs, le plus important de nos intérêts et le plus saint de nos devoirs.
Ce fier langage eut un grand retentissement dans la France entière; le gouvernement s’en émut et il traduisit en police correctionnelle un jeune compatriote de Manuel, Alexis Mignet, qui avait eu l’imprudence de publier un récit des funérailles. La Fayette écrivit, le 17 septembre 1827, au président du tribunal pour revendiquer hautement la responsabilité du compte rendu et réclamer
(1) Ces renseignements m’ont été fournis par M. Th. Lhuillier et ne concordent, ni pour la date, ni pour le nombre de voix, avec ceux du Dictionnaire des parlementaires.
d'être compris dans la poursuite. L’acquittement du prévenu rendit inutile cette généreuse intervention.
Le gouvernement prononça la dissolution de la Chambre et fixa les élections générales au 17 novembre pour les arrondissements. Cette consultation fut des plus favorables à l’opposition. La Fa}rette fut réélu à Meaux par 197 voix contre 129 (1). Le ministère Villèle succombait sous ce coup. De La Grange, le général suivait les derniers efforts des ultra et les difficultés rencontrées par Charles Xpour la formation d’un nouveau cabinet. Le 4 janvier 1828,1e portefeuille de l’intérieur fut donné au plus éloquent orateur de la droite, le bordelais Martignac. Le 22, La Fayette annonçait ce résultat à Dupont de l’Eure. L’intervention franco-anglo-russe en faveur de la Grèce et la victoire navale de Navarin (20 octobre 1827) avaient répondu à ses sentiments philhellènes; mais, comme il l’écrivait à Rivadavia, le 15 mai 1828, c’était la guerre allumée en Orient, et on ne pouvait en calculer les suites.
La discussion sur le règlement définitif du budget de 1826 lui fournit l’occasion de critiquer, dans la séance du 23 juin 1828, la politique générale du gouvernement. Il n’en rendait pas moins un public témoignage au caractère droit etiloyal du comte de La Ferronnays, ministre des affaires étrangères. Avec une juste vision de l’avenir, il réclamait l’instruction nationale, sentant que le triomphe des idées libérales y était intimement lié :
L’instruction nationale, Messieurs, et surtout l’instruction élémentaire, ce grand ressort de la raison publique, de la morale pratique et de la tranquillité des peuples, est aujour-
(1) Il y avait 330 votants; La Fayette eut le même concurrent que cinq mois auparavantqNicolas Tronchon. (Renseignements fournis par M. Th. Lhuillier.)
l’instruction nationale
d’hui le premier besoin de la population française, comme la première dette du gouvernement envers elle. Cette dette, Messieurs, vous savez comment elle est acquittée. Les méthodes d’enseignement ont, jusqu’à présent, été protégées en raison inverse de ce qu’elles sont perfectionnées et faciles. Ce ne sont ni vos pitoyables 50,000 francs, ni même 500,000 francs, qu’il faudrait consacrer à ce grand devoir social. Dans un bon et loyal système d’instruction publique, cinq millions me paraîtraient être l’allocation la plus désirable d’un budget.
Et La Fa}rette rappelait à la Chambre que la France avait eu, par la loi du 3 brumaire an IV, la meilleure organisation d’enseignement qui eût jamais existé dans aucun pays; que Napoléon l’avait malheureusement remplacée par l’Université, « dont le monopole et les exigences choquèrent les amis de la liberté et les sentiments de famille, mais qui dut ensuite à l’envahissement du jésuitisme, privilège d'un autre genre, l’avantage de passer pour une institution libérale ». Il réclamait une nouvelle organisation de l’instruction publique et glorifiait les vérités salutaires proclamées par l’Assemblée constituante. Il fallait l'audace toujours juvénile de ce vétéran pour oser citer à la tribune le calendrier républicain et faire l’éloge d’un régime exécré des royalistes.
Cependant, le 21 août 1828, La Fayette écrivait à Dupont de l’Eure qu’il sentait un air de mieux auquel il n’était pas insensible. Une expédition française était partie, quatre jours auparavant, pour la Morée, et elle lui paraissait avoir « tous les caractères de la loyauté, du libéralisme et du désintéressement ». Le roi mettait quelque coquetterie à parler favorablement du général En passant par Meaux, le 31 août 1828, il demanda s’il n’était pas dans le fief électoral de La Fayette; et comme
l'évêque et le préfet s’étonnaient de cette préoccupation : « C’est que je le connais beaucoup, dit le roi. Il a rendu à notre famille des services qu’on n’oublie pas. Nous sommes nés dans la même année; nous avons appris ensemble à monter à cheval au manège de Versailles et il était de mon bureau à l’assemblée des notables (1). » Une autre fois, il s’informa auprès de Royer-Collard de la santé de La Fayette et ajouta :
Je lui rends cette justice, il n’a pas plus changé que moi. En 1787, lors de l’assemblée des notables, il était de mon bureau, et nous eûmes une discussion fort vive sur les capitaineries. Il voulait qu’on les supprimât et moi je disais que je ne voyais pas pourquoi on donnerait pleine liberté aux braconniers, qui sont tous de mauvais sujets (2).
En effet, Charles X et La Fayette étaient aussi entêtés l’un que l'autre, mais dans des opinions différentes, et ils eurent à souffrir maintes fois de cet entêtement.
Les électeurs du général lui offrirent un banquet. C’était alors, comme aujourd’hui, l’occasion pour les hommes politiques d’exposer leur programme et d’attaquer celui de leurs adversaires. Le samedi 27 septembre 1828, La Fayette quitta La Grange pour se rendre à cette invitation. Il trouva sur la route, à Quincy, seize jeunes gens à cheval, qui escortèrent sa voiture jusqu’à Meaux, où il entra à trois heures de l’après-midi. Il descendit chez un de ses électeurs, nommé Charles Petit. Le banquet commença à six heures dans la grande salle de l’hôtel du Grand-Monarque (3). Le député prononça un discours dans lequel il exposa les revendications des patriotes, à savoir,
(t) Cf. dans les Mémoires lettre de La Fayette, en date du Ier octobre 1828. (2) Cf. Barante, Vie de Royer-Collard , t. 11.
(j) M. Th. Lhuillier possède une lettre de souscription pour ce banquet, datée de Meaux, le 20 septembre 1828. Le prix était fixé à vingt francs.