AUTOBIOGRAPHIE DE LA FAYETTE
un boulet traversa la maison où le général Philipps était malade. Il expira sur-le-champ.
Ma famille était composée de ma grand’ mère, femme du plus haut mérite, respectée de toute la province, et qu’on venait consulter de vingt lieues sur tout ce qui pouvait intéresser les familles. Sa bonne tête, l’élévation de son âme et son existence dans le pays étaient fort remarquables. Elle avait deux filles, dont l’une, mariée à M. de Chavaniac, de la province voisine (le Gévaudan), s’établit tout à fait avec sa mère lorsqu’elle perdit son mari; c’est elle qui a vécu jusqu’à un âge très avancé et que j’ai perdue plusieurs années après mon retour en France. Elle a joui jusqu’à sa mort d’une grande considération. L’autre fille n’avait pas voulu se marier, ne pouvant se résoudre à quitter sa famille. Elle portait le nom de Mllc Dumottier.
Elle se chargea de ma première éducation; c’est une personne d’un mérite extraordinaire. Ma tante de Chavaniac avait une fille, plus âgée que moi d’un an. Jamais frère et sœur ne s’aimèrent plus tendrement que nous. Elle se maria quelque temps après moi et mourut en couches pendant que j’étais en Amérique; ce fut un des plus grands malheurs de ma vie.
Ma mère était une femme de beaucoup d’esprit; elle habitait Paris, chez son père, le marquis de La Rivière, et à côté de son grand-père du même nom, qui avait donné sa fille en mariage à un vieux cousin, de manière que le père et le gendre étaient à peu près du même âge. Sa grand’mère de La Rivière, une des plus belles femmes de son temps, n’existait plus. Quoique ma mère m’aimât beaucoup, la pensée de m’enlever à ma grand’mère La Fayette ne se serait jamais présentée à son idée, tant sa belle-mère était vénérée. Ma mère venait passer plusieurs mois avec nous et retournait ensuite retrouver son père. C’est ainsi que j'ai été élevé jusqu’à l’âge de onze ans.
A cinq ans, on me donna pour précepteur un abbé de beaucoup d’esprit. Il fallut me donner, à sept ans, un autre précepteur, excellent homme; mais je crois que la véritable éducation se trouve surtout dans les sentiments de la famille qui environne un enfant, et jamais, à cet égard, on ne fut
plus heureusement situé que je ne l'ai été. 11 était naturel que j’entendisse beaucoup parler guerre et gloire dans une famille toujours occupée de ses souvenirs et de ses regrets, et où la mémoire de mon père était adorée. C’est sans doute ce qui m’a donné, dès l’âge de huit ans, un si vif désir de rencontrer une hyène échappée dans le Gévaudan et les montagnes de l’Auvergne; je crois que je n’en aurais pas eu peur; je n’en répondrais pourtant pas, mais je suis furieux que, par une erreur de nom, on donnât le mien à un autre homme qu’on prétendit n’avoir pas pu tuer la bête parce qu’il avait eu peur. J’écrivis au journaliste une lettre que mes parents eurent le bon esprit de ne pas envoyer.
J’avais onze ans, et ma mère obtint enfin la permission de m’emmener à Paris. Je me séparai avec le plus grand chagrin d’une grand’mère, de deux tantes et une cousine que j’adorais. La curiosité de voir la capitale ne me toucha point. Je me rappelle mon étonnement de ce que, sur la route, tout le monde ne m’ôtait point son chapeau, comme on le faisait à Chavaniac pour le petit seigneur du village.
Arrivé à Paris, on me présenta à mes deux grands-pères. Le premier, qui avait une figure charmante et qui venait de quitter le commandement de la seconde compagnie des mousquetaires, était un homme de société; il est mort pendant mes premières campagnes en Amérique. L’autre, le marquis de La Rivière, était un vieux gentilhomme breton, fort instruit, tout occupé des affaires de la province. Il avait été compromis dans la conspiration de la noblesse bretonne contre le Régent, et obligé, pour sauver sa tête, de fuir en Espagne. Quelques contretemps le mirent en danger; il fut même arrêté pour un autre. Ces circonstances l’avaient empêché d’entrer au service militaire. Il passait une grande partie de l’année dans son vieux château de Kéroflois. Il était fort riche et passait pour avare, vivant avec une parcimonie très singulière, ne donnant presque rien, à ce qu’on croyait, lorsqu’après sa mort on a découvert qu’il faisait des aumônes très considérables.
Je perdis ma mère à l’âge de treize ans; son père, qui avait l’air dur et qui était fort sensible, mourut de douleur quelques semaines après. Destiné à n’avoir, comme mon père, que
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vingt-cinq mille livres de rentes, je me trouvai, à seize ans, avoir cent vingt mille livres de rentes.
Mon précepteur y fut plus sensible que moi, qui ne pensais qu’à regretter ma mère et qui ne m’étais jamais trouvé dans aucun besoin d’argent.
On m’avait mis, à mon arrivée, au collège du Plessis; mon grand-père ne voulait pas croire que je pusse entrer en quatrième, ce qui pourtant ne supportait pas une grande habileté. J’y ai fait de bonnes études latines; on ne me fit pas apprendre le grec et j’en suis fâché. J’ai passé au collège quatre ans. Ma rhétorique fut assez brillante. J’ai eu des prix de collège et non d’université, parce qu’on donnait aux enfants, pour concurrents, des jeunes gens qui doublaient deux ou trois fois leurs classes; j’ai pourtant manqué un prix pour l’impossibilité où je suis de copier exactement ce que j’ai écrit. J’avais reçu des compliments de tout le monde sur mon triomphe assuré, et je fus très attrappé de ne pas être nommé dans les accessits. On avait compté pour autant de fautes chaque mot d’une phrase oubliée dans ma traduction latine.
Je brûlais du désir d’avoir un uniforme. On me fit entrer à treize ans dans la compagnie des mousquetaires, que mon grand-père avait commandée. J’eus l’honneur de passer urïe revue devant le roi, d’aller à cheval à Versailles en grand uniforme pour entendre, à son passage, le roi me dire qu’il n’y avait rien à l’ordre, et revenir rendre compte au commandant des mousquetaires de cette nouvelle qui lui était répétée trois cent soixante-cinq fois dans l’année. Tout cela me paraissait charmant, d’autant mieux que, pour passer la revue, il avait bien fallu aller avec mes camarades apprendre l’exercice.
Je puis dire que j’étais fort aimé au collège; j’avais même pris sur mes camarades assez d’ascendant, et, dès que je paraissais dans la cour, j’étais entouré de jeunes amis, la plupart plus grands que moi, et qui voulaient bien se donner des airs de disciples; ils m’auraient, au besoin, défendu avec acharnement. J’ai voulu faire une émeute pour empêcher l’injuste punition d’un de mes camarades; je ne fus pas aussi soutenu que je l’aurais souhaité; quant à moi, on ne m’a proposé aucun châtiment; j’étais décidé à n’en pas mériter;
mais je me serais, je crois, défendu assez bien, avec mon épée, car, d’après le bel usage du temps, les enfants portaient l’épée en allant dîner en ville, ce qui allait assez bien avec leur habit brodé, leur bourse à cheveux, et leur frisure garnie de poudre et de pommade.
On me donna une fois pour composition la description d’un cheval parfait, à qui la vue de la verge du cavalier suffisait pour le rendre obéissant; je peignis ce cheval parfait jetant, à la vue de la verge, son cavalier par terre. Mon professeur de rhétorique, M. Binet, homme d’esprit, sourit au lieu de se fâcher. Il m’a depuis rappelé cette anecdote. J’allai deux fois passer les vacances en Auvergne; j’y étais encore, lorsque j’atteignis ma quatorzième année, et nous y reçûmes la nouvelle que mon grand-père avait arrangé mon mariage avec M11' de Noailles, seconde fille du duc d’Ayen, alors âgée de douze ans. Je vins habiter le Luxembourg où logeait mon grand-père et où je fus reçu dans la famille de son second gendre, M. de Luzignem, qui avait perdu sa femme. Mais elle fut bientôt remplacée à mon égard par sa seconde épouse, à qui j’ai eu l’immense obligation de voir arranger ce mariage et pour qui j’ai conservé la plus tendre affection de reconnaissance. Mon précepteur restait avec moi.
(Archives de la famille La Fayette.)
II. — Lettre de La Fayette à La Colombe, en date du 10 juillet 1779.
A bord de l’ Alliance, ce io janvier 1779.
Je crois, mon cher chevalier, que rien ne peut vous retenir à Boston et que le meilleur moyen de nous retrouver est que vous partiez le plus tôt possible. Je vous prie donc de vous mettre en chemin aussitôt que vous le pourrez et je vous envoie :
i° Un certificat, une lettre de crédit, une lettre en cas que vous soyez pris, une autre lettre à présenter à toutes les personnes qui sont sur ma liste, et à toutes celles dont vous imaginez que je serais bien aise d’entendre parler, enfin une liste