LA FAYETTE ET CHASTELLUX
le camp, puis il rejoignit le quartier général. En y pénétrant, il vit La Fayette causant avec un homme de cinq pieds neuf pouces, d’une figure noble et douce; c’était Washington. Tous deux le reçurent à bras ouverts et le firent dîner (1). Le lendemain, 24, malgré une pluie battante, Washington montra à Chastellux ses troupes, les passa en revue, puis l’emmena au camp de La Fayette. Le marquis avait rangé sa division d’infanterie légère en bataille sur une hauteur et se tenait à sa tête, « exprimant, a dit le chevalier, par son maintien et sa physionomie, qu’il aimait mieux me recevoir là que dans ses terres d’Auvergne (2). » Puis ils revinrent dîner au quartier général; le repas fut plantureux; il se composait de huit ou dix plats de boucherie ou de volaille avec des légumes, et d’un amas de pâtisseries. On servit ensuite des pommes et des noix, dont Washington mangea pendant deux heures, tout en causant avec ses hôtes et en portant des toasts (3).
La Fayette se prodiguait pour rendre le séjour du quartier général agréable au chevalier de Chastellux et à ses compagnons. Le 26 novembre 1780, il présenta celui-ci aux officiers généraux américains (4). Le 27, il alla, avec son
(1) Cf. Voyages de M. le marquis de Chastellux dans l'Amérique septentrionale, dans les années 1780, 1781 et 1782; Paris, 1786, 2 vol. in 8, t. I, p. 89 à 91.
(2) Cf. Chastellux, t. I, p. 105. On y lit : « Nous trouvâmes toutes ses troupes en bataille sur la hauteur de la gauche, et lui-même à leur tète, exprimant, par son maintien et sa physionomie, qu'il aimait mieux me recevoir là que dans ses terres d’Auvergne. La confiance et l’attachement des troupes sont pour lui des propriétés précieuses, des richesses bien acquises que personne ne peut lui enlever; mais ce que je trouve de plus flatteur encore pour un jeune homme de son âge, c'est l’influence, la considération qu'il a acquises dans l’ordre politique comme dansl’ordre militaire. Je neserai pas démenti lorsque je dirai que de simples lettres de lui ont eu souvent plus de pouvoir sur quelques Etats que les invitations les plus fortes de la part du Congrès. »
(?) Cf. Chastellux, t. I, p. 108.
(4) Cf. Chastellux, t. I, p. iij.
bsau-frère le vicomte deNoailles, à Paramus, reconnaître l'île de New-York, mais il la trouva trop bien gardée pour qu'on pût essayer contre elle un coup de main (1). Aussi il considéra la campagne comme terminée et partit pour Philadelphie, avec le chevalier et les autres officiers. Ils arrivèrent dans cette ville le 30 novembre.
Le premier soin de La Fayette fut de se préoccuper du projet d’une expédition des Espagnols en Floride; il imagina de la faire appuyer par le général Greene. Le 4 décembre 1780, il écrivit à Washington sur ce sujet; le 5, il eut une conférence avec le chevalier de La Luzerne et en avertit le général (2); mais Washington calma cette ardeur et recommanda à son ami de n’employer son influence qu’à l’appui de quelque chose de formel et d’officiel (3).
Le 5 décembre 1780, La Fayette assista à l’assemblée des États de Pensylvanie, dans l’hôtel de ville de Philadelphie, en compagnie du chevalier de Chastellux, du vicomte de Noailles et de ses aides de camp de Gimat et Nevil (4). Le 6 décembre, il emmena ces quatre officiers visiter le champ de bataille de Brandywine, qu’il n’avait pas revu depuis le jour où il y avait fait ses premières armes et scellé de son sang son amitié pour les Américains. Ils n’arrivèrent que dans la soirée, et le marquis alla demander asile au même quaker Benjamin Ring, chez lequel il avait logé, trois ans auparavant, avec Washington, la veille de la bataille. Le lendemain 7, ils parcoururent ces lieux désormais historiques et échangèrent
(1) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date de Paramus, 28 novembre 1780.
(2) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date de Philadelphie, $ novembre 1780.
(3) Cf. lettre de Washington à La Fayette, en date de New-Windsor, 14 décembre 1780.
(4) Cf. Chastellux, t. 1, p. 186.