J LA FAYETTE A L ASSEMBLEE 3II
faire renoncer à son voyage en lui en représentant les périls et l'inutilité, et il arriva à Paris, le jeudi 28 juin 1792. Il descendit chez son plus intime ami, le duc de La Rochefoucauld, dont l'hôtel était situé rue de Seine, n° 4 1 ( i ). Il écrivit aussitôt la lettre suivante au président de l'Assemblée nationale :
Paris, ce 28 juin, l'an IV de la liberté.
Monsieur le président.
J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien demander à l'Assemblée nationale la permission que je paraisse à la barre et de vous offrir l'hommage de mon respect.
La Fayette (2).
L'Assemblée ayant accueilli favorablement cette demande, La Fayette se rendit au lieu des séances et parut à la barre. Sa venue fut applaudie par une partie de l'Assemblée et des tribunes. Le général déclara d'abord que sa présence ne compromettait nullement le sort de nos armées, qu'il était venu affirmer l'authenticité de la lettre adressée par lui à l'Assemblée et protester contre les violences commises au château le 20 juin. Il termina en réclamant que les auteurs de ces excès fussent poursuivis comme criminels de lèse-nation (3). Puis il quitta la barre, salué par les acclamations d'une partie des députés (4). Guadet, dans un langage mesuré, demanda quels
^i) Cf. Mémoires de La Fayette et Toulongeon, Histoire lie France depuis la révolution de 1789, t. I"', p. 281.
(2) Orig. aut., Archives nationales, C 558.
(5) Orig. aut., Archives nationales, C 558.
(4) Le rédacteur du Journal de la guerre dit, dans son n" LIX, du 29 juin 1792, que l'apparition de La Fayette à Paris fixa l'attention du public. « MM. les Jacobins frémissent de rage, le peuple est partagé, les gens sages sont étonnés. En effet, un général qui quitte son armée au moment où l'ennemi est en présence, doit avoir de grands motifs. » Il approuve d'ailleurs les motifs invoqués par le général, mais il est d'avis qu'il pouvait les faire valoir sans quitter son armée. Puis il ajoute : « M. de La Fayette est sorti de l'Assemblée; il a été environné d'un grand nombre de gardes
puissants motifs avaient forcé La Fayette à quitter son armée; il affirma que celui-ci violait la Constitution, s'il était venu sans congé du ministre. Le constitutionnel Ramond fit l'apologie du général et, au milieu du tumulte, réclama et fit voter le renvoi de sa pétition au Comité. Ensuite on repoussa, à une forte majorité, la motion de Guadet, tendant à savoir du ministre de la guerre s'il avait accordé un congé à La Fayette. En somme, l'Assemblée donnait raison à ce dernier, mais c'était là un triomphe éphémère. Le soir même, aux Jacobins, les orateurs les plus qualifiés flétrirent la conduite de La Fa3^ette, Brissot s'écria :
M. de La Fayette a enfin levé le masque, mais il l'a levé trop tôt. Egaré par une ambition aveugle, il vient de s'ériger en modérateur. Cet excès d'audace, pour être prématuré, le perdra ; que dis-je? il l'a déjà perdu.
Robespierre disait : « Je viens maintenant à l'ordre du jour, c'est-à-dire à l'ennemi de la patrie, La Faj^ette. » Couthon affirmait : « La Fayette est le plus grand des criminels », et La Source : « Oui, Messieurs, La Fayette est un traître, un imposteur; La Fayette est un scélérat [i]. »
Le général rendit visite au roi et à la reine, et en reçut un accueil poli et l'affirmation (( qu'ils étaient persuadés qu'il n'y avait de salut pour eux que dans la Constitution. » Madame Elisabeth, touchée de cette démarche, aurait dit « qu'il fallait oublier le passé et se jeter avec
nationaux de tout grade: il a reçu les plus vifs applaudissements. Ainsi qu'à Rome, le triomphateur, monté sur son char, au faîte des honneurs, entendait des épigrammes et des vérités dures, M. de La Fayette a dû s'apercevoir que sa personne ne plaisait pas à tous. Quelques cris : à Orléans ! à Orléans ! à Orléans ! n"ont pas flatté ce général. » (Cf. Bibl. nat., Lc*679.) (i) Cf. Aulard. Ui Socictc des Jacobins, t. IV, p. U à 57.