VISITE DE CHAMPS DE BATAILLE
leurs impressions. Ils revinrent dîner à Chester ; en route, La Fa3'ette, Chastellux et Xoailles se trouvèrent séparés de leurs deux autres compagnons ; tout en chevauchant, ils causèrent de Paris, de la cour, de leurs familles, de leurs amis, car Chastellux avait déclaré que c'était assez que d'avoir parlé de guerre pendant trois heures (i). Le 8 décembre, ils visitèrent les forts de Billing'sport et de Redbank et rentrèrent à Philadelphie.
La Fayette continua ces intéressantes excursions, d'autant plus agréables qu'il y guidait ses amis. Le 1 1 décembre, ils explorèrent Germantown et l'ancien camp de White-Marsh; le 12, Barren-Hill, qui rappelait une glorieuse retraite. Revenu dans Philadelphie, il conduisit, le 4 décembre, le chevalier de Chastellux chez le célèbre philosophe Thomas Paine. Le 15, il fut élu membre de l'académie de Philadelphie, en compagnie du chevalier, et le soir il dîna avec tous les officiers français chez le chevalier de La Luzerne (2). Le lendemain 16, il prit congé de Chastellux, qui se rendait auprès de Washington.
L'année 1781 débuta par une insurrection, qui éclata, le 2 janvier, parmi les troupes pensylvaniennes, campées à Alorristown, dans le Jersey. La Fayette fut envoyé pour l'apaiser; le 12, il réussit à rétablir l'ordre. Il écouta avec pitié les justes doléances de ces soldats, privés de tout, sans vêtements, sans équipements, sans vivres et sans solde, exposés aux rigueurs de l'hiver (3). Au commencement de février, le Congrès envoya à la cour de France le lieutenant-colonel Laurens, aide de camp de
(i) Cf. Chastellux, t. I, p. 19? à 207.
(2) Cf. Chastellux, t. I, p. 24; à 265.
(j) Le ij février 1781, Benjamin Franklin mandait de Passy à Vergennes: « Le marquis de La Fayette m"écrit qu'il est impossible, quand on ne la pas vu, de concevoir ce que les soldats ont souffert, faute de vêtements. » (Cf. Correspondance de Benjamin Franklin, édition Laboulaye, t. II, p. 115.)
70 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [ij^l]
Washington, chargé d'exposer les besoins des Américains (i). La Fayette, qui avait rejoint à New-Windsor le général en chef, annonça au comte de Vergennes, le 30 janvier 1781, le départ de Laurens et déclara qu'avec l'infériorité maritime, on ne saurait faire la guerre en Amérique.
C'est elle qui nous empêche d'attaquer tel point qu'on enlèverait avec 2,000 ou 3,000 hommes; c'est elle qui nous réduit a. une défensive dangereuse autant qu'humiliante. Les Anglais sentent cette vérité, et tous leurs mouvements prouvent combien ils désirent conserver l'empire de la mer.
Le 2 février, il recommanda chaudement à sa femme Laurens, porteur de sa lettre, et il ajoutait :
Je suis toujours comblé de bontés par les Américains, et il n'est pas de marques d'affection, de confiance, que je n'éprouve tous les jours, soit du peuple, soit de l'armée. Je sers ici le plus agréablement possible; toutes les fois qu'on est en campagne, je commande un camp volant séparé, composé de l'élite des troupes; je sens pour les officiers et soldats américains cette amitié que donne une longue suite de dangers, de souffrances, de bonne et de mauvaise fortune, que j'ai partagée avec eux. Nous avons commencé ensemble ; nos affaires ont souvent été au plus bas possible; il m'est doux de couronner l'œuvre avec eux en donnant aux troupes européennes une bonne idée des soldats qui se sont formés avec nous. A tous ces motifs d'intérêt pour la cause et d'intérêt pour l'armée, se joignent les sentiments qui m'unissent au général Washington.
(i) Benjamin Franklin écrivait, le ij février 1781, à Vergennes : «Si l'on permet aux Anglais de recouvrer ce pays, on ne retrouvera pas, dans le cours des siècJes, pareille occasion d'effectuer cette séparation décisive; la possession de ces vastes et fertiles régions, l'immense étendue des eûtes maritimes, donnera aux Anglais une base si large pour leur grandeur future, elle augmentera tellement leur commerce, le nombre de leurs matelots et de leurs soldats, qu'ils deviendront la terreur de l'Europe et qu'ils exerceront avec impunité cette insolence qui est naturelle à leur nation et qui grandira énormément avec l'agrandissement de leur pouvoir. •>