‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 36 sur 236 · LA FAYETTE A MOUNT VERNON I · texte numérisé non relu

LA FAYETTE A MOUNT VERNON I

L'adresse qu'il lui présenta se terminait par ces mots : « Puisse votre séjour en Amérique vous être aussi agréable qu'il le sera à une nation qui ne pourra jamais oublier la belle conduite et les grands talents du marquis de La Fayette. » Le général répondit en termes émus à ces témoignages si flatteurs (i). Le 14 août, il quitta Philadelphie, coucha, le 15, à Baltimore et arriva, le 17, à Mount Vernon, but principal de son voyage (2). Washington reçut La Fayette avec une sollicitude toute paternelle (3). Les deux amis passèrent ensemble dans cette douce retraite quelques jours heureux, car ils jouissaient de la joie de se revoir après l'accomplissement d'une grande tâche et dans les loisirs d'une paix glorieusement conquise. Il fallut se séparer; le 28 août 1784, La Faj^ette prit congé de Washington, mais sous la promesse de se revoir encore avant de rentrer en France. Le 31, il entra dans Baltimore. C'était là qu'il avait, en 1780, réorganisé son armée, grâce au dévouement des citoyens et des citoyennes de la ville. Aussi son souvenir y était-il resté vivace. Le i'^'' septembre, un dîner de trois cents couverts fut offert au général dans la grande salle de l'Hôtel de Ville et on lui présenta une adresse rappelant qu'il avait

(1) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. J19 à j2i.

(2) Cette date est fournie par une lettre du 20 août 1784, adressée par Washington au comte de Rochambeau, et où on lit : « Je vous remercie de votre lettre du 16 juin, remise par le marquis de La Fayette, qui est arrivé il y a trois jours. » (Cf. Jared Sparks, t. IX, p. 55.)

(3) Washington étendait son affection à la marquise de La Fayette. Le 4 avril 1784, il avait écrit à celle-ci une lettre, dont voici le passage le plus intéressant : « Quelque grand que soit votre titre à mon affection, comme femme française ou américaine, ou comme épouse de mon aimable ami, vous en avez d'autres auxquels on peut donner la palme. Les charmes de votre personne et la beauté de votre visage ont un pouvoir plus efficace. C'est cela. Madame, qui vous a fait aimer de moi, et tout ce qui tient à votre nature aura droit à mon affection George et Virginie, les enfants de votre amour, dont les noms font honneur à mon pays et à moi-même, y ont un double droit et seront l'objet de mes vœux. » (Cf. Jared Sparks, t. IX, p. j8.)

été le sauveur de la cité, menacée par l'armée anglaise. La Fa3"ette répondit modestement que cet heureux succès avait été dû plutôt à la bravoure des Américains qu'à ses faibles talents (i). Les Irlandais nouvellement arrivés à Baltimore le congratulèrent aussi et la soirée se termina par un bal, qui rappela au marquis celui où il avait jadis obtenu que les dames de la ville fissent des chemises pour ses pauvres soldats.

La Fayette s'arracha aux charmes de cette hospitalière cité et revint à New- York le 12 septembre 1784. Il écrivit, le 15, au comte de Vergennes, qu'il partait (( pour un traité de sauvages (2). » En effet, il se rendit à Albany, où le corps municipal lui offrit un diplôme de citoyen enfermé dans une boîte d'or et donna un grand dîner en son honneur. Le 20 septembre, il s'embarqua sur la rivière d'Hudson, avec le chevalier de Caraman et Barbé de Marbois, pour le fort Schuyler. Une assemblée de sauvages y eut lieu le 26 septembre, dans le but de conclure un traité avec les Américains. La Fayette rappela aux Indiens combien les prédictions qu'il leur avait faites dans sa première réunion avec eux s'étaient réalisées et il les

(i) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. J27 et ?29. — Voici le texte de cette allocution, tel qu'il fut publié par le Courrier de l'Europe, dans son numéro du 9 novembre 1784, p. 302 :

u Messieurs, je me sens infiniment honoré de recevoir ce témoignage flatteur du plaisir que vous cause mon arrivée et j'éprouve la plus vive satisfaction de voir la ville de Baltimore dans un état aussi florissant. C'est à la fermeté et à la bravoure avec lesquelles vous vous êtes conduits contre l'ennemi que vous devez attribuer les heureux succès de vos armes, et non aux faibles talents que je puis avoir en partage. Le bonheur de l'Amérique ne peut m'être indirt"érent, c'est un devoir sacré pour moi d'y veiller. La déclaration que la France vient de faire de quatre ports francs est une démarche qui, je n'en doute nullement, tournera à l'avantage du commerce de ce pays et resserrera les liens qui doivent à jamais unir les deux nations. Je vous remercie très sincèrement, Messieurs, de vos souhaits obligeants, et goûterai toujours le plaisir le plus vif en apprenant que les citoyens de Baltimore et la nation en général jouissent d'un sort heureux. »

(2) Cf. MJmoircs de La Fayette.

engagea à vivre en bonne intelligence avec les vainqueurs. Il terminait ainsi son discours :

Si vous avez ouvert les oreilles et bien entendu mes paroles, je vous en ai dit assez. Répétez-les les uns aux autres, tandis que sur l'autre bord du grand lac je recevrai avec plaisir de vos nouvelles, et jusqu'au moment où nous fumerons ensemble, où nous coucherons encore sous la même écorce, je vous souhaite bonne santé, chasses heureuses, union, abondance, et le succès de tous les rêves qui vous promettent du bonheur.

Le chef des Mokawks, Tocksicanéhiou, répondit à Kayewla (c'était le nom indien du général) :

Oui, mon père, nous voyons que tout ce que tu nous as dit est vrai, que l'alliance entre l'Amérique et la France serait une chaîne indissoluble et que ceux qui en douteraient pourraient passer le grand lac et voir par eux-mêmes. Mon père, les paroles que tu as prononcées aujourd'hui seront publiées parmi les six nations ; elles vont fortifier la chaîne d'amitié que nous désirons voir durer toujours.

Le lendemain 27 septembre, la Sauterelle, orateur des nations amies, présenta à La Fayette le collier que le comte de Montcalm avait remis aux Indiens en signe d'amitié vingt ans auparavant, et le général, en lui rendant ce gage de paix, félicita les sauvages de leur fidélité. Hoktawitchy, chef huron, et Tow^anéganda, chef des Sénécas, firent aussi des discours (i). Cette conférence amena la conclusion d'un traité entre les Américains et les Indiens, qui fut signé le 14 octobre et qui déjoua les intrigues anglaises (2).

(i) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. 334 et Jj8, et les Mémoires de La Fayette. — Les Indiens donnèrent au chevalier de Caraman le nom de Skana-Houchy.

(2) Le 12 octobre 1784, La Fayette écrivait au comte de Vergennes : « Je n'ai pas quitte M. de Marbois; il vous parlera du traité sauvage où

no LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['784]

La Fayette, satisfait de l'accueil des Indiens et du résultat obtenu, revint à Albany. visita Saratoga, Hartford et Worcester, et s'arrêta à "Water-Town, localité située à trois lieues de Boston, et où les habitants de cette cité, venus à sa rencontre, lui offrirent à dîner dans l'auberge de la ville. L'entrée à Boston fut triomphale. La Fayette, accompagné du comte de Granchain, commandant la frégate la Nymphe, du chevalier de Caraman et du major général Henry Knox, précédé de fifres, de tambours et du corps de musique, escorté d'une foule immense, arriva à l'auberge de A¥higs et, du haut d'un balcon, remercia les citoyens. Une adresse lui fut présentée par Knox, au nom des officiers de la ligne de Massachusetts, et le général se glorifia d'être le fils adoptif et le disciple de Washington (i). Le 19 octobre 1784, la ville de Boston célébra l'anniversaire de la reddition de lord Cornwallis à Yorktown. A cette occasion, le Conseil exécutif et les membres des deux Chambres de l'Etat de Massachusetts firent à La Fa3"ette une réception solennelle. Un repas de cinq cents couverts eut lieu à l'Hôtel de Ville et, à un moment donné, un rideau placé derrière le général tomba et laissa voir le portrait de Washington, couronné de

nous avons été ensemble et où l'on a cru que je pouvais être de quelque utilité. Il est impossible de ne pas jouir de l'attachement que ces nations ont conservé pour nous. Ils aiment nos manufactures et peuvent avec un peu de soin nous offrir une petite branche de commerce. » (Cf. Mémoires de La Fayette.) — Le Courrier de l'Europe, dans son numéro du 8 mars 1785, t. XVII, p. 147, publia l'information suivante, en annonçant le retour de La Fayette en France : « Il a beaucoup contribué à la paix, conclue le 14 octobre dernier au fort Stanwix [Schuyler] entre les nations indiennes de la partie septentrionale et les Etats-Unis de l'Amérique. Le général Washington, M. de Marbois et le chevalier de Caraman assistèrent aux conférences des commissaires du Congrès avec les chefs des sauvages. Les harangues du marquis de La Fayette furent vivement senties et applaudies et elles eurent le succès désiré. » — C'était exact, sauf la présence de Washington.

(i) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. 546 à 349.

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