‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 49 sur 236 · II789] DINER AVEC GOUVERNEUR MORRIS I7I · texte numérisé non relu

II789] DINER AVEC GOUVERNEUR MORRIS I7I

3 juin^ il soutint contre d'Epremesnil le nom de Communes, adopté par le Tiers état; le 15, il appuya la décision prise de remettre au roi les vérifications de pouvoirs contestées (i). Ses amis lui donnaient des conseils contradictoires. Gouverneur Morris le poussait à résister aux tendances démocratiques. Celui-ci dîna, le 23 juin ijSg, à Versailles, chez la comtesse de Tessé, et. se trouvant assis à côté de La Fayette, il eut avec lui une conversation des plus curieuses, qu'il a relatée en ces termes :

A dîner, je suis assis à côté de M. de La Fayette, qui me dit que je fais du tort à la cause, attendu que mes opinions sont continuellement rapportées comme des arguments contre le bon parti. Je saisis cette occasion pour lui déclarer que je suis opposé à la démocratie, par amour pour la liberté; que je les vois courir à corps perdu à leur ruine, et que je voudrais les retenir; que leurs vues, leurs projets, leurs théories, sont incompatibles avec les éléments qui composent la nation française; qu'enfin, ce qui pourrait arriver de plus fâcheux, c'est que leurs espérances, leurs plans, fussent réalisés. Il me répond qu'il sent bien que son parti a perdu la raison, et qu'il le lui dit, mais qu'il n'en est pas moins déterminé à périr avec lui. Je lui fais observer qu'il vaudrait tout autant rendre à ces écervelés leur bon sens, et vivre avec eux. Il ajoute qu'il est résolu à donner sa démission; je l'y encourage, parce que les engagements qui le lient l'entraîneront au delà de l'aveu de sa conscience. Avant de nous séparer, je ne manque pas de lui dire que, si le Tiers est très modéré, il réussira probablement, mais que, s'il est violent, toutes ses prétentions échoueront au milieu d'effroyables malheurs (2).

En effet, La Fa3-ette, énervé de son inaction, songeait à démissionner pour reprendre sa liberté. La réunion de la minorité de la Noblesse au Tiers état, qui eut lieu le

(i) Cf. les procès-verbaux de rassemblée de la Noblesse aux Archives nationales, C 26.

(2) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t, I, p. 255.

25 juin, et à laquelle il ne put pas participer, le confirma encore davantage dans cette idée. Il voulait aller à Riom, pour le rassemblement du bailliage, et y donner sa démission, puis se présenter aux suffrages du Tiers état. Il ne doutait pas qu'un député lui offrît sa place, et il ajoutait :

Au reste, tout cela étant incertain, je serai à temps dans quinze jours. Il est vraisemblable que nous serons chassés ou enracinés avant cette époque, et je ne puis pas me borner à être l'homme de la sénéchaussée d'Auvergne, après avoir contribué à la liberté d'un autre monde. Songez que je ne puis m'arrêter dans la carrière sans tomber, et qu'avec la meilleure envie d'être à ma place, il faut que cette place soit sur la brèche politique (i).

La Faj^ette eut raison d'attendre ; les événements allaient le soustraire à son mandat impératif. Le 27 juin, il suivit la Noblesse dans sa réunion avec les deux autres ordres en Assemblée nationale, mais il ne prit pas part aux votes. Dînant, le 4 juillet 1789, avec sa femme, chez Jefferson, il eut à subir les conseils de Gouverneur Morris, qui l'adjura de conserver quelque autorité constitutionnelle à la classe des nobles (2). Le 8 du môme mois, il sortit de son abstention pour demander, en termes très modérés, la discussion immédiate de la fameuse motion de Mirabeau sur l'éloignement des troupes qui entouraient l'Assemblée et menaçaient Paris.

(1) Cf. dans les Mémoires une lettre sans autre date que Versailles, jeudi. mais écrite après le 2Ç juin 1789.

'2) On lit dans le Mémorial de Gouverneur Morris, t. I, p. 254, à la date du 4 juillet 1789 : « Je vais dîner chez M. JelTerson; il s'y trouve beaucoup d'Américains, et parmi eux M™» et M. de La Fayette. Je fais un peu de politique avec le j,'énéral après dîner; je len-^age à conserver, si cela est possible, quelque autorité constitutionnelle à la classe des nobles, comme un moyen peu coûteux d'assurer la liberté au peuple; mais le torrent est tellement déchaîné contre la Noblesse que je crains son entière destruction. »

[17B9] DÉCLARATION DES DROITS DE l'hOMME IJ}

L'Assemblée nationale s'occupait alors de la rédaction d'une déclaration des droits. La Fayette en rédigea une, et, le II juillet, il présenta à ses collègues une Déclaration européenne des droits de V homme et des citoyens (i). Il disait : « Quoique mes pouvoirs m'ôtent la faculté de voter encore parmi vous, je crois cependant devoir vous offrir le tribut de mes pensées. » Cette déclaration, qui servit de base à celle adoptée plus tard par l'Assemblée constituante, fut renvoyée aux bureaux, sur les observations de Lally-Tolendal ; mais les événements empêchèrent qu'on s'en occupât utilement (i).

Le même jour, 1 1 juillet, il exprimait une opinion sévère sur le duc d'Orléans, qui lui faisait des avances, et sur le comte d'Artois :

Je répondis froidement que M. le duc d'Orléans n'est à mes yeux qu'un particulier plus riche que moi, dont le sort n'est pas plus intéressant que celui des autres membres de la minorité; qu'il est inutile de former un parti quand on est avec toute la nation; qu'il faut aller au bien sans nous embarrasser des conséquences, et bâtir l'édifice ou laisser les matériaux après nous. Mais, en attendant, je veille M. le duc d'Orléans, et peut-être serai-je dans le cas de dénoncer à la fois M. le comte d'Artois comme fâcheux aristocrate, et M. le duc d'Orléans comme fâcheux par des moyens plus populaires.

Cette journée du samedi 11 juillet se termina par un coup de théâtre : Necker reçut l'ordre de quitter le minis-

(i) Cf. le texte de ce document aux Pièces justificatives, n° XV. — La Fayette avait soumis sa Déclaration des droits de l'hcinme à Gouverneur Morris, qui écrivit à ce sujet dans son Mémorial (t. I, p. 251) : « Je lui ai dit ce que j'en pense, et lui ai sugtréré plusieurs amendements tendant à adoucir le langage un peu vif de la liberté. Ce n'est pas avec des mots sonores que se font les révolutions. »

(2) Le 15 juillet 1780, le comte de Castéllane réclama rexamen de la motion de La Fayette ; le 14, on commença une discussion à son sujet, mais sans prendre de décision.

tère et il partit de Versailles vers les cinq heures du soir (i). Cette mesure produisit une grande émotion dans Paris, A Versailles, l'Assemblée nationale exprima, le lundi 13 juillet, ses regrets de la retraite de Necker et des autres ministres. On fit observer que, la longueur de la séance empêchant le président (2) de rester continuellement à son poste, il convenait de nommer un vice-président. En conséquence, on procéda au vote ; La Fayette obtint la majorité des suffrages et fut proclamé vice-président, aux acclamations de toute l'Assemblée. Il remercia en ces termes :

Messieurs, dans un autre moment, je vous rappellerais mon insuffisance et la situation particulière où je me trouve; mais la circonstance est telle que mon premier sentiment est d'accepter avec transport l'honneur que vous me faites, et d'en exercer avec zèle les fonctions sous notre respectable président, comme mon premier devoir est de ne me séparer jamais de vos efforts pour maintenir la paix et consolider la liberté publique (3).

Le mardi 14 juillet 1789, dans la séance du matin, on discuta la motion faite par La Fayette de mettre la déclaration des Droits de l'homme en tête de la Constitution, mais on arrêta seulement que cette déclaration figurerait dans la Constitution. Le soir, le vicomte de Noailles apporta la nouvelle de la prise de la Bastille; aussitôt l'Assemblée s'empressa d'envoyer au roi une députation, pour lui peindre l'état de la capitale. Le président étant sorti avec la députation, La Fayette le remplaça au fauteuil et fit observer qu'il était « de la dignité comme du devoir de l'Assemblée de ne pas interrompre ses travaux

(i) Cf. J. Flammermont, La journée du 14 juillet 1789, p. CLX.XI. (2) Le Franc de Pompignan, archevêque de Vienne, j) Cf. Moniteur^ réimpr., t. 1, p. 156.

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