‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 84 sur 236 · LA FAYETTE ET SON PETIT COUSIN BOUILLE · texte numérisé non relu

LA FAYETTE ET SON PETIT COUSIN BOUILLE

lettres de son père pour le général, mais il ne les lui remit qu'au bout de trois jours. La Fayette reçut avec affection son petit cousin, le questionna sur l'objet de son voyage et eut plusieurs conférences avec lui. Il lui exprima son opinion sur le roi, bon homme, sans caractère, et sur la reine, qui, faute de suivre ses avis, « s'aliène le cœur des Parisiens par une ancienne morgue et une humeur qu'elle ne sait pas cacher », et le jeune Bouille — lui-même l'a raconté — n'eut rien de plus pressé que d'aller rapporter ces propos à Louis XVI et à Marie-Antoinette. C'est ainsi que La Fa3^ette se trouvait entouré d'embûches ; son petit cousin, stylé par la Cour, le pressa d'abandonner la cause populaire ; il fit sonner bien haut la gloire de sauver le monarque et la monarchie et lui montra quels honneurs et quels bénéfices il retirerait de cette conduite, mais le général répondit « qu'il n'avait aucune ambition que celle du bien public et de l'achèvement d'une heureuse et libre Constitution ; qu'il ne demandait d'autre récompense de ses services que le suffrage et l'estime de ses concitoyens, qu'une fois sa tâche remplie, il reprendrait son rang militaire et se retirerait à la campagne, où, jouissant de l'approbation et de l'affection publiques, il attendrait que la nation en danger l'appelât pour combattre le despotisme, s'il voulait reparaître. ■; Ce loyal langage coupa court à ce nouveau piège que lui tendaient les royalistes, et le jeune Bouille quitta Paris le 8 janvier lygi, « avec la triste certitude » que La Fayette « pouvait encore nuire longtemps à la chose publique, mais qu'il ne la servirait jamais (i). »

Le i8 janvier 1791, Mirabeau fut élu administrateur du

le départ de Louis XVI au mois de juin 1791 ; Paris, Baudouin, 1827, in-8, p. 24 à 42.

(i) Cf. aux Pièces justificatives, n" XIX, ce curieux témoignage royaliste de la bonne foi de La Fayette.

département de Paris, avec Talleyrand et Le Fèvre d'Ormesson (i); la veille, on l'avait nommé chef du bataillon de la garde nationale de la Grange-Batelière. Il accepta ce dernier poste, sur l'avis du comte de j\Iontmorin, mais surtout dans la vue de pénétrer les secrets du général, et bien convaincu, disait-il, « que si M. de La Fayette n'avait que des commandants tels que moi, l'armée parisienne ne serait pas sans général, mais qu'un tel général serait bientôt sans armée (2). » Cette nomination était, en effet, un échec d'autant plus sensible pour La Fayette qu'il avait, prétendait Mirabeau, cherché à l'empêcher (3). Pendant ce temps-h'i, le général était adjoint, le 17 janvier 1791, par l'Assemblée nationale au comité de marine avec cinq de ses collègues (4), et, le 18, il réclama l'adoption du jury anglais et américain dans toute sa pureté (5).

Le 20 janvier, l'Assemblée nationale décida d'envoyer trois commissaires du roi en Alsace, pour apaiser les troubles qu'y fomentaient les émigrés (6). La Fayette se préoccupa du choix de ces commissaires et il écrivit à ce sujet, le 2 1 , à La Colombe :

Je regarde Dumas comme un bon choix. J'insiste plus que jamais sur les deux autres. Il y va de la guerre civile et de la

(i) Cl". Etienne Charavay, Assemblée électorale de Paris de 1700, p. 387.

(2) Cf. Quarante-neuvième note du comte de Mirabeau pour la Cour, en date du 17 janvier 1791 {Correspondance, t. III, p. 10). On y lit : « Je vis dans cette place un moyen très sûr et très innocent de connaître les projets de la irarde nationale, d'assister aux dclibcraiions de ses chefs, d'étudier leur caractère, d'influer sur leurs démarches, d'atteindre même jusqu'aux secrets du général, c'est-à-dire de franchir le théâtre pour aller épier le jeu du machiniste derrière la toile. Tout cela me parut aussi utile que plaisant, et j'acceptai... »

(5) Cf. lettre de Mirabeau à La Marck, en date du 19 janvier 1791. [Correspondance, t. II, p. 15.)

(4) Cf. Moniteur, t. VII, p. 157.

(5) Cf. Moniteur, t. VII, p. 164.

(6) Cf. Journal des Débats, n" 590, p. }, Souvenirs de Mathieu Dumas, t. I«'',

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perte de l'Alsace. Il m'est impossible de quitter l'Assemblée, mais, si du Portail, du Port et Montmorin veulent se réunir à six heures, je leur démontrerai que Ramond, Ternant et moi avons l'approbation des députés alsaciens patriotes et que d'ailleurs nous avons en Alsace et dans les Jacobins de Strasbourg vingt fois plus de crédit qu'eux (i).

Mathieu Dumas, Hérault de Séchelles et Foissey furent désignés, selon le vœu de La Fayette. Celui-ci recommanda, le 25 janvier, à Washington le fils du général Kellermann et on trouve sous sa plume cette réflexion si juste sur les officiers de l'ancienne armée :

Ce n'est pas sous des uniformes brodés que se trouvent en plus grande proportion les partisans de la Révolution, ce qui me dispose fort à tâcher d'être utile à ceux qui sont de notre bord.

Le 7 février 1791, La Fayette faisait au marquis de Bouille un tableau de l'état des esprits et de sa propre situation :

Les courtisans sont comme ils étaient, bien bêtes, bien vils, bien aristocrates; la reine est résignée à la révolution, espérant que l'opinion changera un peu, mais redoutant la guerre; et le roi ne veut que le bien et la tranquillité, à commencer par la sienne. J'oubliais de parler de moi : je suis violemment attaqué par tous les chefs de parti, qui me regardent comme un obstacle incorruptible et impossible à intimider, et le premier article de tout mauvais projet est de me renverser. Joignez-y deux haines très méritées : les aristocrates et le parti d'Orléans, qui a plus de moyens qu'il ne

p. 479 à 480, et Rodolphe Reuss, L'Alsace pendant la Révolution, t. II, p. 125.

(i Orig. aut., Archives nationales, C ^58. — Mathieu Dumas dit dans ses Souvenirs (t. 1, p. 481) : « Avant mon départ de Paris, le général La Fayette, rassuré par sa correspondance avec M. de Bouille, me dit que celui-ci ne manquerait pas d'appuyer de toute son autorité les opérations de la commission. »

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paraît en avoir; joignez-y la colère des Lameth, avec lesquels j'ai été intimement lié; de Mirabeau, qui dit que je l'ai méprisé ; joignez-y de l'argent et des libelles répandus, ainsi que de l'humeur que je donne à ceux que j'empêche de piller Paris, et vous aurez la somme de tout ce qui agit contre moi. Mais, à l'exception d'un petit nombre de têtes exaltées qu'on égare, tous les honnêtes gens, depuis la partie la moins aisée du peuple jusqu'à ce qui n'est pas aristocrate enragé, sont pour moi. Je suis bien avec la garde nationale, à l'exception de quelques jacobins mésestimés, car les jacobins honnêtes gens sont pour moi, malgré mon obstination à ne pas aller à leur club.

Si La Fayette avait une vision bien nette de cette légion d'ennemis qui se ruait sur lui ou qui l'attaquait par derrière, il conservait encore des illusions, dont la moindre était de se confier à un adversaire aussi déterminé que son cousin Bouille. Il essayait de se rapprocher de Mirabeau, auquel il demandait, le i'^'' février 1791, un rendez-vous, que son adversaire lui accorda, sur l'avis du comte de La Marck, et qui, remis une première fois, n'eut lieu que le 8, chez Emmery, et ne donna pas de résultat (i).

Le 26 février, Bailly enjoignit au commandant général de mettre des sentinelles le long de la terrasse des Tuileries pour empêcher les attroupements et les bruits scandaleux sous les fenêtres mêmes du roi. Le 28, à onze heures du matin, il lui envoya l'ordre de tenir ses troupes prêtes à marcher sur Vincennes (2), En effet, un certain nombre de gardes nationaux, conduits par le comman-

(i) Cf. lettres de La Fayette à Mirabeau, du i"^"" février 1791, de La Marck à Mirabeau et de celui-ci à Emmery, du 2 février, de La Fayette à Mirabeau, du 4 février, du comte de Montmorin à Mirabeau, du 6 février. {Correspondance, t. III, p. jj, j6, J7, 42 et 43.)

(2) Cf. Correspondance de Bailly avec La Fayette. (Bibl. nat., ms. Fr, 11697, p. 126 et ij6.)

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