‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 89 sur 236 · LA FAYETTE ET DANTON · texte numérisé non relu

LA FAYETTE ET DANTON

dait à tout individu de délibérer en uniforme. Le président, [Alexandre de Beauharnais, fit observer que l'Assemblée avait mandé La Fayette à sa barre ; Démeunier déclara que] les soldats citoyens de service étaient exceptés du décret, et le général demanda que le major général Gouvion, chargé delà g'arde intérieure des Tuileries, fût admis à rendre compte de l'attentat « que les ennemis du bien public, dans la coupable espérance de compromettre la liberté française, ont commis, la nuit dernière, contre le roi et une partie de sa famille. » Gouvion exposa les faits, et l'intendant Arnaud de La Porte apporta un mémoire du roi expliquant les raisons de sa fuite.

Le soir du 21 juin, La Fayette se rendit, avec plusieurs députés, entre autres Barnave, Alexandre Lameth et Sié3"ès, à la Société des amis de la Constitution, qu'il avait désertée depuis longtemps. En le voyant entrer, Danton, qui venait de tonner contre les traîtres, remonta à la tribune et demanda au général les raisons de sa présence :

Et vous, monsieur La Fayette, vous qui nous répondiez encore dernièrement de la personne du roi sur votre tête, paraître dans cette Assemblée, est-ce avoir payé votre dette ? Vous avez juré que le roi ne partirait pas. Ou vous avez livré votre patrie, ou vous êtes stupide d'avoir répondu d'une personne dont vous ne pouviez pas répondre. Dans le cas le plus favorable, vous vous êtes déclaré incapable de nous commander. Mais je veux croire qu'on ne peut vous reprocher que des erreurs. S'il était vrai que la liberté de la nation française dépendît d'un seul homme, elle mériterait l'esclavage et l'abjection. La France peut être libre sans vous. Votre pouvoir pèse sur les quatre-vingt-trois départements. Votre réputation a volé d'un pôle à l'autre. Voulez-vous être véritablement grand ? Redevenez simple citoyen, et n'alimentez

pas plus longtemps la juste défiance d'une grande portion du peuple (i).

Sans se troubler, La Fayette répliqua :

Je viens me réunir à cette Société, parce que c'est dans son sein que tous les bons citoyens doivent se retrouver dans ces circonstances où il faut, plus que jamais, combattre pour la liberté, et l'on sait que j'ai dit le premier que, lorsqu'un peuple voulait être libre, il le devenait; et je n'ai jamais été si sûr de la liberté qu'après avoir joui du spectacle que vient de nous offrir la capitale dans cette journée (2).

Puis il sortit. Ses explications ne satisfirent personne. On vota l'impression du discours de Danton et son envoi aux sociétés affiliées, et on somma La Fa3^ette de venir répondre aux accusations portées contre lui. La situation devenait des plus critiques : Marat réclamait la tète des ministres, de Motier, de Bailly (3); dans les rues on arrêtait un individu qui exprimait son étonnement que la tête de La Fayette ne fût pas encore coupée et promenée au bout d'une pique (4). Toutefois, le 22 juin, le général se rendit à l'Assemblée nationale et y prêta le serment imposé aux fonctionnaires publics. Dans la soirée on apprit que le roi était à Varennes et aussitôt l'Assemblée décréta le départ de trois commissaires, La Tour-Maubourg, Barnave et Petion, et de l'adjudant général de l'armée, Mathieu Dumas (5), chargés d'assurer et de protéger le retour de Louis XVI (6). Cette heureuse nouvelle,

(i) Cf. Aulard, La Société des Jacclnns, t. II, p. S'>4 à 5j6.

(2) Cf. Aulard, La Société des Jacobin!!, t. Il, p. 557.

(5I Cf. Histoire parlementaire de la Révolution, t. X, p. 288.

(4) Le 22 juin 1791, on arrêta un sieur Nérée-Vacquier. qui disait << qu il était étonnant que le général, qui avait répondu du roi sur sa tète et qui l'avait laissé partir, n'eût pas encore la tète coupée et promenée au bout d'une pique. » (Cf. A. Tuetey, t. II, no 2627.)

(5) Cf. Souvenirs de Mathieu Dumas, t. 1, p. 487 et suiv.

(6) Petion, dans son récit du retour de Varennes, raconte qu'après sa

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confirmée le lendemain, tirait La Fayette d'un mauvais pas. Aussi, le 23 juin, conduisit-il à l'Assemblée une députation très nombreuse de gardes nationaux, à laquelle il fit prêter serment, après une patriotique harangue (i). Son aide de camp, Louis Romeuf, envoyé pour porter les décrets de l'Assemblée sur la route de Châlons, revint, le 24 juin, rendre compte de sa mission et de son entrevue avec le roi. Le 25, Louis XVI et sa famille rentraient dans Paris, escortés par La Fayette et son état-major, qui étaient allés à leur rencontre. Une foule considérable entourait les Tuileries ; quand on mit pied à terre, elle menaça les gardes du corps qui avaient servi de courriers pendant le voyage et qui étaient assis sur le siège de la voiture. Le général s'empressa de les protéger et de les mettre lui-même en sûreté dans une des salles du palais. Puis il se présenta au roi. rentré dans son appartement, et lui dit respectueusement :

Sire, Votre Majesté connaît mon attachement pour elle; mais je ne lui ai pas laissé ignorer que, si elle séparait sa cause du peuple, je resterais du côté du peuple.

Louis XVI lui répondit :

C'est vrai, vous avez suivi vos principes; c'est une affaire de parti. A présent, me voilà. Je vous dirai franchement que jusqu'à ces derniers temps j'avais cru être dans un tourbillon de gens de votre opinion dont vous m'entouriez, mais que ce n'était pas l'opinion de la France. J'ai bien reconnu, dans ce voyage, que je m'étais trompé, et que c'est l'opinion gêné-: raie.

nomination de commissaire, il se rendit chez LaTour-Maubourg et y rencontra Du Port et La Fayette. « Je ne fus pas peu surpris de voir Du Port et La Fayette causer ensemble, familièrement, amicalement. Je savais qu'ils se détestaient et leur coalition n'était pas encore publique... La Fayette faisait des plaisanteries, ricanait... » — Les trois commissaires partirent, le 2; juin, à quatre heures du matin, (i) Cf. Moniteur, t. VIII, p. 728 à yjy.

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La Fayette demanda les ordres du roi, qui dit en riant : « Il me semble que je suis plus à vos ordres que vous n'êtes aux miens. » Alors le général fit part du décret de l'Assemblée nationale, prescrivant les mesures de sûreté à prendre à l'égard du roi et de sa famille (i), et Marie-Antoinette écouta cette communication, non sans montrer son orgueil blessé (2).

Le 30 juin, on lut à la tribune de l'Assemblée une lettre du marquis de Bouille revendiquant l'honneur d'avoir conseillé la fuite du roi, accusant La Fayette de vouloir une république et menaçant la France d'une invasion étrangère et Paris d'une destruction complète, si on touchait à un cheveu de la tête du roi et de la reine (3). Ce même jour, 30 juin, La Fayette fut promu lieutenant général (4), Le 2 juillet, il protesta, au sein de l'Assemblée, contre l'accusation portée contre lui par son cousin Bouille d'être un ennemi de la forme du gouvernement établi et il se déclara prêt à verser son sang pour maintenir son serment (5).

(i) Voici les articles les plus importants du décret du 2; juin 1791 :

« Art. I. Aussitôt que le roi sera arrivé au château des Tuileries, il lui sera donné provisoirement une garde, qui, sous les ordres du commandant général de la garde nationale parisienne, veillera à sa sûreté et répondra de sa personne.

n Art. 11. Il sera provisoirement donné à l'héritier présomptif de la couronne une garde particulière de même sous les ordres du commandant général, et il lui sera nommé un gouverneur par l'Assemblée nationale.

« Art. III. Tous ceux qui ont accompagné la famille royale seront mis en état d'arrestation et interrogés; le roi et la reine seront entendus dans leur déclaration, le tout sans délai, pour être pris par l'Assemblée nationale les résolutions qui seront jugées nécessaires.

« Art. IV. Il sera provisoirement donné une garde particulière à la reine. »

(3) Ce récit est tiré des Mémoires de La Fayette, (j) Cf. Moniteur, t. IX, p. 7.

(4) Cf. Archives administratives de la guerre.

(5) Cf. Moniteur, t. IX, p. 35, et A. Tuetey, t. I", n" 2J02.

phénix des alguazils-majors, Don Quichotte des Capets et des deux chambres, constellation du Cheval blanc. » Dans les rues on criait qu'il fallait pendre La Fayette et les pamphlets et les caricatures se multipliaient, malgré les mesures prises par la police (i). On vendait les Crimes de La Fayette en France seulement depuis

la Révolution et depuis sa nomination au grade de général (2), tandis que l'Assemblée nationale approuvait

(ij Cf. A. Tuetey, t. II, 'n»» 126O, 1267 et 145$. — Un marchand d'estampes de la rue de la Monnaie ayant exposé à sa devanture une caricature représentant La Fayette en éléphant, un charcutier de la rue Saint- Antoine, qui passait dans cette rue le 5 juillet 1791, ne put contenir son indij,'nation et déchira l'estampe. (Cf. A. Tuetey, t. II, n" 1732). — Un écrivain du Palais fut arrêté, le 20 juillet 1791, pour avoir déclaré au cabaret qu'il assassinerait La Fayette et Bouille. (Cf. A. Tuetey, t. II, n» I7J7.) — \JOralcur du Peuple imprimait en juillet 1791 (t. VII, n" 8) : « Les Lameth, les Barnave, les La Fayette, infâmes coquins vendus au parti autrichien. » ■ ' . ' .' ' — "

(2) Cf. Tourneux, t. I"", n" jo^j?. -' ^'-^

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la conduite du commandant général et prescrivait des poursuites contre son assassin (i).

jMalgré ces attaques réitérées, La Fayette continua à prendre part aux derniers travaux de l'Assemblée nationale. Le 3 août, il appuya la suppression de la garde nationale soldée (2); le 5, il demanda qu'on réglât les formes dans lesquelles la Constitution serait présentée au roi, et il fit la proposition suivante :

Je propose, Messieurs, que le comité de constitution soit chargé de préparer un projet de décret sur les formes d'après lesquelles l'acte constitutionnel, aussitôt qu'il aura été définitivement décrété, sera présenté, au nom du peuple français, à l'examen le plus indépendant et à l'acceptation la plus libre du roi (3).

Le 8 août, il écrivit à La Tour Maubourg une lettre où se révèle son état d'esprit. Il s'y réjouit de leur intimité et déclare que c'a été une duperie de perdre quinze mois à se quereller et qu'il se concentre dans la coalition « que Carra appelle assez plaisamment les rois de la quatrième race (4). » Le 30, il s'opposa, mais en vain, à ce qu'on fixât un délai de trente ans pour la revision de la Constitution. Le 31 ,touj ours hanté de l'Amérique, il proposa un amendement tendant à ce que, lorsqu'on demanderait une réforme dans l'organisation du gouvernement, il y eût un appel nominal imprimé sur une liste à deux colonnes, avec les noms de chaque votant, comme cela se pratiquait aux États-Unis. Le 7 septembre 1791, il eut le

(i) Le 28 juillet 1791, Washington écrivait à La Fayette : <' Mais jusqu'à ce que vous ayez achevé votre Constitution, établi votre gouvernement et renouvelé le corps de la représentation nationale, vous ne pouvez espérer beaucoup de tranquillité, car les ennemis de la révolution n'abandonneront pas l'espérance de rétablir toutes choses en leur premier état. »

{2) Cf. Moniteur, t. IX, p. Jo^

(5) Cf. Moniteur, t. IX, p. J20.

(4) Cf. le texte de cette lettre inédite aux Pièces justificatives, n» XX.

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plaisir de voir son lieutenant et ami Gouvion élu député de Paris (i), ce qui lui valut de nouvelles attaques de Marat (2). Le 13, obéissant à sa nature chevaleresque, il fit décréter l'amnistie générale, proposée par le roi, et le 18, il conduisit au Champ de IMars la garde nationale pour assister à la proclamation de la Constitution, acceptée, le 14, par Louis XVI (3).

Le 30 septembre 1791, l'Assemblée constituante se sépara. La Fayette jugea sa tâche terminée et, à l'exemple de Washington, il résolut de se retirer (4). Le 27, il avait transmis au conseil général de la Commune la démission du major général Gouvion. Le 8 octobre, il remit à la municipalité les pouvoirs qui lui avaient été confiés par le peuple et annonça sa démission par une proclamation à la garde nationale (5). Bailly lui dit : « Vous êtes bien sûr que nous n'oublierons jamais le héros des Deux Mondes, qui a eu tant de part à la Révolution (6). » La garde nationale, reconnaissante, lui décerna, le 11 octobre, une épée à garde d'or portant cette inscription : (( A La

(i) Cf. Etienne Charaway, Assemblée électorale de Paris en 1791, p. 176.

(2) Dans VAmi du peuple du 11 septembre, Marat écrivait : » Que vous dirai-je de Gouvion? C'est l'âme damnée de Motier, le chef des ennemis de la patrie, la cheville ouvrière des traîtres et des conspirateurs contre-révolutionnaires. »

(j) Le 16 septembre 1791, La Fayette était venu se concerter avec la municipalité, sur les mesures à prendre pour la fête du 18. (Cf. P. Robiquet, p. 617.1 — 'Washington écrivit, le 21 septembre, à La Fayette : « Je ne puis finir cette lettre, sans vous féliciter bien sincèrement de ce que le roi a accepté la Constitution présentée par l'Assemblée nationale et de tous les avantages qui doivent en résulter pour votre pays aussi bien que pour le genre humain. »

(4) Cerutti traça ce portrait du général : « M. La Fayette a exercé son épée et son âme en Amérique. Washington et Franklin semblent avoir trempé son esprit dans le leur. Il n'a jamais fait une faute dans les circonstances embarrassantes, ni manqué une occasion dans les temps favorables. Il a cette intrépidité calme que le tumulte ne déconcerte point, et qui pacifie le tumulte. Tant qu'il se montrera au peuple, on soulèvera ca vain le peuple contre lui. »

(5) Cf. Journal de Paris, du 19 décembre 1791, p. I4?9. (6j Cf. P. Robiquet, p. 465.

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