‹ Le génie des religionsChapitre 28 sur 75 · LE BOUFFON · texte numérisé non relu

LE BOUFFON

Assez, sire ! votre grand-père, le dieu du. ciel (sans lequel nous autres brahmanes nous ne jpouvons rien ), vous ordonne de vous asseoir, pour qu'il puisse se reposer lui-même.

N'est-ce pas là le dialogue éternel de ^exaltation et du bon sens, de la poésie et de la prose ; de Socrate et de son disciple, dans les Nuées ; de don Quichotte et de son écuyer t L'Orient n'a donc pas été toujours enivré de lui-même ; il n'a pas seulement vécu de contemplation et d'extase ; il a connu l'ironie telle que les modernes ont cru l'inventer, telle qu'Aristophane l'avait divinisée. Au milieu du parfum de cette poésie, qui s'exhale comme d'une fleur enchantée, vous sentez l'épine cachée sous la mousse et la rosée.

Le théâtre indien n'étant pas né de l'ode, l'action n'y est pas interrompue, comme dans le théâtre grec, par des dithyrambes; l'inspiration lyrique, au lieu d'être exclusivement attribuée à des chœiirs, déborde dans tout le drame. Cependant elle est plus naturellement concentrée dans quelques monologues , véritables hymnes qui rap-

(*) Vicrama et Ourvasi. Voyez aussi le personnage de Métréya dans le Mritchtchakati.

pellent avec plus de prodigalité pittoresque les chœurs d'Œdipe à Colone. Dans un des actes de Sacountala, un jeune prêtre ouvre la scène par cette description des merveilles d*une nuit orientale : .

u Le brahmane , revenu de son pèlerinage , m'envoie pour observer les heures de la nuit. D'un coté, la lune s enseveli dans sa couche automnale qu enflamme la pourpre des fleurs de nuit ; de Tautre le soleil commence sa carrière , assis derrière Ârouna , conducteur de sdn char. L^ur éclat est pareil, soit qu'ils s'élèvent, soit qu'ils descendent , et l'homme devrait être > comme euX) égal à lui-même dans la prospérité et dans Tinfortane'. Maintenant la lune a disparu ; la fleur des nuits a cessé de briller; elle ne laisse après elle que le souvenir de son parfum ; elle penche sa tête comme une jeune fiancée qui, dans l'absence de son époux ^ souffre une douleur intolérable. Le matin rayonne ; il rougit de sa pourpre les gouttes de rosée sur les branches du jujubier ; le paon secoue son aile , il se hâte vers les huttes des solitaires , entourées de gazon consacré ; et voilà que l'antilope s'élance du lieu des offrandes , et déploie ses membreb -gracieux. Comme la lune tombée du ciel jette de pâles rayons ! elle a posé son pied sur le front des montagt^es , et dissipant le troupeau des ténèbres, elle descend dans le palais du dieu. Ainsi, après d'immenses efforts, les grands de la terre s'élèvent jusqu'au faîte de l'ambition ; ainsi , en peu d'instants, ils en sont précipités. •*

Voilà par quels chants sont marqués ^ comme par des colonnes de diamant, les divisions du drame indien.

Au reste , ce théâtre est une continuelle apothéose de l'amour, seule passion qui s'exhale de cette terre d'Atsie;

"et il est digne dé remarque que par là encore le génieântiien est plus rapproché du nôtre que le théâtre grec , auquel ce genre de sentiment est presque inconnu. Il est vrai que le panthéisme prête aux passions les plus intimes un caractère particulier à TJnde ; la nature devient Temblème, l'image de la personne aimée, qui est, pouf ûin&i dire , cachée sous chacune des formes du monde : l'univers est toujours de moitié dans les confidences et les pleura des héros. Au plus fort de son désespoir (t), un jeune homme s'écrie :

« Dans ces boutons de fleurs , je revois la beaiité dé m6n amie ; son œil , je le retrouve dans celui de la gazelle ; la liane balancée par les vents a sa grâce : elle est morte , et tous ses charmés sont dispersés datis lé désert. »

De même qu'au moyen âge laBéatrix du poëte se confondait , dans le cœur de Dante , avec l'idéal de la théologie catholique, de même la Béatrix indienne finit par se confondre avec l'étemelle amoureuse , la nature immense, Maya, la reine des chimëres. La brume qui passe, c'est la robe flottante de l'amie ; la vague couronnée d'écume, c'est son front virginal ; les ondulations des flots, c'est sa marche incertaine; et cette folie de l'amant (2), qui poursuit, embrasse, convoite l'objet de sa passion dans la liane meurtrie du désert, dans le regard dé l'éclair, dans le flot rapide qui cache le fantôme adoré , est une source de pathétique qui ne peut appartenir qu'au génie indien. Non seulement l'amour ainsi représenté est

(^] MalatietMadhava.

(') C'est le sujet des deux pièces citées plus haut : Vicramaet Ourvasi, Malati et Madhava.

tout différent de l'amour grec ou romain 9^ mais il est essentiellement religieux, puisqu'il confond ia personne aimée avec ridéal du culte , ou plutôt avec l'infini visible. Au sein de ce grand abîme d'amour dans lequel l'homme est plongé , il ne peut pliis distinguer sa propre idole de l'idole universelle , et c'est ce qui fait son vertige ; car la nature tout entière , elle-même palpitante et amoureuse^ sert, avec chacune de ses créatures, à nourrir, à exalter en lui la passion qu'elle ressent. Elle est la confidente , la sœur aînée qui entend les plaintes et porte Ips messages sur les nuées. Des pluies de fleurs tombent du haut des cieux ; du sommet de l'Himalaya , les jeunes Apsaras protègent les âmes éprises : tout ce qui respire est associé dans la même action; et l'on dirait que la destinée de tous les êtres flotte suspendue aux lèvres de deux créatures humaines.

Il est encore , dans le drame indien , une autre source de pathétique dérivée de la même .cause : c'est l'émotion qui naît de l'amour de Thomme, non pour son semblable, mais pour la nature vivante. Cette rivalité, cette jalousie muette des choses qui disputent à l'homme son amour pour rhomme , fait, sinon le sujet, du moins la grâce principale du drame de Sacountala. La jeune fille va quitter l'asile de son enfance pour rejoindre son amant, qui est le roi du pays ; les nymphes des bois préparent des guirlandes pour la céleste épousée ; elle part ; elle s'éloigne de la forêt natale. C'est alors que se rencontre cette scène , que je ne sais comment nommer, et où la nature morte joue un des rôles principaux. On dirait que cette scène renferme les brises les plus mélodieuses du golfe du Bengale.

LE BRAHMANE

« O vous! arbres touffus, forêts sacrées dans lesquelles les divinités habitent , Sacountala vous quitte pour aller dans le palais de son époux ; elle qui ne désaltéra jamais ses lèvres avant que vous fussiez abreuvées ; elle qui, par amour })our vous, ne cueillit jajnais un seul de vos ra* meaux pour en orner ses cheveux , et qui n'avait pas ^e plus grande joie que de vous'voir chargés de fleurs!

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