‹ Le génie du christianisme (volume 2)Chapitre 116 sur 199 · CHAPITRE III. — SUITE DU PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — SUITE DU PRÉCÉDENT

SECONDE CAUSE.* LES ANCIENS ONT ÉPUISÉ TOUS LES GENRES ^HISTOIRE, HORS LE GENRE CHRÉTIEN.

A cette première cause de l'infériorité de nos historiens, tirée du fond même des sujets, il en faut joindre une seconie, qui tient à la manière dont les anciens ont écrit l'histoire; ils ont épuisé toules les couleurs, et si le christianisme n'avait pas fourni un caractère nouveau de réflexions et de pensées, l'histoire demeurerait à jamais fermée aux modernes.

Jeune et brillante sous Hérodote, elle étala aux yeux de la Grèce la peinture de la naissance de la société et des mœurs primitives des hommes. On avait alors l'avantage d'écrire les annales de la fable en écrivant celles de la vérité. On n'était obligé qu'à peindre, et non pas à réfléchir ; les vices et les vertus des nations n'en étaient encore qu'à leur âge poétique.

Autre temps, autres mœurs. Thucydide fut privé de ces tableaux du berceau du monde, mais il entra dans un champ encore inculte de l'histoire. Il retraça avec sévérité les maux causés par les dissensions politiques, laissant à la postérité des exemples dont elle ne profi te jamais.

Xénophon découvrit à son tour une route nouvelle. Sans s'appesantir, et sans rien perdre de l'élégance attique, il jeta des regards pieux sur le cœur humain , et devint le père de l'histoire morale.

Placé sur un plus grand théâtre, et dans le seul pays où l'on connût deux sortes d'éloquences, celle du barreau et celle du Forum, Tite-Live les transporta dans ses récits : il fut l'orateur de l'hi-toire , comme Hérodote en est le poëte.

Enfin la corruption des hommes, les règnes de Tibère et de Néron, firent naître le dernier genre de l'histoire; le genre philosophique. Les causes des événenu-nts qu'Hérodote avait cherchées chez les dieux, Thucydide dans les constitutions politiques, Xénophon dans la inorale, Tite-Live dans ces diverses causes réunies, Tacite les vit dans la méchanceté du cœur humain.

Ce n'est pas, au reste, que ces grands historiens brillent exclusivement dans le genre que nous nous sommes permis de leur attribuer; mais il nous a paru que c'est

celui qui domine dans leurs écrits. Entre ces caractères primitifs de l'histoire se trouvent dos nuances qui furent - tr des historien! d'un rang inférieur. Ainsi

Polybese place entre le politique Thucydide el le philosophe Xénophon; Ballotte tient à la fois de Tacite et de Tite-Lm»; mais le premier le shrpaase parla force de la pensée, et l'autre par la beauté de la narration. Suétone ronta L'anecdote sans réflexion et sans voile; Pluiarque y joignit la moralité ; Velleius Paterculni apprit à généraliser l'histoire sans u défigurer; Floroa en fit l'abrégé philosophique; enfin Diodore de Sicile, Trogiie-Poropée9Denysd'Halicarnaa8e, Coroeliua Nepos, Quinte- Curce, Aurelius Victor, Amniien Marcellin, Justin, Eutrope, et d'antres que nous t lisons ou qui nous échappent, conduisirent l'histoire jusqu'aux temps où elle tomba entre les mains des auteurs chrétiens, époque où tout changea dans les mœurs des hommes.

Il n'en est pas des vérités comme des illusions : celles-ci sont inépuisables, et le cercle des premières est borné; la poésie est toujours nouvelle, parce que l'erreur ne vieillit jamais, et c'est ce qui fait sa grâce aux yeux des hommes. Mais , en morale et en histoire, on tourne dans le champ étroit de la vérité; il faut, quoi qu'on fasse, retomber dans des observations connues. Quelle route historique non encore parcourue restait-il donc éprendre aux modernes? Ils ne pouvaient qu'imiter; et, dans ces imitations, plusieurs causes les empêchaient d'atteindre à la hauteur de leurs modèles. Comme poésie, l'origine des Cattes, des Tenctères, des Mattiaques, n'offrait rien de ce brillant Olympe, de ces villes bâties au son de la lyre, et de cette enfance enchrntée des Hellènes et des Pélasges; comme politique, le régime féodal interdisait les grandes leçons; comme éloquence, il n'y avait que celle de la chaire; comme philosophie, les peuples n'étaient pas encore assez malheureux ni assez corrompus pour qu'elle eût commencé de paraître.

Toutefois on imita avec plus ou moins de bonheur. Bentivoglio, en Italie, calqua Tite-Live, et serait éloquent s'il n'était affecté. Davila, Guicciardini et Fra-Paolo eurent plus de simplicité, et Mariana, en Espagne, déploya d'assez beaux talents; malheureusement ce fougueux jésuite déshonora un genre de littérature dont le premier mérite est l'impartialité. Hume, Robertson et Gibbon ont plus ou moins suivi ou Salluste ou Tacite; mais ce dernier historien a produit deux hommes aussi grands que lui-même, Machiavel et Montesquieu.

Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution ; il y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du premier lui est trop particulière pour être tentée par quiconque n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases sèches, ces tours prompts qui, sous une apparence de brièveté, touchent à l'obscur et au mauvais goût.

Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses causes, se sont créé un genre à part, genre qu'eux seuls pouvaient soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles et en ligne droite que coulent les grands fleuves (si nous pouvons employer cette image): ils amènent longuement delà source un flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler ses gouffres.

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