CHAPITRE IV. — VIE ET MOEURS DES CHEVALIER
Les sujets qui parlent le plus à l'imagination ne sont pas les plus faciles à peindre, soit qu'ils aient dans leur ensemble un certain vague plus charmant que les descriptions qu'on en peut faire , soit que l'esprit du lecteur aille toujours au delà de vos tableaux. Le seul mot de chevalerie, le seul nom d'un illustre chevalier, est proprement une merveille, que les détails les plus intéressants ne peuvent surpasser; tout est là dedans, depuis les fables de l'Arioste jusqu'aux exploits des véritables paladins, depuis le palais d'Alcine et d'Armide jusqu'aux tourelles de Cœuvre et d'Anet.
Il n'est guère possible de parler, même historiquement, de la chevalerie, sans avoir recours aux troubadours qui l'ont chantée , comme on s'appuie de l'autorité d'Homère en ce qui concerne les anciens héros : c'est ce que les critiques les plus sévères ont reconnu. Mais alors on a l'air de ne s'occuper que de fictions. Nous sommes accoutumés à une vérité si stérile , que tout ce qui n'a pas la même sécheresse nous paraît mensonge : comme ces peuples nés dans les glaces du pôle, nous préférons nos tristes déserts à ces champs où
La lerra molle, e lieta, e dilettosa
Simili a se gli abitator produce. (Tass., eant. i, ott. 62.)
L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. ( Sainte-Palaye, tom. I. part. I). Du Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter contre les vents, sauter de larges fossés , escalader les ormes et les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne le héros qui devait sauver la France. ( Vie de du Guesclin. )
Bientôt on passait à l'office de page ou de damoiseau dans le château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières notions de la foi gardée à Dieu et aux dames. (Salnte-Palaye, tom. I, pag. 7.) Souvent le jeune page y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables tendresses que des miracles de vaillant* vaient immortaliser. De vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des espèces de sort ou d'enchantement.
Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier indompté il lançait, danst^pttnwni des bois, les bêtes sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main assurée. Tantôt, comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux sur la plaine, s'élauçant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant leur croupe, ou s' asseyant sur leur dos; tantôt il montait
tout armé sur le haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur la brèche, criant : Montjoie et Saint- Denysl (Sainte-Palaye, part. II.) Dans la cour de son baron, il recevait les instructions et les exemples propres à former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui revenaient seuls des royaumes de Cathay, des confins de l'Asie, et de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts, et combattaient les infidèles.
« On veoit, dit Froissard parlant de la maison du duc de Foix, on veoit en la salle, en la chambre, en la cour, chevaliers et escuyers d'honneur aller et marcher, et les oyoit on parler d'armes et d'amour : tout honneur estoit là dedans trouvé; toute nouvelle, de quelque pays, de quelque royaume que ce fust, là dedans on y apprenoit; car de tout pays, pour la vaillance du seigneur, elles y venoient. »
Au sortir de page on devenait écuyer, et la religion présidait toujours à ces changements. De puissants parrains ou de belles marraines promettaient à l'autel, pour le héros futur, religion, fidélité et amour. Le service de l'écuyer consistait, en paix, à trancher à table, à servir lui-même les viandes, comme les guerriers d'Homère; à donner à laver aux convives. Les plus grands seigneurs ne rougissaient point de remplir cet office. « A une table devant le roi, dit le sire de Joinville, mangeoit le roi de Navarre, qui moult estoit paré et aourné de drap d'or, en cotte et mantel, la ceinture, le fermail et chapel d'or fin, devant lequel je tranchoys. »
L'écuyer suivait le chevalier à la guerre, portait sa lance et son heaume élevé sur le pommeau de la selle, et conduisait ses chevaux en les tenant par la droite. « Quand il entra dans la forest, il rencontra quatre escuyers qui menoicnt quatre blancs destriers en dextre. » Son devoir, dans les duels et batailles, était de fournir des armes à son chevalier, de le relever quand il était abattu, de lui donner un cheval frais, de parer les coups qu'on lui portait, mais sans pouvoir combattre lui-même.
Enfin , lorsqu'il ne manquait plus rien aux qualités du poursuivant d'armes, il était admis aux honneurs de la chevalerie. Les lices d'un tournoi, un champ de bataille, le fossé d'un château, la brèche d'une tour, étaient souvent le théâtre honorable où se conférait l'ordre des vaillants et des preux. Dans le tumulte d'une mêlée, de braves écuy ers tombaient aux genoux du roi ou du général, qui les créait chevaliers en leur frappant sur l'épaule trois coups du plat de son épée. Lorsque Bayard eut conféré la chevalerie à François Ier : «Tu es bien heureuse , dit-il en s'adressaut à son épée, d'avoir aujourd'hui, à un si beau et si puissant roi, donné l'ordre de la chevalerie ! Certes , ma bonne espée, vous serez comme relique gardée, et sur toute autre honorée.» Et puis, ajoute l'historien, « fit deux saults, et après remit au fourreau son espée. »
A peine le nouveau chevalier jouissait- il de toutes ses armes, qu'il brûlait de se distinguer par quelque fait éclatant. Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures; il traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un heaume, enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les pont-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageua entrait dans ce manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu d'une housse, ou d'un voile vert, ou d'une guimpe plus fine que fleur de lys. Les dames et les damoiselles s'empressaient de le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son hôte dans la joie: «Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de table , estant l'hiver
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME :>,->i
auprès d'un bon feu, dans la salle bien jonchée ou tapissée de naltrs, ayant autour de lui ses escuyers, s'entretenait arec eu d'année e1 «l'amour; car tout dans sa maison, jusqu'aux derniers wtrlet*, se mesloil d'aimer.» (Sainte-Pala
Ces fêtes des châteaux avai.'iit toujours quelque chose d'énigmatiqu»-: c'était te festin de la licorne, le vent du paon, ou du faisan. On y voyait des convives non moine mystérieux, les chevaliers du Cygne, de I'Éco-BUdc, de la Lanrr-d'ur, <lu Silence: guerriers qui n'étaient connus que par les devises de Leurs boucliers, el par les | tences auxquelles ilsétaienl soumis. (Hi*t. du maréchal de Qpucicaut.)
Des troubadours, ornés de plumes de paon, entraient dans la salle vers la fin de la fête, et chantaient des lays d'amour :
Armes, amours, desduit, joie el plaisance, Espoir, désir, souvenir, hardement, Jeunesse, aussi manière et contenance, Humble regard, traiet amoureusement, Gents corps, jolis, parez très richement, Avisez bien ceste saison nouvelle; Le jour de may, ceste grand'feste et belle, Qui par le roy se faict à Saint- Denys : A bien jouster gardez votre querelle, Et vous serez honorez et chéris.
Le principe du métier des armes chevaleresques était
Grand bruit au champ, et grand'joie au logis. Bruit es chans, et joie à l'ostel.
Mais le chevalier arrivé au château n'y trouvait pas toujours des fêtes; c'était quelquefois l'habitation d'une piteuse dame qui gémissait dans les fers d'un jaloux. Le biau sire, noble courtois et preux, à qui l'on avait refusé l'entrée du manoir, passait la nuit au pied d'une tour, d'où il entendait les soupirs de quelque Gabrielle qui appelait en vain le valeureux Couci.Le chevalier, aussi tendre que brave, jurait, par sa durandal et son aquitain, sa fidèle épée et Sun coursier rapide, de défier en combat singulier le félon qui tourmentait la beauté, contre toute loi d'honneur et de chevalerie.
S'il était reçn dans ces sombres forteresses, c'était alors qu'il avait besoin de tout son grand cœur. Des varlets silencieux, aux regards farouches, l'introduisaient, par de longues galeries, à peine éclairées, dans la chambre solitaire qu'on lui destinait. C'était quelque donjon qui gardait le souvenir d'une fameuse histoire; on l'appelait la chambre du roi Richard, ou de là dame des Sept- Tours. Le plafond en était marqueté de vieilles armoiries peintes, et les murs couverts de tapisseries à grands personnages, qui semblaient suivre des yeux le chevalier, et qui servaient à cacher des portes secrètes. Vers minuit, on entendait un bruit léger; les tapisseries s'agitaient, la lampe du paladin s'éteignait ; un cercueil s'élevait auprès de sa couche.
La lance et la masse d'armes étant inutiles contre les morts, le chevalier avait recours à des vœux de pèlerinage. Délivré par la faveur divine, il ne manquait point d'aller consulter l'ermite du rocher, qui lui disait : « Si tu avois autant de possessions comme en avoit le roi Alexandre, et de sens comme le sage Salomon, et de chevalerie comme le preux Hector de Troye; seul orgueil, s'il reignoit en toi, destruiroit tout. » (Sainte-Palaye. )
Le bon chevalier compi enait par ces paroles que les visions qu'il avait eues n'é-
taient que la punition de ses fautes, et il travaillait à se rendre sans peur et sans reproche.
Ainsi chevauchant, il mettait à fin par cent coups de lance toutes ses aventures chantées par nos poètes, et recordées dans nos chroniques. Il délivrait des princesses retenues dans des v grottes, punissait des mécréants, secourait les orphelins et les veuves, et se défendait à la fois de la perfidie des nains et de la force des géants. Conservateur des mœurs comme protecteur des faibles , quand il passait devant le château d'une dame de mauvaise renommée, il faisait aux portes une note d'infamie. (Du Cange, Gloss. ) Si, au contraire, la dame de céans avait bonne grâce et vertu, il lui criait : « Ma bonne amie, ou ma bonne dame ou damoiselle, je prie à Dieu que en ce bien et en cet honneur il vous veuille maintenir au nombre des bonnes; car bien devez estre louée et honorée. »
L'honneur de ces chevaliers allait quelquefois jusqu'à cet excès de vertu qu'on admire et qu'on déteste dans les premiers Romains. Quand la reine Marguerite, femme de saint Louis, apprit à Damiette, où elle était près d'accoucher, la défaite de l'armée chrétienne et la prise du roi son époux, « elle fit vuidier hors toute sa chambre, dit Joinville, fors le chevalier (un chevalier âgé de quatre-vingts ans), et s'agenoilla devant li, et li requist un don : et le chevalier li octrya par son serment. Elle li dict : Je vous demande, fist-elle, par la foy que vous m'avez baillée , que se les Sarrazins prennent ceste ville, que vous me copez la teste avant qu'ils me preignent . Et le chevalier respondit : Soies certeinne que je le ferai volontiers, car je l'avoie jà bien enpensé que vous occiroie avant qu'ils nous eussent prins. » (Joinville. )
Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par les ménestriers des tournois qui se préparaient au gentil pays de France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds élevés en forme de tours, cherchent des guerriers parés de leurs couleurs. Des troubadours vont chantant:
Servants d'amours, regardez doulcement Aux eschafaux anges de paradis; Lors jousterez fort et joyeusement, Et vous serez honorez et chéris.
Tout à coup un cri s'élève : Honneur aux fils des preux ! Les fanfares sonnent , les barrières s'abaissent. Cent chevaliers s'élancent des deux côtés de la lice , et se rencontrent au milieu. Les lances volent en éclats ; front contre front , les chevaux se heurtent et tombent. Heureux le héros qui, ménageant ses coups, et ne frappant, en loyal chevalier, que de la ceinture à l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire ! Tous les cœurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles faveurs pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au chevalier: Souvienstoi de qui tu es fils, et ne forligne pasl Joutes, castilles, pas d'armes, combats à la foule, font tour à tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants. Mille cris mêlés au fracas des armes montent jusqu'aux cieux. Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour; un brave inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on distingue à sa camise sanglante (1), sont proclamés vainqueurs de la joute; ils reçoi-
(1) Sàinte-Pàlave, Histoire des trois chevaliers de la Chanise.
vent un baiser de leur dame, et l'on crie : « L'amour des dames, la mort des héraux (héros), louengeet prix aux chevaliers
C'était dans ces fûtes qu'on voyait briller la vaillance ou la courtoisie delà Trémouille, de Boucicaut, de Bayard, de qui les hauts faits oot rendu probables les exploits des Percefoiest, des Lancelot et des Gandifer. Il en coûtait cher aux chevaliers étrangers pour oser s'attaquer aux chevaliers de France. Pendant les guerres du règne de Charles VI, Sampi et Boucicaut soutinrent seuls les défis que les vainqueurs leur portaient de toutes parts; et, joignant la générosité à la valeur, ils rendaient les chevaux et les armes aux téméraires qui les avaient appelés en champ clos.
Le roi voulait empêcher ses chevaliers de relever le gant , et de ressentir ces insultes particulières. Mais ils lui dirent : « Sire, l'honneur de la France est si naturellement cher à ses enfants, qite si le diable lui-mesme sortoit de l'enfer pour un desû de valeur, il se trouveroit des gens pour le combattre. »
« Et en temps aussi, dit un historien, estoient chevaliers d'Espagne et de Portugal, dont trois de Portugal, bien renommés de chevalerie, prindrent, par je ne sais quelle folle entreprise, champ de bataille encontre trois chevaliers de France; mais, en bonne vérité de Dieu, ils ne mirent pas tant de temps à aller de la porte Saint- Martin à la porte Saint-Antoine à cheval , que les Portugallois ne fussent desconfits par les trois François (1). »
Les seuls champions qui pussent tenir devant les chevaliers de France étaient les chevaliers d'Angleterre. Et ils avaient de plus pour eux la fortune; car nous nous déchirions alors de nos propres mains. La bataille de Poitiers, si funesle à la France, fut encore honorable à la chevalerie. Le prince Noir, qui ne voulut jamais, par respect, s'asseoir à la table du roi Jean, son prisonnier, lui dit : « Il m'est advis que vous avez grand raison de vous esliesser, combien que la journée ne soit tournée à votre gré, car vous avez aujourd'huy conquis le haut nom de prouesse, et avez passé aujourd'huy tous les mieux faisants de votre costé : je ne die mie , chier sire, pour vous louer; car tous ceux de nostre patrie qui ont veu les uns et lesaulties se sont par pleine conscience à ce accordez, et vous en donnent le prix et chapelet. »
Le chevalier de Ribaumont, dans une action qui se passait aux portes de Calais, abattit deux fois à ses genoux Edouard III, roi d'Angleterre; mais le monarque, se relevant toujours, força'enfin Ribaumont à lui rendre son épée. Les Anglais, étant demeurés vainqueurs, rentrèrent dans la ville avec leurs prisonniers. Edouard, accompagné du prince de Galles, donna un grand repas aux chevaliers français, et, s'approchant de Ribaumont, il lui dit: « Vous estes le chevalier au monde que je visse oncques plus vaillamment assaillir ses ennemis. Adonc printle roi son chapelet qu'il portoit sur son chef (qui estoit bon et riche), et le mit sur le chef de monseigneur Eustache, et dit : Monseigneur Eustache, je vous donne ce chapelet, pour le mieux combattant de la journée. Je sais que vous estes gay et amoureux , et que volontiers vous trouverez entre dames et damoiselles: si, dites partout où vous irez que je le vous ai donné. Si, vous quitte vostre prison, et vous en povez partir demain s'il vous plaist. » (Froissart.)
Jeanne d'Arc ranima l'esprit de la chevalerie en France; on prétend que son bras était armé de la fameuse Joyeuse de Charlemagne, qu'elle avait retrouvée dans l'église de Siinte-Catherine-de Fierbois, enTuuraine.
Si donc nous fûmes quelquefois abandonnés de la fortune, le courage ne nous manqua jamais. Henri IV, h la bataille d'hry, criait à ses gens qui pliaient : a Tour-
(I) Journal de Paris, sous Charles VI et Charles VU.
nez la tête, si ce n'est pour combattre, du moins pour me voir mourir. » Nos guerriers ont toujours pu dire dans leur défaite ce mot qui fut inspiré par le génie de la nation au dernier chevalier français à Pavie : « Tout est perdu, fors l'honneur. »
Tant de vertus et de vaillance méritaient bien d'être honorées. Si le héros recevait la mort dans les champs de la patrie, la chevalerie en deuil lui faisait d'illustres funérailles; s'il succombait, au contraire, dans les entreprises lointaines, s'il ne lui restait aucun frère d'armes, aucun écuyer pour prendre soin de sa sépulture, le Ciel lui envoyait pour l'ensevelir quelqu'un de ces solitaires qui habitaient dans les déserts, et qui
Sul Libano spesso , e sul Carmelo
In aerea magion fan dimoranza.
C'est ce qui a fourni au Tasse son épisode de Suénon : tous les jours un solitaire de la Thébaïde ou un ermite du Liban recueillait les cendres de quelque chevalier massacré par les infidèles; le chantre de Solyme ne fait que prêter à la vérité le langage des Muses.
a Soudain de ce beau globe, ou de ce soleil de la nuit, je vis descendre un rayon qui, s'allongeant comme un trait d'or, vint toucher le corps du héros
« Le guerrier n'était point prosterné dans la poudre; mais de même qu'autrefois tous ses désirs tendaient aux régions étoilées, son visage était tourné vers le ciel, comme le lieu de son unique espérance. Sa main droite était fermée, son bras raccourci; il serrait le fer, dans l'attitude d'un homme qui va frapper; son autre main, d'une manière humble et pieuse , reposait sur sa poitrine, et semblait demander pardon à Dieu
« Bientôt un nouveau miracle vint attirer mes regards.
a Dans l'endroit où mon maître gisait étendu s'élève tout à coup un grand sépulcre, qui, sortant du sein de la terre, embrasse le corps du jeune prince, et se referme sur lui... Une courte inscription rappelle au voyageur le nom et les vertus du héros. Je ne pouvais arracher mes yeux de ce monument, et je contemplais tour à tour et les caractères, et le marbre funèbre.
« Ici, dit le vieillard, le corps de ton général reposera près de ses fidèles amis, tandis que leurs âmes généreuses jouiront, en s'aimant dans les cieux, d'une gloire et d'un bonheur éternels. » ( Ger. lib., cant. VIII. )
Mais le chevalier qui avait formé dans sa jeunesse ces liens héroïques, qui ne se brisaient pas même avec la vie , n'avait point à craindre de mourir seul dans les déserts : au défaut des miracles du Ciel , ceux de l'amitié le suivaient. Constamment accompagné de son frère d'armes, il trouvait en lui des mains guerrières pour creuser sa tombe , et un bras pour le venger. Ces unions étaient confirmées par les plus redoutables serments : quelquefois les deux amis se faisaient tirer du sang, et le mêlaient dans la même coupe ; ils portaient pour gage de leur foi mutuelle ou un cœur d'or, ou une chaîne, ou un anneau. L'amour, pourtant si cher aux chevaliers, n'avait, dans ces occasions, que le second droit sur leurs âmes; et l'on secourait son ami de préférence à sa maîtresse.
Une chose néanmoins pouvait dissoudre ces nœuds : c'était l'inimitié des patries. Deux frères d'armes de diverses nations cessaient d'être unis dès que leurs pays ne l'étaient plus. Hue de Carvalay, chevalier anglais, avait été l'ami de Bertrand du Guesclin: lorsque le prince Noir eut déclaré la guerre au roi Henri de Castille, Hue fut obligé de se séparer de Bertrand ; il vint lui faire ses adieux, et lui dit :
« Gentil sire, il nous convient despartir. Nous avons esté ensemble en bonne compagnie, et avons tousjours et) du vostre à nostre (de l'argent en commun): si pense bien que j'ai plus reçu que vous; et pour ce vous prie.que nous en comptions ensemble... — Si, dit Bertrand, ce n'esl qu'un sermon; je n'ai point pensé à ce compte... Il n'y a que du bien faire : raison donne que TOOfl suiviez vostre maistre. Ainsi le doibt faire tout preudhoinme : bonne amour fust r'amoiIT de nous, et aussi en sera la despartie, donl me poîse qu'il convient qu'elle soit. Lors le baisa Bertrand, et tous ses compagnons aussi : moult fut piteuse la despartie. » ( Vie de Bertrand du Guesclin . )
Ce désintéressement des chevaliers, cette élévation d'âme, qui mérita à quelquesuns le glorieux surnom de sans reproche, couronnera le tableau de leurs vertus chrétiennes. Ce même du Guesclin, la fleur et l'honneur de la chevalerie, étant prisonnier du prince Noir, égala la magnanimité de Porus entre les mains d'Alexandre. Le prince Tayant rendu maître de sa rançon, Bertrand la porta à une somme excessive. « Où prendrez-vous tout cet or? dit le héros anglais étonné. — Chez mes amis, répartit le fier connétable : il n'y a pas de fileresse en France qui ne filast sa quenouille pour me tirer de vos mains. »
La reine d'Angleterre, touchée des vertus de du Guesclin, fut la première à donner une grosse somme pour hâter la liberté du plus redoutable ennemi de sa patrie. « Ah ! Madame, s'écria le chevalier breton en se jetant à ses pieds, j'avais cru jusqu'ici estrele plus laid homme de France : mais je commence à n'avoir pas si mauvaise opinion de moi, puisque les dames me font de tels présents. »