CHAPITRE II. — LOGOGRAPHIE ET FAITS HISTORIQUES
Après les objections chronologiques contre la Bible viennent celles qu'on prétend tirer des faits mêmes de l'histoire. On rapporte la tradition des prêtres deThèbes, qui donnait dix-huit mille ans au royaume d'Egypte , et l'on cite la liste des dynaslies de ces rois, qui existe encore.
(1) Cette époque se subdivise en grecque, juive, alexandrine, etc. — (2) Les historiens grecs. — (3) Les historiens latins. — (4) L'historien Josèphe. — (5) Ptolémée et quelques autres.
(G) Les premiers chrétiens jusqu'en 532, A. D., et de nos jours par les chrétiens d'Abyssinie et d'Egypte.— (7) Les Orientaux ne la placent pas comme nous.
(8) Nom d'un roi de Perse tué dans une bataille contre les Sarrasins, l'an de notre ère 632.
(9) Suivie dans les conciles et sur les vieux monuments de l'Espagne.
(10) Qui tire son nom de la bataille d'Actium, et dont se sont servis Ptolémée, Josèphe, Eusèbe et Censorinus.
Plutarque, qu'on né soupçonnera pas de christianisme , se chargea d'une partie de la réponse. « Encore, dit-il en parlant des Égyptiens, que leur année ait été de quatre mois, selon quelques auteurs, elle n'était d'abord composée que d'un seul, et ne contenait que le cours d'une seule lune. Et ainsi, faisant d'un seul mois une année, cela est cause que le temps qui s'est écoulé depuis leur origine paraît extrêmement long, et que, bien qu'ils habitent nouvellement leur pays , ils passent pour les plus anciens des peuples » (In Num., 30.) Nous savons d'ailleurs, par Hérodote (lib. II), Diodore de Sicile (lib. I), Justin (lib. I), Jablonsky (Panth. Êgypt., lib. II), Strabon (lib. XVII), que les Égyptiens mettent leur orgueil à égarer leur origine dans les temps, et, pour ainsi dire, à cacher leur berceau sous les siècles.
Le nombre de leurs règnes ne peut guère embarrasser. On sait que les dynasties égyptiennes sont composées de rois contemporains; d'ailleurs, le même mot, dans les langues orientales, se lit de cinq ou six manières différentes, et notre ignorance a souvent fait de la même personne cinq ou six personnages divers (1). Et c'est aussi ce qui est arrivé par rapport aux traductions d'un seul nom. VAthoth des Égyptiens est traduit dans Ératosthène, par Éppwyev^ç, ce qui signifie en grec le lettré, comme Athoth l'exprime en égyptien: on n'a pas manqué de faire deux rois &' Athoth, et à? Hermès, ou Hermogènes. Mais l' Athoth de Manéthon se multiplie encore ; il devient Thoth dans Platon, et le texte de Sanchoniaton prouve, en effet, que c'est le nom primitif. La lettre A est une de ces lettres qu'on retranche et qu'on ajoute à volonté dans les langues orientales : ainsi l'historien Josèphe traduit par Apachnas le nom du même homme qu'Africanus appelle Packnas. Voici donc Thoth, Athoth, Hermès, ou Hermogènes, ou Mercure, cinq hommes fameux qui vont composer entre eux près de deux siècles; et cependant ces cinq rois n'étaient qu'un seul Égyptien qui n'a peut-être pas vécu soixante ans (2).
(1) Pour citer un exemple entre mille, le monogramme de Fo-hi, divinité des Chinois, est exactement le même que celui de Menés , divinité de l'Egypte ; et il est assez prouvé d'ailleurs que les caractères orientaux ne sont que des signes généraux d'idées, que chacun traduit dans sa langue, comme le chiffre arabe parmi nous. Ainsi, par exemple, l'Italien prononce duodecimo le même nombre que l'Anglais exprime par le mot twelve, et que le Français rend par celui de douze.
(2) Des personnes qui pouvaient d'ailleurs être fort intruites ont accusé les Juifs d'avoir corrompu les noms historiques. Comment ne savent-elles pas que ce sont les Grecs, au contraire, qui ont défiguré tous les noms d'hommes et de lieux, et en particulier ceux d'Orient (*)? Les Grecs, à cet égard comme à beaucoup d'autres, ressemblaient fort aux Français. Croit-on que si Livius revenait au monde, il se reconnût sous le nom de Tite-Live? 11 y a plus : Tyr porte encore aujourd'hui, parmi les Orientaux, le nom à'Asur, de Sour ou de Sur. Les Athéniens eux-mêmes devaient prononcer Tur ou Tour, puisque cette lettre qu'il nous plait d'appeler y grec, et de faire siffler comme un », n'est autre que l'upsilon ou Vu parvum des Grecs.
11 n'est pas difficile de retrouver Darius dans Assuerus. L'A initial n'est d'ahord, comme nous l'avons dit, qu'une de ces lettres mobiles, tantôt souscrites, tantôt supprimées. Reste donc Suerus. Or le delta ou le D majuscule des Grecs se rapproche du sameck ou de l'S majuscule des Hébreux. Le premier est un triangle, et le second un parallélogramme obtusangle, souvent même un parallélogramme curviligne. Le delta, dans les vieux manuscrits, sur les médailles et sur les monumeuts, n'est presque jamais fermé dans ses angles. L'S hébraïque s'est donc transformée en D chez les Grecs, changement de lettre si commun dans toute l'antiquité.
Si vous joignez à ces erreurs de figures les erreurs de prononciation, vous aurez une grande probabilité de plus. Supposons qu'un Français, entendant le mot through (à travers) dans la bouche d'un Anglais, voulût le prononcer et l'écrire sans connaître la puissance et la forme du th , il écrirait nécessairement ou zrou, ou dsrou, ou simplement trou. Il en est ainsi du sameck ou de l'S en hébreu. Le son de cette lettre, en suivant les points massoré tiques, est mixte et participe fortement du D. Les Grecs, qui avaient le th comme les Anglais, mais non pas l'S, comme les Israélites, ont dû prononcer
(*) Voy. Boch., Grog., Sac, Crub. ou Sanch. Saur., sur la Bible; Danet, Bayle, etc. etc.
Après tout, qu'est-il besoin de s'appesantir sur des disputes logographiques, lorsqu'il suffit d'ouvrir l'histoire pour se convaincre de l'origine moderne des hommes? ( ta a beau former des complots avec des siècles inventés dont le temps n'est point le père; on a beau multiplier et supposer la mort pour en emprunter les ombres, tout cela n'empêche pas que le genre humain ne soit que d'hier. Les noms des inventeurs des arts nous sont aussi familiers que ceux d'un frère ou d'un aïeul. C'est Hypmranins qui bâtit ces huttes de roseaux où logea la primitive innocence; Usons couvrit sa nudité de peaux de bêtes, et affronta la mer sur un tronc d'arbre. (Sanch. "/>. Eus., Prœpârat. evang., lib. I, cap. x.) Tubalcaïn mit le fer dans la main des hommes [Gen,t iv, 22); Noé ou Bacchus planta la vigne, Caïn ou Triptolème courba la charrue, Agrot es (Sanch., loc. cit.) ou Cérès recueillit la première moisson. L'histoire, la médecine, la géométrie, les beaux -arts, les lois ne sont pas plus anciennement au monde, et nous les devons à Hérodote, Hippocrate, Thaïes, Homère, Dédale, Minos. Quant à l'origine des rois et des villes, l'histoire nous en a été conservée par Moïse, Platon, Justin et quelques autres, et nous savons quand et pourquoi les diverses formes de. gouvernement se sont établies chez les peuples (1).
Que si pourtant on est étonné de trouver tant de grandeur et de magnificence dans les premières cités de l'Asie, cette difficulté cède sans peine à une observation tirée du génie des Orientaux. Dans tous les âges, ces peuples ont bâti des villes immenses, sans qu'on en puisse rien conclure en faveur de leur civilisation , et conséquemment de leur antiquité. L'Arabe, échappé des sables brûlants où il s'estimait heureux d'enfermer une ou deux toises d'ombre sous une tente de peaux de brebis, cet Arabe a élevé, presque sous nos yeux, des cités gigantesques, vastes métropoles où ce citoyen des déserts semble avoir voulu enclore la solitude. Les Chinois, si peu avancés dans les arts, ont aussi les plus grandes villes du globe, avec des jardins, des murailles, des palais, des lacs, des canaux artificiels, comme ceux de l'ancienne Babylone (2). Nous-mêmes enfin, ne sommes -nous pas un exemple frappant de la rapidité avec laquelle les peuples se civilisent ? Il n'y a guère plus de douze siècles que nos ancêtres étaient aussi barbares que les Hottentots, et nous surpassons aujourd'hui la Grèce dans les raffinements du goût, du luxe et des arts.
La logique générale des langues ne peut fournir aucune raison valide en faveur de l'ancienneté des hommes. Les idiomes du primitif Orient, loin d'annoncer des peuples vieillis en société, décèlent, au contraire, des hommes fort près de la nature. Le mécanisme en est d'une extrême simplicité : l'hyperbole, l'image, les figures poétiques , s'y reproduisent sans cesse, tandis qu'on y trouve à peine quelques mots pour la métaphysique des idées. Il serait impossible d'énoncer clairement en hébreu la théologie des dogmes chrétiens (3). Ce n'est que chez les Grecs et chez les Arabes modernes qu'on rencontre les termes composés propres au développement des abstractions de la pensée. Tout le monde sait qu'Aristote est le premier philosophe qui ait inventé des
et écrire Duerus au lieu de Suerus. De Duerus à Darius la conversion est facile; car on sait que les voyelles sont à peu près nulles en étymologie, puisqu'il est vrai que chaque peuple en varie les sons à l'infini. Lorsqu'on veut être plaisant aux dépens de la religion, de la morale universelle, du repos des nations et du bonheur général des hommes, avant de se livrer à une guieté si funeste, il faudrait au moins être bien sur de ne pas tomber soi-même dans de grandes ignorances.
(1) Voij. Moys., Pent.\ Plat., de Leg. et Tirn.; Just., lib. II; Herod.; Plot, in Thés., Num., Lycurg., Solon.y etc. etc.
(2) Voy. le P. do Halde, Hist. de la Ch.; Lettres édif.; lord Mac, Amb. to Ch., etc.
(3) On s'en peut assurer en lisant les Pères qui ont écrit en syriaque, tels que saint Éphrem , diacre d'Edesse.
catégories, où les idées viennent se ranger de force, quelle 'que soit leur classe ou leur nature (1).
Enfin l'on prétend qu'avant que les Égyptiens eussent bâti ces temples dont il nous reste de si belles ruines, les peuples pasteurs gardaient déjà leurs troupeaux sur d'autres ruines laissées par une nation inconnue, ce qui supposerait une très-grande antiquité.
Pour décider cette question, il faudrait savoir au juste qui étaient et d'où venaient les peuples pasteurs. M. Bruce, qui voyait tout en Ethiopie, les fait sortir de ce pays. Et cependant les Éthiopiens, loin de pouvoir répandre au loin des colonies, étaient eux-mêmes, à cette époque, un peuple nouvellement établi, sEthiopes, dit Eusèbe, ab Jndo flurnine consurg entes , juxta JEgyptum consederunt. Manéthon, dans sa sixième dynastie, appelle les pasteurs $om-/s; Çévoi, Phéniciens étrangers. Eusèbe place leur arrivée en Egypte sous le règne d'Aménophis; d'où il faut tirer ces deux conséquences: 1° que l'Egypte n'était pas alors barbare, puisque Inachus, Égyptien, portait vers ce temps- là les lumières dans la Grèce; 2° que l'Egypte n'était 'pas couverte de ruines, puisque Thèbes était bâtie, puisque Aménophis était père de ce Sésostris qui éleva la gloire des Égyptiens à son comble. Au rapport de l'historien Josèphe, ce fut Thetniosis qui contraignit les pasteurs à abandonner entièrement les bords du Nil (2).
Mais quels nouveaux arguments n'aurait -on point formés contre l'Écriture, si on avait connu un autre prodige historique qui tient également à des ruines, hélas! comme toute l'histoire des hommes? On a découvert, depuis quelques années, dans l'Amérique septentrionale, des monuments extraordinaires sur les bords du Muskingum, du Miani, du Wabache, de l'Ohio et surtout du Scioto, où ils occupent un espace de plus de vingt lieues en longueur. Ce sont des murs en terre avec des fossés , des glacis, des lunes, demi -lunes, et de grands cônes qui servent de sépulcres. On a demandé, mais sans succès, quel peuple a laissé de pareilles traces ? L'homme est suspendu dans le présent, entre le passé et l'avenir, comme sur un rocher entre deux gouffres; derrière lui, devant lui, tout est ténèbres; à peine apereoit-il quelques fantômes qui, remontant du fond des deux abîmes, surnagent un instant à la surface, et s'y replongent.
Quelles que soient les conjectures sur ces ruines américaines, quand on y joindrait les visions d'un monde primitif et les chimères d'une Atlantide, la nation civilisée qui a peut-être promené la charrue dans la plaine où l'Iroquois poursuit aujourd'hui les ours, n'a pas eu besoin, pour consommer ses destinées, d'un temps plus long que
(1) Si les langues demandent tant de temps pour leur entière confection, pourquoi les sauvages du Canada ont-ils des dialectes si subtils et si compliqués? Les verbes de la langue huronne ont toutes les inflexions des verbes grecs. Ils se distinguent, comme les derniers, par la caractéristique, l'augment, etc.; ils ont trois modes, trois genres, trois nombres, et par-dessus tout cela un certain dérangement des lettres particulier aux veibes des langues orientales. Mais ce qu'ils ont de plus inconcevable, c'est un quatrième pronom personnel, qui se place entre la seconde et la troisième personne, au singulier et au pluriel. Nous ne connaissons rien de pareil dans les langues mortes ou vivantes dont nous pouvons avoir quelque teinture.
(2) Manet. ad Joseph, et Afric; Herod., lib. II, cap. c; Diod., lib. I; Ps. xlviii ; Edseb., Chron., lib. I.
Au reste, l'invasion de ces peuples, rapportée par les auteurs profanes, nous explique ce qu'on lit dans la Genèse au sujet de Jacob et de ses fils : Ut habitare possitis in terra Gessen, quia detestantur JEgyptii omnes pastures ovium. (Gen., xlvi, 34.)
D'où l'on peut aussi deviner le nom grec du Pharaon sous lequel Israël entra en Egypte, et le nom du second Pharaon sous lequel il en sortit. L'Écriture , loin de contrarier les autres histoires , leur sert évidemment de preuve.
celui qui a dévoré les empires de Cyrus, d'Alexandre et de César. Heureux du moins ce peuple qui n'a point laissé de nom dans l'histoire, et dont l'héritage n'a été recueilli que par les chevreuils des bois et les oiseaux du ciel! Nul ne viendra renier le Créateur dans ces retraites sauvages, et, la balance à la main, peser la poudre des morts, pour prouver l'éternité delà race humaine.
Pour moi, amant solitaire de la nature, et simple confesseur de la Divinité, je me suis assis sur ces ruines. Voyageur sans renom, j'ai causé avec ces débris comme moimême ignorés. Les souvenirs confus des hommes et les vagues rêveries du désert se mêlaient au fond de mon âme. La nuit était au milieu de sa course; tout était muet, el la lune, et les bois, et les tombeaux. Seulement, à longs intervalles, on entendait la chute de quelque arbre que la hache du temps abattait dans la profondeur des forêts: ainsi tout tombe, tout s'anéantit.
Nous ne nous croyons pas obligé de parler sérieusement des quatre jogues , ou âges indiens, dont le premier a duré trois millions deux cent mille ans, le second un million d'années, le troisième seize cent mille ans, et le quatrième, ou l'âge actuel, qui durera quatre cent mille ans.
Si l'on joint à toutes ces difficultés de chronologie, de logographie. et de faits, les erreurs qui naissent des passions de l'historien ou des hommes qui vivent dans ses fastes, si Ton y ajoute les fautes de copistes, et mille accidents de temps et de lieux, il faudra de nécessité convenir que toutes les raisons en faveur de l'antiquité du globe par l'histoire sont aussi peu satisfaisantes qu'inutiles à rechercher. Et certes, on ne peut nier que c'est assez mal établir la durée du monde, que d'en prendre la base dans la vie humaine. Quoi ! c'est par la succession rapide d'ombres d'un moment que l'on prétend nous démontrer la permanence et la réalité des choses ! c'est par des décombres qu'on veut -nous prouver une société sans commencement et sans fin ! Faut -il donc beaucoup de jours pour amasser beaucoup de ruines? Que le monde serait vieux, si l'on comptait ses années par ses débris î