CHAPITRE III.— PARADIS PERDU
Un peut reprocher au Paradis perdu de Milton, ainsi qu'à Y Enfer du Dante, le défaut dont nous avons parlé : le merveilleu.resl le sujet et non la uiacliine de l'ouvrage ; mais on y trouve des beautés supérieures, qui tiennent essentiellement à notre religion.
L'ouverture du poëme se fait aux enfers, et pourtant ce début n'a rien qui choque la règle de simplicité prescrite par Aristote. Pour un édifice si étonnant il fallait un
portique extraordinaire, afin d'introduire le lecteur dans ce monde inconnu, dont il ne devait plus sortir.
Milton est le premier poëte qui ait conclu l'épopée par le malheur du principal personnage, contre la règle généralement adoptée. Qu'on nous permette de penser qu'il y a quelque chose de plus intére.-sant, déplus grave, de plus semblable à la condition humaine, dans un poëmequi aboutit à l'infortune, que dans celui qui se termine au bonheur. On pourrait même soutenir que la catastrophe de Y Iliade est tragique. Car si le fils de Pelée atteint le but de ses désirs, toutefois la conclusion du poëme laisse un sentiment profond de tristesse (I): on vient de voir les funérailles de Patrocle, Priam rachetant le corps d'Hector, la douleur d'Hécube et d'Andromaque, et l'on aperçoit dans le lointain la mort d'Achille et la chute de Troie.
Le berceau de Rome chanté par Virgile est un grand sujet, sans doule; mais que dire du sujet d'un poëme qui peint une catastrophe dont nous sommes nous-mêmes les victimes, qui ne nous montre pas le fondateur de telle ou telle société, mais le père du genre humain? Milton ne vous entretient ni de batailles, ni de jeux funèbres, ni de camps, ni de villes assiégées; il retrace la première pensée de Dieu, manifeslée dans la création du monde, et les premières pensées de l'homme au sortir des mains du Ciéateur.
Rien déplus auguste et de plus intéressant que cette étude des premiers mouvements du cœur de l'homme. Adam s'éveille à la vie; ses yeux s'ouvrent : il ne sait d'où il sort. Il regarde le firmament, par un mouvement de désir, il veut s'élancer vers cette voûte, et il se trouve debout, la tête levée vers le ciel. Il touche ses membres; il court, il s'arrête; il veut parler, et il parle. Il nomme naturellement ce qu'il voit, et s'écrie : 0 toi, soleil, et vous, arbres, forets, collines, vallées, animaux divers! et les noms qu'il donne sont les vrais noms des êtres. Et pourquoi Adam s'adresse-t-il au soleil, aux arbres? Soleil, arbres, dit-il, savez-vous le nom de Celui qui m'a créé? Ainsi, le premier sentiment que l'homme éprouve est le sentiment de l'existence de l'Être suprême; le premier besoin qu'il manifeste est le besoin de Dieu ! Que Milton est sublime dans ce passage! Mais se fût -il élevé à ces pensées s'il n'eût connu la religion de Jésus-Christ?
Dieu se manifeste à Adam; la créature et le Créateur s'entretiennent ensemble : ils parlent de la solitude. Nous supprimons les réflexions. La solitude ne vaut rien à l'homme. Adam s'endort; Dieu tire du sein même de notre premier père une nouvelle créature, et la lui présente à son réveil : « La grâce est dans sa démarche, le ciel dans ses yeux, et la dignité de l'amour dans tous ses mouvements. Elle s'appelle la femme; elle est née de l'homme. L'homme quittera pour elle son père et sa mère. » Malheur à celui qui ne sentirait pas là dedans la Divinité !
Le poëte continue à développer ces grandes vues de la nature humaine, cette sublime raison du christianisme. Le caractère de la femme est admirablement tracé dans la fatale chute. Eve tombe par amour-propre : elle se vante d'êt.e assez forte pour s'exposer seule; elle ne veut pas qu'Adam l'accompagne dans le lieu où elle cultive
(1) Ce sentiment vient peut-être de l'intérêt qu'on prend à Hector. Hector est autant le héros du poëme qu'Achille : c'est le défaut de Y livide. Il est certain que l'amour des lecteurs se porte sur les 'Doyens, contre l'intention du poëte, parce que les scènes dramatiques se passent toutes dans les murs d'Ilion. Ce vieux monarque, dont le seul crime est d'aimer trop un fils coupable; ce généreux Hector, qui connaît la faute de son frère, et qui cependant défend son frère; cette Andromaque, cet Astyauax, cette Hécube, attendrissent le cœur, tandis que le camp des Grecs n'offre qu'avarice, perfidie et férocité : peut-être aussi le souvenir de V Enéide agit-il secrètement sur le lecteur moderne, et l'on se range sans le vouloir du côté des héros chantés par Virgile.
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des fleurs. Cette belle créature, qui se croit invincible en raison même de sa faiblesse, ne sait pas qu'un seul mot peut la subjuguer. L'Écriture nous peint toujours la femme esclave de sa vanité. Quand Isaïe menace les filles de Jérusalem : a Voos perdrez, leur dit-il, vos bouches d'oreilles, vos bagues, vos bracelets, vos voiles. On a remarqué de nos jours un ezemple frappant de ce caractère. Telles femmes, pendant la révolutiou, ont donné des preuves multipliées d'héroïsme; et leur verlu est venue depuis échouer contre un bal, une parure, une fête. Ainsi s'explique une de ces mystérieuses vérités cachées dans les Écritures: en condamnant la femme à enfanter avec douleur, Dieu lui a donné une très-grande force contre la peine; mais en même temps, et en punition de sa faute, il l'a laissée faible contre le plaisir. Aussi Milton appellet-il la femme fidr defect of nature, « beau défaut de la nature. »
U manière dont le poëte anglais a conduit la chute de nos premiers pères mérite d'être examinée. Un esprit ordinaire n'aurait pas manqué de renverser le monde au moment où Eve porte à sa bouche le fruit fatal; Milton s'est contenté de faire pousser un soupira la terre qui vient d'enfanter la mort: on est beaucoup' plus surpris, parce que cela est beaucoup moins surprenant. Quelles calamités cette tranquillité présente de la nature ne fait-elle point entrevoir dans l'avenir! Tertullien, cherchant pourquoi l'univers n'est point dérangé par les crimes des hommes, en apporte une raison sublime : cette raison, c'est la patience de Dieu.
Lorsque la mère du genre humain présente le fruit de science à son époux, notre premier père ne se roule point dans la poudre, ne s'arrache point les cheveux, ne jette point de cris. Un tremblement le saisit, il reste muet, la bouche entr'ouverte, et les yeux attachés sur son épouse. Il aperçoit l'énormité du crime : d'un côté, s'il désobéit il devient sujet à la mort; de l'autre, s'il reste fidèle il garde son immortalité, mais il perd sa compagne, désormais condamnée au tombeau. Il peut refuser le fruit ; mais peut-il vivre sans Eve? Le combat n'est pas long : tout un monde est sacrifié à l'amour. Au lieu d'accabler son épouse de reproches, Adam la console, et prend de sa main la pomme fatale. A cette consommation du crime rien ne s'altère encore dans la nature : les passions seulement font gronder leurs premiers orages dans le cœur du couple malheureux.
Adam et Eve s'endorment : mais ils n'ont plus cette innocence qui rend les songes légers. Bientôt ils sortent de ce sommeil agité, comme on sortirait d'une pénible insomnie (as fromunrest.) C'est alors que leur péché se présente à eux. Qu avons-nous fait? s'écrie Adam ; pourquoi es-tu nue? Couvrons-nous, de peur qu'on ne nous voie dans cet état. Le vêtement ne cache point la nudité dont on s'est aperçu.
Cependant la faute est connue au Ciel, une sainte tristesse saisit les anges; mais that sadness rnixt withpity, did not alter their bliss; c< cette tristesse, mêlée à la pitié, n'altéra point leur bonheur; » mot chrétien et d'une tendresse sublime. Dieu envoie son Fils pour juger les coupables; le juge descend; il appelle Adam. «Où es-tu?» lui dit-il. Adam se cache. — «Seigneur, je n'ose me montrer à vous, parce que je suis nu. — Comment sais -tu que tu es nu? Aurais -tu mangé du fruit de science? Quel dialogue! Cela n'est point d'invention humaine. Adam confesse son crime; Dieu prononce la sentence : « Homme ! tu mangeras ton pain à la sueur de ton iront ; tu dé- 9 chireras péniblement le sein de la terre; sorti de la poudre, tu retourneras en poudre. — Femme, tu enfanteras avec douleur.» Voilà l'histoire du genre humain en quel [ues mots. -Nous ne savons pas si le lecteur est frappé comme nous; mais nous trouvons dans cette scène de la Genèse quelque chose de si extraordinaire et de si grand, qu'elle
Ise dérobe à toutes les explications du critique; l'admiration manque de terme, et l'art rentre dans le néant.
Le Fils de Dieu remonte au ciel, après avoir laissé des vêtements aux coupables. Alors commence ce fameux drame entre Adam et Eve, dans lequel on prétend que JNlilton a consacré un événement de sa vie, un raccommodement entre lui et sa première femme. Nous sommes persuadé que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs.
Adam s'est retiré seul pendant la nuit sous un ombrage : la nature de l'air est chargée ; des vapeurs froides, des nuages épais obscurcissent les cieux; la foudre a embrasé les arbres; les animaux fuient à la vue de l'homme; le loup commence à poursuivre l'agneau, le vautour à déchirer la colombe. Adam tombe dans le désespoir; il désire de rentrer dans le sein de la terre. Mais un doute le saisit... s'il avait en lui quelque chose d'immortel? si ce souffle de vie qu'il a reçu de Dieu ne pouvait périr? si la mort ne lui était d'aucune ressource ? s'il était condamné à être éternellement malheureux? La philosophie ne peut demander un genre de beautés plus élevées et plus graves. Non- seulement les poètes antiques n'ont jamais fondé un désespoir sur de pareilles bases, mais les moralistes eux-mêmes n'ont rien d'aussi grand.
Eve a entendu les gémissements de son époux : elle s'avance vers lui ; Adam la repousse; Eve se jette à ses pieds, les baigne de larmes. Adam est touché; il relève la mère des hommes. Eve lui propose de vivre dans la continence, ou de se donner la mort, pour sauver sa postérité. Ce désespoir, si bien attribué à une femme, tant par son excès que par sa générosité, frappe notre premier père. Que va-t-il répondre à son épouse? « Eve, l'espoir que tu fondes sur le tombeau, et ton mépris pour la mort, me prouvent que tu portes en toi quelque chose qui n'est pas soumis au néant. »
Le couple infortuné se décide à prier Dieu et à se recommander à sa miséricorde éternelle. 11 se prosterne et élève un cœur et une voix humiliés vers Celui qui pardonne. Ces accents montent au séjour céleste, et le Fils se charge lui-même de les présenter à son Père. On admire avec raison dans Y Iliade les Prières boiteuses qui suivent Y Injure pour réparer les maux qu'elle a faits. Cependant Milton lutte ici sans trop de désavantage contre cette fameuse allégorie : ces premiers soupirs d'un cœur contrit, qui trouvent la route que tous les soupirs du monde doivent bientôt suivre; ces humbles vœux qui viennent se mêler à l'encens qui fume devant le Saint des saints; ces larmes pénitentes qui réjouissent les esprits célestes, ces larmes qui sont offertes à l'Éternel par le Rédempteur du genre humain, ces larmes qui touchent Dieu lui-même (tant a de puissance la première prière de l'homme repentant et malheureux!), toutes ces beautés réunies ont en soi quelque chose de si moral, de si solennel, de si attendrissant, qu'elles ne sont peut-être point effacées par les Prières du chantre d'Ilion.
Le Très-Haut se laisse fléchir, et accorde le salut final de l'homme. Milton s'est emparé avec beaucoup d'art de ce premier mystère des Écritures; il a mêlé partout l'histoire d'un Dieu qui, dès le commencement des siècles, se dévoue à la mort pour racheter l'homme de la mort. La chute d'Adam devient plus puissante et plus tragique quand on la voit envelopper dans ses conséquences jusqu'au Fils de l'Éternel.
Outre ces beautés, qui appartiennent au fond du Paradis perdu, il y a une foule de beautés de détail dont il serait trop long de rendre compte. Milton a surtout le mérite de l'expression. On connaît les ténèbres visibles, le silence ravi, etc. Ces hardiesses, lorsqu'elles sont bien sauvées, comme les dissonances en musique, font un effet trèsbrillant; elles ont un faux air de génie; mais il faut prendre garde d'en abuser: quand on les recherche elles ne deviennent plus qu'un jeu de mots puéril, pernicieux à la langue et au goût.
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Nous observerons encore que le chantre d'Éden, à l'exemple du diantre de l'Ausonie, est devenu original en s*approprian1 des richesses étrangères: l'écrivain original n'est pas celui qui n'imite personne, mais celui que personne ne peut imiter.
Cetart de s'emparer des béantes d'un autre temps pour les accommoder aux mœurs dn siècle où l'on vit a surtout été connu du poète de Ifantoae. Voyex, par exemple, comme il a transporté â II mère «l'Kuryale les plaintes d'Andromaque sur la mort «l'IliM ïtor, Homère, dam ce morceau, a quelque chose de plus naïf que Virgile, auijutl il a fourni d'ailleurs tous les trails frappants, tels que l'ouvrage échappant des mains d'Andromaqae, l'évanouissement, etc. (et il en a quelques autres qui ne sont point «luis xr.nrith. comme le pressentiment du malheur, et cette tête qu'Andromaque écherelée avancée travers les créneaux). Mais aussi l'épisode d'Eury aie est plus pathétique et plus tendre. Cette mère qui, seule de toutes les Troyennes, a voulu suivi.' 1rs destinées d'un fils; ces habits, devenus inutiles, dont elle occupait son amour maternel ; son exil, sa vieillesse et sa solitude, au moment même où l'on promenail la tète du jeune homme sous les remparts du camp, ce femineo ululatu, sont des choses qui n'appartiennent qu'à l'âme de Virgile. Les plaintes d'Andromaque, plus étendues, perdent de leur force; celles de la mère d'Euryale, plus resserrées, tombent, avec tout leur poids, sur le cœur. Cela prouve qu'une grande différence existait déjà entre les temps de Virgile et ceux d'Homère, et qu'au siècle du premier tous les arts, même celui d'aimer, avaient acquis plus de perfection.