CHAPITRE VI.— LA MÈRE. — ANDROMAQUE
Vox in rama audita est , dit Jérémie ( xxxi, 15), ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios suos; et noluit consolari, quia non sunt. « Une voix a été entendue sur la montagne, avec des pleurs et beaucoup de gémissements : c'est Rachel pleurant ses fils; et elle n'a pas voulu être consolée, parce qu'ils ne sont plus. » Comme ce quia non sunt est beau (4)1 Une religion qui a consacré un pareil mot connaît bien le cœur maternel.
Le culte de la Vierge et l'amour de Jésus-Christ pour les enfants prouvent assez que l'esprit du christianisme a une tendre sympathie avec le génie des mères. Ici nous proposons d'ouvrir un nouveau sentier à la critique; nous chercherons dans les sentiments d'une mère païenne , peinte par un auteur moderne , les traits chrétiens que cet auteur a pu répandre dans son tableau sans s'en apercevoir lui-même. Pour démontrer l'influence d'une institution morale ou religieuse sur le cœur de l'homme, il n'est pas nécessaire que l'exemple rapporté soit pris à la racine même de cette insti-
(1) Nous avons suivi le latin de l'Évangile de saint Matthieu (xi, 18). Nous ne voyons pas pourquoi Sacy a traduit rama par Rama, une ville. Rama hébreu (d'où le mot ^à3a|xvo; des Grecs) se dit d'une branche d'arbre, d'un bras de mer, d'une chaîne de montagne?. Ce dernier sens est celui de l'hébreu, et la Vulgate le dit dans Jérémie, vox in excelso.
tution; il suffit qu'il en décèle le génie : c'est ainsi que l'Elysée, dans le Télémaque, est visiblement un paradis chrétien.
Or les sentiments les plus touchants de l'Andromaque de Racine émanent pour la plupart d'un poëte chrétien. L'Andromaque de Y Iliade est plus épouse que mère; celle d'Euripide a un caractère à la fois rampant et ambitieux, qui détruit le caractère maternel; celle de Virgile est tendre et triste, mais c'est moins encore la mère que l'épouse : la veuve d'Hector ne dit pas : Astyanax ubi est 7 mais, Hector ubi est?
L'Andromaque de Racine est plus sensible, plus intéressante que l'Andromaque antique. Ce vers si simple et si aimable :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui ,
est le mot d'une femme chrétienne : cela n'est point dans le goût des Grecs, et encore moins des Romains. L'Andromaque d'Homère gémit sur les malheurs futurs d' Astyanax, mais elle songe à peine à lui dans le présent; la mère, sous notre culte, plus tendre, sans être moins prévoyante, oublie quelquefois ses chagrins en donnant un baiser à son fils. Les anciens n'arrêtaient pas longtemps les yeux sur l'enfance ; il semble qu'ils trouvaient quelque chose de trop naïf dans le langage du berceau. Il n'y a que le Dieu de l'Évangile qui ait osé nommer sans rougir les petits enfants (Matth., xviii, 3) (parvuli), et qui les ait offerts en exemple aux hommes :
Et accipiens puerum , slaluit eura in medio eorum : quem cum complexus esset, ait aliis : « Quisquis unum ex hujusmodi pueris receperit in nomine meo, me recipit. » Et ayant pris un petit enfant , il l'assit au milieu d'eux , et l'ayant embrassé , il leur dit : « Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit. » (Marc, ix, 35, 36.)
Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise dans Racine :
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste: U est du sang d'Hector, mais il en est le reste ;
qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le deposuit potentes de sede. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que les sentiments naturels: or les sentiments exprimés dans ces vers de Racine ne sont point parement dans la nature; ils contredisent , au contraire, la voix du cœur. Hector ne conseille point à son fils d'avoir de ses aïeux un souvenir modeste ; en élevant Astyanax vers le ciel , il s'écrie :
« 0 Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, comme moi, surllion; faites qu'il obtienne l'empire entre les guerriers -, qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son père! » (Iliad., lib. vi, v.476.)
Énée dit à Ascagne :
Et te, animorepetenlem exempla tuorum,
Et pater ^Eneas, et avunculus excitel Hector. [JEn., xn, 349.)
A la vérité l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur les aïeux d' Astyanax. Mais, après ce vers :
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
elle ajoute :
Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été.
Or de tels préceptes sont directement opposés au cri de l'orgueil : on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la nature évangélique. Cette humilité que le chris-
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ihiiiisinc a répandue dam les sentiments, h qui ,i changé pour nous le rapportées passions, oomnM nous le dirons bientôt, perce I Iimmts tout le rftk de la moderne A ml romaque. Quand la veuve d'Hector, dans I7/W'\ se représente la destinée qui attend son fils, la peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanai a quelque chose de bas et de honte u \; l'humilité, dans notre religion, est bien loin d'avoir un pareil langage \ elle est aussi noble qu'elle est touebante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures de la vie : mais on sent qn'il ne cède que par un principe de vertu ; qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des hommes; il conserve sa dignité dans les fers : fidèle à son maitre sans lâcheté, il inéprise des rhaines qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le déli- \ rat ; il n'estime les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition BaiM se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave, sont peu différents à ses yeux.