‹ Le génie du christianisme (volume 2)Chapitre 81 sur 199 · COMME PASSION · texte numérisé non relu

COMME PASSION

Non contente d'augmenter le jeu des passions dans le drame et dans l'épopée, la religion chrétienne est elle-même une sorte de passion qui a ses transports, ses ardeurs, ses soupirs, ses joies, ses larmes, ses amours du monde et du désert. Nous savons que le siècle appelle cela le fanatisme ; nous pourrions lui répondre par ces paroles de Rousseau : « Le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel (1), est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l'homme, et qui lui fait mépriser la mort; qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus; au lieu que Xirréligion, et, en général, l'esprit raisonneur et philosophique , attache à la vie, efféminé, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier, dans l'abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé. » (Emile.)

Mais ce n'est pas encore là la question : il ne s'agit à présent que d'effets dramatiques. Or le christianisme, considéré lui-même comme passion, fournit des trésors immenses au poëte. Cette passion religieuse est d'autant plus énergique, qu'elle est en contradiction avec toutes les autres, et que, pour subsister, il faut qu'elle les dévore. Comme toutes les grandes affections, elle a quelque chose de sérieux et de triste ; elle nous traîne à l'ombre des cloîtres et sur les montagnes. La beauté que le chrétien adore n'est pas une beauté périssable : c'est cette éternelle beauté pour qui les disciples de Platon se hâtaient de quitter la terre. Elle ne se montre à ses amants ici-bas que voilée; elle s'enveloppe dans les replis de l'univers comme dans un manteau; car, si un seul de ses regards tombait directement sur le cœur de l'homme, il ne pourrait le soutenir : il se fendrait de délices.

Pour arriver à la jouissance de cette beauté suprême, les chrétiens prennent une autre route que les philosophes d'Athènes : ils restent dans ce monde afin de multiplier les sacrifices, et de se rendre plus dignes, par une longue purification, de l'objet de leurs désirs.

(1) La philosophie l'est elle moins?

Quiconque, selon l'expression des Pères, n'eut avec son corps que le moins de commerce possible et descendit vierge au tombeau, celui-là, délivré de ses craintes et de ses doutes, s'envole au lieu de vie, où il contemple à jamais, ce qui est vrai, toujours le même, et au-dessus de l'opinion. Que de martyrs cette espérance de posséder Dieu n'a-t-elle point faits! Quelle solitude n'a point entendu les soupirs de ces rivaux qui se disputaient entre eux l'objet des adorations des séraphins et des anges ! Ici, c'est un Antoine qui élève un autel au désert, et qui, pendant quarante ans, s'immole inconnu des hommes; là, c'est un saint Jérôme qui quitte Rome, traverse les mers, et va, comme Élie, chercher une retraite au bord du Jourdain. L'enfer ne l'y laisse pas tranquille, et la figure de Rome, avec tous ses charmes, lui apparaît pour le tourmenter. Il soutient des assauts terribles, il combat corps à corps avec ses passions. Ses armes sont les pleurs, les jeûnes, l'étude, la pénitence et surtout l'amour. Il se précipite aux pieds de la beauté divine, il lui demande de le secourir. Quelquefois, comme un forçat, il charge ses épaules d'un lourd fardeau, pour dompter une chair révoltée, et éteindre dans les sueurs les infidèles désirs qui s'adressent à la créature.

Massillon, peignant cet amour, s'écrie : « Le Seigneur tout seul (I) lui paraît bon, véritable, fidèle, constant dans ses promesses, aimable dans ses ménagements, magnifique dans ses dons, réel dans sa tendresse , indulgent même dans sa colère, seul assez grand pour remplir toute l'immensité de notre cœur, seul assez puissant pour en satisfaire tous les désirs, seul assez généreux pour en adoucir toutes les peines, seul immortel, et qu'on aimera toujours; enfin le seul qu'on ne se repent jamais que d'avoir aimé trop tard. »

L'auteur de limitation de Jésus-Christ a recueilli chez saint Augustin, et dans les autres Pères, ce que le langage de l'amour divin a de plus mystique et de plus brûlant. (Liv. III, ch. v.)

« Certes, l'amour est une grande chose, l'amour est un bien admirable, puisque lui seul rend léger ce qui est pesant, et qu'il souffre avec une égale tranquillité les divers accidents de cette vie : il porte sans peine ce qui est pénible, et il rend doux et agréable ce qui est amer.

« L'amour de Dieu est généreux, il pousse les âmes à de grandes actions, et les excite à désirer ce qu'il y a de plus parfait.

« L'amour tend toujours en haut , et il ne souffre point d'être retenu par les choses basses.

« L'amour veut être libre et dégagé des affections de la terre, de peur que sa lumière intérieure ne se trouve offusquée, et qu'il ne se trouve ou embarrassé dans les biens, ou abattu par les maux du monde.

« Il n'y a rien, ni dans le ciel ni sur la terre, qui soit ou plus doux, ou plus fort, ou plus élevé, ou plus étendu, ou plus agréable, ou plus plein, ou meilleur que l'amour, parce que l'amour est né de Dieu, et que, s' élevant au-dessus de toutes les créatures, il ne peut se reposer qu'en Dieu.

« Celui qui aime est toujours dans la joie : il court, il vole, il est libre, et rien ne le retient; il donne tout pour tous, et possède tout en tous, parce qu'il se repose dans ce bien unique et souverain qui est au-dessus de tout, et d'où découlent et procèdent tous les biens.

« Il ne s'arrête jamais aux dons qu'on lui fait ; mais il s'élève de tout son cœur vers celui qui les lui donne.

(1) Le jeudi de la Passion, la Pécheresse, première partie.

« Il n'y a que celui qui lime qui puisse comprendre les cris de l'amour et ces paroles de feu qu'une âme vivement touchée de Dieu lui adresse lorsqu'elle lui dit : Vous êtes mon Dieu , vous êtes mon amour, vous êtes tout à moi, et je suis toute à vous.

« Étendez mon cœur, afin qu'il voua aime davantage, et que j'apprenne, par un goût intérieur 61 spirituel, combien il est doux de vous aimer, de nager et de se perdre , pour ainsi dire, dans cet océan de votre amour.

«Celui qui aime généreusement, ajoute l'auteur de Ylmitation, demeure ferme dans les tentations, et ne se laisse point surprendre aux persuasions artificieuses de son ennemi. »

Et c'est cette passion chrétienne, c'est cette querelle immense entre les amours de la terre et les amours du ciel, que Corneille a peinte dans cette scène de Polyeucte (car ce grand homme , moins délicat que les esprits du jour, n'a pas trouvé le christianisme au-dessous de son génie) :

POLYEUCTE

Si mourir pour son prince est un illustre sort , Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !

PAULIINE.

Quel Dieu?

POLYEUCTE

Tout beau, Pauline, il enlend vos paroles; Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre ou d'or, comme vous les voulez; C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'àme, et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !

PAULINE

Ne teignez qu'un moment, laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

POLYEUCTE

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir. Il m'ôte des dangers que j'aurais pu courir; Et sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa faveur me couronne, entrant dans la carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port, Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie!

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne,

Elle a trop de vertu pour n'être pas chrétienne ;

Avec trop de mérite il vous plut la former

Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,

Pour vivre des enfers esclave infortunée,

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née !

PAULINE

Que dis-tu, malheureux? qu'oses-lu souhaiter?

POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE

Que plutôt!...

POLYEDCTE.

C'est en vain qu'on se met en défense ; Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encore venu ; Il viendra*, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.

POLYEUCTE

Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

PAULINE

Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.

POLYEUCTE

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.

PAULINE

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE

C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire.

PAULINE

Imaginations !

POLYEUCTE

Célestes vérités !

PAULINE

Etrange aveuglement !

POLYEUCTE

Éternelles clartés !

PAULINE

Tu préfères la mort à l'amour de Pauline.

POLYEUCTE

Vous préférez le monde à la bonté divine! etc., etc.

Voilà ces admirables dialogues , à la manière de Corneille , où la franchise de la repartie, la rapidité du tour et la hauteur des sentiments ne manquent jamais de ravir le spectateur. Que Polyeucte est sublime dans cette scène ! Quelle grandeur d'âme, quel divin enthousiasme, quelle dignité ! La gravité et la noblesse du caractère chrétien sont marqués jusque dans ces vous opposés aux tu de la fille de Félix : cela seul met déjà tout un monde entre le martyr Polyeucte et la païenne Pauline.

Enfin Corneille a déployé la puissance de la passion chrétienne dans ce dialogue admirable et toujours applaudi, comme parle Voltaire.

Félix propose à Polyeucte de sacrifier aux faux dieux; Polyeucte le refuse.

Page 1