BONHEUR DES JUSTES
On demande quelle est cette plénitude de bonheur céleste promise à la vertu par le christianisme ; on se plaint de sa trop grande mysticité : « Du moins dans le sytème mythologique, dit-on, on pouvait se former une image des plaisirs des ombres heureuses ; mais comment comprendre la félicit é dee élus > ?
Fénelon l'a êependant devinée, cette félicité, lorsqu'il fait descendre Télémaque au séjour des mânes ; son élysée est visiblement un paradis chrétien. Comparez sa description à l'élysée de l'Enéide, et vous verrez quels progrès le christianisme a fait faire à la raison et au cœur de l'homme.
Une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement : cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que lénèbres ; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux et porte daiu le fond de l'àme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que les hommes bienheureux sont nourris ; elle sort dfeux et elle y entre : elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de délices comme les poissons dans la mer; ils ne veulent plus rien; ils ont tout sans rien avoir : car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur
Une jeunesse éternelh, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leur visage, mais leur joie n'a rien de folâtre ni d'indfccent : c'est une joie douce, noble,
fdeine de majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de a vertu qui les transperte : ils sont sans interruption, à chaque moment, dans h même saisissement de cœur où
est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort ; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuît jamais du cœur de ces nommes1 ».
Les plus belles pages du Phcdon sont moins divin''- que cette peinture ; et cependant Fénelon, resî as les
bornes de sa fiction, n'a pu attribuer aux ombres tout le bonheur qu'il eût retracé dans les véritables élus2.
Le plus pur de nos sentiments dans ce monde, c'est l'admiration; mais cette admiration terrestre est toujours mêlée de faiblesse, soit dans l'objet qui admire, soit dans l'objet admiré. Qu'on imagine donc un être parfait, source de tous les êtres, en qui se voit clairement et saintement tout ce qui fut, est et sera ; que l'on suppose en même temps une àme exempte d'envie et de besoins, incorruptible, inaltérable, infatigable, capable d'une attention .-ans fin ; qu'on se la figure contemplant le Tout-Puissant, découvrant sans cesse en lui de nouvelles connaissances et de nouvelles perfections, passant d'admiration en admiration, et ne s'apercevant de son existence que par le sentiment prolongé de cette admiration même ; concevez de plus Dieu comme souveraine beauté, comme prir.cipe unr d'amour; représentez-vous toutes les ami'iés de la terre venant se perdre ou se réunir dans cet abîme de sentiments, ainsi que des gouttes d'eau dans h mer, de sorte que l'àme fortunée aime Dieu uniquement, sans pc cesser d'aimer les amis qu'elle eut ici-ba«; persuadez-vous enfin que le prédestiné a la conviction intime que son bonheur ne finira point3 : alors vous aur?z une idée, à la vérité très imparfaite, de la félicité des ustes; alors vous comprendrez que tout ce que le chœur des bienheureux peut faire entendre, c'est ce cri : Saint ! Saint ! Suint! qui meurt et renaît éternellement dans l'eitase éten cieux.
\. Liv. xix.