LES BASES DU VICE ET DE LA VERTU
De l'examen des caractères nous venons à celui des passions. On sent qu'en traitant des premiers il nous a été impossible de ne pas toucher un peu aux secondes ; mais ici nous nous proposons d'en parler plus amplement.
S'il existait une religion qui s'occupât sans cesse de mettre un frein aux passions de l'homme, cette religion augmenterait nécessairement le jeu des passions dans le drame et dans l'épopée ; elle serait plus favorable à la peinture des sentiments que toute institution religieuse qui, ne connaissant point des délits du cœur, n'agirait sur nous que par des scènes extérieures. Or, c'est ici le grand avantage de notre culte sur les cultes de l'antiquité : la religion chrétienne est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu, et multiplie les orages de la conscience autour du vice.
Les bases de la morale ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Evangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité passait pour bassesse, et l'orgueil pour grandeur: chez- les chrétiens, au contraire, l'orgueil est le premier des vices, et l'humilité une des premières vertus. Cette seule transmutation de principes montre la nature humaine sous un jour nouveau, et nous devons découvrir dans les passions des rapports que les anciens n'y voyaient pas.
Donc, pour nous, la racine du mal est la vanité, et la racine du bien la charité ; de sorte que les passions vicieuses
sont toujours un composé d'orgueil, el les passions vertueuses un composé d'amour.
Faites l'application de ce principe, vous en reconnaîtrez ta justesse. Pourquoi les passions qui tiennent au courage sont-elles plus belles chez les modernes que chez Les anciens? pourquoi avons-nous donné d'autres proportions à la valeur, et transformé un mouvement brutal en une vertu ? C'est par le mélange de la vertu cbrétienne directetement opposée à ce mouvement, ïhumilité. De ce mêlant esl oée la magnanimité ou la générosité poétique, sorte de passion car les chevaliers l'ont poussée jusque-là) totalement inconnue des anciens.
In de nos plus doux sentiments, et peut-être le seul qui appartienne absolument à l'âme (les autres ont quelque mélange des sens dans leur nature ou dans leur bu ), c'est l'amitié. Et combien le christianisme n'a-t-il point encore augmenté les charmes de cette passion céleste, en lui donnant pour fondement la charité? Jésus-Christ dormit dans le sein de Jean ; et sur la croix, avant d'expirer, l'amitié l'entendit prononcer ce mot digne d'un Dieu : Mater, ecce Filius tuus ; discipule, ecce mater tua1. « Mère, voilà ton fils; disciple, voilà ta mère ».
Le christianisme, qui a révélé notre double nature et montré les contradictions de notre être, qui a fait voir le haut ♦ le bas de notre cœur, qui lui-même est plein de contrastes comme nous, puisqu'il nous présente un llomme- Dieu, un Enfant maître des mondes, le créateur de l'univers sortant du sein d'une créature ; le christianisme, disonsnous, vu sous ce jour des contrastes, est encore par i lence la religion de l'amitié. Ce sentiment se fortifie autant par les oppositions que par les ressemblances. Pour que deux hommes soient parfaits amis ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit ; il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'une différente espèce; des opinions opposées, des principes semblables; des haines et des amours diverses, niais au fond la même sensibilité ; des humeurs tranchantes, et pourtant des SjOÛtfl pareils; en un mot, de urands contrastes de caraet»-: de grandes harinmiirs du cœur.
Cette chaleur que la charité répand dans les paaséosH vertueuses leur donne un caractère divin. Chez les hommes de l'an'iquité l'avenir des' sentiments ne passait pas le tombeau, où il venait faire naufrage. Amis, frères, époux, se quittaient aux portes delà mort, et sentaient que leur séparation était éternelle ; le comble de la félicité pour les Grecs