DEUXIEME PARTIE
chênes rendirent des oracles bien plus certains, les vents et les ondes élevèrent des voix bien plus touchantes, quand l'homme eut puisé dans son propre cœur la vie, le? oi et les voix de la nature.
Jusqu'à ce moment la solitude avait été regardée comme affreuse ; mais les chrétiens lui trouvèrent mille charmes. Les anachorètes écrivirent de la douceur du rocher et dea délices de la contemplation : c'est le premier pas de la descriptive. Les Religieux qui publièrent la vie des du désert furent à leur tour obligés de faire le tableau des retraites où ces illustres inconnus avaient caché leur gloire. On voit encore dans les ouvrages de saint Jérôme et de saint Athanase1 des descriptions de la nature qui prouvent qu'ils savaient observer, et faire aimer ce qu'ils peignaient. Ce nouveau genre, introduit par le christianisme dans la littérature, se développa rapidement. Il se répandit jusque dans le style historique, comme on le remarque dans la collection appelée la Byzantine, et surtout dans les histoires de Procope. Il se propagea de même, mais il se corrompit, parmi les romanciers grecs du Bas-Empire, et chez quelques poètes latins en Occident2.
Constantinople ayant passé sous le joug des Turcs, on vit se former en Italie une nouvelle poésie descriptive, composée des débris du génie maure, grec et italien. Pétrarque, l'Arioste et le Tasse relevèrent à un haut degré de perfection. Mais cette description manque de vérité. Elle a en quelques épithètes répétées sans fin, et toujours appliquées de la même manière. Il fut impossible de sortir drun buis touffu, d'un antre frais, ou des bords d'une claire fontaine. Tout se remplit de bocages d 'orangers, de berceaux de jasmins, et de buissons de roses.
Flore revint avec sa corbeille, et les éternels Zéphyrs ne manquèrent pas de l'accompagner; mais ils ne retrouvèrent dans les bois ni les Ncûades, ni les Faunes ; et s'ils n\ . rencontré les Fées et les Géants des Maures, ils cou risque de se perdre dans cette immense solitude de la nature chrétienne. Quand l'esprit humain l'ait un pas, il faut que tout marche avec lui; tout change avec ses clartés - ombres : ainsi il nous fait peine à présent d'admettre de petites divinités là où nous ne voyons plus que de giands espaces. On aura beau placer l'amante de Tithon sur un char, et ta couvrir de fleurs et de rosée ; rien ne peut empêcher qu'elle ne paraisse disproportionnée en promenant sa faible lumière dans ces cieux inlinis que le
1. Hieron., in Vit. Paul.; S. Atuax., in Vit. Anton. S. Boece, etc.
christianisme a déroulés : qu'elle laisse donc le soin d'éclairer te monde à celui qui l'a fait.
Cette poésie descriptive italienne passa en France, et fut favorablement accueillie de Ronsard, de Lemoine, de Coras, de Saint-Amand et de nos vieux romanciers. Mais les grands écrivains du siècle de Louis XIV, dégoûtés de ces peintures, où ils ne voyaient aucune vérité, les bannirent de leur prose et de leurs vers, et c'est un des caractères distinctifs de leurs ouvrages, qu'on n'y trouve presque aucune trace de ce que nous appelons poésie descriptive i.
Ainsi repoussée en France, la muse des champs se réfugia en Angleterre, où Spencer, Waller et Milton l'avaient déjà fait connaître. Elle y perdit par degrés ses manières affectées ; mais elle tomba dans un autre excès. En ne peignant plus que la vraie nature, elle voulut tout peindre, et surchargea ses tableaux d'objets trop petits, ou de circonstances bizarres. Thomson même, dans son chant de V Hiver, si supérieur aux trois autres, a des détails d'une mortelle longueur. Telle fut la seconde époque de la poésie descriptive.
D'Angleterre elle revint en France avec les ouvrages de Pope et du chantre des Saisons. Elle eut de la peine à s'y introduire, car elle fut combattue par l'ancien genre italique, que Dorât et quelques autres avaient fait revivre : elle triompha pourtant, et ce fut à Delille et à Saint-Lambert qu'elle dut la victoire. Elle se perfectionna sous la muse française, se soumit aux règles du goût, et atteignit sa troisième époque.
Disons toutefois qu'elle s'était maintenue pure, quoique ignorée, dans les ouvrages de quelques naturalistes du temps de Louis XIV, tels que Tournefort et le père Dutertre. Celui-ci à une imagination vive joint un génie tendre et rêveur ; il se sert même, ainsi que La Fontaine, du mot de mélancolie dans le sens où nous l'employons aujourd'hui. Ainsi le siècle de Louis XIV n'a pas été totalement privé du véritable genre descriptif, comme on serait d'abord tenté de le croire : il était seulement relégué dans les lettres de nos missionnaires2. Et c'est là que nous avons puisé cette espèce de style que nous croyons si nouveau aujourd'hui.
Au reste, les tableaux répandus dans la Bible peuvent servir à prouver doublement que la poésie descriptive est née, parmi nous, du christianisme. Job, les Prophètes,
4. Il faut en excepter Fénelon, La Fontaine et Chaulieu. Racine fiK père de cette nouvelle école poétique, dans laquelle M. Delille a excellé, peut être aussi regardé comme le fondateur de la poésie descriptive eu France.
2. On en verra de beaux exemples lorsque nous parlerons des Missions.