‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 138 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

exposé à être brûlé vif par les vainqueurs, il n'avait pas voulu se retirer, dans l'espoir de les ramener à des mesures pacifiques et de sauver les restes de la colonie ; les vieillards l'aimaient et l'avaient protégé contre les guerriers.

Sur ces entrelaites il reçoit une lettre du gouverneur du Canada, qui le supplie d'engager les sauvages à envoyer des ambassadeurs au fort Catarocouy pour traiter de la paix. Le missionnaire court chez les anciens, et fait tant, par ses remontrances et ses prières, qu'il les décide à accepter la trêve et à députer leurs principaux chefs. Ces chefs, en arrivant au rendez-vous, sont arrêtés, mis aux fers, et envoyés en France aux galères.

Le père Lamberville avait ignoré le dessein secret du commandant, et il avait agi de si bonne foi qu'il était demeuré au milieu des sauvages. Quand il apprit ce qui était arrivé il se crut perdu. Les anciens le firent appeler; il les trouva assemblés au conseil, le visage sévère et l'air menaçant. Un d'entre eux lui raconta avec indignation la trahison du gouverneur, puis il ajouta :

« On ne saurait disconvenir que toutes sortes de raisons ne nous autorisent à le traiter en ennemi ; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te connaissons trop pour n'être pas persuadés que ton cœur n'a point de part à la trahison que tu nousas faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te croyons innocent, et que tu détestes sans doute autant que nous... Il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici : tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un dur et rude esclavage, et elle n'écoutera plus que sa fureur, à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire * ».

Après ce discours on contraignit le missionnaire de partir, et on lui donna des suides qui le conduisirent par des routes détournées au delà de la frontière. Louis XIV fit relâcher les Indiens aussitôt qu'il eut appris la manière dont on les avait arrêtés. Le chef qui avait harangué le père Lr:mberville se convertit peu de temps après, et se relira à Québec. Sa conduite en cette occasion fut le premier fruit des vertus du christianisme qui commençait à germer dans son coeur.

Mais aussi quels hommes que les Brébeuf, les Lallemant, les Jogues. qui réchauHerenl de leur sang les sillons glacés de la Kouveile-France ! J'ai rencontré moi-même un de ces apôtres au milieu des solitudes américaines. Un matin que je cheminais lentement dans les forêts, j'aperçus, venant è

1. C-KABLEvoix, Kist. de la Nouv.-France, in-i", 1. 1, hv. xi, p. 511

moi, un grand vieillard à barbe blanche, vêtu d'une longue robe, lisant attentivement dans un livré, et marchant appuyé sur un bâton ; il était tout illuminé par un rayon de l'aurore qui tombait sur lui à travers le feuillage des arbres : on eût cru voir Thermosiris sortant du bois sacré des Muses, dans les déserts de la Haute-Egypte. C'était un missionnaire de la Louisiane ; il revenait de la Nouvelle-Orléans, et retournait aux Illinois, où il dirigeait un petit troupeau de Français et de sauvages chrétiens. Il m'accompagna pendant plusieurs jours : quelque diligent que je fusse au matin, je trouvais toujours le vieux voyageur levé avant moi, et disant son bréviaire en se promenant dans la forêt. Ce saint homme avait beaucoup souffert ; il racontait bien les peines de sa vie ; il en parlait sans aigreur, et surtout sans plaisir, mais avec sérénité : je n'ai point vu un sourire plus paisible que le sien. Il citait agréablement et souvent des vers de Virgile et même d'Homère, qu'il appliquait aux belles scènes qui se succédaient sous nos yeux, ou aux pensées qui nous occupaient. Il me parut avoir des connaissances en tous genres, qu'il laissait à peine apercevoir sous sa simplicité évangélique ; comme ses prédécesseurs les apôtres, sachant tout, il avait l'air de tout ignorer. Nous eûmes un jour une conversation sur la révolution française, et nous trouvâmes quelque charme à causer des troubles des hommes dans les lieux les plus tranquilles. Nous étions assis dans une vallée, au bord d'un fleuve dont nous ne savions pas le nom, et qui, depuis nombre de siècles rafraîchissait de ses eaux cette rive inconnue. J'en fis faire la remarque au vieillard qui s'attendrit ; les larmes lui vinrent aux yeux à cette image d'une vie ignorée sacrifiée dans les déserts à d'obscurs bienfaits.

Le père Gharlevoix nous décrit ainsi un des missionnaires du Canada :

« Le père Daniel était trop près de Québec pour n'y pas faire un tour avant de reprendre le chemin de sa mission.

Il arriva au port dans un canot, l'aviron à la main, accompagné de trois ou quatre sauvages, les pieds nus, épuisé de force, une chemise pourrie et une soutane toute déchirée sur son corps décharné ; mais avec un visage content et charmé de la vie qu'il menait, et inspirant par son air et par ses discours l'envie d'aller partager avec lui des croix auxquelles le Seigneur attachait tant d'onction^ ».

Voilà de ces joies et de ces larmes telles que Jésus-Christ les a véritablement promises à ses élus.

1. Gharlevoix, Hist. de la Nouv. -France, in-i", 1. 1, 1. v, p. 200.

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Ecoutons encore l'historien de la Nouvelle-France : « Rien n'était plus apostolique que la vie qu'ils menaient {les missionnaires chez les Hurons). Tous leurs moments étaient comptés par quelque action héroïque, par des conversions ou par des souffrances, qu'ils regardaient comme de vrais dédommagements lorsque leurs travaux n'avaient pas produit tout le fruit dont ils s'étaient flattés. Depuis quatre heures du matin qu'ils se levaient, lorsqu'ils n'étaient pas en course, jusqu'à huit, ils demeuraient ordinairement renfeimés : c'était le temps de la prière, et le seul qu'ils eussent de libre pour leurs exercices de piété. A huit heures chacun allait où son devoir l'appelait : les uns visitaient les malades ; les autres suivaient dans les campagnes ceux qui travaillaient à cultiver la terre; d'autres se Iransportaieiit dans les bourgades voisines, qui étaient destituées de pasteurs. Ces causes produisaient plusieurs bons effets ; car, en premier lieu, il ne mourait point ou il mourait bien peu d'enfants sans baptême ; des adultes même qui avaient refusé de se faire inscrire tandis qu'ils étaient en santé se rendaient dès qu'ils étaient malades; ils ne pouvaient tenir contre l'industrieuse et constante charité de leurs médecinsi ».

Si l'on trouvait de pareilles descriptions dans le Télémaque, on se récrierait sur le goût simple et touchant de ces choses ; on louerait avec transport la iiction du poète, et l'on est insensible à la vérité présentée avec les mêmes attraits.

Ce n'était là que les moindres travaux de ces hommes évangéliques : tantôt ils suivaient les sauvages dans des chasses qui duraient plusieurs années, et pendant lesquelles ils se trouvaient obligés de manger jusqu'à leur vêtement ; tantôt ils étaient exposés aux caprices de ces Indiens, qui, comme des enfants, ne savent jamais résister à un mouvement de leur imagination ou de leurs désirs. Mais les missionnaires s'estimaient récompensés de leurs peines s'ils avaient, durant leurs longues souffrances, acquis une âme à Dieu, ouvert le ciel à un enfant, soulagé un malade, essuyé les pleurs d'un infortuné. Nous avons déjà vu que la patrie n'avait point de citoyens plus fidèles ; l'honneur d'être Français leur valut souvent la persécution et la mort : les sauvages les reconnaissaient pour être de la chair blanche de Québec, à l'intrépidité avec laquelle ils supportaient les plus aiïi^eux supplices.

Le ciel, touché de leurs vertus, accorda à plusieurs d'entre eux cette palme qu'ils avaient tant désirée, et qui les a fait

i. CJiarlevoix. Hist. de la Nouv. -France, iD-4°, t. i, 1. v, page 217.

monter au rang des premiers apôtres. La bourgade huronne où le père Daniel^ était missionnaire fut surprise par les Iroquois au matin du 4 juillet 1648 ; les jeunes guerriers étaient absents. Le jésuite dans ce moment même disait la messe à ses néophytes. Il n'eut que le temps d'achever la consécration et de courir à l'endroit d'où partaient les cris. Une scène lamentable s'offrit à ses yeux : femmes, enfants, vieillards gisaient pêle-mêle expirants. Tout ce qui vivait encore tombe à ses pieds et lui demande le baptême. Le père trempe un voile dans l'eau, et, le secouant sur la foule à genoux, procure la vie des cieux à ceux qu'il ne pouvait arracher à la mort temporelle. Il se ressouvint alors d'avoir laissé dans les cabanes quelques malades qui n'avaient point encore reçu le sceau du christianisme ; il y vole, les met au nombre des rachetés, retourne à la chapelle, cache les vases sacrés, donne une absolution ejénérale aux Hurons qui s'étaient réfugiés à l'autel, les presse de fuir, et pour leur en laisser le temps marche à la rencontre des ennemis. A la vue de ce prêtre qui s'avançait seul contre une armée, les barbares étonnés s'arrêtent, et reculent quelques pas ; n'osant approcher du saint, ils le percent de loin avec leurs flèches, a II en était tout hérissé, dit Charlevoix, qu'il parlait encore avec une action surprenante, tantôt à Dieu à qui il offrait son sang pour le troupeau, tantôt à ses meurtriers qu'il menaçait de la colère du ciel, en les assurant néanmoins qu'ils trouveraient toujours le Seigneur disposé à les recevoir en grâce s'ils avaient recours a sa clémence^ ». Il meurt, et sauve une partie de ses néophytes en arrêtant ainsi les Iroquois aulour de lui.

Le père Garnier montra le même héroïsme dans une autre bourgade : il était tout jeune encore, et s'était arraché nouvellement aux pleurs de sa famille, pour sauver des âmes dans les forêts du Canada. Atteint de deux balles sur le champ de carnage, il est renversé sans connaissance : un Iroquois le croyant mort le dépouille. Quelque temps après le père revient de son évanouissement ; il soulève la tête, et voit à quelque distance un Huron qui rendait le dernier soupir. L'apôtre fait un effort pour aller absoudre le catéchumène ; il se traîne, il retombe : un Barbare l'aperçoit, accourt, et lui fend les entrailles de deux coups de hache : « 11 expire, dit encore Charlevoix, dans l'exercice et pour ainsi dire dans le sein même de la charité -^ ».

Enfin le père Brébeuf, oncle du poète du même nom,

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