QUATRIÈME PARTIE
aujourd'hui si le christianisme n'eût pas paru sur la terre, nous apprendrons à mieux apprécier ce que nous devons à cette religion divine.
Auguste parvint à l'empire par des crimes, et régna sous la forme des vertus. Il succédait à un conquérant et, pour se distinguer, il fut tranquille. Ne pouvant être un grand homme, il voulut être un prince heureux. Il donna beaucoup de repos à ses sujets : un immense foyer de corruption s'assoupit ; ce calme fut appelé prospérité. Auguste eut le génie des circonstances : c'est celui qui recueille les fruits que le véritable génie a préparés ; il le suit, et ne l'accompagne pas toujours.
Tibère méprisa trop les hommes, et surtout leur fit trop voir ce mépris. Le seul sentiment dans lequel il mit de la franchise était le seul où il eût dû dissimuler; mais c'était un cri de joie qu'il ne pouvait s'empêcher de pousser en trouvant le peuple et le sénat romain au-dessous même de la bassesse de son propre cœur.
Lorsqu'on vit ce peuple-roi se prosterner devant Claude, et adorer, le fils d'Enobarbus, ou put juger qu'on l'avait honoré en gardant avec lui quelque mesure. Rome aima Néron. Longtemps après la mort de ce tyran, ses fantômes faisaient tressaillir l'empire de joie et d'espérance. C'est ici qu'il faut s'arrêter pour contempler les mœurs romaines. Ni Titus, ni Antonin, ni Marc-Aurèle, ne purent en changer le fond : un Dieu seul le pouvait.
Le peuple romain fut toujours un peuple horrible : on ne tombe point dans les vices qu'il fit éclater sous ses maîtres sans une certaine perversité naturelle et quelque défaut de naissance dans le cœur. Athènes corrompue ne fut jamais exécrable : dans les fers, elle ne songea qu'à jouir. Elle trouva que ses vainqueurs ne lui avaient pas tout ôté, puisqu'ils lui avaient laissé le temple des Muses.
Quand Rome eut des vertus, ce furent des vertus contre nature. Le premier Brutus égorge ses fils, et le second assassine son père. Il y a des vertus de position qu'on prend trop facilement pour des vertus générales, et qui ne sont que des résultats locaux. Rome libre fut d'abord frugale, parce qu'elle était pauvre ; courageuse, parce que ses institutions lui mettaient le fer à la main et qu'elle sortait d'une caverne de brigands. Elle était d'ailleurs féroce, injuste, avare, luxurieuse : elle n'eut de beau que son génie; son caractère fut odieux.
Les décemvirs la foulent aux pieds. Marins verse à volonté le sang des nobles, et Sylla, celui du peuple : pour dernière insulte, celui-ci abjure publiquement la dictature. Les conjurés de Catilina s'engagent à massacrer leurs propres
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pères*, et se font un jeu de renverser cette majesté romaine que Jugurtha se propose d'acheter-. Viennent les triumvirs et leurs proscriptions : Auguste ordonne au père et au fils de s'entre-tuer-"^, et le père et le fils s'entre-tuent. Le sénat se montre trop vil, même pour Tibère*. Le dieu Néron a des temples. Sans parler de ces délateurs sortis des premières familles patriciennes ; sans montrer les chefs d'une mênae conjuration se dénonçant et s'égorgeant les uns les autres ° ; sans représenter des philosophes discourant sur la vertu au milieu des débauches de Néron ; Sénèque excusant un parricide, Burrhus*^ le louant et le pleurant à la fois; sans rechercher sous Galba, Vitellius, Domitien, Commode, ces actes de lâcheté qu'on a lus cent fois, et qui étonnent toujours, un seul trait nous peindra l'infamie romaine : Plautien, ministre de Sévère, en mariant sa fille au fils aîné de f empereur, lit mutiler cent Romains libres, dont quelquesuns étaient mariés et pères de famille : « Afin, dit l'historien, que sa fille eût à sa suite des eunuques dignes d'une reine d'Orient" d.
A cette lâcheté de caractère joignez une épouvantable corruption de mœurs. Le grave "Caton vient pour assister aux prostitutions des jeux de Flore. Sa femme Marcia étant enceinte, il la cède à Hortensius ; quelque temps après liortensius meurt, et ayant laissé Marcia héritière de tous ses biens, Caton la reprend au préjudice du fils d'Hortensius. Cicéron se sépare de Terentia pour épouser Publilia sa pupille. Sénèque nous apprend qu'il y avait des femmes qui ne comptaient plus leurs années par consuls, mais par le nombre de leurs maris ^ : Tibère invente les scellarii et les spintrise ; Néron épouse publiquement l'affranchi Pythagore^, et Héliogabale célèbre ses noces avec Hiéroclès^^.
i.SedpÀii familiarum, QUOiiA.'>n ex noMlitate r/iaxuma pars crat, parentes interflcet^ent. (Sallust., in Catil., xuv).