‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 200 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

peuples en corps avaient d'autres principes que le citoyen en particulier. La pudeur et l'humanité n'étaient pas mises au rang des vertus. La classe la plus nombreuse était esclave; les sociétés flottaient éternellement entre l'anarchie populaire et le despotisme : voilà les maux auquels le christianisme apportait un remède certain, comme il l'a prouvé en délivrant de ces maux les sociétés modernes. L'excès même des premières austérités des chrétiens était nécessaire : il fallait qu'il y eût des martyrs de la chasteté, quand il y avait des prostitutions publiques ; des pénitents couverts de cendre et de cilice, quand la loi autorisait les plus grands crimes contre les mœurs; des héros de la charité, quand il y avait des monstres de barbarie; enfin pour arracher tout un peuple corrompu aux vils combats du cirque et de l'arène, il fallait que la religion eut, pour ainsi dire, ses athlètes et ses spectacles dans les déserts de la Thébaïde.

Jésus-Chrisi peut donc en toute vérité être appelé, ilans le sens matériel, le Sauveur du monde, comme il l'est dans le sens spirituel. Son passage sur la terre est, humainement parlant, le plus grand événement qui soit jamais arrivé chez les hommes, puisque c'est à partir de la prédication de l'Evangile que la face du monde a été renouvelée. Le moment de la venue du Fils de l'homme est bien remarquable : un peu plus tôt, sa morale n'était pas absolument nécessaire; les peuples se soutenaient encore par leurs anciennes lois; un peu plus lard, ce divin Messie n'eût paru qu'après le naufrage de la société.

Nous nous piquons de philosophie dans ce siècle; mais, certes, la légèreté avec laquelle nous traitons les institutions chrétiennes n'est rien moins que philosophique. L'Evangile, sous tous les rapports, a changé les hommes; il leur a fait faire un pas immense vers la perfection. Considérez-le comme une grande institution religieuse en qui la race humaine a été régénérée, alors toutes les petites objections, toutes les chicanes de l'impiété disparaissent. Il est certain que les nations païennes étaient dans une espèce d'enfance morale, par rapport à ce que nous sommes aujourd'hui : de beaux traits de justice échappés à quelques peuples anciens ne détruisent pas cette vérité et n'altèrent pas le fond des choses. Le christianisme nous a indubitablement apporté de nouvelles lumières: c'est le culte qui convient à un peuple mûri par le temps; c'est, si nous osons parler ainsi, l'a religion naturelle à l'âge présent du monde, comme le règne des figures convenait au berceau d'Israël. Au ciel elle n'a placé qu'un Dieu ; sur la terré elle a aboli l'esclavage. D'une autre part, si vous regardez ses

mystères, ainsi que nous l'avons fait, comme l'archétype des lois de la nature, il n'y aura en cela rien d'affligeant pour un grand esprit : les vérités du christianisme, loin de demander la soumission de la raison, en réclament au contraire i'e?iercice le plus sublime.

Cette remarque est si juste, la religion chrétienne, qu'on a voulu faire passer pour la religion des Barbares, est si bien le culte des philosophes, qu'on peut dire que Platon Tavait presque devinée. Non seulement la morale, mais encore la doctrine du disciple de Socrate, a des rapports frappants avec celle de l'Evangile. Dacier la résume ainsi :

« Platon prouve que le Verbe a arrangé et rendu visible cet univers; que la connaissance de ce Verbe fait mener ici-bas une vie heureuse et procure la félicité après la mort;

« Que l'âme est immortelle; que les morts ressusciteront; qu'il y aura un dernier jugement des bons et des méchants, où l'on ne paraîtra qu'avec ses vertus ou ses vices, qui seront la cause du bonheur ou du malheur éternel.

« Entîn," ajoute le savant traducteur, Platon avait une idée si grande et si vraie de la souveraine justice, et il connaissait si parfaitement la corruption des hommes, qu'il a fait voir que, si un homme souverainement juste venait sur la terre, il trouverait tant d'opposition dans le monde qu'il serait mis en prison, bafoué, fouetté, et entin crucifié par ceux qui, étant pleins d'injustice, passeraient cependant pour justes^ ».

Les détracteurs du christianisme sont dans une position dont il leur est difticile de ne pas reconnaître la fausseté : s'ils prétendent que la religion du Christ est un culte formé par des Goths et des Vandales, on leur prouve aisément que les écoles de la Grèce ont eu des notions assez distinctes des dogmes chrétiens; s'ils soutiennent, au contraire, que la doctrine évangélique n'est que la doctrine philosophique des anciens, pourquoi donc ces philosophes la rejettent-ils? Ceu'x même qui ne voient dans le christianisme que d'antiques allégories du ciel, des planètes, des signes, etc., ne détruisent pas la {rpandeur de cette, religion : il en résulterait toujours qu'elle serait profonde et magnifique dans ses mystères, antique et sacrée dans ses traditions, lesquelles, par cette nouvelle route, iraient encore se perdre au berceau du monde. Chose étrange, sans doute, que toutes les interprétations de l'incrédulité ne puissent parvenir à donner quelque chose de petit ou de médiocre au christianisme !

•1. Dacier, Discours sur Platon, page 22.

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