‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 207 sur 259 · S. HiERON., Dial, c. Lucif · texte numérisé non relu

S. HiERON., Dial, c. Lucif

veauté. Alexandre, évêque de Jérusalem, et Théoctiste de Gésarée, répondirent « que c'était une coutume ancienne et générale dans l'Eglise de voir des évêques se servir indifféremment de ceux qui avaient de la piété et quelque talent pour la parole î. Tous les siècles offrent les mêmes exemples. Quand Pascal entreprit sa sublime apologie du christianisme; quand La Bruyère écrivit si éloquem'ment contre les esprits forts; quand Leibnitz défendit les principaux dogmes de la foi ; quand Newton donna son explication d'un livre saint; quand Montesquieu fit ses beaux chapitres de VEsprit (?es Lois en faveur du culte évangélique, a-t-on demandé s'ils étaient prêtres? Des poètes même ont mêlé leur voix à la voix de ces puissants apologistes, et le lils de Racine a défendu en vers harmonieux lareligion qui avait inspiré Athalie à son père.

Mais si jamais de simples laïques ont dû prendre en main cette cause sacrée, c'est sans doute dans l'espèce d'apologie que l'auteur du Génie du Christianisme a embrassée ; genre de défense que commandait impérieusement le genre d"attaque, et qui (vu l'esprit des temps) était peut-être le ?eul dont on put se promettre quelque succès. En effet, une pareille apologie ne devait être entreprise que par un laïque. L'n ecclésiastique n'aurait pu, sans blesser toutes les convenances, considérer la religion dans ses rapports purement humains, et lire, pour les réfuter, tant de satires calomnieuses, de libelles impies et de romans obscènes.

Disons la vérité : les critiques qui ont fait cette objection en connaissaient bien la frivolité; mais ils espéraient s'opposer, par cette voie détournée, aux bons effets qui pouvaient résulter du livre. Ils voulaient faire naître des doutes sur la compétence de l'auteur, afin de diviser l'opinion et d'effrayer des personnes simples qui peuvent se laisser tromper à l'apparente bonne foi d'une critique. Que les consciences timorées se rassurent, ou plutôt qu'elles examinent bien, avant de s'alarmer, si ces censeurs scrupuleux, qui accusent l'auteur de porter la main à l'encensoir, qui montrent une si grande tendresse, de si vives inquiétudes pour la religion, ne seraient point des hommes connus par leur mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dérision ! Taies sunt hominum mentes.

La seconde objection que l'on fait au Génie du Christianisme a le même but que la première; mais elle est plus dangereuse, parce qu'elle tend à confondre toutes les idées, à obscurcir une chose fort claire, et surtout à faire prendre le change au lecteur sur le vérilabie objet' du livre.

Les mêaies critiques, toujours zélés pour la prospérité de la religion, disent :

« On ne doit pas parler de religion sous les rapports purement humains, ni considérer ses beautés littéraires et poétiques. C'est nuire à la religion même, c'est en ravaler la dignité, c'est toucher au voile du sanctuaire, c'est profanei' l'arche sainte, etc., etc. Pourquoi Tauteur ne s'est-il pas contenté d'employer les raisonnements de la théologie? Pourquoi ne s'est-il pas servi de cette logique sévère qui ne met que des idées saines dans la tête des enfanls, confirme dans la foi le chrétien, édifie le prêtre et satisfait le docteur »?

Cette objection est, pour ainsi dire, la seule que fassent les critiques; elle est la base de toutes leurs censui-es, soit qu'ils parlent du sujet, du plan ou des détails de l'ouvrage. Us ne veulent jamais entrer dans l'esprit de l'auteur, en sorte qu'il peut leur dire: « On croirait que le critique a juré de n'être jamais au fait de l'état de la question, et de n'entendre pas un seul des passages qu'il attaque^ ».

Toute la force de l'argument, quant à la dernière partie de l'objection, se réduit à ceci:

« L'auteur a voulu considérer le christianisme dans ses relations avec la poésie, les beaux-arts, l'éloquence, la littérature; il a voulu montrer en outre tout ce que les hommes doivent à cette religion sous les rapports moraux, civils et politiques. Avec un tel projet, il n'a pas fait un livre de théologie ; il n'a pas défendu ce qu'il ne voulait pas défendre; il ne s'est pas adressé à des lecteurs auxquels il ne voulait pas s'adresser : donc il est coupable à: avoir [ail précisément ce qu'il voulait faire ».

Mais, en supposant que l'auteur ait atteint son but, devait-il chercher ce but?

Ceci ramène la première partie de l'objection, tant de fois répétée, qu'il ne faut pas envisager la religion sous le rapport de ses simples beautés humaines, morales, poétiques; c'est en ravaler la dignité, etc., etc.

L'auteur va tâcher d'éclaircir ce point principal de la question dans les paragraphes suivants.

L D'abord l'auteur n'attaque pas, il défend; il n'a pas cherché le but, le but lui a été offert : ceci change d'un seul coup l'état de la question et fait tomber la critique. L'auteur ne vient pas vanter de propos délibéré une religion chérie, admirée et respectée de tous, mais une l'eligion haïe, méprisée et couverte de ridicule par les sophistes. II n'y a pas de doute que le Génie du Christianisme eût été un

\. MoN'TESQUiEU, Défense de l'Esprit des Lois.

ouvrage fort déplacé au siècle de Louis XIV; et le critique qui observe que Massillon n'eût pas publié une pareille apologie a dit une grande vérité. Certes, l'auteur n'aurait jamais songé à écrire son livre s'il n'eût existé des poèraes, des romans, des livres de toutes les sortes, où le christianisme est exposé à la dérision des lecteurs. Mais, puisque ces poèmes, ces romans, ces livres existent, il est nécessaire d'arracher la religion aux sarcasmes de l'impiété ; mais puisqu'on a dit et écrit de toutes parts que le christianisme est barbare^ ridicule, ennemi des arts et du génie, il est essentiel de prouver qu'il n'est ni barbare, ni ridicule, ni ennemi des arts et du génie, et que ce qui semble petit, ignoble, de mauvais goût, sans charme et sans tendresse sous la plume du scandale, peut être grand, noble, simple, dramatique et divin sous la plume de l'homme religieux.

II. S'il n'est pas permis de défendre la religion sous le rapport de sa beauté pour ainsi dire humaine"; si l'on ne doit pas faire ses efforts pour empêcher le ridicule de s'attacher à ses institutions sublimes, il y aura donc toujours un côté de cette religion qui restera à découvert? Là, tous les coups seront portés; là, vous serez surpris sans défense; vous périrez par là. N'est-ce pas ce qui a déjà pensé vous arriver? N'est-ce pas avec des grotesques et des plaisanteries que Voltaire est parvenu à ébranler les bases mêmes de la foi? Répondrez-vous par de la théologie et des syllogismes à des contes licencieux et à des folies? Des argumentations en forme empêcheront-elles un monde frivole d'être séduit par des vers piquants, ou écarté des autels par la crainte du ridicule? Ignorez-vous que chez là nation^ irançaisc un bon mot, une impiété d'un tour agréable, felix cidpa, ont plus de pouvoir que des volumes de raisonnement et de métaphysique? Persuadez à la jeunesse qu'un honnête homme peut être chrétien sans être un sot ; ôtez-lui de l'esprit qu'il n'y a que des capucins et des imbéciles qui puissent croire à la religion, votre cause sera bientôt gagnée : il sera temps alors, pour achever la victoire, de vous présenter avec des raisons théoiogiques; mais commencez par vous faire lire. Ce dont vous avez besoin d'abord, c'est d'un ouvrage religieux qui soit pour ainsi dire populaire. Vous voudriez conduire votre malade d'un seul trait au haut d'une montagne escarpée, et il peut à peine marcher! Montrez-lui donc a chaque pas des objets variés et agréables ; permettez-lui de s'arrêter pour cueillir les fleurs qui s'offriront sur sa route, et, de repos en repos, il arrivera au sommet.

m. L'auteur n'a pas écrit seulement son apologie pour les écoliers, pour les chrétiens, pour les prêtres, pour les

docteurs^ : il l'a écrite surtout pour les geyis de lettres et pour le monde; c'est ce qui a été dit plus haut, c'est ce qui e^t impliqué daas les deux derniers paragraph^îs. Si l'on ne part point de cette base, que l'on feigne toujours de méconnaître la classe de lecteurs à qui le Génie du Christianisme est parliculièrement adressé, il est assez clair qu'on ne doit rien comprendre à l'ouvrage. Cet ouvrage a été fait pour être lu de l'homme de lettres le plus incrédule, du jeune homme le plus léger, avec la même facilité que le premier feuillette un livre impie, le second un roman dangereux. Vous voulez donc, s'écrient ces rigoristes si bien intentionnés pour la religion chrétienne, vous voulez donc faire de la religion une chose de mode ? Hé ! plût à Dieu qu'elle fût à la mode cette divine religion, dans ce sens que la mode est l'opinion du monde ! Cela favoriserait peut-être, il est vrai, quelques hypocrisies particulières; mais il est certain, d'une autre part, que la morale publique y gagnerait. Le riche ne melterait plus son amourpropre à corrompre le pauvre, le maître à pervertir le domestique, le père à donner des leçons d'athéisme à ses enfants; la pratique du culte mènerait à li croyance du dogme, et l'on verrait renaître, avec la piété, le siècle des mœurs et des vertus.

IV. Voltaire, en attaquant le christianisme, connaissait trop bien les hommes pour ne pas chercher à s'emparer de cette opinion qu'on appelle Vopinion du monde ; aussi employa-t-il tous ses talents à faire une espèce de bon ton de l'impiélé. Il y réussit en rendant la religion ridicule aux yeux des gens frivoles. C'est ce ridicule que l'auteur du Génie du Christianisme a cherché à effacer ; c'est le but de tout son travail, le but qu'il ne faut jamais perdre de vue si l'on veut juger son ouvrage avec impartialité. Mais l'auteur l'a-t-il effacé, ce ridicule ? Ce n'est pas là la question. Il faut demander : A-t-il fait tous ses efforts pour l'effacer ? sachez-lui gré de ce qu'il a entrepris, non de ce qu'il a exécuté. Permute divis csetera. Il ne défend rien de son livre, hors l'idée qui en fait la base. Considérer le christianisme dans ses rapports avec les sociétés humaines; montrer quel changement il a apporté dans la raison et les passions de l'homme, comment il a civilisé les peuples gothiques, comment il a modifié le génie des arts et des lettres, comment il a dirigé l'esprit et les mœurs des nations

1. Et pourtant ce ne sont ni les vrais chrétiens, ni les docteurs de Sorbonne. mais les philosophes (ç,ovû.tq.q nous l'avons déjà dit), qui se raoniïtxil il scrupuleux sur l'ouvrage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier.

[Note de l'Auteur).

modernes ; en un mot, découvrir tout ce que cette religion a de merveilleux dans ses relations poétiques, morales, politiques, historiques, etc., cela semblera toujours à Fauteur un des plus beaux sujets d'ouvrage que ron puisse imaginer. Quanta la manière dont il a exécuté cet ouvrage, il l'abandonne à la critique.

V, xMais ce n'est pas ici le lieu d'affecter une modestie, toujours suspecte chez les auteurs modernes, qui ne trompe personne. La cause est trop grande, l'intérêt trop pressant, pour ne pas s'élever au-dessus de toutes les considérations de convenance et de respect humain. Or, si l'auteur compte le nombre des suffrages et l'autorité de ces suffrages, il ne peut se persuader qu'il ait tout à fait manqué le but de son livre. Qu'on prenne un tableau impie, qu'on le place auprès d'un tableau religieux composé sur le même sujet, et tiré du Génie du Christiajiisme, on ose avancer que ce dernier tableau, tout imparfait qu'il puisse être, affaiblira le dangereux effet du premier; tant a de force la simple vérité rapprochée du plus brillant mensonge ! Voltaire, par exemple, s'est souvent moqué des religieux ; hé bien, mettez auprès de ses burlesques peintures le morceau des Missions, celui oii l'on peint les ordres des hospitaliers secourant le voyageur dans les déserts, le chapitre où l'on voit des moines <e consacrant aux hôpitaux, assistant les pestiférés dans les bagnes, ou accompagnant le criminel à Téchafaud : quelle ironie ne sera pas désarmée, quel sourire ne se convertira pas en larmes 1 Répondez aux reproches d'ignorance que l'on fait au culte des chrétiens parles travaux immenses de ces religieux qui ont sauvé les manuscrits de Fantiquilé ; répondez aux accusations de mauvais goût et de barbarie, par les ouvrages de Bossuet et de Fénelon; opposez aux caricatures des saints et des anges les effets sublimes du christianisme dans la partie dramatique de la poésie, dans l'éloquence et les beaux-arts, et dites si l'impression du ridicule pourra longtemps subsister ? Quand l'auteur n'aurait fait que mettre à 1 aise Famour-propre des gens du monde ; quand il n'aurait eu que le succès de dérouler, ,ous les yeux d'un siècle incrédule, une série de tableaux religieux, sans dégoûter ce siècle, il croirait encore n'avoir pas été inutile à la cause de la religion.

Yl. Pressés par cette vérité, qu'ils ont trop d'esprit pour ne pas sentir, et qui fait peut-être le motif secret de leurs alarmes, les critiques ont recours à un autre subterfuge, ils disent : « Hé! qui vous nie que le christianisme, comme toute autre religion, n'ait des beautés poétiques et morales, que ses cérémonies ne soient pompeuses, etc. » ? Qui le oie ? vous, vous-mêmes qui naguère encore faisiez des

choses saintes l'objet de vos moqueries ; vous qui, ne pouvant plus vous re|user à l'évidence des preuves, n'avez d'autre ressource que de dire que personne n'attaque ce que l'auteur défend. Vous avouez maintenant qu'il y a des choses excellentes dans les institutions monastiques ; vous vous attendrissez sur les moines du Saint-Bernard, sur les missionnaires du Paraguay, sur les filles de la Charité ; vous confessez que les idées religieuses sont nécessaires aux effets dramatiques ; que la morale de l'Evangile, en opposant une barrière aux passions, en a tout à la fois épuré la flamme et redoublé l'énergie ; vous reconnaissez que le christianisme a sauvé les lettres et les arts de l'inondation des Barbares, que lui seul vous a transmis la langue et les écrits de Rome et de la Grèce ; qu'il a fondé vos collèges, bâti ou embelli vos cités, modéré le despotisme de vos gouvernements, rédigé vos lois civiles, adouci vos lois criminelles, policé et même défriché l'Europe moderne : conveniez-vous de tout cela avant la publication d'un ouvrage, très imparfait sans doute, mais qui pourtant a rassemblé sous un seul point de vue ces importantes vérités?

VII. On a déjà fait remarquer la tendre sollicitude des critiques pour la pureté de la religion ; on devait donc s'attendre qu'ils se formaliseraient des deux épisodes que l'auteur a introduits dans son livre. Cette délicatesse des critiques rentre dans la grande objection qu'ils ont fait valoir contre tout l'ouvrage, et elle se détruit par la réponse générale que l'on vient de faire à cette objection. Encore une fois, l'auteur a du combattre des poèmes et des romans impies, avec des poèmes et des romans pieux; il s'est couvert des mêmes armes dont il voyait l'ennemi revêtu : c'était une conséquence naturelle et nécessaire du genre d'apologie qu'il avait choisi. Il a cherché à donner l'exemple avec le précc'pte : dans la partie théorique de son ouvrage, il avait dit que la religion embellit notre existence, corrige les passions sans les éteindre, jette un intérêt singulier sur tous les sujets où elle est employée ; il avait dit que sa doctrine et son culte se mêlent merveilleusement aux émotions du cœur et aux scènes de la riature, qu'elle est enfin la seule ressource dans les grands malheurs de la vie : il ne suffisait pas d'avancer tout cela, il fallait encore le prouver. C'est ce que l'auteur a essayé de faire dans les deux épisodes de son livre. Ces épisodes étaient en outre une amorce préparée à l'espèce de lecteurs pour qui l'ouvrage est spécialement écrit. L'auteur avait-il donc si mal connu le cœur humain, lorsqu'il a tendu ce piège innocent aux incrédules ? Et n'cst-il pas probable que tel lec*

teur n'eût jamais ouvert le Géîiie du Christianisine, s'il n'y avait cherché René et Atala ?

Sa che la corre il mondo, ove più versi Délie sue dolcezze il lusinghier Parnaso, E che 'l vero, condito in molli versi, I più schivi alleltando, ha persuaso.

VIII. Tout ce qu'un critique impartial, qui veut entrer dans l'esprit de l'ouvrage, était en droit d'exiger de l'auteur, c'est que les épisodes de cet ouvrage eussent une tendance visible à faire aimer la religion et à en démontrer l'utilité. Or, la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie, et ceux-là même qui sont les plus grands, la puissance d'une religion qui peut seule fermer des plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir, ne sont-elles pas invinciblement prouvées dans l'histoire de René ? L'auteur y combat en outre le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parrhi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu'il est beau de se jeter ainsi dans le vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce germe de poison. L'auteur du Géyiie du Christianisme^ obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux pour Fimagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau, et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude. Les couvents offraient autrefois des retraites à ces âmes contemplatives que la nature appelle impérieusement aux méditations. Elles y trouvaient auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu'elles sentent en elles-mêmes, et souvent l'occasion d'exercer de rares et sublimes vertus. Mais, depuis la destruction des monastères et les progrès de l'incrédulité, on doit s'attendre à voir se multiplier au milieu de la société (comme il est arrivé en Angleterre) des espèces de solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, qui, ne pouvant ni renoncer aux vices du siècle, ni aimer ce siècle, prendront la haine des hommes pour de l'élévation de génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriront à l'écart des plus vaines chimères, et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort.

Afin d'inspirer plus d'éloignement pour ces rêveries criminelles, l'auteur a pensé qu'il devait prendre la puni-tion de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme,

et que les anciens attribuaient à la fatalité. L*auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été traité par Racine : il ne restait que celui d'Erope et de Thyeste^ chez les Grecs^ ou d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux^; et bien que ce sujet ait été aussi transporté sur notre scène""*, il est toutefois moins connu que le premier. Peut-être aussi s'applique-t-il mieux au caractère que l'auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal, et ses extravagances l'achèvent ; par les premières, il égare l'imagination d'une faible femme ; par les dernières, en voulant attenter à ses jours, il oblige cette infortunée à se réunir à lui : ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.

Il ne restait qu'à sanctifier, par le christianisme, cette catastrophe empruntée à la fois de l'antiquité païenne et de l'antiquité sacrée. L'auteur, même alors, n'eut pas tout à faire ; car il trouva cette histoire presque naturalisée chrétienne dans une vieille ballade de Pèlerin, que les paysans chantent encore dans plusieurs provinces*. Ce n'est pas par les maximes répandues dans un ouvrage, mais par l'impression que cet ouvrage laisse au fond de l'àrae, que l'on doit juger de sa moralité. Or, la sorte d'épouvante et de mystère qui règne dans l'épisode de René, serre et centriste le cœur sans y exciter d'émotion criminelle. Il ne faut pas perdre de vue qu'Amélie meurt heureuse et guérie, et que René finit misérablement. Ainsi le vrai coupable est puni, tandis que sa trop faible victime, remettant son àme blessée entre les mains de celui qui retourne le malade sur sa couche, sent renaître une joie ineffable du fond même des tristesses de son cœur. Au reste, le discours du père Souël ne laisse aucun doute sur le but et les moralités religieuses de l'histoire de René.

IX. A l'égard d'Atala, on en a tant fait de commentaires, qu'il serait superflu de s'y arrêter. On se contentera d'observer que les critiques qui ont jugé le plus sévèrement cette histoire, ont reconnu toutefois qu'elle faisait aimer la religion chrétienne, et cela suffit à l'auteur. En vain s'appesantirait-on sur quelques tableaux ; il n'en semble pas moins vrai que le public a vu sans trop de peine le vieux missionnaire, tout prêtre qu'il est, et qu'il a aimé dans cet

i. Sen., in Atr. et Th. Voyez aussi Canacé et Macareus, et Caune et Byblis dans les Métamorphoses et dans les Héroïdes d'OviDE.

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