TROISIÈME PARTIE
l'Ecriture, à se donner des dimensions énormes et frappantes.
Ainsi, lorsqu'il s'écrie, en montrant le cercueil de Madame : La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous Va faite! Pourquoi frisson ne-t-on à ce mot si simple, telle que la mort nous Va faite? C'est par l'opposition qui se trouve entre ce grand cœur, cette princesse si admirée, et cet accident inévitable de la mort, qui lui est arrivé comme à la plus misérable des femmes ; c'est parce que ce verbe faire, appliqué à la mort qui défait tout, produit une contradiction dans les mots et un choc dans les pensées, qui ébranlent Tàme ; comme si, pour peindre cet événement malheureux, les termes avaient changé d'acception et que le langage fût bouleversé comme le cœur.
Nous avons remarqué qu'à Texception de Pascal, de Bossuet, de Massillon, de La Fontaine, les écrivains du siècle de Louis XIV, faute d'avoir assez vécu dans la retraite, ont ignoré cett-e espèce de sentiment mélancolique dont on fait aujourd'hui un si étrange abus.
Mais comment donc l'évêque de Meaux, sans cesse au milieu des pompes de Versailles, a-t-il connu cette profondeur de rêverie? C'est qu'il a trouvé dans la religion une solitude ; c'est que son corps était dans le monde et son esprit au désert ; c'est qu'il avait mis son cœur à l'abri dans les tabernacles secrets du Seigneur ; c'est, comme il l'a dit lui-même de Marie-Thérè«e "d'Aiitriche, « qu'on le voyait courir aux autels pour y goùier avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, il trouvait le Garmel d'Elie. le désert de Jean et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus ».
Les Oraisons funèbres de Bossuet ne sont pas d'un égal mérite, mais toutes sont sublimes par quelque côté. Celle de la reine d'Angleterre est un chef-d'œuvre de style et un modèle d'écrit philosophique et politique.
Celle de la duchesse d'Orléans est la plus étonnante, parce qu'elle est entièrement créée de génie. Il n'y avait là ni ces tableaux des troubles des nations, ni ces développements des affaires publiques qui soutiennent la voix de l'orateur. L'intérêt que peut inspirer une princesse expirant à la fleur de son âge semble se devoir épuiser vite. Tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur et de la mort ; et c'est pourtant sur ce fonds stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de l'éloquence ; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de l'homme par son côté périssable, et sa grandeur par sou côté immortel. Il commence par le ravaler au-des-
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sous des vers qui le rongent au sépulcre, pour le peindre ensuite glorieux avec la vertu dans des royaunries incorruptibles.
On sait avec quel génie, dans l'oraison funèbre delà princesse Palatine, il est descendu, sans blesser la majesté de l'ari oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe, en mênae temps qu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour les abstractions philosophiques.
Si, pour Marie-Thérèse et pour le chancelier de France, ce ne sont plus les mouvements des premiers éloges, les idées du panégyriste sont-elles prises dans un cercle moins large, dans une nature moins profonde ? — « Et maintenant, dit-il, ces deux âmes pieuses (Michel Le Tellier et Lamoignon), touchées sur la terre du désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées; et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en quahté de justice et de règle ».
Au milieu de cette théologie, combien d'autres genres de beautés, ou sublimes, ou gracieuses, ou tristes, ou charmantes ! Voyez le tableau de la Fronde : « La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors... Etaient-ce là de ces tempêtes par où le Ciel a besoin de se décharger quelquefois?... ou bien était-ce comme un travail de la B'rance, prête à enfanter le règne miraculeux de Louis* » ? Viennent des rétlexions sur l'illusion des amitiés de la terre, qui « s'en vont avec les années et les intérêts », et sur l'obscurité du cœur de l'homme, « qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres- ». .
Mais la trompette sonne, et Gustave paraît : « Il paraît à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vil jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur^ ».
Je passe, et mon oreille retentit de la voix d'un prophète.
i. Orais. fun. d'Annie de Gonz.